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Jean-Luc Godard, de l’écran aux cimaises

art press 529, février 2025

D 5 février 2025     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



art press 529, février 2025.
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Diffusé au dernier festival de Cannes, Scénarios est l’ultime film de Jean-Luc Godard. Achevé la veille de sa mort, ce court-métrage de 18 minutes est un diptyque qui évoque la genèse et le déclin. Projeté au musée de l’Orangerie en avant-première de sa prochaine diffusion sur Arte, le film était accompagné d’Exposé du film annonce du film « Scénario », un film de 36 minutes tourné par Godard en 2021 dans lequel il présentait son film à venir, alors titré au singulier, et de l’installation les Cinq cahiers de « Scénario » composés d’images et de textes. Dominique Païni resitue Scénarios dans les développements de l’œuvre de Godard.

Le 13 septembre 2022 disparaissait, à 91 ans, le cinéaste qui poursuivit deux missions d’apparence opposée.
D’une part, réaliser des films qui furent autant d’occasions de démontrer la puissance figurative spécifique du cinéma et, en même temps, d’exprimer son impouvoir pour changer ce contre quoi il s’indignait, s’insurgeait ou se lamentait. En avançant que fatale est la beauté — « Fatale beauté » est le titre d’un chapitre des Histoire(s) du cinéma (1998) —, Jean-Luc Godard a rappelé. fréquemment avec tristesse, l’insuffisante efficacité de l’art pour agir sur le monde et dont le cinéma fut l’ultime expérience héritière du romantisme et de la modernité. Plus de cinquante films, courts et longs-métrages, essais et fictions, ont décliné cette déception et tenté d’apporter, simultanément, des réponses qui font écho à la question aux résonances ontologiques posée par le critique et théoricien André Bazin : qu’est-ce que le cinéma [1] ? Jean-Luc Godard n’y a-t-il pas répondu dans un tourment partagé par la plupart des artistes modernes et dont Alberto Giacometti témoigna ? Obsédé par le devoir de la ressemblance, le peintre et sculpteur interrogea un jour Jean Genet : « Il faut copier ce que l’on voit, non ? » Et, se résignant immédiatement, il ajouta : « Et en même temps, il faut faire un tableau. » Godard se résigna tout autant : il lui fallut également imaginer des films en s’accommodant du devoir de la vraisemblance.
D’autre part, le cinéaste eut l’obsession ininterrompue de marquer comme une évidence la place que l’art du film occupe parmi les autres arts. Cette place, revendiquée par d’autres cinéastes avant lui (Abel Gance, Jean Epstein, Luis Bunuel, Orson Welles...), ne relevait pas de la perspective synthétique d’une « œuvre d’art totale ». L’auteur de Passion (1982) voulait vérifier (voir) et expérimenter (pratiquer) les zones d’intersections et d’interactions entre tous les arts depuis le balcon du cinéma, dont la vertu méthodologique essentielle est le montage, cette « fraternité des métaphores ».
Jean-Luc Godard se réclama durablement de sa précoce activité de critique et considéra le montage comme un véritable organon, un instrument de pensée au service de tous les arts (« une pensée qui forme une forme qui pense »). Du montage, il inaugura des capacités éclairantes et dénonça ses utilisations confuses et maniérées. Aussi, dans des disciplines variées de la création visuelle, de nombreux artistes de la seconde moitié du 20• siècle se référèrent è l’œuvre godardienne pour la fertilité inventive de ses audacieux rapprochements d’images et de son art du fragment.

UNE FIN ET NON UN DÉBUT

Héritier des cinéastes encore silencieux (F.W. Murnau et S.M. Eisenstein) et de ceux éloquemment sonores (Jean Renoir et Roberto Rossellini). et de celui enfin, qui en accomplit idéalement le lien (Fritz Lang), Jean-Luc Godard fut déchiré entre le récent passé (l’histoire du 20e siècle dont le cinéma est le miroir) et la proximité du futur (les illusions de l’engagement politique).
Avec ses Histoire(s) du cinéma, Godard se risqua alors à une mise en abime inédite : faire l’histoire d’un art dont les moyens techniques de la ciné-photographie permettent l’enregistrement de l’Histoire.
Jugé comme un moraliste à l’humeur ombrageuse. enseignant autoritaire donneur de leçons, bon client paradoxal et cruel des médias. scientifique amateur, il dénia tout professionnalisme (au sein d’une supposée profession). Pour lui. bien qu’ayant emprunté éphémèrement les voies de l’action militante, c’est moins le monde qu’il faut changer qu’inventer des principes esthétiques et poétiques pour le supporter autrement. C’est ainsi que ce sont singulièrement mêlées dans Pierrot le Fou (1965), tant aimé d’Aragon, la mélancolie de Baudelaire et l’utopie de Rimbaud...
Au terme de ce qu’il n’était plus permis d’espérer au mitan du 20e siècle en matière d’innovation cinématographique, Jean-Luc Godard est le premier cinéaste qui puisa dans le pressentiment de la disparition prochaine du cinéma l’aubaine désespérée d’une ultime Vague que la pudeur progressiste des années 1960 nomma Nouvelle.
Godard confia finalement que l’erreur de celles et ceux qui incarnèrent cette vague nouvelle fut d’imaginer qu’ils vivaient un début en fréquentant la Cinémathèque française fondée par Henri Langlois. Trente ans plus tard, l’infatigable cinéphile confessa dans son grand œuvre, Histoire(s) du cinéma, que c’était une fin.
Au passage des années 2000, cette lucidité encouragea Jean-Luc Godard à concevoir des œuvres aux allures testamentaires, orientation amorcée en 1994 par JLG/JLG, autoportrait de décembre.
En fait, loin d’ordinaires messages funéraires, c’est dans la manière de montrer ses œuvres et de les partager que le cinéaste organise sa sortie du cinéma en profitant de ce moment rétrospectif pour inventer encore. pour innover toujours.
On présageait, depuis les Histoire(s) du cinéma, l’exposition du Centre Pompidou intitulée Voyage(s) en utopie, 1946-2006, à la recherche d’un théorème perdu (2006) et ses films réalisés depuis — Adieu au langage (2014) et le Livre d’image (2018) —. qu’à l’instar des artistes majeurs de l’histoire de l’art occidental, Jean-Luc Godard offrirait une vision et une leçon artistiques et philosophiques à la faveur d’une œuvre ultime.
Déjà, le Livre d’image fut un objet temporel exposé. relevant de la littérature et du film, et circula telle l’itinérance d’une exposition (Théâtre Vidy-Lausanne. Théatre des Amandiers de Nanterre. Château de Nyon), plutôt qu’une diffusion selon les principes habituels de l’exploitation cinématographique. Ce film fit accomplir à son auteur un pas décisif vers l’exposition cinématographique.
Enfin, Scénarios est le titre que Jean-Luc Go­ dard a choisi de donner à une œuvre achevée la veille de sa mort volontaire. Bien que projetée, l’œuvre exige les cimaises muséales et se détourne de l’écran des ombres mouvantes.

ADN ET IRM

C’est un diptyque : « ADN. éléments fondamentaux » et « IRM. Odyssée ». L’ADN est la signature biologique qui constitue la singularité d’un sujet humain. L’IRM est l’imagerie médicale qui découvre la détresse du corps fragilisé. Entre ces deux pôles qui évoquent la genèse et le déclin, se déploie un scénario en quelque sorte, une histoire faite de notes et d’images entremêlées, réunies et montées en 18 minutes.
Scénarios est un adieu et l’épreuve d’une déploration funèbre et sublime qui s’achève sur le dernier autoportrait de l’artiste Jean­ Luc Godard, assis sur son lit, à demi-nu. Ne cachant rien de l’usure de son corps, il recopie avec obstination un passage d’un texte de Jean-Paul Sartre, un apologue logique et drolatique consacré au peintre Wols [2].
Pour définir l’enseignement des grandes œuvres ultimes, Gaëtan Picon, un des plus importants historiens de l’art français, ami et exégète-critique d’André Malraux (ce qui n’est pas anodin ici). évoque « l’admirable tremblement du temps » émis par ces œuvres. Certaines d’entre elles. dit-il, « suggèrent le sentiment d’une naissance ». Et la naissance est nudité. Comme si le terme était l’éclosion de quelque chose qui n’a pas encore vu venir le temps, comme s’il fallait annuler toute histoire pour que vienne cette voix personnelle à travers quoi s’exprime l’inconditionné du premier instant. quand le jour vient de se séparer de la nuit. Origine retrouvée, mais par l’effacement, l’épuration [3]. »
En effet. quelques œuvres d’art majeures, léguées à l’humanité par des artistes au terme de leur vie, nous émeuvent par la fébrilité de leur(s) geste(s) et par la liberté de leurs décisions formelles dont ils ne craignent plus l’opprobre.
Scénarios appartient à cette catégorie d’œu­vres ultimes et définitives.


Jean-Luc Godard, Scénarios.
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Dominique Païni est commissaire d’exposition spécialiste du cinéma et de ses relations avec les autres arts. Ancien directeur de la Cinémathèque française (1991-2000), puis du département du Développement culturel du Centre
Pompidou 12000-2005). Il a initié l’exposition que Godard y a présentée en 2006 et participé à l’exposition
Tenant conte des temps actuels Jean-Luc Godard. Oeuvre visuel qui se tient jusqu’au 18 mai 2025 à Porto, à la Casa do Cinema Manoel De Oliveira - Fundaçâo de Serralves.

LIRE AUSSI : Premières images du dernier film de Jean-Luc Godard, Scénarios
Mitra Farahani sur le(s) dernier(s) film(s) de Jean-Luc Godard

JEAN-LUC GODARD SUR PILEFACE


Jean-Luc Godard, Scénarios.
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[1] Qu’est-ce que le cinéma ? a d’abord été publié en quatre volumes entre 1958 et 1962 par les éditions du Cerf qui, en 1976, en ont publié une version abrégée en un volume.

[2] « Doigts et non-doigts, sur Wols », publié dans Situations IV (1964).

[3] Gaëtan Picon, Admirable tremblement du temps (1970), L’Atelier contemporain, 2015.

1 Messages

  • Pierre Vermeersch | 9 février 2025 - 10:32 1

    Godard en vint à remonter au principe de l’art du cinéma dans le seul montage d’images appartenant au corpus de son histoire. Autrement dit extraire ce qui se réactive de l’origine comme la fuite de la vérité qui s’y manifeste et se transmet .Il y aurait une pensée comparable à ce que Freud a appelé « les pensées » qui fuient dans « l’ombilic du rêve ».
    C’est ce dernier Godard qui s’est tourné vers Wols. Celui-ci fut photographe avant de devenir peintre, deux modes différents de production des images. Nous allons prendre un exemple ayant valeur de paradigme.
    Wols photographie la coupe histologique d’un rein sur le fond d’un tissu à motifs de Cachemire. Le rapport de la forme géométrique traditionnelle issue de la pratique du métier à tisser, qui précède empiriquement la raison mathématique des fractales. Ce rapport force la lecture des formes naturelles de cette coupe.
    Cette photographie vaut une expérience de pensée, l’établissement d’une relation d’équivalence entre la forme et le fond, soit entre une structure biologique et un diagramme mécanique.
    Wols devenu peintre retrouve dans l’inscription de son geste les formes biologiques de la nature. Entre les deux images, photographique et peinte se déduit les positions extrinsèque et intrinsèque du sujet. Autrement dit dans cette équivalence de la forme et du fond l’effet relève de l’idéel, alors que dans l’acte pictural il relève du vécu.
    Le vécu, c’est qu’en tant que sujet de son acte Wols est désarrimé de la maîtrise de son geste, supporté par cette zone anesthésique qui outrepasse la limite de l’unité imaginaire de son corps, dans l’accès à la jouissance du vivant. Il s’agit de la seconde part du sujet divisé lacanien.
    Désarrimé de la maitrise c’est ce que le théoricien de l’expressionnisme, W.Worringer a identifié comme relevant d’une « volonté étrangère ». En effet une transmission s’est opérée faisant l’histoire de la peinture jusqu’à ces peintres dits informels ou expressionnistes abstraits dont Wols fait partie. Il s’agit de la génération d’artistes qui se sont posé la question de la remontée au principe de leur art.
    C’est précisément la question que s’est posé Godard concernant le cinéma.

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