4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Echo Antonin Artaud n° 13
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Echo Antonin Artaud n° 13

par François Audouy

D 7 juin 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La revue « Echo Antonin Artaud » vient de publier en ce début juin, avec un peu de retard, son numéro 13, Mai 2025. L’éditorial « Artaud, mauvais lecteur » est signé François Audouy, déjà rencontré sur ce site avec son « Van Artaud ». Avec aussi dans ce numéro, un article : « Artaud/Sollers : du cri au gli ». Qu’est-ce qe le gli ?, vous le découvrirez, plus avant, avec l’aimable autorisation de son auteur.

ARTAUD, MAUVAIS LECTEUR

C’est le titre volontairement provocateur, emprunté au passionnant article de Jean-Louis Cornille, que j’ai choisi pour introduire ce numéro 13 de la revue, consacré au thème d’Artaud et ses doubles. Mauvais lecteur ou plutôt lecteur de mauvaise foi, sélectif et égocentrique, qui ne pioche dans les textes des autres que ce qui sera utile aux siens. Une attitude qui se tient quand on se veut révolutionnaire, anti-"littéraire" et efficace. Artaud mauvais lecteur mais lecteur tout de même, de Platon à René Guénon, et de Lao Tseu à Nerval. Artaud qu’on a tendance àiIsoler dans sa marginalité de Mômo, de maudit et de fada mais qui s’inscrit néanmoins dans une époque - celle des deux guerres -, dans un mouvement - le surréalisme, même s’il en fut vite un dissident-, dans, même s’il récuserait le mot, une histoire littéraire - adolescence marquée par Baudelaire, goût pour le gothique de Poe et Lewis, découverte de Lautréamont, de Rimbaud et des avant-gardes.

"Personne n’est une ile", écrivait John Donne. Une citation reprise par Hemingway en exergue de Pour qui sonne le glas. Oui, rien de nouveau sous le soleil ; les auteurs- surtout les grands- se volent des titres, des citations, se renvoient la balle ou se parodient. Personne n’est une île et Artaud ne saurait faire exception. S’il fut relégué à la marge, il oeuvre à remettre cette marge au centre. Solitaire bien entouré, hors les pires années asilaires, il n’a eu cesse de correspondre, de s’opposer, de s’associer, dans des revues, dans des théâtres, des expositions de peinture ou des émissions radiophoniques. Il n’a eu cesse d’être influencé par ses frères et soeurs d’élection, de diverses époques, de divers lieux, du poèe irlandais John Millington-Synge à Van Gogh et des danseurs balinais ù la peintre mexicaine Mario lzquierdo. Il a influencé en retour ses successeurs, poètes, acteurs, peintres, exégètes, metteurs en scène et philosophes à un degré d’intensité rare.

"Peu de gens ont acheté le premier album du Velvet Underground, mais tous ces gens ont formé des groupes", ce dicton célèbre de l’histoire du rock s’applique parfaitement à Artaud ; il ne sera sans doute jamais un énorme succès de librairie mais nombre des lecteurs qu’il a marqués l’ont été au fer rouge, â vie. au point de créer leurs propres oeuvres. Rock toujours : dans les années 70, les chanteurs David Bowie et Mick Jagger ont sérieusement envisage - le numéro ll de notre revue le révèle - d’incarner Nonaqui himself dans un projet de film avorté du cinéaste Marcus Reichert, qu’aurait produit Coppola. Excusez du peu. Si de supe-stars planétaires se sont penchées sur son "berceau de sperme" (Héliogabale) [1] c’est que les forces souterraines d’Artaud, souvent sans s’y référer explicitement, ont travaillê toute l’avant-garde des soixante-dix dernières années. Parfois comme emblème du génie fou, point limite à atteindre ou non, de façon caricaturale, parfois de manière plus profonde, dans son refus des normes sociales, son mysticisme et sa violence, Artaud nous parle quotidiennement à travers tous ses successeurs et nous l’êcoutons car sa voix porte, stridente, terriblement actuelle.

C’est ainsi que nous avons retenu une approche à la fois chronologique et thématique pour traiter des doubles d’Artaud, commençant par ses facettes littéraires et philosophiques pour évoluer vers le spectacle vivant. Dans un thème qui se voulait vaste et inclusif, nous sommes heureux de proposer une diversité de textes, études, témoignages, récits, rédigés par des collaborateurs issus du monde universitaire mais aussi des artistes de diffêrents arts ot de plusieurs pays (Canada, Afrique du Sud, Pays-Bas, Brésil...). Pour clore le tout, il nous paraissait important de donner la parole à des metteurs en scëne et comédiens contemporains témoignant de leur rencontre décisive avec le Mômo et de son influence sur leur création. Si ce numéro n’est qu’une première étape vers un projet plus large - nous y reviendrons -, nous espérons qu’il éclairera mieux certains aspects de la galaxie artaldienne.

Artaud, mauvais lecteur ? Sans doute. Et par cela même grand poète.

FRANÇOIS AUDOUY

Artaud/Sollers : du cri au gli

Par François Audouy

Tout ou presque a été écrit sur Philippe Sollers, né Joyaux en 1936, l’année du périple existentiel d’Artaud en pays Tarahumara : Sollers l’habile (sens de son pseudonyme latin), le jeune homme prometteur d’Une Curieuse Solitude salué par Mauriac et Aragon, le théoricien terroriste de Tel Quel, l’éditeur chez Gallimard, le dandy germanopratin, Le séducteur de Femmes, le maoïste et le balladurien, le rétais et le vénitien, l’amoureux de Joyce et de Céline, de Casanova et de Vivaldi, l’esthète à porte-cigarettes immortalisé par Michel Houellebecq dans ses Particules élémentaires. On oublie régulièrement qu’il a oeuvré pour la reconnaissance d’auteurs d’avant-garde devenus des incontournables, pour l’entrée de Bataille en Pléiade, pour la traduction des Messages révolutionnaires et l’organisation du colloque de Cerisy-la-Salle autour d’Artaud en 1972. Sollers, sur une période de cinquante ans, n’a eu de cesse d’écrire ou d’intervenir sur Artaud, de l’époque de Tel Quel aux oeuvres plus tardives des années 90/2000. Un fructueux dialogue post-mortem.

Dans L’État Artaud, sa première intervention au colloque de Cerisy-la-Salle, la langue de Sollers s’artaldise [2], se fond dans le flot glossolalique : « Qui assassine Artaud ? La famille. Qui la famille, quoi la famille ? Pas seulement la petite charmille, vous, toi, moi, eux, toi, lui, elle, je, il, elle, ils, elles, bref la cellule granulée caviar, mais plus profondément, je veux dire plus coïtalement et crotalement la méta-famille, le schéma, l’emblème, le symbole soi-disant inné qui veut se faire naître et nier l’inné » (je souligne ce passage artaldien dans le néologisme, dans l’oralité du “je veux dire” qui ferait de la con-science sociale et de la pseudo science l’ennemi “né et inné de tout génie” pour citer l’expression d’Artaud sur le docteur Gachet dans Van Gogh le suicidé de la société). Sollers étire soudain ses phrases en un guttural gloussement : « le gli [3] Et après, tout pourquoi pas ? Pourquoi ne pas attaquer l’os en ébullition de l’état Artaud, serrer l’os dans le glossaire (où Michel Leiris serre lui ses gloses) ?

Car qui ne fait pas de l’Artaud, note Sollers, ne retire rien d’Artaud, de son fluide vital qui fait couler le verbe comme une merde d’être vrai, loin des sujet-verbe-complément constipés des boutiquiers de la grammaire correcte, celle qui rectifie le rectum : « Mais si vous ne faites pas de l’Artaud, à quoi vous sert Artaud ? A moins que vous ne fassiez autre chose qui vaudrait de l’Artaud ? Artaud chez Sollers apparaît au moins en filigrane jusqu’à des textes plus tardifs comme La Fête à Venise, roman de 1991. Un Artaud christique sacrifié sur le marché de l’art version trading dont le Van Gogh, pourtant “très clair” est “illisible sauf par cent personnes” (là, Sollers exagère un peu). Un Artaud dont l’expérience d’asile psychiatrique “n’a pas dû être bien différente” de celle de son modèle néerlandais, “plus terrible, si possible, à cause de la guerre”. Un Artaud à jamais rétif -naïvement ? à toute récupération commerciale (“André Breton, voilà près de trente ans que vous me connaissez, je ne veux pas écrire pour un catalogue qui sera lu par des snobs, de riches amateurs d’art, dans une galerie où on ne verra pas d’ouvriers et de gens du peuple parce qu’ils travaillent pendant le jour”). Les ouvriers, note cyniquement (lucidement ?) Sollers, ne lisent pas plus Artaud aujourd’hui que les snobs ne savent ressentir Van Gogh.

En 1992, le neveu d’Artaud, Serge Malausséna, poursuit Sollers pour avoir publié un texte de son oncle dans le numéro 34 de L’Infini - revue qui succède à Tel Quel à partir de 1983. Des notes préparatoires à la Conférence du Vieux Colombier. Un Artaud “nié dans son corps comme dans son langage”, dira Sollers, par la sainte et horrible famille, par l’institution culturelle de “nantis tranquilles” face à laquelle le rescapé de Rodez n’a pas voulu s’exprimer. Dans ce texte de 1994 repris dans Éloge de l’infini en 2001, Sollers revient sur l’affaire et la réception difficile d’Artaud, de son vivant, de nos jours encore. Qui d’autre en 1947, où la littérature bourgeoise se repaît d’”engagement” à peu de frais, qui ayant vécu l’enfermement et la faim dans sa chair est capable de donner, demande Sollers, un autre sens au terme de “marché noir”, celui d’une “magie noire” déguisée ? Enfin, un texte de 2004 dans le Nouvel Observateur souligne “l’irréligiosité de nature et d’âme” du poète et se clôt sur ce beau diagnostic : "Artaud ou l’extrême douleur surmontée, sans laquelle rien n’est vrai. Sachons l’entendre."


Philippe Sollers

Au sommaire de ce numéro 13 d’ « Echo Antonin Artaud »

les curieux et fans d’Antonin Artaud pourront piocher dans ce sommaire de quoi alimenter leur intérêt :

Louis Cornille Nerval et Artaud : in vitro
Amanda Di Ponio : Effacement de soi, enfermement et violence : ridiculiser la normativité hétérosexuelle et sociale dans Les Mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire et Le Jet de sang d’Antonin Artaud
Laure Murat : Antonin Artaud et Adrienne Monnier, Extrait de Passage de l’Odéon reproduit avec la gracieuse autorisation de Laure Murat et des éditions Gallimard
Ilios Chailly : Quand Louis Aragon découvrait et redécouvrait Antonin Artaud
Laurent Vignat : Des lettres pour être, Jacques Rivière – Jean Paulhan – Antonin Artaud
Simon De Gavre : De l’unique et du rapport entre souffrance & temporalité : Artaud lu par Blachot
Joeri Visser : Effacer la face. Sur la politique de la visagéité dans les écrits d’Antonin Artaud, Gilles Deleuze et Félix Guattari
François Audouy : Artaud/Sollers : du cri au gli
Damien Panerai : Artaud, Barrault : frères en théâtre ?
Théophile Choquet : “Quand je danse je sens la main d’Artaud” : Artaud et le butoh
Diiouverture : Katonas Asimis Ilios Chailly : Peter Brook et Antonin Artaud : aux origines d’un théâtre du possible..86 Narciso Telles : Artaud, Arrabal et nous
Guilherme Conrado Rispolli : L’année où le Teatro Ipanema rencontre la poésie de la folie et monte Artaud !
Leandro Sousa Alve : Le théâtre comme délire : Artaud, le rêve et la poétique de la cruauté d’un point de vue brésilien
Kader Benamer : Artaud des antipodes ou la rencontre de la vie et l’oeuvre d’un auteur français avec un groupe de rock argentin en
Julie Louart : //Artaud//

PLUS SUR "Echo Antonin Artaud"


[1] Héliogabale, le livre d’Artaud "Héliogabale ou l’anarchiste couronné." (note pileface)

[2] dérivé de Artaud

[3] Le gli, explicite Sollers dans la discussion subséquente, “c’est quelque chose qui, par rapport au cri, transforme la glotte en crotte, et qui croit que la glotte répand de la crotte.