Les profanateurs. Journal (1971-2015). Après la présentation et le préambule du livre que vous avez pu lire ici, place aux entretiens et à quelques premiers commentaires impromptus et, peut-être, intempestifs...



- Jacques Henric et Pierre Guyotat.
La Fabrique, début des années 1990
Le Journal de Jacques Henric s’étend du 16 août 1971 au 6 décembre 2015. Il s’agit-là d’une fresque sur le motif, une histoire imparable de la dernière avant-garde française, et plus largement de la vie littéraire, donc philosophique et politique, sur plus de cinquante ans.
Sur la couverture, un titre : les Profanateurs. En dessous, une photographie de Catherine Millet et toi. Pourquoi ce titre pour un Journal ? Une provocation ?
Non, pas du tout. Quand je me suis trouvé devant la masse impressionnante de mon Journal où il était question d’écrivains appartenant à des générations différentes, la mienne, celle de Tel Quel, celle des surréalistes, avec Aragon, Soupault, celle des auteurs du Nouveau Roman, Robbe-Grillet et Claude Simon, des philosophes dits de la déconstruction, Foucault, Derrida, Deleuze, René Girard, ou de fortes personnalités comme Genet, Pierre Klossowski, Kundera, Lacan, ou de grands acteurs comme Alain Cuny et Jean-Pierre Léaud, un cinéaste comme Godard,où cohabitaient amis et ennemis, où les débats entre nous étaient de différentes natures, politique, philosophique, littéraire, et où j’avais à résumer tout ça dans un titre, je me suis trouvé face à une fâcheuse gageure. J’ai tenté plusieurs titres, pas convaincants. Le hasard d’une lecture est venu à mon secours, un essai de Giorgio Agamben que je ne connaissais pas : « Éloge de la profanation ». Agamben, rappelant l’étymologie du mot, le débarrassait de toute connotation provocatrice du genre blasphèmes, attaques des religions. Il s’agissait tout simplement de distinguer deux sphères de l’activité de la pensée : la sphère du sacré et celle du profane, et de rappeler que c’est dans celle-ci que se déployait la littérature.
Comment alors interpréter le visuel de couverture ?
Je m’empresse de dire que, bien évidemment, les deux personnes qui figurent sur la couverture, Catherine Millet et moi, ne sont pas les profanateurs annoncés,bien que nous y ayons notre petite place (qui la refuserait à l’auteur de la Vie sexuelle de Catherine M. ?). Les profanateurs, que Catherine semble désigner par son geste sur cette photographie prise à notre insu, ce sont, pour la plus grande partie, les acteurs qui défilent sur la vaste scène de mon Journal. Je me sens néanmoins obligé de reconnaître que le mot profanateur est tout de même porteur d’un sens polémique. Il peut désigner les communautés d’écrivains ou d’artistes qui ont marqué des ruptures dans le champ propre de leur activité, qui y ont mené des mini-révolutions, mettant une belle pagaille dans le ronron de la poésie, du roman, du cinéma, de la peinture de leur époque. Je pense au surréalisme, au Nouveau Roman, à Tel Quel, à la Nouvelle Vague...
LE SEXE, LES CHATS
Le Journal s’ouvre le 16 août 1971 et se conclut le 6 décembre 2015. Tu n’as voulu garder que les passages ayant trait au milieu littéraire et politique, aux débats théoriques et idéologiques de cette période. Reste néanmoins ton « travail épuisant d’enseignant », le sexe et les chats.
Les Journaux décrivant par le menu la vie quotidienne de leurs auteurs attachés à consigner le moindre pet de travers dans leur vie, à ne nous faire grâce d’aucune des activités les plus dérisoires de leur existence quotidienne, me sont illisibles. N’ayant pas rédigé ce Journal dans cet esprit-là, il y avait peu de ces déchets et le peu qu’il y avait a pris la voie de la poubelle de mon ordinateur. Mon objectif, dès le début, était en effet de ne retenir et noter que les passages dont tu parles, à l’exception, pour ce qui touche à ma vie privée, voire intime, de la sexualité. J’en donne d’entrée les raisons dans le préambule ouvrant le Journal : le sexe, dans la vie et dans l’œuvre de mes profanateurs, a toujours joué un grand rôle, j’ai envie de dire dans toute la littérature qui compte, y compris la chrétienne, plus précisément la catholique (relisons Mauriac, Bernanos, avec le viol de Mouchette, Jouhandeau et son homosexualité, pour ne pas citer le pire d’entre eux, Julien Green. Ces écrivains, qui ne se déplaçaient pas que dans la sphère du sacré, furent de fichus profanateurs, non ?). Comme je vis avec Catherine Millet, le lecteur ne sera pas étonné de constater que le sexe occupe une large part des pages de mon Journal. Quant aux chats, un salut aux nôtres, au Titigre pisseur de Maurice Roche, au Bébert de Céline, à ceux de Malraux, Burroughs, Kerouac, Quignard...
Tu tenais à ce que ce soit un Journal « pas écrit ».
Ce n’était pas une décision de ma part. La chose s’est imposée d’elle-même puisque je n’avais nullement l’intention d’écrire pour la postérité, pas même pour une éventuelle publication des milliers de pages de mes carnets. Si ça avait été le cas. j’aurais pris soin de les rendre les plus lisibles possible, or mes carnets et cahiers déposés à l’IMEC étaient quasiment indéchiffrables par quelqu’un d’autre que moi, et encore, avec le mauvais papier faisant souvent buvard, l’encre de mauvaise qualité, l’écriture pattes de mouche, il m’a fallu deux ans de travail pour retranscrire, parfois à l’aide d’une loupe, mon grimoire. Michel Leiris a affirmé que pour tenir un Journal, il fallait ne surtout pas se laisser aller à la littérature et même ne pas se soucier de construire une phrase. J’étais parfois au bord de suivre cette voie-là.
Pourquoi avoir attendu huit ans avant de débuter la retranscription ?
Les premières lignes avaient été écrites en 1971, plus précisément le 16 au soir du mois d’août 1971, j’arrête ce Journal le 6 décembre 2015 suite à un coup de téléphone reçu le matin de Jean-Pierre Léaud. Qu’est-ce qui m’a pris, ce soir du mois d’août 1971, d’écrire sur un volumineux carnet de 210 pages vierges qui était depuis quelque temps sur mon bureau alors que je venais de recevoir une lettre de Paule Thévenin m’annonçant que je devais me préparer, comme il était prévu, à partir avec Jean Genet pour la Jordanie et que Gallimard était d’accord pour publier le récit de notre visite au camp palestinien qui s’y trouvait ? La machine était lancée, elle allait tourner à plein régime pendant près de cinquante ans, de façon un peu plus chaotique, il est vrai, au cours des dernières années, où le Journal connaîtrait parfois de longues interruptions. Les raisons ? Le doute, quel public pouvait s’intéresser au récit de nos petites bagarres, de nos polémiques ? Et puis, si je jetais un regard rétrospectif sur ce que j’avais déjà écrit, je me disais que, oui, il fallait peut-être continuer, c’était une façon de prolonger mon essai Politique, paru en 2007, qui avait reçu un bon écho, une manière de le compléter, le corriger, ayant constaté que les témoignages laissés par certains acteurs de notre mini-odyssée étaient à plusieurs reprises des constructions complaisantes de leurs actions, notamment dans le domaine de la politique. Et puis, il me paraissait important de montrer ce qu’avait été au jour le jour l’existence de ces écrivains ayant pour beaucoup acquis une certaine célébrité, de dire les joies de ces corps singuliers, leurs misères, leurs passions, leur générosité, leurs faiblesses, et en quoi leurs moments de vie, parfois pathétiques, parfois cocasses, avaient influencé leurs œuvres, voire les avaient suscitées.
PHÉNOMÈNE DE GROUPE
Tu reviens abondamment sur Tel Quel...
Inévitable. Si les écrivains de Tel Quel sont très présents, c’est parce que ce sont les gens de ma génération, celle née vers la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui sera la dernière avant-garde littéraire. C’est avec eux, grâce à eux, d’abord et surtout à Sollers, que j’ai commencé à publier (Archées, 1969). Lecteur de Tel Quel dès le premier numéro de la revue, en 1960, j’ai rencontré Sollers en 1965, ce sera le début de près de soixante ans d’amitié. Nés lors de l’Occupation, sous les bombes des Alliés, Anglais et Américains (combien de morts civils ?), puis affrontés à la guerre d’Algérie, nous n’étions pas prêts pour toujours vivre et écrire en paix. Comme pour les surréalistes (stalinisme, trotskysme) nous avons souvent été requis par la politique, d’où, comme pour eux, le risque d’engagements particulièrement malencontreux, c’est le moins qu’on puisse dire. Nous n’avons pas été les seuls, à l’époque. Combien de grands intellectuels plus âgés que nous ont participé à des combats douteux, adopté des causes aberrantes !

On voit à l’œuvre (en direct) le phénomène de groupe décrit chez les surréalistes par Drieu La Rochelle. « J’ai souvent songé à la palpitation mystérieuse de l’amitié qui groupe plusieurs hommes et leur fait aimer ensemble une idée », écrit en effet Drieu. Le groupe, c’est la meilleure des choses, on fait face, on est en force devant l’ennemi, on se soutient, on défend nos livres lors de leur publication ; il peut être la pire, j’en montre certains dégâts humains. Il y a le chef, les petits soldats, un pape, dans le cas de Breton. Comment éviter, dans ce milieu d’écrivains qui souvent sont aussi éditeurs, directeurs de revues et de collections, les batailles d’égos, les querelles, les fils impatients de se débarrasser du père pour prendre sa place. Freud a tout dit là-dessus. Les lecteurs du Journal seront sans doute très surpris de constater que dès mes premières notes, s’agissant de la vie de Tel Quel, ce schéma est mis à mal, Sollers, bien qu’admiré pour son œuvre, pour sa forte personnalité, n’a jamais été la figure omnipuissante devant laquelle on s’agenouillait. Dès les premiers jours d’août 1971, je suis en conflit avec lui. Mais ce qu’il faut surtout signaler, expliquant les liens de confiance, de solidarité, d’amitié qui perduraient en dépit de nos bisbilles, c’est qu’il y avait entre nous, ce qui paradoxalement a manqué, pas à Dada mais aux surréalistes, à savoir le rire, l’humour, l’esprit d’enfance, le franc déconnage...
Il y a des scènes superbes — notamment celle du calva avec Sollers au colloque Artaud/Bataille. Et de drôles d’anecdotes : le « gang des chaisiers » avec Guyotat, l’épisode du tapioca comme lubrifiant, ou encore celle, rapportée, où tu reviens sur Malraux qui planquait sous le manteau des objets par lui convoités chez les antiquaires...
Sans doute y a-t-il quelques autres scènes de cette veine. Ce qui est sûr, c’est que le lecteur ne devrait pas s’ennuyer.
Le 6 octobre 1972, ces lignes : « Le projet de revue prend bien forme : artpress. »
Louis Aragon. 1964. (© Gallimard)

Ce Journal est aussi une histoire de la revue, et en particulier de ses combats contre la censure. Ma venue à Paris, pour y enseigner coïncide avec ma rencontre avec Catherine Millet. Elle tenait une rubrique d’art dans l’hebdomadaire d’Aragon, les Lettres françaises, où j’écrivais, moi, depuis longtemps, et elle avait le projet, avec le galeriste Daniel Templon, son compagnon d’alors, d’une revue artistique d’avant-garde. Soucieuse que la littérature y tienne une grande place, connaissant mes liens avec Tel Quel, elle s’est naturellement adressée à moi pour m’occuper de la littérature dans sa revue, et c’est ainsi que Sollers et ses amis, dont Marcelin Pleynet, spécialiste de la peinture américaine, et bientôt de fortes personnalités comme Pierre Guyotat, Denis Roche seront très présentes dans artpress.
On rencontre dans ton Journal, outre les écrivains, hommes et femmes — celles-ci occupent une bonne place, je pense à Cécile Guilbert, Chantal Thomas, Christine Angot, Julia Kristeva, Gaëlle Obiégly, Judith Brouste, Josyane Savigneau... — les hommes politiques tels que Roland Dumas, Jacques Toubon, lui très présent.
Il s’agit d’hommes politiques, c’est le cas de Jacques Toubon notamment, qui avaient des liens avec le milieu artistique et littéraire. Jacques Toubon avait été ministre de la Justice, mais aussi de la Culture, et lui et sa femme, Lise, étaient collectionneurs d’art. Par ailleurs nous nous sommes beaucoup fréquentés et sommes devenus amis
lorsqu’il a pris la défense de mon roman, Adorations perpétuelles (1994), qui avait des ennuis avec la censure, à cause du Courbet, L’Origine du monde (1868), figurant sur la couverture, et quand nous avons affronté l’extrême droite lors de la querelle sur l’art contemporain.
LOIS DE L’HOSPITALITÉ
Pourquoi avoir sorti ton Journal chez Pion et pas dans la collection « Fiction & Cie » au Seuil, ton éditeur historique ?
Quel étrange hasard, cher Felix, au moment même où tu me poses cette question, je reçois du Seuil une fastueuse et monumentale annonce des 50 ans de la collection « Fiction & Cie ». La lecture de ce dépliant de 120 x 80 cm me laisse dans un état voisin de la sidération. Le directeur de la collection, Bernard Comment, a minutieusement répertorié les centaines d’auteurs publiés dans la collection créée par Denis Roche, il a reproduit les 126 couvertures de leurs livres, un seul auteur n’a rien publié dans la collection, moi. J’ai sans doute rêvé, je n’ai pas publié Adorations perpétuelles en 1994, la Balance des blancs en 1998, Politique en 2007, la Nuit folle en 2021. Sur la liste des auteurs importants de la collection, pas la moindre petite place ne m’a été proposée à côté des immenses écrivains que sont Hans Ulrich Obrist et Chloé Delaume. Effacé de la photo comme à l’époque de Staline... Mais que me vaut ce traitement ? Madame la directrice du Seuil en a-t-elle idée ? Un seul livre de moi apparaît, Boxe (2016), parce qu’il a reçu un des prix Médicis et que sa disparition de la liste publiée aurait alors été trop visible.
Allons, tout cela n’est pas bien grave. Pour être plus léger, je vais te raconter une anecdote croquignolette qui en dit long sur l’actuelle culture littéraire de mon ancien ami et éditeur. Évoquant les lois de l’hospitalité présidant selon lui à l’accueil des nouveaux auteurs de sa collection, il croit chic de faire
référence au livre de Pierre Klossowski les Lois de l’hospitalité (1965). Et là, c’est la bourde. Énorme ! C’est bien d’étudier de près les élucubrations sur la sororité et autres fadaises néo-féministes qui émaillent les livres de Chloé Delaume (n’est-ce pas cette dame qui a pris la tête de cette honteuse campagne contre Sylvain Tesson ?), mais un peu de lecture des grands auteurs ne lui ferait pas de mal, comme celle de Klossowski par exemple, et notamment son livre les Lois de l’hospitalité qu’il n’a pas lu. Ces Lois, ce sont celles, inspirées de la tradition gnostique et de certaines peuplades anciennes, obligeant un homme à faire don de sa femme à son hôte, une généreuse façon de le recevoir. Mon Dieu ! j’ai du mal à croire que ce soient ces lois-là qui régissent désormais l’accueil des nouveaux venus aux éditions du Seuil, il est vrai qu’aujourd’hui on ne s’étonne plus de rien.
Mon changement d’éditeur ? Selon sa méthode habituelle, Bernard Comment, pour signifier un refus, ne répond pas à l’auteur. Il y a deux ans, au sortir d’un dîner, nous parlons de mon Journal, il fait la moue, gêné par son possible volume. On se quitte avec sa promesse de m’appeler pour en discuter. Deux ans ont passé, aucun appel. Et soudain, un message de reproches. Le culot, il venait de découvrir à son grand dam que mon Journal allait quand même paraître ; et chez un grand éditeur.
Un dernier mot : ma morale à moi me conduit à ne rien retirer, en dépit de l’attitude récente de Bernard Comment à mon endroit, à l’hommage que je lui rends dans le préambule à mon Journal pour l’excellent éditeur qu’il fut de mes livres, pour son combat pour le Médicis, pour sa défense de mes manuscrits au sein du Seuil, le dernier compris, la Nuit folle.


“Les profanateurs, il est vrai, est parfois un ouvrage comique”

On connaît le romancier, l’essayiste, et peut-être plus encore le fondateur d’Artpress. « Communiste dissident », pour reprendre ses termes, telquelien notoire, Jacques Henric tient, depuis 1971 au moins, un journal intime. Publié il y a quelques jours chez Plon, l’ouvrage a été « épuré ». À la différence d’un Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), prolixe diariste, Henric n’a voulu garder que la substantifique moelle, soit, en l’occurrence, les anecdotes relatives à la vie littéraire, à l’activité sexuelle, et… aux chats ! — Par Étienne Ruhaud.
Sur plus de cinq-cents pages, l’homme nous offre donc un magnifique panorama, souvent critique, toujours sincère, de ce que fut la vie des idées, des livres, en cinquante ans de carrière environ, jusqu’en 2015. Nous y découvrons l’envers du décor, plusieurs faits troublants, dérangeants. Nous y découvrons aussi des histoires d’amitié, d’amour, de forts engagements. Un texte captivant, donc.
Pourquoi la décision de reprendre ce journal ?
Jacques Henric : Je n’en sais trop rien… Lassitude ? (…) Le regret de n’avoir pas inscrit les événements de ma vie dans un récit autobiographique vraiment « écrit » au lieu de ces notes jetées à la va-vite, médiocrement rédigées ? (p. 512, 4 novembre 2012).
Vous exprimez à plusieurs reprises de sérieux doutes quant à votre activité de diariste. Pensez-vous, d’une manière générale, que le journal intime n’ait pas de valeur littéraire propre ? Ainsi, considérez-vous Les profanateurs comme une œuvre littéraire ?
Jacques Henric : Il y a des journaux intimes que j’admire, notamment pour leur qualité littéraire, mais pas seulement. Ils ont pour auteurs de grands écrivains français, je pense à Gide, à Claudel, ou à d’autres de moindre envergure comme Cocteau, Jules Renard, Colette, les Goncourt, Morand, Maurice Sachs, Adamov, certains qui me retiennent surtout pour leur contenu mais qui sont eux aussi très bien écrits, ainsi ceux de Renaud Camus, Maurice G. Dantec, Richard Millet, ou le scandaleux (récemment réédité dans on intégralité) de Matthieu Galey…
Ce qui est sûr, c’est que souvent le « grand » écrivain se regarde écrire, ce qui peut nuire quelque peu à la véracité de son témoignage sur lui-même et à ses jugements sur les autres. Michel Leiris, dont je cite un propos placé en exergue de mon journal, auteur lui-même d’un monumental journal intime, affirmait « Il ne faut pas faire comme si on se regardait dans la glace ». S’il est un écrivain qui a mis en acte tout au long de sa vie une telle attitude, c’est bien lui.
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il appliquait à lui-même la recommandation de Céline aux hommes de Lettres : commencer eux-mêmes à se couvrir soigneusement de merde avant d’écrire, avant d’en barbouiller les autres. C’est ce que feu mon ami Philippe Muray n’a pas pris soin de faire et qui rend son journal Ultima Necat nul et non avenu. En tout cas, c’est cette citation de Leiris qui m’a ôté toute culpabilité d’avoir écrit un journal sans qualité littéraire, mieux de m’avoir confirmé que ma démarche non voulue, non calculée, qui s’est imposée d’elle-même, était plutôt la bonne.
J’ai d’entrée prévenu le lecteur que je n’avais pas eu le projet non seulement de travailler pour la postérité, mais pas même en vue d’une publication de mes notes jetées à cru sur des dizaines de carnets et cahiers. Si ça avait été le cas, au moment de les transcrire à la demande des gens de l’IMEC, je ne me serais pas retrouvé avec un grimoire si difficile à relire qu’il m’a fallu, loupe en main, deux ans pour en venir à bout.
Évoquant le volumineux journal de Jean-Louis Schefer, vous écrivez : Cette conception du journal où le moindre détail ne nous est épargné me laisse dubitatif, voire récalcitrant (p. 421, 21 octobre 1999). Vous avez épuré votre propre journal pour ne conserver que les faits liés à la création, ainsi que les anecdotes sexuelles. Pourquoi avoir opéré ce choix ?
Jacques Henric : Comme vous l’avez compris, toutes les anecdotes de la vie quotidienne relatées dans un journal m’ennuient. Je n’ai retenu que ce qui concernait la littérature, la politique, la sexualité, parce que celle-ci a eu beaucoup d’importance dans la vie et les œuvres des écrivains présents dans mon journal, dans la mienne évidemment, vu ma vie auprès de Catherine Millet.
Les profanateurs … Pourquoi avoir choisi ce titre ?
Jacques Henric : Je peinais à trouver un titre pour résumer le contenu de ce journal qui brasse au long d’une cinquantaine d’années tant de thèmes, tant d’époques, tant de personnalités, tant de conflits de toute nature. Toutes les propositions que je faisais à mon éditeur, Jean-Luc Barré, ne le convainquaient guère, et moi pas plus. Il a fallu la lecture d’un essai de Giorgio Agamben, grand penseur à mes yeux, essai que je ne connaissais pas et qui avait pour titre, quelque peu provocateur, Apologie de la profanation.
Il n’y faisait pas l’apologie d’une action de type rad-soc visant les religions, appelant les croyants au blasphème, mais de rappeler tout simplement, en ayant recours à l’étymologie, qu’il existait deux espaces, celui du sacré et celui du profane, et que la littérature occupait ce dernier.
Il est vrai que choisissant ce titre Les profanateurs (que la photo de la couverture ne trompe pas ! Catherine Millet et moi ne sont pas les profanateurs annoncés, du moins, ils le sont pour un peu au milieu de la nombreuse troupe de ceux qui occupent la scène de mon journal), ma visée était tout de même de donner à ce titre, un sens polémique : en désignant comme profanateurs des individualités, dans les domaines de la littérature, de l’art, de la philosophie, qui avaient au cours du 20è siècle provoqué des ruptures, chacun dans son domaine, à savoir les surréalistes, les écrivains du Nouveau du roman, de Tel Quel, les philosophes dits de la « déconstruction », les cinéastes de La Nouvelle Vague, de grands solitaires comme Genet, René Girard, Klossowski.
Vu mon âge avancé, j’ai eu l’occasion de rencontrer les principaux acteurs de ces mini-révolutions, ils sont présents dans le journal, Aragon, Soupault, Robbe-Grillet, Claude Simon, et tous mes amis de Tel Quel, bien sûr, Sollers, Guyotat, et puis il y a des acteurs, des hommes politiques qui nous ont accompagnés Catherine et moi, Alain Cuny, Jean-Pierre Léaud, Jacques Toubon, Claude Lanzmann, et un grand nombre de femmes écrivains.
Décision de reprendre le journal. La raison : l’historiographie de Tel Quel. Il s’agit là aussi de l’histoire d’un mouvement (6 avril 1993, p. 191). Les « profanateurs », ce sont peut-être d’abord les membres de Tel Quel. Comment êtes-vous devenu « Tel Quelien » et pourquoi ?
Jacques Henric : J’ai lu la revue Tel Quel dès sa parution en 1960. Il y était question des écrivains que je considérais les plus importants de l’époque, les surréalistes notamment mais parmi eux les marginaux, écartés par Breton, dont Artaud et Bataille (qu’on retrouvera lors du colloque de Cerisy qui leur sera consacré). De plus, j’aimais le ton polémique employé par ces jeunes gens qui étaient en gros ceux de ma génération.
Nés avant la guerre, ayant connu l’Occupation, la Libération, j’ai été intéressé par l’évolution de leurs engagements politiques, plutôt à droite au début, puis à gauche et très à gauche, et c’est alors le long compagnonnage avec le parti communiste, où je militais, et le court flirt plutôt folklo avec le maoïsme. Je rencontre Sollers en 1965, et ce sera le départ d’une amitié, parfois mouvementée, comme on le voit dans mon journal, qui durera près de soixante ans.
Tel Quel , c’est aussi une histoire de brouilles, parfois violentes. Avec le recul, quel regard jetez-vous sur ces années ? Quel bilan pourriez-vous en tirer ?
Jacques Henric : Les brouilles, lorsqu’il y a groupe, sont inévitables, déjà dans les familles. Voyez celles qui ont agité les surréalistes. Il faut lire les trois lettres envoyées par un ancien du groupe, Pierre Drieu la Rochelle, à ses amis surréalistes, où il analyse très bien le phénomène. Le jeu des égos, les luttes de pouvoir, les conflits œdipiens, les fils prêts à déboulonner le père, Freud a tout dit de cette logique-là. J’ai vu, à Tel Quel, comment des personnalités plus fragiles ont durement morflé : alcoolisme, tentatives de suicide, séjours psychiatriques.
Cela étant, le groupe constitue aussi pour chacun de ses membres, selon une logique toute militaire, une protection. Les attaques contre Tel Quel, relisez la presse de l’époque, étaient permanentes, soutenues, violentes souvent. Elles provenaient de toute les forces politiques de l’époque, droite, extrême-droite, puis gauche et extrême gauche.
La presse sociale-démocrate aussi, à travers Le Monde n’était pas en reste. Il était donc important, quand l’un de nous sortait un livre, que les amis viennent à son aide en publiant des recensions dans une presse qui ne nous était pas hostile. C’est que ce que les ennemis appelaient le « copinage » ou « le renvoi d’ascenseur ». Eh oui ! fallait se défendre. Eh bien ! la guerre, comme disait la Marquise de Merteuil.
Ces brouilles semblent souvent liées à des questions d’ego, mais aussi à des problématiques idéologiques. Dans un entretien filmé, sur YouTube, vous vous définissez comme un « communiste dissident ». Vous fûtes longtemps engagé dans les rangs du PCF, proche notamment de Louis Aragon, que vous admirez sans l’épargner, et d’André Stil. Le PCF eut-il un rôle structurant dans le champ littéraire ? L’a-t-il encore ?
Jacques Henric : Je ne crois pas qu’on puisse dire que le parti communiste a eu « un rôle structurant dans le champ littéraire ». La littérature qu’il défendait, via des gens comme André Stil, Jean Kanapa, ou le Aragon d’alors, était celle qui avait les faveurs de l’Union Soviétique, qu’on appelait le « réalisme-socialiste », une littérature de propagande théorisée par Jdanov.
Cela dit, des intellectuels communistes, et Aragon en premier, voire certains dirigeants, n’avaient pas totalement oublié ce qu’avaient été les grands mouvements d’avant-garde artistiques et littéraires qui avaient accompagné la Révolution d’Octobre à ses débuts. Ce qui explique qu’au moment où Tel Quel était la cible de la presse de droite et sociale-démocrate.
La seule qui prit à ses débuts la défense de cette revue d’avant-garde, ce fut la presse communiste. J’y ai été, il faut dire, pour beaucoup, écrivant dans les journaux de ce parti. Après les choses se sont gâtées…
« Trop de morts dans les placards », déclarez-vous, en évoquant le PCF, le 27 août 1996, à l’occasion d’une visite à André Stil (p. 235). Vous avez soutenu des opposants soviétiques, ou même cubains, et avez été attaqué par des militants historiques. Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce parti ? Êtes-vous devenu, comme le disaient alors vos détracteurs, anti-communiste ?
Jacques Henric : « Communiste dissident », dans le sens où j’étais jeune communiste anti-stalinien, comme l’étaient beaucoup de communistes qui avaient rejoint la Résistance. Et puis il y a toujours eu chez moi, à cause peut-être de mes origines catalanes, un anar qui sommeillait. À peine entré au P.C., je me bagarre avec la direction, d’où mon conflit avec Aragon qui à l’époque était un apparatchick du Parti (en dépit de l’admiration que j’avais pour l’ancien surréaliste).
Une des figures centrales de Tel Quel, sinon LA figure centrale, demeure Philippe Sollers (1936-2023), dont vous étiez très proche. À plusieurs reprises, vous étrillez toutefois l’auteur de Femmes, le traitant de salaud ou de vicelard. Une véritable affection semblait malgré tout vous lier. Aujourd’hui, Sollers manque-t-il à la littérature ? Outre votre amitié, parfois contrariée, estimez-vous, comme certains, que l’homme demeure irremplaçable ?
Jacques Henric : Je n’ai évidemment jamais traité Sollers de « salaud ». D’ailleurs, des figures de « salauds », il y en a peu dans mon journal. Des tordus, des cons, oui, mais des salauds, un ou deux. Nous avons eu des conflits, Sollers et moi, je vous ai dit plus haut que c’était chose courante dans les groupes.
Oui Sollers manque. Il n’est pas à la place qui devrait être la sienne. Pas de publication en Pléiade, dans Quarto, pas de colloques sur son œuvre, de thèses universitaires sous lesquelles croulent des écrivains comme Quignard ou Modiano, peu de traductions de ses livres. L’histoire de la littéraire du vingtième siècle corrigera cela, mais en attendant…
Autre figure marquante des Profanateurs : Pierre Guyotat (1940-2020). Là encore, vous montrez les travers de l’homme tout en exprimant une profonde affection. On connaît l’aspect expérimental des livres de Guyotat, qui se fut censuré en pleine guerre d’Algérie. Quel serait, selon vous, l’apport de Guyotat à la littérature ? Peut-on parler d’un avant et d’un après ?
VOIR SUR PILEFACE
Jacques Henric : Guyotat est l’écrivain le plus présent dans le journal. Outre la puissance de son œuvre, il se trouve que Pierre fut l’ami le plus proche de Catherine Millet et moi, ami intime avec qui nous avons pendant des années passé des vacances ensemble, ce qui n’était pas le cas avec Sollers et les autres telquéliens, à qui le mot « camarades » conviendrait mieux qu’ « amis ».
À cause du caractère scandaleux de son œuvre, je rappelle que Guyotat fut l’auteur le plus censuré de son époque, censure d’État et censures exercées par ses éditeurs, d’où une sensibilité exacerbée, une susceptibilité qui rendaient parfois délicats les rapports avec lui. Oui, on peut dire qu’après lui il y a un type de littérature qui a pris un coup vieux et qui ne s’en remettra jamais.
Bernard-Henri Lévy, Louis Aragon, Pierre Klossowski, Jean Clair, Denis Roche, Nicolas Genka, Maurice Roche, Philippe Muray, mais aussi Jacques Toubon ou Doc Gynéco… Vos activités vous ont amené à côtoyer des gens très divers. Vous n’êtes parfois guère tendre avec certains, que vous égratignez copieusement, à l’instar de Marcelin Pleynet, Jean-Edern Hallier, Marc-Édouard Nabe, Dominique Noguez ou Siné. D’où vous vient cette franchise ? Souhaitez-vous régler des comptes, et ne craignez-vous pas de vous faire des ennemis ?
Jacques Henric : Attention, avec les noms que vous citez ! Veillons à ne pas confondre ces auteurs, Pleynet, Noguez, n’ont rien à voir avec Hallier et les autres crapules antisémites qu’est un Nabe et qu’était un Siné. Régler des comptes, moi ? Non, ce ne fut en rien le projet de ce journal.
Simplement, comme l’explique Élias Canetti que je cite dans mon préambule, un journal de cette sorte a toutes les chances d’être parfois « pas poli et violent ». En fait, violent je ne le crois pas vraiment, disons parfois méchant, mais c’est que les ennemis que nous avons été contraints de combattre n’étaient pas particulièrement gentils avec nous. M’en faire un peu plus aujourd’hui, d’ennemis ? Ça va, mon sac-à-dos en est déjà plein, et compte tenu de mon âge j’ai plutôt envie de virer ça « à la voirie », comme disait mon ami Jean Genet.
Le dernier numéro de Tel Quel paraît en 1982. Dix ans plus tôt, avec votre future épouse Catherine Millet, vous avez fondé ArtPress. En quoi Artpress s’inscrit-il dans la continuité de Tel Quel ?
Jacques Henric : Artpress, Tel Quel, la rencontre et la solidarité étaient inévitables, une revue de l’avant-garde artistique et une de l’avant-garde littéraire avaient des objectifs communs. Catherine Millet, qui connaissait l’existence de Sollers et Pleynet, qui avait lu des textes critiques de moi, certains de mes livres, et avec qui j’avais entamé une relation amoureuse et sexuelle, m’a proposé de prendre en charge les pages littéraires de sa revue, et c’est ainsi que j’ai amené dans mes bagages les amis de Tel Quel.
Vous avez consacré un numéro entier d’Artpress à la pornographie. De fait, la revue paraissait plus violente, plus trash à ses débuts. Qu’est-ce qui aurait évolué en plus de cinquante ans d’existence ?
Jacques Henric : La pornographie, le numéro spécial qu’on lui a consacré, très hard, c’est vrai, a déjà à l’époque fait scandale. Imaginez-le aujourd’hui ! Impensable. Comme l’émission de Bernard Pivot où nous avions été reçus Catherine Millet et moi pour présenter nos livres respectifs : nos propos sur la fellation, les photos de Catherine nue diffusées durant toute l’émission…
Quel responsable d’une chaîne télévisée oserait proposer un tel spectacle aujourd’hui ? Les foutraques écolos, néo-féministes, woke, genrés, intersectionnels, anti-patriarcaux sont au pouvoir (un espoir : pas pour longtemps peut-être. Aux États-Unis, le délire de ces cinglés vient de connaître un coup de mou. Et comme la France est toujours à la traîne des Américains, parions que leurs jours sont comptés).
Comme son nom l’indique, ArtPress est d’abord une revue artistique. Vous avez-beaucoup écrit sur les arts plastiques (on songe notamment à votre essai La peinture et le mal, paru en 1983 chez Grasset). Si vous admirez notamment Josef Sima, vous semblez nettement plus sceptique à l’égard de certaines productions contemporaines, méprisant quelque peu la bagnole compressée que vous a offerte César, ou encore les sculptures de Daniel Buren. Quel regard portez-vous sur la production contemporaine, globalement ? Quels créateurs trouvent grâce à vos yeux ? Vous semblez également sceptique en ce qui concerne le cinéma d’avant-garde, et plus particulièrement la Nouvelle Vague…
Jacques Henric : Mon essai La peinture et le mal était en effet très critique à l’endroit de ce qu’on appelait « l’art contemporain », défendu à Artpress. Parler du catholicisme et du péché original me faisait passer pour très réac. Idem ma préférence pour les westerns et les séries policières plutôt que pour certaines productions avant-gardistes.
En revanche les films de la Nouvelle Vague, notamment ceux de Godard, ou les films de Debord restent pour moi les meilleurs de l’époque, comme le sont aujourd’hui ceux d’Albert Serra (à voir son récent film, magnifique, sur la corrida), et ceux de Bruno Dumont.
Certains auteurs actuels trouvent grâce à vos yeux. On pense à Christine Angot, que vous avez côtoyée, ou, plus surprenant, à Michel Houellebecq, attaqué par le groupe « Perpendiculaires » suite à la parution des Particules élémentaires, en 1998, puis à nouveau accusé d’islamophobie en 2001. Quels autres écrivains, plus ou moins actuels, appréciez-vous ? N’estimez-vous pas, à la suite de beaucoup (et notamment Jean Clair), que la littérature soit morte ?
Jacques Henric : Oui, en dépit de nos brouilles, je pense que Christine Angot est une des romancières importantes des années passées, et que Michel Houellebecq est plus grand poète que romancier, même s’il faut lui reconnaître avoir été dans ses œuvres de fiction particulièrement prophétique.
Morte la littérature ? D’abord, je ne sais pas ce que c’est la littérature. Si des auteurs de romans et poèmes se voient devant leur miroir en train d’écrire de La Littérature, je donne a priori peu de crédit à leurs « créations ». Je renvoie au jugement de Michel Leiris.
Néanmoins, paraissent aujourd’hui d’excellents livres, signés d’auteurs reconnus et nombre d’autres de très jeunes gens, publiés souvent dans ce qu’on appelle les « petites » maisons d’édition, qui font le travail souvent délaissé par les « grandes ». C’est à ces auteurs que les responsables des pages livres et moi d’Artpress essayons d’être particulièrement attentifs.
Vous faites parfois preuve d’un lyrisme léger, quand vous évoquez des lieux ou des personnes que vous avez aimées, tel Pierre Klossowski ou Philippe Sollers, donc. On rit, ou on sourit aussi parfois, notamment dans les dernières pages, lorsque Jean-Pierre Léaud parle de ses méthodes pour maintenir une bonne érection. Malgré le sérieux global, Les profanateurs est-il, aussi, un livre comique ?
Jacques Henric : Les profanateurs, il est vrai, est parfois un ouvrage comique.
Actualitté, 9 avril 2025.


Commentaires impromptus
Jacques Henric a dédicacé son livre « pour Guillaume, l’écrivain, l’éditeur, l’ami, qui prend notre relève ». Renvoi d’ascenseur ? On sait que Basquin a réédité le beau roman d’Henric Carroussels — dont l’édition originale avait été publiée en 1980, au Seuil, dans la collection Tel Quel dirigée par Philippe Sollers — et qu’il a consacré à son auteur un brillant essai Jacques Henric entre image et texte. Il y a chez Basquin une nostalgie de l’époque expérimentale de Tel Quel, période que, trop jeune, il n’a pas connue. À l’occasion de la parution en 2021 du numéro 12 des Cahiers de Tinbad, j’ai attiré l’attention sur le risque que pouvait faire courir cette référence en partie fantasmée dans ma Petite contribution à la critique critique.
Tel Quel, Tel Quel... Oui, bien sûr ! Mais on oublie trop souvent que Tel Quel (92 numéros de 1960 à 1982) a fait place pendant plus de quarante ans à L’Infini (148 numéros de 1983 à 2022) — Sollers comme Pleynet, les deux seuls vrais animateurs, pendant 60 ans, des deux revues [1], l’ont maintes fois remarqué. Je suis de ceux qui pensent qu’il n’y a pas (et qu’il n’y aura pas), stricto sensu, de « relève » à cette aventure unique dans l’histoire de la littérature (ni Tel Quel, ni L’Infini n’ont (ni n’auront) de successeurs véritables tant ces deux revues ont été liées à des expériences singulières), mais, tout simplement, de nouvelles aventures qui s’engagent (s’engageront) dans un tout nouveau théâtre des opérations (souvent, on ne le soulignera jamais assez, dans la plus grande difficulté, qu’il s’agisse de « petites » ou de « grandes » maisons d’édition).
Sur sa page facebook — c’est donc expressément public — Basquin a signalé, le 31 mars, un article que l’un de ses auteurs, Olivier Rachet, a consacré aux Profanateurs (cf. Sexe et politique), donnant lieu à quelques commentaires impromptus et, peut-être, intempestifs, que je reproduis ici en attendant d’y revenir plus longuement dans un autre article. En bon et loyal camarade de combat, évidemment.





Ce dossier à peine bouclé et mis en ligne, je reçois cet article de Pascal Boulanger que je publie bien volontiers.
Jacques Henric : Les profanateurs : Journal 1971-2015 (Plon)
Pas de littérature chic ici, mais un journal qui commence le 16 août 1971 (à cette date, Jacques Henric a publié un livre : Archées, Seuil, coll. Tel Quel) et s’achève le 6 décembre 2015 (deux ans après la publication d’un livre d’entretien que j’ai eu le plaisir de publier : Faire la vie, Editions de Corlevour). Entre ces deux dates, Henric a publié 23 livres : romans, récits et essais sur l’art notamment.
Les profanateurs sont des notations clandestines, prises sur le vif, dans la précipitation de scènes vécues, de rencontres, d’échanges, d’observations et d’intimité qui ne sont en rien des reconstructions complaisantes de la réalité. On y croise les tenants des avant-gardes, proclamées ou auto-proclamées, ceux de Tel Quel essentiellement : Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Denis et Maurice Roche, Pierre Guyotat et aussi parfois Pierre Rottenberg et Jean-Louis Baudry… autant de singularités qui signeront des œuvres en prise avec le réel de leur époque. Sont aussi présents, des écrivains et des artistes éloignés du collectif Tel Quel et de L’Infini comme Robbe-Grillet, Kundera, César, Genet, Aragon, Houellebecq, Angot…L’aventure éditoriale d’artpress, l’écriture et la publication de La vie sexuelle de Catherine M., le récit : Comme si notre amour était une ordure, la vie intime et sexuelle avec Catherine Millet occupent une place déterminante.
Le journal, c’est le contraire du récit idéalisé et de l’écriture falsifiée. Attentif à la grandeur des livres et de l’art mais tout autant aux guerres symboliques, aux mesquineries, à la lutte des places et aux rivalités en miroir, Henric dresse des portraits grinçants, parfois féroces et souvent drôles qui, certes, ne grandissent pas certains écrivains mais les rendent humains et souvent touchants. Quand on est attaché à la puissance du concret et au sensible immédiat, on ne peut tricher ni sombrer dans l’illusion d’un monde sans mesquinerie ni hystérie. Libre d’attaches idéologiques, ouvert à des expériences d’écriture parfois à l’opposé des siennes, Henric a toujours résisté aux oukases, aux enfermements et aux divers terrorismes de son temps. Avec une constance : aucun antisémitisme chez lui et une attention particulière, dès le début des années 70, pour les écrits de Péguy, de Bloy, de Claudel. Un esprit frondeur, un goût pour la polémique (avec notamment la revue Krisis d’Alain de Benoist et le numéro d’artpress en mars 1997 : L’extrême droite attaque l’art contemporain) lui ont toujours évité d’être pris dans le piège des communautés, qu’elles fussent politiques ou littéraires. Ce journal témoigne que l’on peut jeter son corps dans la lutte (Pasolini) et nouer un rapport charnel à la vérité ressentie. On aurait tort de penser qu’il fait œuvre à part, car Henric a toujours précisé que ses livres revêtaient un caractère autobiographique évident. Ses romans sont fidèles à la vie, ils osent dire « je », narrateur et auteur ne font qu’un. Dire ce qui est de sa propre vie (y compris sexuelle) relève de la « véridiction » (Michel Foucault), acte par lequel le sujet se dévoile en disant sa vérité. Son journal, comme ses récits, captent et retiennent toutes les images observées, entendues, croisées, aimées et parfois rejetées et si elles évoquent obscurité et lumière, grandeur et petitesse, opacité et transparence des êtres, elles mêlent, avant tout, le vivre et l’écrire, l’un ne valant qu’à la condition d’être éclairé par l’autre : une façon efficace de nous dire ce qu’il en est de notre comédie, de ses labyrinthes et surtout de la jouissance d’en raconter les tensions et les paradoxes.
Ce journal témoigne qu’il y a possibilité de modernité, chaque fois que c’est le corps qui écrit et non les idéologies, mais qui peut encore s’attacher à cette mise en perspective quand tout autour le spectacle lutte pour l’amnésie ? Résignation esthétique et idéologique, censure par le silence et l’oubli, embellissement sentimental et mensonger de la vie, humanisme plat, bref la posture du renoncement s’est généralisée. Jacques Henric n’a jamais renoncé et avec lui tous les profanateurs cités.
Pascal Boulanger

A suivre...
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15 Messages
Il se vérifie que seule la poésie échappe à la préoccupation obsessionnelle d’identité et d’image publiques. A travers cette obsession les individus sont RE-nommés.
Avec les journaux d’écrivains, je me laisse happer. Sans doute y a-t-il du voyeurisme dans cette fascination. Mais j’éprouve aussi de la curiosité pour le regard d’un artiste sur son quotidien, souvent différent de ce qu’il développe dans ses fictions. En général je découvre des manies, des obsessions, parfois des médiocrités. Dans "Les profanateurs - journal (1971 - 2015)" (Plon, 2025), Jacques Henric a l’intelligence de ne raconter que son rapport aux autres, ce qui donne un étonnant kaléidoscope de plusieurs décennies de vie littéraire, du moins celle qui tourne autour de ce qu’on présente souvent comme les dernières avant-gardes : la revue "Tel quel" animée par Sollers (puis "L’infini"), le magazine "Art Press" dirigé par Catherine Millet, qu’il épousera. Débarrassé des complaisances, l’autoportrait devient flatteur. On a l’impression que Jacques Henric navigue avec force dans une tempête de conflits, de jalousies, de combats, de coups bas, relevée par l’émulation intellectuelle mais souvent accablante par ses lourdeurs, ses calculs, ses servitudes. Les dîners sont nombreux, les vernissages, les colloques, les coucheries parfois salées, les intrigues à tiroir, pour une galerie de personnages tour à tour admirables, sympathiques, intéressants, ridicules, pathétiques, odieux... C’est la foire aux vanités, version Saint-Germain. Henric a l’amitié fidèle (Sollers, Guyotat, BHL), l’inimitié féroce (Nabe, Michaud, Enthoven), l’attention lucide (Pleynet, Muray, Kundera). On ne sait pas en parcourant cette foire d’empoigne si l’on a vraiment envie d’en être. L’auteur observe tant de colères, tant de souffrances pour si peu de satisfaction ! Le spectacle est cependant total et l’on referme le volume, conséquent, en se demandant si l’on ne tient pas ici l’un des meilleurs livres de la fin du 20ème, du moins son plus juste et son plus vivant, celui qui servira de synthèse et de témoin. Aymeric Patricot
Les Profanateurs n’est pas un journal intime, ni un exercice de style autobiographique, il est pourtant d’une franchise remarquable.
Jacques Henric y consigne, jour après jour, ses observations sur le monde contemporain, avec une rigueur qui exclut la nostalgie comme la mise en scène de soi. C’est un journal de veille : une écriture qui accompagne l’actualité culturelle de son temps, et en premier lieu la littérature et le petit milieu littéraire dont il est lui-même issu (la bande de copains à l’origine de « Tel quel » où trône en majesté un Sollers plus André Breton que jamais), mais aussi le monde de l’art contemporain et la nouvelle critique d’art (naissance et croissance de « Art press » avec Catherine Millet), enfin les prises de positions idéologiques, en refusant l’indifférence comme l’emphase.
Henric ne s’installe pas dans une posture polémique, même s’il ne ménage ni ne dissimule les hypocrisies ni les reniements du champ littéraire ou politique (voir les retournements et autres rodomontades à l’heure de la sortie du très indigeste film de Bernard Henri-Levy Le jour et la Nuit). Il traverse les conflits politiques, les errements des élites culturelles, les retournements idéologiques, sans jamais prétendre occuper une position de surplomb, témoignant depuis l’intérieur. Son ton est calme, mais ferme, toujours juste intellectuellement. Jacques Henric y apparaît moins comme un polémiste en croisade que comme un observateur tenace, attaché à documenter les tensions, les signes, les transformations qui traversent son époque. Il observe les conflits idéologiques dans leurs effets concrets, dans leurs glissements ou leurs contradictions (Henric manie l’ironie avec une rare efficacité). Loin de la nostalgie d’un âge d’or intellectuel, c’est le regard et la vitalité de la critique qu’il défend, par fidélité à ce que penser veut dire. À travers ces fragments quotidiens, ce n’est pas une doctrine qui s’élabore, mais une forme d’attention continue, exercée sur ce que disent, montrent, publient les autres. En ce sens, Les Profanateurs n’est pas un geste littéraire anodin, mais une pratique d’écriture sobre et constante, portée par un principe simple : ne pas laisser le monde filer sans y opposer une lecture, donc une écriture, nous laissant ainsi un témoignage passionnant et unique sur l’aventure intellectuelle et artistique – d’une durée couvrant plusieurs décennies – d’un noyau d’écrivains et d’artistes majeurs échappés ou rescapés de la constellation « Tel quel ».
Laurent Bonnet
Conversations chez Lapérouse (la version complète)
Son journal "Les profanateurs" (Plon) raconte la vie littéraire et artistique depuis les années 1960 jusqu’à nos jours. Jacques Henric a connu tout le monde : les surréalistes (Aragon), le Nouveau Roman (Robbe-Grillet), la Nouvelle Vague (Godard), la revue Tel Quel (Sollers), la revue Artpress (Millet)... Son bilan est courageux, lucide, contrasté. Un homme libre comme le vingtième siècle. À écouter avec nostalgie sur le sable...
Jacques Henric, l’auteur du livre Les Profanateurs - journal (1971-2015) a côtoyé toute l’intelligentsia culturelle de la gauche française pendant 40 ans. Aragon et Elsa, Sollers et Julia Kristeva et bien sûr son épouse Catherine Millet, auteur du sulfureux livre La vie sexuelle de Catherine M. et avec laquelle il vit un amour « singulier »
https://www.youtube.com/watch?v=gL3Ncxcr1vw
Je lis la chronique de Beigbeder (ci-dessous). S’appuyant sur une assertion réductrice du préambule de Jacques Henric — « Nous avons, disons le mot, sévèrement déconné » - (propos que Henric nuance dans un récent entretien) -, Beigbeder a ces phrases consternantes à propos des écrivains de la dernière avant-garde du siècle passé : « Ce sont ces gens qui ont inventé la cancel culture » (sic) « Au lieu d’écrire de bons livres, ils signèrent des pétitions. Ou bien ils se menaçaient de camps de concentration ! » (sic !), etc... Si c’est ce qu’il faut retenir des Profanateurs, alors toute l’histoire littéraire du XXe siècle est à refaire et il vaut mieux se plonger directement dans la lecture des oeuvres que dans les coulisses de leur élaboration ! On verra alors vraiment où sont les « bons livres » et on relira avec un bonheur renouvelé Drame, Lois, H, Paradis de Sollers, Eden, Eden, Eden de Guyotat, Chasses et Carroussels de Henric — et on ne les confondra pas avec celui qui, après avoir voté Chirac en 1995 et publié, pour un peu plus de 14,99 euros, Dernier inventaire avant liquidation (sic) en 2001, appelait à voter Robin Hue, l’un de ces « communistes [qui] ont tourné petit-bourgeois », en 2002.
20/06/2025
Frédéric Beigbeder. François BOUCHON
Tout ça pour ça. Les Profanateurs sont désormais de gentils retraités. La plupart sont morts ou pire : oubliés. Jacques Henric les a tous connus : « les surréalistes (Aragon), les auteurs du Nouveau Roman (Robbe-Grillet), ceux de Tel Quel (Sollers), les cinéastes de la Nouvelle Vague (Godard) et les penseurs de la déconstruction (Derrida, Foucault, Deleuze) » auxquels on peut ajouter Guyotat, Genet, Kundera, Barthes, Lacan, Muray… Son journal constitue un document de première main sur la vie et la mort de l’avant-garde depuis le milieu des années 1960. Il est surtout d’une cruelle lucidité : « Nous avons, disons le mot, sévèrement déconné. »
Henric raconte les anathèmes, les brouilles absurdes (Sollers lui reproche d’avoir serré la main d’Aragon, ce genre de crime) suivies de réconciliations autour d’un whisky à La Closerie des Lilas. Les profanateurs ont voulu renverser le système mais rapidement, ce fut chacun pour soi. Les revues littéraires se haïssaient entre elles, les philosophes disaient du mal des romanciers qui détruisaient les peintres qui trahissaient les cinéastes. Les communistes ont tourné petit-bourgeois. Vu d’aujourd’hui, cet aveuglement collectif (et collectiviste) est presque attendrissant de ridicule. Les excommunications se prenaient pourtant au sérieux, en ce temps-là. Ce sont ces gens qui ont inventé la cancel culture. Les intellos qui n’étaient pas avec eux étaient contre eux.
Fascination pour Catherine Millet
Au lieu d’écrire de bons livres, ils signèrent des pétitions. Ou bien ils se menaçaient de camps de concentration ! Heureusement que cette révolution n’a jamais eu lieu. Aujourd’hui, la littérature ne suscite que de l’indifférence. Est-ce vraiment un progrès ? Finalement, l’engagement paraît un bon souvenir. Un soir, Henric se bourre la gueule avec Philippe Soupault. Avec Guyotat, au milieu de la nuit, il fait des blagues téléphoniques à Maurice Nadeau. Aragon met du fond de teint pour cacher ses rides à Banier. L’ensemble donne une impression de vaste gâchis, mais un gâchis joyeux.
Il y avait beaucoup de partouzes, parfois avec une naine. On copulait en parlant de la révolution culturelle chinoise, comme dans les BD de Lauzier. Une phrase m’a intrigué : « Elle baise mais ne couche pas » (il faudra que je demande à Henric de m’expliquer la différence). Une seule chose n’a jamais varié durant ces cinquante années, c’est la fascination d’Henric pour Catherine Millet. Au fond, son livre répond à la célèbre question de Jean Baudrillard dans Cool Memories : « Que faire après l’orgie ? » S’aimer.

Les Profanateurs. Journal (1971-2015), de Jacques Henric, Plon, 537p., 30€.
Au programme de La vie est un roman, mardi 3 juin de 11h à 12h : Jacques Henric, Les profanateurs. Journal (1971-2015)
Les coulisses d’un demi-siècle de vie littéraire française. Le 6 août 1971, sur la couverture d’un volumineux carnet, Jacques Henric inscrit pour la première fois le mot “ Journal ”. Il le tiendra à jour quotidiennement pendant plus de quarante ans. Ce document exceptionnel et inédit, conservé à l’IMEC, raconte, année après année, l’aventure de jeunes écrivains regroupés au sein de la revue Tel Quel, mais aussi celle de leurs célèbres aînés – romanciers, poètes, philosophes – comme Barthes, Bataille, Genet, Kundera, Ponge ou Lacan...
Au début de l’émission, Catherine Wolff présente son exposition Fil rouge qui a lieu à la Galerie Arnaud Lefebvre, 10 rue des Beaux-Arts · 75006 Paris du 5 au 28 juin. VOIR ICI.
Ce texte n’est pas dans le Journal, mais dans le numéro d’art press 522 de juin 2024.
art press 522, juin 2024.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Ce qui frappe en premier le lecteur, dans ce Journal de Jacques Henric courant de 1971 à 2015, c’est son titre, Les Profanateurs. L’auteur s’en explique assez longuement dans sa préface, mais une simple consultation du Littré nous met sur la bonne piste : « celui, celle qui profane les choses saintes ».
On s’en rend compte très vite dans le livre, Henric profane essentiellement deux choses dans son Journal : le sexe comme espace possible du sacré et la figure du « grantécrivain » qui serait forcément un saint, voire un ascète. Ici, c’est-à-dire dans le Journal, les monstres sacrés que furent, pour nous, Pierre Guyotat et Philippe Sollers, ressortent humains trop humains : franche déconnade, alcool, sexe débridé, etc.
La deuxième chose qui saute aux yeux du lecteur, c’est l’absence revendiquée de travail littéraire sur le style de l’écriture dudit Journal : il s’agit d’une prise de notes sur le vif, avec énormément d’anacoluthes : « Une sorte d’équivalent à ce qu’est l’instantané en photographie . Vu, entendu. Clic ! Clac ! C’est noté » (in « Préambule »). Mais le premier exergue du Journal, emprunté à Michel Leiris, nous mettait immédiatement sur la bonne voie fort droite : « La grande difficulté qu’il y a à tenir un journal, c’est qu’à chaque instant on se laisse aller à la littérature. Il faudrait ne même pas se soucier de construire une phrase. Ne pas faire comme quand on se regarde dans la glace. » Bien plutôt, donc, promener un vaste miroir sur les routes pour tenter d’attraper le réel des situations prises sur le vif : « 3 septembre / Dîner samedi soir avec les Cane, Catherine Devade enceinte, ventre énorme. Fin, sans doute, de son analyse. » (J’ai ouvert le Journal au hasard, à l’année 1973.) Écrire en plein dans tout [1] et au cœur des choses, voire, le plus souvent , de La Chose (sexuelle, et après Freud).
Ce qui nous amène directement au sexe, très présent dans ce Journal. Quoi de moins étonnant, pour qui a lu l’œuvre de !’écrivain et de sa femme, Catherine Millet ? Épouse qu’il n’hésite pas à profaner, selon les plus anciennes lois dites de l’hospitalité (le lecteur curieux pourra approfondir cette notion dans toute l’œuvre de Pierre Klossowski, sur lequel Henric a d’ailleurs écrit un brillant essai aux Éditions Adam Biro, en 1989). « 28 mai [1974] / Vendredi dernier, le dernier "coup" de Catherine dans le bois de Boulogne avec Tallon. [...] Un mec perd sa capote, rechercha à l’aide d’une torche électrique, réflexion : "Faudrait pas qu’un môme tombe là-dessus demain avant le match." Fantasme se réalisant, m’explique-t-elle. » Nous laissons à la dilection du lecteur le soin de découvrir la vie sexuelle complètement débridée du jeune Pierre Guyotat...
Autre sujet très important du livre, et même central : la politique. Normal, me direz-vous, puisque le Journal commence quelques semaines avant le fameux Mouvement de juin 1971, date du passage du groupe de la revue Tel Quel du communisme au maoïsme, par rejet du stalinisme du PCF, sous l’impulsion principale de son directeur, Philippe Sollers. On s’amuse alors de toutes ces histoires, pétards mouillés vus d’aujourd’hui, d’accusation de révisionnisme etc. (On se souvient alors du film La Chinoise de Jean-Luc Godard, et l’on sourit...). Plus important, et tout lecteur de la revue Artpress le savait déjà, il appert de ce Journal que chez Jacques Henric, et tout comme dans la revue Tel Quel, à quelques écarts près, la Littérature (L majuscule) ne fut jamais oubliée malgré la politique, et à la différence de journaux ou revues comme L’Humanité, France Nouvelle, etc. : politique de la littérature. Pas question de devenir jdanovien, c’est-à-dire de soumettre ladite littérature à un quelconque principe politique qui lui préexisterait : un « bon écrivain » se devant forcément d’être « de gauche », vu comme force de progrès, etc. On se souvient où nous menèrent de tels excès idéologiques en Union Soviétique, sous Jdanov justement : rejet de James Joyce considéré comme écrivain bourgeois, etc [2].
Mais il y a plus encore : Les Profanateurs, en tout cas pour tout lecteur s’étant intéressé d’un peu de près aux productions du groupe Tel Quel, s’avère passionnant comme un thriller — un véritable page-turner : mais que va-t-il encore se passer ? et arriver à Pierre Guyotat ou Maurice Roche ou Philippe Sollers ? Qui va trahir qui ? Qui va rompre (la plus célèbre rupture étant celle de Jean-Pierre Faye), et pourquoi ? (Une certaine compétition entre mâles, peut-être bien ? « Pas de place dans le marigot pour deux crocodiles, dit le proverbe [16 juillet 1973]. ») Qui va censurer qui, et quoi ? (Souvent, c’est la presse communiste, si peu tolérante hélas, qui censure le plus... et même un Pierre Guyotat, à la fois dans L’Huma et Les Lettres françaises à l’époque de Littérature interdite.) Comment certains vont-ils se réconcilier — ou pas ?... Ah ! la politique... Mais laissons ici la parole à Sollers, encore et toujours lui, si présent dans ces pages :
« Seule l’œuvre a de l’importance ? Mais non. Seule la vie ? Mais non. Les deux sont inextricablement liées. L’amour, le sexe, l’alcool, les drogues, l’engagement politique, les amitiés, les brouilles (très importantes, /es brouilles). L’écrivain a raison, il a tort [...] » (in « Préambule »]). Ce à quoi Henric ajoute :
« La vie littéraire vire à une activité de mafieux. [...] Après l’amour, prévoir la haine » (1er septembre 1973). Cela étonne-t-il quelqu’un dans la salle ?...
Le lecteur l’aura compris : Les Profanateurs de Jacques Henric est le contrepoint nécessaire, qui manquait encore, à l’indispensable essai de Philippe Forest racontant l’histoire de Tel Quel [3] : son contrechamp profane. En tant que l’un des derniers témoins survivants, avec Marcelin Pleynet, de cette époque utopique, l’époque Tel Quel, dernière véritable avant-garde littéraire, sa voix, son témoignage sont précieux.
Lisez le Journal de Jacques Henric, à qui on saura gré d’avoir toujours privilégié la Littérature sur l’idéologie !
Notes
[1] Pour reprendre le titre d’un essai de Jacques Henric consacré au peintre Bernard Dufour, très présent dans ce Journal.(C’est aussi le titre d’un tableau, autoportrait, du peintre.)
[2] Voir à ce propos dans Excès de langage de Jean-Louis Houdebine, Denoêl, coll. « L’infini ».
[3] Histoire de Tel Quel (1960-1982), Le Seuil,coll. « Fiction & Cie », 1995, essai que l’on pourrait qualifier de « sacré ».
Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, Le Point, 1er mai 2025.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Le Feuilleton de Jacques Henric dans Art press, lu depuis tant d’années, est un chef-d’œuvre.
Cher Jacques Henric,
Je l’ai dit : j’ai beaucoup ri en lisant votre Journal. Choqué ? Non. Vous aviez prévenu dans votre préambule : pas de projet littéraire, pas de littérature, des notes d’humeur, des croquis pris sur le vif. Des caricatures ? Daumier alors, peut-être. Des injustices flagrantes ? Des sottises ? Qui n’en commet pas chaque jour dans ce genre d’exercice ! Ecce homo ! Les coulisses de la vie littéraire donc, pas les oeuvres. Il reste à lire ou à relire les livres qui, seuls, comptent, n’est-ce pas ? Ceux de Sollers, de Pleynet, de Guyotat, de tant d’autres, les vôtres aussi bien ! — dont, finalement, vous parlez peu dans ce Journal, mais très bien dans vos articles ou votre feuilleton. En tout cas, moi, je continuerai à vous lire et tous les autres. Y-a-t-il mieux à faire ?
Amicalement.
Cher Albert Gauvin, merci de l’attention bienveillante avec laquelle vous avez présenté mon journal, ce qui n’allait pas de soi , et du débat qu’il a suscité. Par son projet et sa logique propre il ne pouvait pas tout à fait l’être bienveillant, ce journal. Un « partenaire cruel » ainsi l’a défini Eilas Canetti. Je vous accorde, à mon camarade Boulanger et à vous, que j’ai marqué trop d’hostilité à l’encontre de Marcelin Pleynet (Sollers n’était pas tendre non plus, en privé)) qui en effet a écrit d’excellente essais, il faut dire aussi que Marcelin, tout son entourage l’a vécu, n’était pas un doux, nous nous souvenons Catherine et moi de ses attaques fréquentes contre Artpres et il savait être un redoutable commissaire politique., Et aussi, parfois, un homme charment, généreux, émouvant, drôle.
Albert Gauvin vise juste en qualifiant un propos de "malveillant" dans le journal de Henric. C’est même l’impression générale : ces pages suintent le fiel et la mesquinerie. Henric y distille des piques mesquines et basses contre Pleynet, Sollers, et presque tous ses anciens alliés ou amis. Lu avec malaise, ce texte n’est qu’un étalage d’aigreur, révélant un ratage et une médiocrité glaçante. Henric, drapé d’une supériorité morale autoproclamée, ne critique pas, il dénigre. Il ne débat pas, il ressasse ses rancunes. Loin de flétrir ses cibles, sa plume amère ne fait qu’exposer sa propre bassesse.