
Denis Grozdanovitch. Photo : JF Paga/Grasset.
Introduction
Nous avions consacré un billet à Denis Grozdanovitch lorsque lui avait été décerné le Prix Saint Simon 2019 (Voir ICI). Ce premier semestre 2025, il a publié un nouveau livre chez Grasset, « Une affaire de style » largement salué par la presse :


• Éditeur : Grasset
• Date de publication : 29 janvier 2025
• Nombre de pages : 234 pages
• le livre sur amazon.fr
Denis Grozdanovitch signe avec Une affaire de style un essai érudit où il explore la notion de style à travers un foisonnement de citations, de réflexions philosophiques et d’anecdotes personnelles. Entre Montaigne, Borges, Proust et Nietzsche, il compose une divagation savante aussi exigeante que jubilatoire. Ce livre s’adresse aux passionnés de littérature et de philosophie, curieux de redécouvrir la langue comme un jeu et une quête.
Antonin Bojkovski
zone-critique.com
Avec « Une affaire de style » (Grasset), Denis Grozdanovitch fait la preuve qu’une vie bien réglée est une affaire de style et que la littérature est là pour lui donner ses lettres de noblesse.
Gilles Hertzog
La Règle du Jeu
Dans un essai littéraire souriant et érudit, l’auteur s’interroge sur ce qui fait le sel de la vie et le style d’un homme.
Astrid De Larminat
Figaro littéraire
L’écrivain rend hommage à ses maîtres, Alexandre Vialatte ou Fernando Pessoa, Adalbert Stifter ou John Cowper Powys.
Amaury da Cunha
Le Monde
Denis Grozdanovitch aime traquer le style d’un auteur. Au-delà du plaisir esthétique, c’est sa façon de faire connaissance avec lui. Plus qu’un exercice d’admiration, son essai prouve que tout est affaire de style.
Vincent Roy
Causeur
Grozdanovitch conjugue avec brio
érudition et légèreté,
érigeant la citation en art
et la réflexion en passe d’armes.
Antonin Bojkovski
Zone critique
Un enchantement communicatif.
Astrid De Larminat
Figaro littéraire
Quatrième de couverture
« A ma très faible mesure, j’essaie de me glisser dans le sillage de mes glorieux prédécesseurs. La liste est incomplète, mais voici : Chesterton, Borges, Sebald, Leiris, Calasso, Magris, et bien sûr Montaigne et Robert Burton. J’aimerais que le thème présent – le style, cette grande affaire ! – se déploie à la manière d’une fleur de papier japonaise s’épanouissant dans le flot d’une rivière au cours paisible… ».
Telle est d’emblée l’ambition de Denis Grozdanovitch, ancien tennisman professionnel, grand amateur d’échecs, et l’auteur légendaire du Petit traité de désinvolture. Ambition ? Programme ? Ou variations car c’est ainsi que procède depuis toujours ce merveilleux lect/i>eur et essayiste : à sauts et à gambades, à cette allure cabriolante, en passing-shot de revers ou à la volée. Après la Gloire des petites choses et le Génie de la bêtise, Grozdanovitch nous entretient de sa passion pour le style et partage avec nous cinquante ans de lecture, de réflexions esthétiques, de jeux, de polémiques, de citations. Ici Proust, là Vialatte ; Bergson, aussi ; Henry James en ses mystères et difficultés ; Powys, grand écrivain si peu connu en France ; Po Chu Yi (« dès que je me retrouve seul avec le vent et la lune, aussitôt je fredonne oisivement ») ou Belmondo, croisé chez Philippe de Broca. C’est un festival de passion et de drôlerie, en tout temps et tout pays. Le style singularise et nous saisit, nous rappelle Grozdanovitch. Il nous élève et nous transforme. S’il n’était joueur et gracieux, ce livre serait un traité mélancolique de la beauté éperdue.

Exergue
« A Judith
qui est tout à fait mon style »

Citation
Les hommes sont tourmentés
par les opinions qu’ils ont des choses,
non par les choses mêmes.
Montaigne
Soyons stylé !

“Le style révèle, bien plus sûrement que les idées, la vérité d’un être.”
Par Albane Akoun
scienceshumaines.com
Publié le 01 juillet 2025
Article issu du dossier : Livres de l’été 2025
Y a-t-il quelque chose de moins superficiel que le style ? À rebours des préjugés et de l’époque, Denis Grozdanovitch en fait le cœur même de notre façon d’être. Dans Une affaire de style , ce flâneur attentif rassemble des fragments de ses carnets pour mener une méditation sur la manière dont le style révèle, bien plus sûrement que les idées, la vérité d’un être. Ancien champion de tennis, lecteur insatiable et victime assumée de « graphomanie addictive », celui qui a rempli plus de trois cents carnets depuis l’adolescence noue un rapport profond entre style et justesse. Le style, pour lui, ne dissimule rien : il dévoile. Cette certitude lui vient de ses longs étés passés auprès d’une cousine de sa grand-mère, Marie-Reine. Cette vieille dame, qui commentait sans relâche le style des intervenants à la télévision, lui a transmis un trésor : un bon sens morphologique, attentif au moyen dont les êtres occupent l’espace plus qu’à ce qu’ils disent. Le style, pour Denis Grozdanovitch, n’est pas qu’un objet d’admiration, c’est une initiation à une manière d’habiter le monde. En passeur enthousiaste, il nous emmène à la rencontre de ses compagnons de route : Adalbert Stifter, dont le style minutieux révèle le « caractère discrètement de la vie paisible », Henry James, ou encore John Cowper Powys. Ces auteurs forment pour lui une mythologie personnelle qui redonne au réel son intensité. À travers eux, Denis Grozdanovitch célèbre l’« utilité de l’inutile » : une écriture précise de ce qui, justement, échappe. Une écriture qui éclaire l’ordinaire, jusqu’à devenir un véritable style de vie

Albane Akoun
scienceshumaines.com
Denis Grozdanovitch : un voyage intellectuel à travers le style
Antonin Bojkovski
Zone critique
Denis Grozdanovitch signe avec Une affaire de style un essai érudit où il explore la notion de style à travers un foisonnement de citations, de réflexions philosophiques et d’anecdotes personnelles. Entre Montaigne, Borges, Proust et Nietzsche, il compose une divagation savante aussi exigeante que jubilatoire. Ce livre s’adresse aux passionnés de littérature et de philosophie, curieux de redécouvrir la langue comme un jeu et une quête.
Erudit insatiable, Grozdanovitch nous offre ici un ouvrage foisonnant qui oscille entre essai, recueil de citations et méditation philosophique. À la manière d’un cabinet de curiosités littéraires, il convoque une pléiade d’écrivains, de penseurs et de poètes, de Montaigne à Borges, de Proust à Bergson, pour interroger cette notion insaisissable qu’est le style. Dès les premières pages, il annonce son ambition : explorer l’expression comme une « fleur de papier japonaise s’épanouissant dans le flot d’une rivière ».
Cette image traduit bien la dynamique du livre, qui se déploie par digressions, jeux d’esprit et observations personnelles.
Quand la pensée devient une danse
Grozdanovitch conjugue avec brio érudition et légèreté, érigeant la citation en art et la réflexion en passe d’armes. Ce procédé rappelle Montaigne et son goût pour les variations libres, tout en adoptant un ton plus joueur, proche de la désinvolture maîtrisée qui caractérise son Petit traité de désinvolture.
Mais au-delà de la célébration de la forme littéraire, il interroge également les modes de pensée et les biais cognitifs qui façonnent notre perception du monde. En évoquant la phénoménologie husserlienne ou le scepticisme nietzschéen, il met en lumière l’influence de nos préjugés sur nos représentations mentales et notre manière de raisonner. Ce questionnement, entremêlé de souvenirs personnels, notamment ceux liés à sa pratique du tennis, confère à l’ouvrage une dimension introspective, où le style devient une façon de voir, de comprendre et d’interpréter la réalité.

Grozda par Gilles Hertzog
Gilles Hertzog
La Règle du Jeu, 1 février 2025


Denis Grozdanovitch
ZOOM : cliquer l’image

Jadis nous l’appelions « Grozda ». Renouons ici, pour peu qu’il y consente, avec cette amicale familiarité.
Grozda, alias Denis Grozdanovitch, aura été mon plus vieil ami d’adolescence, de la terminale à l’université. Né dans une famille communiste orthodoxe, en rupture idéologique avec elle, je fréquentais assidûment « Grozda », as du tennis sur terre battue autant que féru de Montaigne.
Je rencontrerai Bernard-Henri Lévy quelques années plus tard. Deux personnage singuliers, aux antipodes l’un de l’autre. L’un littéraire, autodidacte, solitaire, affichant un scepticisme apolitique en plein 68 ; l’autre normalien, philosophe, clanique et, pour l’heure, proche de l’extrême-gauche althussérienne. Tous deux se succéderont dans mes années d’apprentissage. Je rallierai BHL, chef de file des nouveaux philosophes, partagerai ses combats contre le totalitarisme, épouserai ses flamboyances de style et de pensée. Cinquante ans de compagnonnage s’ensuivront, dont je ne suis pas las.
Au tournant du millénaire, Grozda réapparut, inaugurant une série de traités de désinvolture, petits bijoux littéraires paradoxaux pour happy few, bibliolâtres et sectateurs de génies méconnus tenus secrets par leurs admirateurs. Depuis, notre amphitryon régale de ses aphorismes « à sauts et à gambades » toute une chapelle d’esprits désabusés, d’exilés de l’intérieur, d’aventuriers en chambre, de petits maîtres en désespoir, orphelins de Chamfort, Chesterton, de Maistre, Barbey d’Aurevilly, Léautaud, Cioran, Vialatte et quelques autres.
Toute une fratrie d’antimodernes lui fait écho, tandis qu’il ferraille contre les vents et les marées du nihilisme contemporain, fort du magister que la littérature confère aux siens pour décrypter nos vies, humaniser l’espèce humaine. Devrons-nous demain, comme il le redoute, évincés par les humanoïdes de l’IA, nous refugier dans de nouvelles catacombes ?
Grozda nous sert aujourd’hui, dans cette même veine atemporelle et résistantielle, qu’une vie bien réglée est une affaire de style et que la littérature est là pour lui donner ses lettres de noblesse.
Il est peu de dire que l’époque en prend pour son grade. C’est, l’écriture et la culture aux avant-postes, un duel à fleurets mouchetés avec La République des Lettres.
C’est, plus encore, une philippique contre nos sociétés du Spectacle et de la Communication et leur vide abyssal, que Grozda vomit en bloc. La charge est conséquente, même si tout n’est pas nouveau et si la critique, ici ou là, fleure le passéisme.
Grozda, juge de Denis, est un adepte pleinement revendiqué de la physiogonomie. Son livre – un brûlot sans concession sous ses dehors avenants – vante tout de go ce que Grozda appelle son bon sens morphologique, et qu’il pratique au grand jour dans son commerce avec ses semblables.
Loin de se fonder sur leurs dires, leurs idées, leurs convictions, ce sont pour lui autant de masques, de leurres, de signes de méconnaissance de soi. Il faut, dit-il, se fier aux apparences, au style des individus, « plus révélateur de l’âme des êtres que leurs chères idées ». Même dédain pour nos vues, nos opinions, nos croyances : leur origine qui, remontant à l’enfance, nous est cachée. En bref, nous ne sommes guère nos maîtres. De même, les vérités sont-elles des illusions.
On lui objecterait l’épistémologie, on invoquerait Bachelard, Canguilhem, François Jacob et la logique du vivant, les sciences dures, leurs protocoles et leurs lois, que Grozda nous répondrait avoir d’autres chats à fouetter, comme écrivain, que de s’empoigner avec des hommes de science sur les fondements du vrai chez Proust et Claude Bernard.
Enfonçant le clou, aggravant son cas à plaisir, notre artificier en guerre contre les doxas les mieux établies au sein des milieux littéraires, se veut du parti de Sainte-Beuve, qui tenait que l’œuvre, arts ou littérature, est le reflet de la vie de son auteur(e), le produit de son milieu, de ses appartenances. Thèse dont Proust fit justice et dit, sans appel, tout le mal qu’il en pensait.
Criant haro sur les théoriciens, les doctrinaires, accablant l’intellectualité en littérature, parlant du désavantage de la supériorité intellectuelle mais épargnant tactiquement ces « préposés aux choses vagues » comme Valéry appelait les intellectuels, Grozda excommunie Descartes pour ses froides rationalités, encense à l’inverse Husserl, l’inventeur de la phénoménologie, qui la définit lui-même comme « un effort pour appréhender, à travers des événements et des faits empiriques, des “essences”, c’est-à-dire des significations idéales, saisies directement par intuition. »
Tout est dit. L’intuition l’emporte sur la pensée scientifique, essentiellement déductive.
Dans un autre volet de la même veine spiritualiste, Grozda loue le Bergson pré-proustien de l’Essai sur les données immédiates de la conscience, pour avoir inventé les deux Mois, le moi superficiel tourné vers la société, aliéné au monde, et le moi profond, ce paradis perdu, le seul qui existe et qu’il importe de retrouver en soi.
Non moins que Proust, son dieu sans rival qui fit de la remémoration d’une petite madeleine un symbole d’immortalité, Grozda loue Henry James, malgré sa préciosité alambiquée, salue « son style allusif d’affable être lunaire, dont la bonté de cœur rachète l’innocence d’esprit. »
Faisant, à l’opposé des grands orgues du romantisme, l’éloge du presque rien, du sens commun, de l’utilité de l’inutile, arguant de « la roborative réalité des choses tangibles », vantant l’humilité hautaine et les épiphanies profanes des écrivains chers à son cœur, Grozda va pousser très loin le dépouillement intime propice à l’évocation sensible du cœur humain, dans son éloge d’un écrivain allemand du XIXème siècle, dont j’ignorais jusqu’au nom, Adalbert Stifter.
« Ses personnages sont presque constamment occupés à remettre de l’ordre dans leurs affaires, réorganiser leurs tiroirs, empiler leur linge, faire la cuisine, nettoyer leurs ustensiles, jardiner, tailler leurs crayons ou s’offrir des promenades extatiques en pleine nature. Leur but existentiel n’excède pas leur microcosme personnel dans le cercle restreint de la vie de famille des conversations entre amis, des fêtes villageoises (…) Stifter oppose le caractère discrètement épique de la vie paisible du sourd contentement lié aux petits bonheurs du quotidien. (…) Ses personnages évoluent au sein de petites bulles de bonheur inespérément préservées des turbulences et des éventuelles atrocités du reste du monde. »
Stifter est l’idéologue en chef de la culture Biedermeier, cette fuite nostalgique et petite-bourgeoise dans l’idylle de la vie sans complications, propre à l’Allemagne d’avant la révolution industrielle, l’urbanisation et l’ère des masses. Voici, fidèlement rapportée par Grozda, sa philosophie : « Telle est la nature au-dehors, telle est-elle aussi à l’intérieur, celle du genre humain. Une vie entière pleine de probité, de simplicité, de soumission du moi, de jugement modéré, d’activité limitée à son milieu, d’admiration de la beauté, puis une mort calme et sereine, je tiens cela pour grand ; les forts mouvements de l’âme, les effroyables emportements qui en naissent, le désir de vengeance, l’esprit enflammé qui aspire à l’action et renverse, change, détruit, et dans l’agitation jette aussi souvent sa propre vie, je ne tiens pas cela pour plus grand, mais au contraire pour moindre, car aussi bien ce ne sont que les produits de forces isolées et unilatérales, comme les tempêtes, les montagnes crachant le feu, les tremblements de terre.. »
Tout cela est bien beau. Voltaire, un siècle plus tôt, avait recommandé à Candide de cultiver son jardin plutôt que de courir le monde. Mais le bienheureux Stifter fut le premier à démentir le mythe d’une vie irénique – une vie intra-utérine, dirait un freudien mal intentionné – protégée du dehors : il se donna lui-même la mort.
En confidence, je serais plutôt du côté de l’agitation du monde et de ses agitateurs lyriques, que le malheureux Stifter craignait tant.
Grozda se fait courageusement l’avocat d’une autre cause perdue, Montherlant. Mais je m’arrête là pour repenser au passé.
Tout ce qui précède était-il déjà inscrit, déjà joué, tandis que, jeunes, ardents, cheminant de conserve sur les routes de France en stop entre deux tournois de tennis l’été, nous cherchions chacun notre voie dans ce monde débordé ?
Je crois que oui

« Une affaire de style » : Denis Grozdanovitch, grand lecteur
L’écrivain rend hommage à ses maîtres, Alexandre Vialatte ou Fernando Pessoa, Adalbert Stifter ou John Cowper Powys.

Par Amaury da Cunha
Le Monde, 25/02/2025

Statue de l’écrivain Fernando Pessoa, à Lisbonne. PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP

Denis Grozdanovitch est un drôle d’oiseau littéraire. Venu à l’écriture sur le tard, après une première vie consacrée au sport, il a publié son Petit traité de désinvolture (éd. José Corti) en 2002, à l’âge de 56 ans. Ecrivain minimaliste, attentif aux « précieuses vétilles du quotidien », il explore de livre en livre tout ce qui peut s’opposer à une époque obsédée par l’ordre, la rentabilité et la vitesse.
Grand lecteur, avant de « jouer à l’écrivain » , Denis Grozdanovitch n’a cessé de recopier depuis l’adolescence (sur plus de 300 carnets) des citations de ses « glorieux prédécesseurs », comme Alexandre Vialatte, Marcel Proust ou Fernando Pessoa. Son nouvel ouvrage, Une affaire de style, est une manière de leur rendre hommage et de se glisser dans leur sillage.
Construit sous forme de variations qui rappellent les carnets de Georges Perros (1923-1978) ou de Julien Gracq (1910-2007), ce livre n’est pas seulement un exercice d’admiration littéraire. Selon Grozdanovitch, le style des écrivains vénérés, outre le plaisir esthétique qu’il lui procure, est « plus révélateur de l’âme des êtres que leurs chères idées ». Avec beaucoup de malice et d’érudition, il part à la recherche de ses frères d’écriture (aucune femme ne figure dans son panthéon littéraire), soucieux de définir leur style et leur rapport à l’existence, ce qui revient pour lui exactement au même.
Le sentiment de la vie
Sur ce chemin de lectures, on croise des écrivains peu lus aujourd’hui, comme l’Autrichien Adalbert Stifter (1805-1868), « chantre des petites choses » et romancier du « bonheur domestique », ou encore le Britannique John Cowper Powys (1872-1963), qui lui fit comprendre que « le sens de la vie est dans la vie elle-même ». Grozdanovitch retrouve aussi Fernando Pessoa (1888-1935), avec lequel il partage le goût de l’errance sous toutes les formes possibles. « Faut-il se perdre pour se retrouver ? » Absolument ! Il consacre, par ailleurs, un chapitre très attachant aux chroniques d’Alexandre Vialatte (1901-1971) parues dans le quotidien La Montagne. Fasciné par ce « styliste des plus éminents », Grozdanovitch confie qu’il l’a longtemps intimidé, au point de l’empêcher de s’engager sur son « étroit sentier littéraire ».
Le plaisir que prend Grozdanovitch à échanger avec ces écrivains, comme s’il tapait amicalement des balles de tennis avec eux, ne cesse de le ramener à son propre travail, mais il maintient aussi en lui le sentiment de la vie, et ce goût prononcé pour la marge d’où il regarde scrupuleusement le monde, tente de joindre « le futile à l’agréable », passe d’une journée à une autre comme on tourne les pages d’un livre

Lire un extrait sur le site des éditions Grasset.
Amaury da Cunha
lemonde.fr
ENTRETIEN, portrait
Par Nicolas Krastev-Mckinnon
Zone critique

Nicolas Krastev-Mckinnon est parti à la rencontre de Denis Grozdanovitch, écrivain remarquable ayant reçu il y a peu le prix Roland de Jouvenel de l’Académie Française. Auteur de nombreux ouvrages, comme le célèbre Petit traité de désinvolture, Denis Grozdanovitch s’est confié sur sa méthode, ses amours littéraires et sa passion pour ce qui se voit peu. Rencontre entre deux amoureux de la littérature.
C’est par l’intermédiaire d’un ami que j’ai pour la première fois entendu parler de Denis Grozdanovitch. Tombé par hasard sur Rêveurs et nageurs, il ne jurait plus que par cette nouvelle trouvaille, alliant selon lui la grâce de Montaigne et l’acuité des moralistes. Par un discret mimétisme, je me suis à mon tour plongé dans ce livre : quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris, dès les premières pages, un petit pamphlet dirigé contre Cioran, mon auteur fétiche ! Bien que piqué au vif, je fus forcé de reconnaître le talent et la force d’une plume originale.
Un an plus tard, alors que je venais d’être initié au jeu d’échecs, je suis retombé sur un autre ouvrage de Denis Grozdanovitch : La vie rêvée du joueur d’échecs. Après cette lecture merveilleuse, je décidai d’écrire à l’auteur, pour le remercier et lui parler de nos affinités, mais aussi de nos différends. Quelques semaines plus tard, je reçus un appel de l’écrivain, qui me remercia, et qui m’avoua même avoir changé d’avis sur Cioran. C’est ainsi que nous sommes devenus amis.
Ancien sportif de haut niveau, passionné par le tennis, le jeu de paume, les échecs, les chats et la littérature, Denis Grozdanovitch fait partie de ces écrivains que l’on n’oublie pas. Auteur du Petit traité de désinvolture, de La gloire des petites choses ou encore de L’art de prendre la balle au bond, il jette dans ses ouvrages les fondements d’une esthétique de vie toute particulière, aussi séduisante qu’exigeante.
_ Nicolas Krastev-Mckinnon : Bonjour, Denis Grozdanovitch, et merci de me recevoir chez vous. Ma première question sera simple. Comment êtes-vous « entré » en littérature ?
Denis Grozdanovitch : D’abord, mon père était un grand lecteur et possédait une imposante bibliothèque, puis, plus tard à douze ans, ma cousine (qui était fort jolie !) a commencé à me prêter des livres de poches, tous écrits par des écrivains mineurs, mais qui avaient pour moi un charme bien particulier. Très vite, j’ai souhaité proroger ce plaisir pris à la lecture, et décrire à mon tour certaines émotions, certaines fulgurances décisives. J’ai vite compris que ma vocation était là : traduire le rythme de la vie immédiate à travers l’écriture. C’est donc peu après, à l’âge de quatorze ans, que j’ai commencé à noircir mes éternels carnets et que j’ai persévéré dans le plus strict anonymat pendant quarante ans !
En y réfléchissant, je pense que j’ai commencé à écrire par peur, voire par horreur de la perte des moments heureux de l’existence.
En y réfléchissant, je pense que j’ai commencé à écrire par peur, voire par horreur de la perte des moments heureux de l’existence. Je voulais fixer la beauté des choses : celle d’un animal, d’un ciel nuageux, d’une conversation, d’une souffrance intime. Comme si l’écriture allait me permettre de tout conserver, de tout rattraper. Ernst Jünger affirme quelque part que le fait de noter un souvenir sur une feuille de papier revient à ériger une petite stèle mémorielle. Aujourd’hui, mes carnets sont pareils à une immense nécropole personnelle : en les ouvrant, je pénètre dans le sanctuaire de ma mémoire et je transcris ce que j’entrevois, ce qui est un pur plaisir.
N K-M : Vous avez commencé à publier vos écrits assez tardivement, si je puis dire, alors que vous avez toujours écrit. Comment s’est dessinée votre carrière d’auteur ?
DG : Dans ma jeunesse, je voulais devenir champion de tennis. J’ai d’ailleurs été joueur professionnel, mais cette vie ne correspondait pas à ma vraie personnalité. Bernard Grasset que je redécouvre en ce moment – il ne fut pas seulement éditeur mais un écrivain remarquable – explique dans un essai intitulé Lettre à un sportif sur le style qu’il existe un écart entre le personnage que l’on se crée et l’homme qu’on est profondément, et que c’est en réduisant cet écart que l’on accède au suprême bonheur d’être pleinement soi-même. Après mes aventures sportives, je me suis donc consacré à l’écriture avec cette fois l’espoir de publier, et ma vraie vie a commencé.
N K-M : Ce qui me frappe le plus, dans votre maison, ce sont les milliers de livres qui s’accumulent partout. Parmi toutes ces lectures, quels seraient les auteurs qui vous ont le plus marqué, et qui forment, pour ainsi dire, votre bibliothèque amoureuse ?
DG : C’est une question difficile ! D’abord, je dirais que mes deux phares et maîtres littéraires, voire même philosophiques, sont Blaise Cendrars et John Cowper Powys. Cendrars fut l’enchanteur de ma jeunesse. Sa prose poétique est prodigieuse. Il maîtrise le fameux « mentir-vrai » à la perfection, et réveille en nous l’amour des lointains. « Pour moi, il y aura toujours une île au loin », écrivait André Breton : Cendrars, c’est cela, c’est un départ onirique vers les fameuses et mythiques Iles Fortunées. Powys, scandaleusement méconnu, est à mes yeux le Goethe du XXème siècle. Il fut poète, romancier, philosophe et critique littéraire et, selon moi, surpasse tous ses contemporains dans ces différents domaines.
Je dois ensuite mentionner Proust aussi, bien sûr, que j’ai sagement lu assez tard ! Je pense, en effet, qu’il faut avoir beaucoup navigué dans la société pour savoir à quel point une Madame Verdurin, un Baron de Charlus, un Cottard sont des caractères universels que Proust a su « insectiser » – selon le mot de Stendhal – avec un humour indémodable.
N K-M : Et du côté des poètes ?
DG : J’ai toujours aimé Saint John Perse, que je préfère largement à René Char, à mon sens trop pontifiant. L’auteur d’Amers a un génie semblable à celui de Rimbaud, lorsqu’il écrit par exemple « J’ai rêvé d’une île plus verte que le songe », ou qu’il parle de ces fleurs tropicales qui « s’achevaient en cris de perruche. » Je suis aussi très sensible à certains poètes de l’entre-deux-guerres qui furent ses contemporains : Léon Paul Fargues, Valéry Larbaud, Jean Follain, Georges Limbour, ou encore plus récemment Louis Brauquier ou Claude Roy ! Connaissez-vous Louis Cernuda ? Il est mon poète préféré en raison de sa vive sensibilité aux petites choses. Il explore ce que je crois être l’essence même de la poésie à savoir « la continuité merveilleuse des mouvements infimes ».
N K-M : A la lecture de vos différents livres, j’ai été marqué par leur caractère mélangé, et par l’importance qu’y tenaient les petits faits du quotidien, ce que vous appelez « les petites choses. » Comment construisez-vous vos ouvrages ?
Pour moi, le style doit respecter le rythme de la vie réelle et non seulement imaginaire, donc progresser « à sauts et à gambades ».
DG : Comme vous le savez sûrement, je suis un grand lecteur de Montaigne. Pour moi, le style doit respecter le rythme de la vie réelle et non seulement imaginaire, donc progresser « à sauts et à gambades ». Comme lui, je ne cherche pas à persuader, et me garde d’être trop dogmatique. Aussi, j’ai toujours aimé les mélanges : prenez le Journald’Amiel, par exemple : sa façon de procéder au jour le jour est exemplaire. Je décèle dans ce vaste ensemble touffu plus de cohérence que dans n’importe quel discours argumenté ou n’importe quel roman !
En ce qui concerne mon goût de l’anecdote, vous avez vu juste ! Je suis convaincu que les petits riens sont le sel de l’existence. Les faits divers, les petits détails et les perceptions minuscules sont pour moi au cœur du monde. Souvent, ce qui semble insignifiant ou anodin a une valeur décisive, et porte en soi la totalité de l’existence : pars pro toto, comme on dit en latin !
N K-M : En voyant vos carnets par centaines, et en comprenant la façon dont vous travaillez, je ne peux m’empêcher d’admirer votre discipline. Je suis très sensible à cette force de travail, surtout au vu de la difficulté de notre génération à se concentrer. Justement, quels seraient vos conseils aux jeunes générations d’écrivains et d’écrivaines ?
DG : C’est simple : débranche ! Aujourd’hui, à force de se perdre dans les écrans, la violence sociétale nous saute au visage, nous envahit et nous angoisse au point de ne plus demeurer sensible à la simple et immédiate beauté du monde. Par ailleurs, les technologies de la communication ont paradoxalement réduit notre capacité à nous parler. On se sent dépossédés, et si l’on se laisse trop embarquer, on s’éloigne de notre vérité intime. Je suis frappé par la violence pulsionnelle de nos sociétés : les insultes jaillissent de toutes parts.
Je pense qu’il faut arriver à s’extraire, à s’arracher de tout cela. La lecture est une bonne façon de se calmer, de s’extraire de tous ces circuits courts ! Autrement, tout se passe comme si nous avions laissé s’égarer notre sens poétique, et échangé notre capacité à communier contre celle de communiquer à tout prix. Mais j’ose espérer que tout n’est pas perdu. Il nous faut sortir du captivant, du divertissant, pour retrouver un rapport profond au cosmos environnant. C’est la vision que je développe dans L’Art difficile de ne presque rien faire. Voilà mon conseil : sortir de l’artifice, et retrouver la valeur des choses essentielles, c’est-à-dire la sourde et merveilleuse rumeur musicale du monde naturel et partant du mystère de toutes choses…
A propos de Denis Grozdanovitch
À l’âge de quinze ans, Denis Grozdanovitch commence à prendre des notes dans des carnets qui inspireront le Petit traité de désinvolture (José Corti, 2002), La Puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), Le Génie de la bêtise (Grasset, 2017) ou Une affaire de style (Grasset, 2025). Sous le titre Le journal intime comme exercice d’entretien spirituel, Denis Grozdanovitch nous offre quelques pages de son carnet de 2025 suivi de The show must go on ! un portrait de Roland Jaccard.
Les moments littéraires
Bibliographie sélective :
Petit traité de désinvolture, Éditions José Corti, 2002, 266 p.
Rêveurs et nageurs, Éditions José Corti, 2005, 304 p.
La Faculté des choses, Éditions Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », Bordeaux, 2008, 86 p.
L’Art difficile de ne presque rien faire, Éditions Denoël, 2009, 336 p.
Minuscules extases, Éditions Nil, 2009, 140 p.
La Puissance discrète du hasard, Éditions Denoël, coll. « Hors collection », 2013
Petit Éloge du temps comme il va, Éditions Gallimard Folio 2014, 144 p.
Dandys et excentriques, Éditions Grasset, 6 mars 2019, 376 p.
La vie rêvée du joueur d’échecs, Éditions Grasset, 20 janvier 2021, 208 p.
La vie rêvée du joueur d’échecs, Éditions Grasset, 29 janvier 2025
, 234 p.
Denis Grozdanovitch sur pileface
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