





Le troisième numéro d’Aventures s’ouvre sur un inédit stupéfiant de Georges Bataille : La Méduse, datant de 1936, et se clôt sur deux textes fulgurants : le Commentaire Georges Bataille du cinéaste André S. Labarthe [1] et le premier texte publié d’une jeune femme, Camille Ance, où se donne à lire un usage intime, extrêmement contemporain, de l’œuvre de Bataille.
Si l’idée de transgression masculine qui est liée à la personne de Georges Bataille nous semble aujourd’hui peu recevable, sa pensée ouvre des perspectives politiques de plus en plus cruciales : ses œuvres de pensée, toujours si étrangement méconnues. comme La Part maudite, La Limite de l’utile ou La Souveraineté. relèvent tout entier de l’irréductible : elles constituent une clef majeure pour comprendre le tumulte planétaire d’aujourd’hui et en déchiffrer le sous-texte convulsif.
Dans son inédit La Méduse, d’étranges forces s’affrontent ; Bataille les nomme des dieux, mais à travers sa violence immémoriale, cette guerre à mort pour obtenir la possession de la Terre dit tout de ce qui se joue sous nos yeux.
Car ce qui reste. après la mort des dieux qui se sont entretués, n’est-ce pas ce que les humains. qui viennent après, appellent la politique ? La pire des politiques : ce reste du reste qu’on s’est mis à appeler, au XXe siècle, le fascisme.
En lisant Georges Bataille, qui a su, dès les années 30, mettre à nu la structure du fascisme, on comprend à quel point les déchaînements d’aujourd’hui, et parmi eux les deux organisations d’agressivité de ce début du XXIe siècle — triomphe planétaire de l’extrême-droite et arraisonnement cybernétique global —, convergent en vue de créer des formes nouvelles d’hégémonie, ce que Nietzsche et Pierre Klossowski dans son Nietzsche et le cercle vicieux appelaient des « centres de domination ».
De quoi par exemple le monstre bicéphale créé par Donald Trump et Elon Musk est-il le nom, sinon de ce que Georges Bataille a appelé, dans La structure psychologique du fascisme, une « instance impérative homogène », c’est-à-dire, en l’occurrence, la condensation de l’autoritarisme d’extrême-droite et de la cybernétique ?
Dans ce monde de l’arraisonnement impératif qui se prépare depuis plusieurs décennies, où déjà les espèces animales disparaissent, où l’évacuation du vivant est programmée sans qu’on en prenne véritablement la mesure, nous sommes tous sacrifiables. Sont visés en priorité les étrangers, les migrants, les pauvres, les minorités sociales et sexuelles, mais chacun de nous devient potentiellement une cible.
Et ce qui est visé en chacun, c’est la source de sa liberté, c’est-à-dire le langage. Celui-ci est en train de devenir sous nos yeux l’objet d’une mise à mort : nous faisons quotidiennement l’expérience de son rabougrissement, de son formatage, de sa transformation grégaire en simple moyen d’acquiescement. À travers les réseaux, l’obéissance a pris notre place : nous ne sommes déjà plus là.
L’événement fondamental de notre époque, c’est le sacrifice dont le langage est l’objet. Mais comment résister ? Comment échapper à la Méduse ?
On le clame ici depuis trois numéros, il existe une dimension intérieure du langage. Elle se soustrait à l’usage servile qu’en fait la société, car elle est entièrement poétique. La poésie, en chacun, est irréductible : la littérature prend ici sa source et y fonde sa solitude. Cette solitude est une chance : elle nous protège.
Et comme l’écrit Georges Bataille : « La littérature est l’essentiel, ou elle n’est rien. » Mais il ajoutait, dans l’Avant-propos de La littérature et le mal : « À la fin, la littérature se devait de plaider coupable. »
À nos yeux, cette phrase, écrite en 1957, à une époque où l’art se doit nécessairement de faire le négatif, n’est plus recevable aujourd’hui : c’est le monde de l’arraisonnement impératif qui est coupable, lui qui ordonne la mise à mort du langage et en accomplit le sacrifice sur chacun de nous. Plus rien, par sa faute, n’échappe au crible de l’amoindrissement, plus rien, bientôt, n’existera en dehors de la servilité.
C’est pourquoi la littérature plaide l’innocence. L’innocence n’est pas seulement une forme de l’esprit mais sa vérité, c’est pourquoi elle est désormais une cible. En ce sens, elle est peut-être la seule vraie question politique : y a-t-il encore de l’innocence ? Quelqu’un, quelque chose, quelque part, est-il encore indemne ?
Dans le texte inédit de Georges Bataille, un petit dieu acéphale échappe à la Méduse. C’est le sens même de la littérature : elle semble infime aux yeux de la société, mais en elle déferle une liberté qui la soustrait au décervelage.
C’est notre stock de liberté, ses étincelles et son avenir, qu’interroge inlassablement Aventures. Le premier numéro de la revue posait une question aux écrivaines et écrivains : écrivez-vous des scènes de sexe ? Le deuxième numéro : qu’est-ce qui vous passionne ? Cette fois-ci, pas de question : des désirs ont convergé, des textes sont arrivés, qui composent une trame où de jeunes écrivains qui publient leur premier texte en croisent d’autres qui sont déjà des fidèles d’Aventures.
La poésie se mêle à la fiction, les noms de James Joyce et d’Annie Le Brun croisent The Cure ou Scott Walker. Un innocent, Simon Fieschi, illumine ce sommaire, à l’égal de la quinzaine de textes qui, chacun à leur manière tourbillonnante, méditative, savante ou joueuse, échappent à la Méduse.
La revue s’accompagne désormais d’une collection de livres : deux premiers romans viennent de paraître. Drama doll de Rose Vidal, et Les mouvements de l’Armée rouge en 1945 de Julien de Kerviler. Ils se sont rencontrés, nous publions leur entretien.
YANNICK HAENEL

Un manuscrit inédit de Georges Bataille.
ZOOM : cliquer sur l’image.

MARlNA GALLETTI, CHRISTIAN LE GUERROUÉ ET STÉPHANE MASSONET

Le 30 octobre 2017, dans les locaux parisiens de Sotheby’s, un manuscrit de huit pages sur papier pelure rose vif est mis en vente. La teneur de ce texte est remarquable. La notice du catalogue précise que le lot est constitué d’un « exceptionnel manuscrit inédit » provenant des archives de Jean-Louis Barrault. Il s’agit d’un projet théâtral intitulé La Méduse écrit de la main de Georges Bataille. Chose assez rare, car nous connaissons de l’auteur différentes ébauches de pièces de théâtre, mais elles sont toutes restées inachevées. Ce texte nous livre donc pour la première fois une oeuvre théâtrale achevée de Bataille. Le lot n°86 est acquis par préemption par la BnF, où il est conservé dans le fonds Georges Bataille sous la cote NAF 28945 [2].
La thématique et les personnages de cette oeuvre scénique permettent une datation assez précise du manuscrit. Ces feuillets ont été rédigés dans la seconde moitié des années trente, période où la figure de l’acéphale, protagoniste décisif de l’intrigue ici, donne son nom à la revue et à la société secrète parallèle que Bataille organise en cette veille de guerre d’Espagne où il séjourne chez André Masson à Tossa de Mar. Parmi les dessins du peintre qui vont illustrer spectaculairement la revue, on relève une représentation de la Méduse : le célèbre portrait de Dionysos qui ouvre la troisième livraison d’Acéphale en juillet 1937 nous montre le sexe du demi-dieu occupé par une tête de Méduse, et le serpent qui s’enroule autour de la jambe gauche du dieu de l’ivresse est un symbole que la Méduse partage avec lui. Nous retrouvons des traces avant coureurs de la Méduse dans un tableau d’André Masson intitulé Paysage aux prodiges daté de 1935, qui montre un serpent avec une coiffe qui rappelle celle de la Méduse [3]. Bataille évoquera également cette coiffe dans son texte « Corps célestes », où le mouvement des planètes de notre système solaire est décrit comme « une explosion qui tournoie ». En rapprochant les astres d’une forme de spirale cosmique, il note que certains mondes lointains dans le ciel se « développent dans l’espace, comme une chevelure de Méduse, un certain nombre de bras lumineux déroulés en spires à partir du noyau » [4]. Plus loin dans le texte, Bataille rappelle comment les galaxies déroulent « leurs gigantesques tentacules de lumières ». Encore dans la même période, le bref texte « La Mère-Tragédie [5] » voit Bataille charger celle-ci de rappeler aux hommes « les explosions sombres » par lesquelles « le monstre doit tuer et recevoir la mort ».
Les neuf scènes du manuscrit La Méduse composent un synopsis qui reprend le modèle du théâtre archaïque. Un prologue au cours duquel les Gorgones apparaissent sur scène pour se fondre dans le décor, rapidement suivi par le vieux philosophe qui vient ici à la recherche des dieux solaires afin que le jeune héros qu’il accompagne puisse « s’embrase[r] comme un soleil ». D’emblée, le thème du sacrifice est posé comme « part maudite » de la dépense à fixer le soleil à l’heure de midi, fixation qui consume en déchet et conduit à baptiser l’astre « soleil pourri » [6]. Cet aveuglement s’incarne dans l’apparition de la Méduse sur scène, « la tête, se détachant, très pâle sur le fond de flammes du ciel solaire », devant laquelle le héros va s’effondrer, non sans que le chœur ait mis en garde que toute personne qui regarde la Méduse sera transformée en rocher. Ainsi, le vieux philosophe invoque les dieux solaires pour sauver le héros. Parmi ceux-ci, le Minotaure entre sur scène et se lance dans un combat effréné avec Méduse et ses sœurs, qui ressemble à une danse folle et érotique qui suit le tracé du labyrinthe. Le dieu acéphale et les Cyclopes se joignent à la danse avant que le héros ne s’éveille et se précipite sur la Méduse pour l’embrasser. Celui-ci est transformé en rocher et entame une danse devant la Méduse qui finit par se jeter du haut d’un rocher. Mais au dernier instant, le dieu acéphale attrape sa tête qui se détache de son corps. Le dieu sans tête vient alors montrer son hideux trophée au milieu de la scène.
Au cœur de ce combat dansé, nous retrouvons d’autres motifs ou figures mythologiques intimes à Bataille, comme le labyrinthe, qu’il prend dans cette période pour simple titre de sa contribution à une revue philosophique [7] et le Minotaure, dont avec André Masson il avait procuré en 1933 le titre à la revue de Skira et Tériade. La première livraison de celle-ci, à la couverture affichant le monstre par Picasso, s’ouvre sur une double page de la reconstitution du fronton de Corfou, avec cette impressionnante Gorgone géante parée de sa ceinture de serpents : en chroniquant ce numéro inaugural pour La Critique Sociale [8]. Bataille semble évoquer ce fronton, lorsqu’il mentionne « de très belles reproductions de sculptures ». Autre occurrence du Minotaure : la quatrième gravure d’André Masson pour le portfolio des Sacrifices, qui paraît avec un texte de Bataille chez GLM en 1936.
À la fin de novembre 1935, Jean-Louis Barrault met son atelier du Grenier des Grands-Augustins à la disposition de Georges Bataille et d’André Breton pour les réunions du mouvement politique commun Contre-Attaque qui se perpétuera jusqu’à la fin de l’hiver 1936. Dans un registre distinct, la fréquentation devenue ainsi régulière entre l’homme de théâtre et le penseur activiste s’est concrétisée par cette proposition d’une œuvre scénique, où Bataille recourt au mime, alors pratiqué par son hôte, dans une visée de théâtre total, d’expression humaine totale combinant un langage de gestes, de respiration, de cris et de danse pour faire entrer le spectateur dans l’espace de la tragédie dionysiaque. L’absence de parole laisse la place au corps afin de libérer l’élément dionysiaque comme conflit entre la vie et la mort.





PERSONNAGES
Le vieux philosophe
Le héros
Le Minotaure
Le dieu acéphale
Les Cyclopes
La Méduse
Les Gorgones
Le décor représente des rochers de forme fantastique sous un ciel solaire.
Les personnages peuvent sortir d’en bas du fond de la scène.
Musique d’instruments à percussion, de bruits d’explosion et de voix humaine.

Les Gorgones

Elles se distinguent mal des rochers. Elles se déplacent lourdement, de temps à autre ; leur mouvement est rythmé par le bruit du tambour. Elles rentrent dans le décor, peu à peu.
Le vieux philosophe

Il arrive de plus bas en se hissant péniblement sur un rocher. Il reste un moment à plat ventre sur ce rocher et souffle péniblement.
Il se relève. C’est un grand vieillard voûté, d’aspect risible. Il a une barbe blanche, courte, crépue et la pointe en avant : c’est une sorte de Don Quichotte retombé en enfance.
Il regarde dans la direction d’où il vient en mettant sa main au-dessus des yeux. Puis faisant un porte-voix de ses mains, il crie à deux reprises de toutes ses forces : O o.
Il raconte avec une voix d’homme gâteux qu’il est venu à la recherche des dieux solaires — non personnellement — il est trop vieux — mais pour que le héros, qu’il accompagne, s’embrase comme un soleil.
Il se livre en quelques phrases à des considérations philosophiques pleines de charme.
Le vieux philosophe, le héros

Le héros, à demi nu, entre brusquement et traverse la scène comme un fou.
Il est terrifié, toutefois il rit, hors d’haleine.
Le vieillard lui demande ce qui lui est arrivé mais il ne répond pas et désigne seulement le fond de la scène dans la direction du soleil. Le vieillard va regarder dans cette direction plus bas que la scène : il recule aussitôt épouvanté.
Il y a un bruit de tambour, d’abord très sourd puis précipité : des voix venant du dehors disent, en une phrase, que ceux qui ont regardé la Méduse sont changés en rocher.
Le vieux philosophe, le héros, la Méduse

Au moment où la Méduse apparaît, on entend entre les coups de tambour des gémissements et des plaintes informes.
La Méduse apparaît venant d’en bas du fond de la scène, d’abord la tête, se détachant, très pâle sur le fond de flammes du ciel solaire. Elle s’élève ensuite lentement et s’avance de quelques pas sur la scène.
Elle est nue jusqu’à la ceinture, les jambes drapées dans une étoffe rouge sale, le corps très pâle. La figure sous les serpents doit être représentée par un masque livide hérissé d’un grouillement de serpents verts à tête de mort.
Le chœur des voix dit qu’elle pourrait détacher du tronc sa tête tranchée et que la trace de la hache est visible sur son cou. On peut voir, en effet, un cercle rouge comme un mince ruban autour du cou et une traînée de sang sur la poitrine.
Le Héros se jette aux pieds de la Méduse et entre en convulsion à terre sans lever la tête.
Le chœur des voix dit que s’il lève la tête il sera perdu.
Le philosophe gémit, les bras devant les yeux, et implore les dieux solaires, leur demandant de venir au secours du héros.
Le vieux philosophe, le héros,
la Méduse, le Minotaure, les Gorgones

Le Minotaure surgit vigoureusement du fond de la scène et les Gorgones entrent par les portants dans un bruit de tambour soudain et éclatant. Le Minotaure, très grand[,] se précipite au milieu des Gorgones et exécute rapidement un parcours compliqué autour d’elles ou entre elles comme s’il courrait dans les couloirs d’un labyrinthe. Il arrive enfin devant la Méduse alors que les Gorgones forment en biais dans sa direction une allée de rochers. Le Minotaure repousse du pied le héros et commence à danser devant la Méduse. Après un certain temps, la Méduse elle-même s’ébranle et le suit dans sa danse, tout d’abord sans bouger de place, puis le Minotaure l’entraîne et finit par l’enlacer et elle danse ainsi avec lui d’une façon de plus en plus lourde et clairement érotique, en ébranlant le sol. Le héros demeure inerte.
Le vieux philosophe, le héros, la Méduse,
le Minotaure, les Gorgones, le dieu acéphale, les Cyclopes

Les Cyclopes conduits par le dieu acéphale (très petit devant eux dans un maillot couleur de bronze) arrivent par les portants. Ils font le tour de la scène puis forment avec les Gorgones un cercle hostile autour du Minotaure et de la Méduse. Ils s’avancent les uns après les autres vers le Minotaure pour le défier. La Méduse recule lentement et parvient à reculons sur une partie surélevée de la scène de telle sotte que (pour les spectateurs du centre de l’orchestre) sa tête se détache sur le soleil. Le Minotaure, les Gorgones, le petit dieu acéphale et les Cyclopes miment alors un combat violent comme s’ils étaient tous aveugles. Toujours la tête dans ses bras, le vieux philosophe dans un coin n’a pas cessé depuis le début de cette scène de tressaillir à chaque mouvement des autres[,] exécutant ainsi une sorte de danse vacillante.
Peu à peu, le héros est revenu à la vie. Il se contorsionne à terre entre les dieux qui se battent[,] en roulant dans tous les sens comme un fou. Après un certain temps, ses mouvements sont les seuls que rythme la musique ; les mouvements des autres personnages deviennent de plus en plus désordonnés.
Les mêmes

Le héros se dirige vers la Méduse. Peu à peu il se dresse vers elle. La Méduse elle-même s’ébranle et danse érotiquement en suivant son rythme pendant que les autres parcourent la scène en tous sens. Le vieillard se met lui même à tourner en rond. Le rythme de la musique se précipite. Brusquement le héros se dresse devant la Méduse et l’embrasse sur la bouche. À ce moment-là, les mains du monstre se referment sur sa gorge et l’étranglent dans un bruit de tonnerre. Le héros tombe dans le fond de la scène.
Les mêmes moins le héros

La musique cesse. Le chœur des voix gémit pendant un temps très court et les dieux forment un cercle en s’écartant.
Les mêmes plus le héros

Dans un fracas de tonnerre, le héros réapparaît[,] il est devenu un rocher. On voit un rocher d’un jaune de soufre éclatant dressé dans le fond de la scène contre le soleil : l’acteur doit être vêtu d’un sac d’aspect rocheux[,] les bras élevés. Il danse alors une danse de rocher. Le petit dieu acéphale se tient alors seul en haut d’un rocher dans le fond de la scène. La Méduse traverse la scène et se précipite du haut de ce rocher en poussant un cri dans un nouveau fracas de tonnerre mais, à ce moment[,] le petit dieu acéphale lui attrape la tête et revient au milieu de la scène en dressant cette tête très grande et dégouttant de sang au dessus de son petit corps. Le rideau tombe.

Texte établi et présenté par Marina Galletti, Christian Le Guerroué et Stéphane Massonet.
La ponctuation a été parfois régularisée, entre crochets.


Le labyrinthe est vide car le taureau a été remplacé par le le langage ; c’est lui, maintenant, l’objet du sacrifice.
André portait un chapeau, fumait des Gitanes maïs, et son sourire était déchirant de douceur insolente, Il a joué dans plusieurs films de Jean-Luc Godard, dont Vivre sa vie ; je vous laisse trouver les autres. Il a inventé avec Janine Bazin la série documentaire Cinéastes de notre temps, qui est ce que la télévision française a fait de meilleur : allez donc voir les épisodes consacrés à John Ford, John Cassavetes ou Nanni Moretti.
Il a beaucoup écrit, aux Cahiers du cinéma, puis dans son coin, comme font les vrais écrivains. Ses films sont des poèmes et tout ce qu’il écrit semble du cinéma. La trilogie qu’il a consacrée à Bataille, Artaud et Sollers réunit les deux formes avec perfection. Le texte que nous publions grâce à la générosité de sa femme Danielle Anezin (qui fut sa géniale monteuse) est celui de la voix qu’on entend dans Bataille, à perte de vue, écrit et réalisé en 1997.
Le jour de son enterrement, à Pantin, il pleuvait. Je le répète, j’y étais, mais je n’y crois toujours pas. Jean-Pierre Léaud s’est assis par terre comme un Sioux, sans doute pour arrêter la pluie. La photographe Anne-Lise Broyer m’avait confié des violettes à déposer sur la tombe d’André car elle était loin, au même moment, sur l’île de Wigh ; à l’abbaye de Quarr, précisément là où Bataille perdit la foi. Et voici qu’elle nous offre trois images, grâce auxquelles nous approchons de l’intimité d’André S. Labarthe écrivain : le manuscrit du Commentaire Georges Bataille, la petite Olympia portative, et le nom de Bataille scotché.
Le manuscrit me plaît, la machine à écrire me comble, mais ce que j’aime par-dessus, c’est le scotch : il est comme la rose de Rilke, qui en elle-même, en dedans, pétale contre pétale, se repose. Scotch, toi, ô chose par excellence complète !
Y H



Pour des raisons compréhensibles (reportez-vous à cette note), je retiens le début du commentaire qui a trait à Reims. A.G.




1/
JEAN-CLAUDE :
On sait avec certitude que notre planète fut, dès l’origine, soumise à un bombardement intensif de météorites, que ces météorites — issues de la formation du système solaire — comportent des molécules organiques complexes, que certaines de ces molécules, enfin, ont pu survivre à leur chute brutale sur Terre... Ça va ?
ASL :
Je ne sais pas. Stop.
GAELLE :
Je peux enlever ma robe ?
ASL :
Non non, plus tard. Jean-Claude, lis plutôt la citation de Bataille.
On reprend au début.
2/
ASL :
Vas-y, Jean-Claude.
JEAN-CLAUDE :
« Je le répéterai sur tous les tons : le monde n’est habitable qu’à la condition que rien n’en soit respecté ! »
ASL :
Bien. Maintenant les informations.
GAELLE :
Je me déshabille ?
ASL :
Non, plus tard.Vas-y Jean-Claude.
JEAN-CLAUDE :
Maison de Radio France, mai i996. Trace numéro i, enregistrement du 10 décembre 1954.
3/
Flash-back. Nous sommes à Reims au tout début du siècle. Georges Bataille a cinq ans... ou sept... ou dix. Sur cette photo il en a 33 et il est l’auteur anonyme d’un livre scandaleux Histoire de l’œil... Il y a longtemps qu’il a fait l’apprentissage du malheur... Trace numéro 2, enregistrement du 20 mai 1951.
4/
« Que la terreur est douce, s’écriera Georges Bataille ! Pas une ligne où comme au soleil la rosée du matin — ne joue la douceur de l’angoisse... »
5/
Comme si le malheur attirait le malheur, en 1914 les circonstances noircissent encore le tableau. C’est la guerre. Georges, qui vient de se convertir au catholicisme, quitte Reims avec sa mère, abandonnant le paralytique aux mains d’une femme de ménage...
Quatre ans plus tard, cette brochure édifiante consacrée à Notre-Dame de Reims reviendra sur des images d’apocalypse...
... « le 19 septembre c’était un déchirement d’obus où la mort frappait les enfants, les femmes, les vieillards... l’incendie crépitait et rageait de rue en rue, les maisons s’effondraient... On mourait, écrasé sous les décombres, brûlé vif... Puis les Allemands incendièrent la Cathédrale. »
6/
Lorsque Georges retourne à Reims, son père est mort. Image à jamais obsédante. « J’ai abandonné seul mon père, l’aveugle, le paralytique, le fou, criant et gesticulant de douleur, cloué dans un fauteuil crevé ! »
7/
Pendant les dix années qui suivent la mort de son père Bataille travaille à renverser le sens du malheur. Non pas à en effacer la fatalité, mais bien à en renverser le sens — il sera clair là-dessus : « Le Malheur m’accablait, l’ironie intérieure répondait : tant d’horreur te prédestine »... En moins de dix ans sa foi se retourne comme un gant —mais il s’agit du même gant. Et très vite il établit la chaîne des métaphores qui s’épanouiront en variations infinies dans de brefs récits volcaniques — crachant une lave brûlante qui tiendra longtemps à distance les poètes, les philosophes, tous les professionnels de la pensée...
« On raconte, écrit-il par exemple, que les sorcières au sabbat élevaient le derrière nu vers le ciel et se faisaient planter une torche en flamme dans le trou du cul pour éclairer la messe... » Et d’évoquer Van Gogh fixant le soleil et collant autour de son chapeau une couronne de bougies allumées pour se promener dans la nuit...
... En 1928 paraît Histoire de l ’œil, illustré par André Masson.
« Mettez-le-moi dans le cul, sir Edmond, crie Simone. Et sir Edmond faisait délicatement glisser l’œil entre les fesses. Mais finalement Simone me quitta, arracha le beau globe des mains du grand Anglais et d’une pression posée et régulière des deux mains, elle fit pénétrer dans sa chair baveuse au milieu de la fourrure... »
8/
Pour bien comprendre la portée tragique de ce livre joyeux et blasphématoire, il faut se reporter à l’épisode de Granero, page 67. Cet épisode est emprunté à un fait divers sanglant auquel Bataille a lui même assisté le 7 mai 1922... Ce jour-là, à Madrid, la corne d’un taureau défonce l’œil droit du torero Manuel Granero — fait divers providentiel qui permet au thème de l’œil, jusqu’ici retenu dans la trame du récit, de dominer la composition jusqu’à son dénouement. L’œil arraché de Granero c’est le regard mort de son père que Bataille scrute jusqu’à l’écœurement... « J’ai comme Œdipe deviné l’énigme, déclarera-t-il. Personne n’a deviné plus loin que moi. »
À la nuit qu’engendre le regard mort de son père, Bataille oppose un soleil qui en est l’impossible. « Le fait de fixer le soleil, note-t-il, a été tenu pour un symptôme de démence incurable, et des médecins aliénistes ne l’égalaient qu’à celui de manger ses excréments. » Nous y voilà. Tout Bataille — qui a lu Freud, Nietzsche, Dostoïevski, Proust, Sade —, tout Bataille sortira de l’exploration hallucinée de cet inventaire : la merde, la pourriture, la sexualité, la mort — et la dépense sans retour dont le soleil sera la métaphore majeure, « Le soleil qui donne sans jamais recevoir », dit Bataille — « Ce soleil, ajoute-t-il, qui maintenant emprunte son éclat à la mort, a enseveli l’existence dans la puanteur de la nuit ».
9/
Peu avant d’écrire Histoire de l’œil, Bataille avait entrepris une brève analyse avec le docteur Adrien Borel. À cette occasion, le Dr Borel lui avait communiqué le cliché d’un supplice chinois appelé Supplice des Cent Morceaux. Image qui le poursuivra toute sa vie et dans laquelle il discernera une valeur infinie de renversement... « Je suis hanté, écrira t-il, par l’image du bourreau travaillant à couper la jambe de sa victime au genou : la victime ligotée, debout, à son poteau, les yeux révulsés. La grimace des lèvres laisse voir les dents. »
2/ RIOM-ÈS-MONTAGNES
[...] la suite dans Aventures n°3...



[1] Voir sur Pileface : Bataille à perte de vue par André S. Labarthe. A.G.
[2] Au manuscrit a été joint un énigmatique dessin au crayon bleu, dont l’attribution est loin d’être certaine. Il n’est pas reproduit dans le cadre de cette parution.
[3] Ce tableau illustre le texte de Georges Bataille « Le bleu du ciel », publié sous le titre « Montserrat » avec André Masson, dans la revue Minotaure n° 8 de juin 1936.
[4] Georges Bataille, « Corps célestes », revue Verve n° 2, printemps 1938, p. 98. Repris dans Œuvres complètes I, Gallimard, 1970, p. 514.
[5] Georges Bataille, Le Voyage en Grèce, cahier n° 7, été 1937, p. 20-21.
[6] Georges Bataille, « Soleil pourri », Documents n° 3 de la 2e année, 1930, p. 173. Dans cet article bien antérieur, l’auteur mettait l’accent sur la valeur destructrice du soleil dès lors qu’il est regardé, et l’établissait sous ce rapport comme le symbole de toute crise violente.
[7] Georges Bataille, « Le labyrinthe », Recherches philosophiques V, 1935-1936, p. 364-372.
[8] N° 9, septembre 1933, p. 149.
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2 Messages
Lancement de la revue Aventures .
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"L’idée de transgression masculine qui est liée à la personne de Georges Bataille nous semble aujourd’hui peu recevable." Mais qu’est-ce que ça veut dire, "recevable" ? Recevable pour qui, exactement ? Gauvin, sortez de l’ambiguïté et éclairez-"nous" !