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« La Contrevie », mode d’emploi, par Philippe Lançon

Charlie hebdo

D 11 juin 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Signe de contradiction pour les Juifs, scandale pour les gentils, comment Nathan Zuckerman, l’écrivain sarcastique et lucide, qui est le double de Philip Roth, pourrait-il — malgré son succès — échapper à la vindicte et à l’opprobre des uns commes des autres ? Peut-être bien en imaginant, pour lui-même et ses personnages, une contrevie, une vie alternative à la fois nouvelle, imprévue et bizarrement réversible. Car, dans ce roman-miroir, les figures principales sont en abîme, affrontées deux à deux, correspondantes... Le roman déploie un kaléidoscope de lieux (Newark, New York, Tel-Aviv, Jérusalem, un village de Judée, Londres, un village du Gloucestershire, sans compter la carlingue d’un avion en vol), traversés de personnages en proie au doute, au questionnement, au désespoir, à l’exaltation ou à la folie. Tous animés du désir de changer la vie, de la changer en la risquant vraiment, le risque majeur étant assumé par les figures jumelles du narrateur et de son frère qui, réellement ou fictivement, affrontent tous deux la mort. La mort, le prix à payer pour en finir avec l’impuissance, la claustration, la contingence ; la mort, façon définitive de démontrer que "la vraie vie est ailleurs".

« La Contrevie », mode d’emploi

Philippe Lançon
Écrivain
Foolz
Dessinateur

Charlie hebdo 1714 du 28 mai 2025

Je lis La Contrevie, de Philip Roth. Le roman date de 1986. L’avais-je lu ? Je ne sais plus. J’ai toujours eu du mal à finir les romans de Roth, surtout les longs. Je me souviens de parties, d’hommes, de scènes. J’oublie ­l’ensemble, cet interminable flux d’acrobaties bavardes. Il arrive un moment où j’ai envie de dire au ­narrateur, à ses personnages, aussi brillants et drôles soient-ils : « Tais-toi ! » Pourtant, j’y reviens.

Avec ce livre, Roth a mis les voiles. Il quitte son Newark natal, même s’il y revient sans cesse, et parcourt le vaste monde. Ici, Londres et Israël – une ville où il a vécu, un pays où il est allé. On retrouve son principal double de fiction, l’écrivain Nathan Zucker­man, confronté à son frère Henry, dentiste, qui commence par mourir après une opération à cœur ouvert. Henry a voulu cette opération, risquée, car les médicaments qu’il prenait contre la tension l’empêchaient de bander, et donc de se taper sa jeune assistante.

À lire aussi : Les mouches de Roth , 28 décembre 2022

Nathan a écrit un texte pour l’enterrement (et pour nous, lecteurs), mais, évidemment, il ne peut le lire devant la famille, puisqu’il est question des vies sexuelles parallèles de son frère, ce bon père de famille. Puis, arrive une première « contrevie  » : Henry ressuscite au bout de 80 pages. Le romancier lui offre une autre existence, chez des colons fous de Dieu et du retour à Sion. D’autres rebondissements suivront, le plus malade des frères n’étant jamais celui qu’on croit. Dans le roman, chaque hypothèse de vie ouvre sur la suivante, qui dément, éclaire ou réoriente la précédente. Roth avait déjà imaginé qu’il avait, enfant, un vieux professeur exilé, avec une haleine aigre, nommé Kafka. La littérature, c’est la liberté.


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Dans la liberté de la fiction

La Contrevie, ce sont entre autres les aventures des frères ­Zuckerman au pays des Juifs. On est en 1978. D’abord, l’écrivain dépeint la mentalité des vieux Juifs américains en retraite à Miami, après la guerre des Six-Jours : « "À présent, disait mon père, ils vont y regarder à deux fois avant de nous tirer la barbe !" Cet Israël militant et victorieux vengeait le cercle des Juifs âgés qui l’entourait d’interminables siècles d’oppression et d’humiliation ; l’État créé par les Juifs sur les décombres de l’Holocauste représentait pour eux une réponse, même décalée, à l’Holocauste, pas seulement l’incarnation de la force juive intrépide, mais l’instrument d’une juste colère et de promptes représailles. Si le docteur Viktor Zuckerman ou n’importe lequel de ses comparses de Miami avait été ministre de la Défense à la place de Moshe Dayan, en juin 1967, des tanks frappés d’une étoile de David blanche auraient pulvérisé les lignes de cessez-le-feu pour foncer sur Le Caire, Amman et Damas, où les Arabes auraient bien été forcés de se rendre comme les Allemands en 1945, et sans conditions, comme s’ils étaient justement les Allemands de 1945. » Un autre dit : « Y a qu’à les bombarder jusqu’à ce qu’ils crient grâce, ces salopards d’Arabes. Ils veulent revenir nous tirer la barbe ? Plutôt mourir. »

Dans la partie suivante, Nathan part à la recherche de son frère ressuscité. Celui-ci a abandonné sa famille américaine pour renaître dans une colonie, près d’Hébron. Elle est dirigée par Mordecaï Lippman, un gourou ultra-sioniste qui, selon un ami de Zuckerman, « pue le fascisme ». C’est l’homme qui conduit les gens à penser : « Puisque l’humanité ne marche pas, il n’y a qu’à appliquer la brutalité. » Plusieurs disciples sont de jeunes Américains. Quand Zuckerman le remarque, ils répondent, le visage absent ou fermé : « Je suis juif. »

Zuckerman traite l’un d’eux de fanatique. Il répond : « C’est qui, le fanatique ? Le Juif de la diaspora ! Les goyim lui donnent preuve sur preuve qu’ils se fichent éperdument de la survie des Juifs, et lui continue de les considérer en amis ! Il se croit en sécurité dans leur pays, il se croit leur égal ! Le fanatique, c’est le Juif qui refuse de tirer les leçons de l’expérience ! Le Juif qui oublie l’État juif, la terre juive, et la survie du peuple juif. C’est lui, le fanatique, dans son ignorance, ses illusions, sa honte de lui-même ! » J’en passe, et des meilleures : les portraits de ces extrémistes, c’est peu dire qu’ils font moins rire aujourd’hui qu’alors. Il faut dire qu’entre-temps, la fiction a été dépassée : les Mordecaï Lippman sont au pouvoir. Dans La Contrevie, Nathan ne convainc pas Henry de revenir en Amérique, mais c’est une fiction de Zuckerman. Dans la vraie vie, Gaza est bombardée « comme les Allemands en 1945 », et ce n’est pas une fiction.