
C’est le titre du chapitre que Marc Alpozzo consacre à Philippe Sollers dans son ouvrage "Galaxie Houellebecq (et autres étoiles)". Nous en avions dit un mot dans une première recension de l’ouvrage. En voici la version intégrale. Mais tout d’abord, comment entendre ce titre sentencieux ? Qu’y a-t-il derrière ?
Comment entendre ce titre sentencieux ?
Annonce t-il un pamphlet à charge ? Est-ce une antiphrase ? Serait-ce un éloge malgré l’insolence ?
Pamphlet à charge ?
Le titre est à placer dans son contexte : un ouvrage qui porte en sous-titre : « Eloge de l’exercice littéraire ». Pas vraiment l’annonce de pamphlets à charge !


Notons que le chapitre qui précède s’intitule : « Styliste et pestiféré (Entretien avec Richard Millet) », Sollers n’a donc pas le privilège d’un qualificatif négatif dans cet ouvrage. Et, ceci n’est pas antinomique d’une oeuvre littéraire. Pas plus que sadisme ou kafkaïen pour Sade et Kafka ne les empêchent de faire partie de la Bibliotèque universelle.
Une antiphrase ?
Portrait du Joueur
par Josyane Savigneau.
« Sollers, je le prends au sérieux, ce qui va encore agacer les crétins, et j’aime que, abrité derrière les clichés médiatiques dans lesquels on prétend l’enfermer - et qu’il ne dément pas -, il soit tout le contraire de ce qu’on prétend. Il l’a dit avec une parfaite exactitude dans son roman le plus directement autobiographique, Portrait du Joueur :

« Tenir son image, son rôle... Le mien ? Bouffon, histrion, provocateur, plagiaire, faussaire [ ... ] Ersatz ! Plaisantin ! Farceur ! Ludion !... Sous-ceci ! Infra-cela !... Chien savant ! Retourneur de vestes ! Sauteur ! Jongleur ! Cascadeur !... Moi, si appliqué, si sérieux !... Moi, au fond, si patient, calme, véridique, fidèle !... » […]

Un paradoxe à lui tout seul : un solitaire convivial.
Un dernier mot, tout spécialement pour ceux qui le traitent de « polygraphe mondain » et autres variantes modernes des staliniennes « vipère lubrique » ou « hyène dactylographe ». C’est un héritier de la plus belle prose française, un grand écrivain français du XXe siècle et du début du XXIe. Si cela m’a coûté cher de le dire et de m’y tenir, ce n’est pas très grave, parce que j’ai raison. Et cela finira par se savoir. »
Josyane Savigneau
Point de côté, p. 225-230
Marc Alpozzo aurait-il eu recours à cette figure de style qui consisterait, ici, à exprimer une idée, de manière ironique, en disant le contraire de ce que l’on pense ?
L’ironie est sans doute là, mais Sollers ne dément jamais les qualificatifs négatifs qu’on lui attribue et va même, en forme d’autodérision, jusqu’à les citer avec une certaine jubilation, dans Portrait du Joueur, (voir encart).
D’où ma mauvaise réputation en général, très brouillée, écrit-il dans Agent secret.
Un éloge malgré l’insolence ?
C’est sans doute la formulation la plus proche de l’intention de Marc Alpozzo, si on contextualise ce titre par rapport au parcours de l’auteur :
« Philippe Sollers a couvert 50 ans de littérature française. Je l’ai découvert sur le plateau d’Apostrophes, alors qu’il présentait son roman Femmes. Roman que j’ai lu alors que j’étais à peine en âge d’en comprendre les enjeux. Captivé par ce texte, qui a changé mon regard sur les femmes et la société française, jusque sur l’Occident, j’ai lu quasiment tous ses livres pendant au moins 20 ans. Je me souviens du portrait au vitriol que Michel Houellebecq lui consacra dans Les Particules élémentaires. Voici le mien. »
C’était le chapeau de la première parution du texte, paru dans la revue en ligne Boojum. Il est à noter que le titre était différent de celui choisi par Marc Alpozzo dans cette nouvelle édition. Le titre initilal était « L’insolent Philippe Sollers »
Dans ce nouveau titre « Cet insolent Monsieur Sollers », faut-il voir avec ce Monsieur, une marque de déférence pour contrebalancer la première partie du titre ? Ou une accentuation de l’ironie ?
Cet insolent Monsieur Sollers
par Marc Alpozzo

De l’homme de Désir (2020), en passant par la Légende (2021) pour finir par l’Agent secret (2021), on reconnait bien Philippe Sollers. Philippe Sollers, né Joyaux, le 28 novembre 1936 à Talence en Gironde, est u]n écrivain français, qui a épousé la philosophe, psychanalyste et sémiologue, d’origine bulgare, Julia Kristeva, le 2 août 1967. Le couple a eu un fils, en 1975. Pourtant, en parallèle, l’écrivain et intellectuel a entretenu durant plus de cinquante ans, une liaison avec la romancière belge Dominique Rolin (1913-2012), et avec laquelle il a entretenu une très large correspondance. C’est dire combien Philippe Sollers est d’abord et avant tout un écrivain du désir, obsédé par le bonheur, pétri de marxisme et de maoïsme dans les années 60. Il s’engage même au Parti communiste, et participe à la manifestation de la CGT, aux côtés notamment de Louis Aragon, Elsa Triolet, Jean-Luc Godard et d’une grande partie du comité de rédaction de Tel Quel, le 29 mai 1968. Pourtant, à la fin des années 70, voilà que Philippe Sollers retourne sa veste. On n’y comprend plus rien, pourtant il assume tout, et le 13 mai 1977, il salue les « Nouveaux philosophes » et La Barbarie à visage humain que Bernard-Henri Lévy vient de publier, en le décrivant comme un « manifeste clair, percutant, ramassé ». C’est prodigieusement étonnant, d’autant qu’il écrit par ailleurs que « le socialisme n’est pas l’alternative du capitalisme, mais sa forme moins réussie, voire tout simplement concentrationnaire ».

Qui es-tu, Philippe Sollers ?
Philippe Sollers devient alors insaisissable. Qui est-il ? Un imposteur ? Un provocateur ?
La réponse, toute la réponse est peut-être dans cette phrase :
La géographie mentale est sans limites, elle fleurit sans cesse au présent...
(Légende)
Ancien maoïste, Philippe Sollers n’a rien oublié des grandes théories dialectiques, dans lesquelles il trempe sa plume pour mener la guerre, voire sa guerre. Il deviendra carrément insupportable à partir des années 80, lorsqu’en 1982, il cesse la publication de Tel Quel aux éditions du Seuil et crée la revue L’Infini, d’abord aux éditions Denoël puis, rapidement, aux éditions Gallimard. S’en suit une série de romans écrits dans une veine plus « figurative » que les précédents, inspirés de ses lectures de Céline, Paul Morand et de grands auteurs américains comme William Faulkner, Ernest Hemingway, Henry Miller, et d’autres. Il publie Femmes, en 1983, qui prend pour sujet le féminisme et les bouleversements politiques et artistiques de l’histoire dans un récit qui met en scène un journaliste américain. La thèse, il en est fier, et la reprend dans ses mémoires, intitulés Agent secret :
Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment.
L’engagement de Philippe Sollers est à plusieurs niveaux. Éditorial d’abord, il est directeur de collection chez Gallimard, et publie les œuvres de Frédéric Berthet, Gabriel Matzneff, Marc-Édouard Nabe, Jean-Jacques Schuhl, David di Nota, Yannick Haenel, etc. Politique aussi, à la fin des années 1990, il dénonce la « France moisie », soulignant la xénophobie latente qui pollue dans l’opinion française, selon ses dires. Littéraire enfin, puisqu’il est auteur prolifique, et publie des romans qui mettent en avant son goût pour le désir, le bonheur, et qui construisent sa légende : Paradis, Le Cœur absolu, La Fête à Venise, Passion Fixe, Une Vie divine, L’Eclaircie, ses Lettres à Dominique Rolin. Ses nombreux articles réunis dans deux gros volumes : La guerre du goût, Éloge de l’infini.

Philippe Sollers en 2013 (Patrice Normand. Leextra. Leemage)

Au fil du temps, Philippe Sollers occupe littéralement les médias, et prend le masque du personnage controversé, provocateur, presque insupportable au point d’agacer.
D’où ma mauvaise réputation en général, très brouillée, écrit-il dans Agent secret.

le philosophe inconnu
Désir est le roman du désir et de ce philosophe connu, plus ou moins, sous le nom de Philosophe Inconnu, né en 1743 et mort en 1803, Louis-Claude de Saint-Martin, qui a publié deux livres illuminés, L’Homme de Désir, et Le Ministère de l’Homme-Esprit. Le personnage est une sorte de passionné, inspiré de Casanova, de Vivant Denon, de Mozart. Sollers compose avec ce roman, un roman dans le roman. On est plongé en pleine Révolution française. Pourtant, si le philosophe évolue dans ce monde passé, tout nous rappelle notre monde présent, et, sous les traits de ce philosophe du désir, on croit reconnaître Sollers, insulté, malmené, haï, conspué. Le roman est-il le roman du philosophe du XVIIIème ou l’intellectuel du XXème ? Roman du désir, ou roman en forme de pied-de-nez aux détracteurs de Sollers ?
Le Philosophe est incorruptible. S’il choisit de s’exprimer à travers tel ou tel écrivain, on le reconnaît immédiatement à son style : net, contradictoire, énergique et fluide. Qu’il ait eu plusieurs signatures n’a pas d’importance. On ouvre un livre en français, et on sait, au bout de trois lignes, que c’est lui

enfance bordelaise
Dans Agent secret, on trouve de belles pages sur l’enfance bordelaise de l’auteur, son goût immodéré pour la solitude ; déjà Joyaux écrit sa légende, autrement dit, ce qui doit être lu. Son appartenance à la bourgeoisie, ses postures, son goût pour la Chine, pour le communisme de Mao. Dans Légende, il est d’ailleurs « un Immortel chinois, planant, avec vingt mille années-lumière, sous les siècles… ».
Mais on suit ce parcours avec bonheur, tout du long dans Agent secret ; un destin qu’un album de photographies commente. Sollers ne nous raconte pas ce qu’il a fait de sa vie, parce que sa vie n’est pas finie, il ne fait pas un bilan, mais propose une sorte de kaléidoscope ???, ce petit tube dont le fond est occupé par des fragments mobiles de verre colorié qui se réfléchissent sur un jeu de miroirs et produisent d’infinies combinaisons de motifs symétriques, et une succession rapide et changeante d’impressions et de sensations. On traverse ses amours, Dominique Rolin ou son fils, David, ses lectures et ses amitiés, Barthes, Althusser, Derrida, Lacan, etc. Il y dénonce aussi l’époque, sa PMA, sa GPA, son puritanisme galopant.
« L’émotion est très contagieuse, et la victimisation permanente. L’infantilisation progresse donc vers un langage de plus en plus punitif, où les élites sont toujours coupables. »
(Légende)
Ses livres ne se présentent plus comme des romans linéaires. Ce sont plutôt des patchworks, des textes composés.
« L’homme de désir est d’abord un homme de l’instant. Il vit, s’il le veut, à la seconde près, ce qui a parfois des inconvénients au milieu du bruit des sociétés modernes. Il y a eu, au cours du XVIIIe siècle, des sociétés discrètes, dont l’une, La Société du Moment, peut faire longuement rêver. Le Philosophe Inconnu l’a-t-il fréquentée ? C’est probable, mais pas longtemps non plus, si on relève sa réserve instinctive à l’égard du mot « Société » », écrit encore Sollers dans Désir.
Voilà que l’on comprend qu’il est un homme du siècle dernier. Parce que c’est un homme libre. Depuis le commencement de ce nouveau siècle, force est de constater que l’on ne comprend plus rien à ce mot. L’idéologie dominante ne rêve que de fers et d’enferment. C’est l’enfer ! Aussi, si l’on s’attarde dans ces trois textes, au regard des ténèbres de cette nouvelle époque, on risque fort de ne voir que de l’insolence chez cet écrivain. De l’insolence et de l’effronterie. Là, pourtant, où l’on devrait y voir la figure même de la vie...

Par Marc Alpozzo
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