Cet article figure au sommaire de l’excellente revue "Les Cahiers de Tinbad" N°18 (printemps 2025) et nous le reproduisons ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Il prolonge nos récents billets sur Antonin Artaud.
Nota : Illustrations et encarts de pileface.
Me traiter en délirant, c’est nier la valeur poétique de la souffrance
Qui depuis l’âge de quinze ans bout en moi devant les merveilles
du Monde de l’esprit que l’être de la vie réelle ne peut jamais réaliser ;
Et c’est de cette souffrance admirable
que j’ai tiré mes poèmes et mes chants.
Antonin Artaud,
Lettre au docteur Ferdière, mai 1944

Il dessine son visage par-delà les dizaines d’électrochocs et les années d’internement que lui a prescrit la médecine psychiatrique de son temps. Antonin Artaud maintient de façon herculéenne sa concentration et sa lucidité dans une précision de sens, d’écriture et de traits, malgré les tortures subies. Il se représente au crayon ou en craies de couleurs en plusieurs autoportraits qui sont saisissants de ressemblance, de vérité intérieure, de beauté
manifeste.
La série des photos prises par Denise Colomb en 1946 montrent pourtant l’état physique de l’écrivain au sortir de neuf ans d’enfermement et du terrible traitement traversé par cet homme à la plus grande sensibilité.
Antonin Artaud, Photo Denise Colomb

On y voit Artaud prendre des notes sur un cahier, aiguiser un crayon avec ses dents, se tenant le poignet, le visage émacié, concentré, présent. Il tente d’échapper à la prise de vue. Sur un portrait en pied devant une toile de fond, sa main gauche tient son poignet droit. Il signifie qu’il protège le flux de sa main par laquelle on ne l’empêchera pas d’écrire.
Portrait d’Antonin ARTAUD pris par Denise Colomb - Déc.1946/Janv.1947.
Cette photo figurait punaisée au mur de la chambre d’Artaud à Ivry.


L’autoportrait du 17 décembre 1946 rajeunit Antonin Artaud pour l’éternité. Dans cet autoportrait dessiné, les traits sont bien moins aigus que dans les photos précitées. Le cou en colonne comme un totem, le menton, la bouche, le nez, figurés, tendres et précis. Une saine, fragile et intense certitude se dégage de cette tête. La grande beauté de ce bas de visage se tient dans une respiration apaisée. Le visage parle et pense. La rotondité de son front est large et ouverte. L’acuité bienveillante du regard ne fixe pas, elle est fragilité et douceur percevant la vraie beauté du monde. Beauté recrée et rejouée par ce très précis dessin de soi-même. Ce visage porte une parole sûre, retenue, et qui médite. De ce masque émane un rayonnement intérieur. C’est une image quasi christique. Une Sainte face ! Un Saint-Suaire aux yeux ouverts ! Difficile à dire, difficile d’y faire croire. Non, ce ne peut être lui, là, Artaud qui se représente en chef indien Hopi, en humain trop humain qui a traversé le théâtre, l’océan, le peyotl, la guerre, l’asile, la sous-alimentation, la famine. Il n’a pas d’âge, l’écrivain crucifié. C’est un penseur revenu des enfers qui ressuscite à la face du monde.
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Bientôt, il présentera la conférence du Vieux Colombier et animera l’émission de radio Pour en finir avec le jugement de dieu. Les ondes de ce scandale résonnent encore aujourd’hui.
Sur l’autoportrait du 17 décembre 1946 dans le catalogue Sotheby’s

L’autoportrait du poète Antonin Artaud, daté du 17 décembre 1946 a été vendu en avril 2012 aux enchères chez Sotheby’s, à Paris, pour 2 136 000 €. Le dessin à la mine de plomb faisait partie de la collection de Florence Loeb, fille du célèbre marchand de tableaux Pierre Loeb. Estimé à 700 000 €, c’est un acheteur français qui se l’est finalement offert.

• Antonin Artaud • AUTOPORTRAIT • signé Antonin Artaud et daté 17 décembre 1946 (en bas à droite) • mine de plomb sur papier, 59,6 x 45,3 cm Provenance : Pierre Loeb, Paris (acquis de l’artiste) Florence Loeb, Paris (hérité du précédent)

En mai 1946, un petit groupe de fidèles réussit à faire sortir de l’asile de Rodez Antonin Artaud, interné d’office depuis plus de neuf ans à la suite d’un incident encore inexpliqué. Il avait survécu, entre autres, à 58 séries d’électrochocs sans anesthésie. Revenu à Paris, installé à Ivry-sur-Seine, Artaud va déployer jusqu’à sa mort en mars 1948 une extraordinaire activité créatrice, graphique et poétique. Il écrira certains de ses plus beaux textes, entre autres Artaud le Momô, Van Gogh le suicidé de la société ou Ci-Gît. Et consacrera au dessin et plus particulièrement au portrait la même énergie prométhéenne du génie foudroyé qui fut aussi poète, homme de théâtre et acteur. L’œuvre graphique d’Artaud, que Pierre Loeb sut le premier promouvoir en proposant à l’artiste d’exposer ses dessins à la Galerie Pierre (juillet 1947), ne fut que tardivement révélé au grand public : en France d’abord, au Centre Georges Pompidou en 1987 puis au musée Cantini en 1995, et aux Etats-Unis lors de l’exposition Antonin Artaud. Work on Paper au Museum of Modern Art (MOMA) en 1996. Mais la réputation du mythique autoportrait d’Artaud daté du 17 décembre 1946, acquis par Pierre Loeb puis transmis à sa fille Florence, avait précédé l’ampleur de la reconnaissance critique internationale accordée à la fin du XXe siècle aux dessins d’Antonin Artaud. Cet autoportrait n’est pas seulement le dessin d’Artaud le plus célèbre, le plus reproduit, le plus exposé. Il transcende toute l’œuvre et la trajectoire d’un artiste aussi fulgurant que radical et s’impose comme l’un des autoportraits les plus puissants du XXe siècle, aussi hanté, possédé, tranchant, saisissant, aussi vivant que ceux d’Edvard Munch, d’Egon Schiele ou de Lucian Freud. L’expression inoubliable et bouleversante d’un visage, d’une conscience, d’une âme « assassinée dans ce monde et qui ne renaîtra pas dans l’autre » (Artaud).
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Selon Jacques Prevel, l’autoportrait du 17 décembre répondait aux clichés du reportage photographique de Denise Colomb, sœur de Pierre Loeb, sur Artaud. Celui-ci avait jugé ces images de lui-même trop théâtrales.
jamais une face n’aura été autant de face, saisie dans sa plus grande vulnérabilité, dans toute la gloire de son effroyable pauvreté. Artaud imprime à sa propre tête une violence qui n’a d’égale que celle infligée par son existence. Mais avec une douceur du trait inédite, par laquelle la mine de graphite habituellement sauvage des dessins d’Artaud atteint ici son plus haut degré de suavité.
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Seul Van Gogh, aux yeux d’Artaud, a su « faire parler » le visage, surtout le sien. C’est en compagnie de Pierre Loeb et Florence Loeb qu’Artaud visitera la grande exposition Van Gogh au musée de l’Orangerie en janvier 1947, un mois après la date de cet autoportrait. Le choc produit sur Artaud par sa découverte des peintures du « suicidé de la société » aura valeur d’un tremblement de terre, lui inspira certaines de ses pages les plus célèbres, ainsi qu’un vibrant hommage dans le texte, « Le Visage Humain » qu’il donna pour la plaquette de son exposition à la Galerie Pierre, en juillet 1947 .
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Crédit : Catalogue Sothebys

[Et J-H L. de poursuivre ainsi :] Par ce seul portrait du 17 décembre 1946, Antonin Artaud se redéfinit lui-même, hors de tout diagnostic. Il trace une nouvelle réalité de son trait, de son écriture, du sens et de la pénétration de son esprit. La belle tête gris clair à long cou, aux cheveux aérés autour d’un grand front inspiré regarde et ne regarde pas. Une réelle appartenance au sacré irradie de cet autoportrait, proche du réalisme de Dürer, de l’intensité de Rembrandt, de la clarté de Van Gogh.
Dans Van Gogh, le suicidé de la société, Artaud étreint de près le mystère de la création dionysiaque du grand peintre hollandais. Il pense cette création, la matérialise, la scande, la musicalise, la danse, montre sa jubilation spontanée :
[…] avec la couleur saisie comme telle que pressée hors du tube, avec l’empreinte comme l’un après l’autre, les poils du pinceau dans la couleur, avec la touche de la peinture peinte, comme distincte dans son propre soleil, avec l’i, la virgule, le point de la pointe du pinceau même vrillée à même la couleur, chahutée, et qui gicle en flammèches, que le peintre mate et rebrasse de tous les côtés, le merveilleux est que ce peintre qui n’est rien que peintre est aussi de tous les peintres-nés celui qui fait le plus oublier que nous ayons à faire à de la peinture, à de la peinture pour représenter le motif qu’il a distingué, et qui fait venir devant nous, en avant de la toile fixe, l’énigme pure, la pure énigme de la fleur torturée, du paysage sabré, labouré et pressé de tous les côtés par son pinceau en ébriété. […]
Quand le dionysiaque s’exprime ainsi, il peut, tel le dieu du lierre prendre la forme qu’il veut et décider d’apparaître où il le souhaite. Cela ne peut qu’effrayer les historiens d’art, l’université et les ayant-droits de tous bords et autres mâles du Sénat. Alors, souvenons-nous des autoportraits admirablement directs de Vincent,
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et considérons comment Artaud le Mômo nous fait entrer de face dans sa vérité infigurable, comme aucun autre écrivain de son temps ne l’a fait. Plus lucidement figuratif qu’Antonin Artaud, tu meurs !
Je fais ici apparaître Artaud en complémentaire de Picasso. Cette année 1946, l’éditeur Pierre Bordas propose à Picasso d’illustrer Artaud le Mômo. Il y a plusieurs rendez-vous manqués. Artaud se déplace à pied depuis Ivry à cinq reprises pour rencontrer Picasso à son atelier de la rue des Grands Augustins. Il trouve toujours porte close. Le vendredi 3 janvier 1947, il écrit à Picasso l’Arlésien. Voici les grandes lignes de cette lettre d’un grand comique involontaire :
Je ne suis pas un débutant à la recherche des illustrations d’un grand peintre pour lancer ses premiers écrits. J’ai extrait cinq poèmes qui ont tenté un éditeur, lequel a désiré que ces poèmes fussent illustrés de six eaux-fortes de vous. Car de moi-même je n’y aurais jamais pensé. Je suis capable aussi de faire mon portrait et d’illustrer mes textes de figures qui cessent d’être des dessins pour devenir des corps animés.
Puis Artaud parle de ses neuf ans d’internement, de sous-alimentation et de famine, de ses électrochocs et de son voyage à Dublin, ce qui est loin d’être risible, et il s’adresse ainsi à Picasso :
Je crois que plus que tout ce qui vous a empêché de me répondre, c’est le Démon qui, à l’âge que vous venez d’atteindre vous tient encore assujetti à je ne sais quelle préoccupation ou hantise, quel asservissement à la sexualité.
Résumons. Artaud n’a pas besoin de Picasso. Il peut illustrer ses textes lui-même. Au-delà des électrochocs et des années terribles, il n’a pas perdu sa lucidité, sa pensée, ni sa capacité à dessiner des autoportraits prodigieux, comme on l’a vu. Picasso, le génie du siècle ? Il n’y aurait pas pensé pour ses illustrations ! Enfin Artaud met les pieds dans le plat, accusant le grand peintre d’érotomanie. N’est-il pas le seul écrivain de son temps à pouvoir se permettre ça ? J’aime à imaginer Picasso à la découverte de cette lettre ; qui d’ailleurs, en a peut-être ri ? A part Artaud, qui a écrit comme ça à Picasso ? A ma connaissance personne. Cette mise au point mêlée d’accusation, cette conscience de sa propre autonomie est drôle. Car lui seul, Artaud, n’est pas sous la coupe du grand nom des arts. Il va jusqu’à demander au Minotaure de retrouver ses esprits et de sortir de son aliénation !
Picasso aurait pu répondre à Artaud, qu’il avait un emploi du temps chargé et n’avait pas besoin d’Artaud pour écrire sur ses peintures, étant lui-même expérimentateur d’écrits.
JHL 2017
Artaud-Picasso sur France Culture

VOIR AUSSI :
Antonin Artaud sur pileface
A propos de Jean-Hugues Larché

Les Cahiers de Tinbad 18
Sommaire
¦Nicolas Floury, Le roman retrouvé.....2
¦Philippe Thireau, Le roman retrouvé.....8
¦Ali Benziane, Mais le cœur est un état de silencesuivi deVers Céline.....11
¦Louis-Ferdinand Céline, Hommage à Zola.....29
¦André Suarès, Lettre à la comtesse Murat sur Céline.....33
¦Guillaume Basquin, Maudit Célinesuivi deNotes surNousd’Evgueni Zamiatine.....36
¦George Orwell, Recension deNous autres.....50
¦Gustave Flaubert, Lettre à Guy de Maupassant .....54
¦Isabelle Lartault, Une somme des inconnu(e)s.....57
¦Claude Minière, Passacaille..... 64
¦Jean-Pierre Bobillot, Antisèches.....68
¦Jean-Luc Lavrille, Micelles amies miettes .....70
¦Marina Tsvétaeva, Le ciel brûle.....74
¦Christian Dubuis-Santini, Sexuation, sexualité infantile, sexualité… : retour à Freud.....79
¦Jean-Hugues Larché, Artaud de facesuivi de In memoriam Philippe Sollers.....98
¦Patrick Lucian, Note sur Genet, les Palestiniens et Héliogabale.....106
¦Frank Aïdan, Le mur porteur suivi de Derniers tweets avant la sortie.....109
¦Julien Boutreux, The Creators Have a Master Plan .....117
¦Charles de Gaulle, Lettre à David Ben Gourion.....117
¦Jean-Claude Hauc, Des ogres .....121
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