4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la politique » La littérature contre Jean-Marie Le Pen
  • > Sollers et la politique
La littérature contre Jean-Marie Le Pen

D 14 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il y a dix ans, dans mon dossier intitulé Éléments pour une analyse du fascisme, j’avais rappelé cet article que Philippe Sollers avait publié dans Le Monde du 27 août 1998 à la sortie du livre de Mathieu Lindon Le Procès de Jean-Marie Le Pen. « 20 minutes » vient de rappeler la bataille juridique de plus d’une décennie qui opposa le fondateur du FN à l’auteur et aux défenseurs du roman.

La littérature contre Jean-Marie Le Pen

C’est entendu, la France est championne du monde de football ; la République est refondée sur des bases saines ; la liberté, l’égalité, la fraternité, brillent partout par leur évidence ; tout est pour le mieux dans le meilleur des Hexagones possibles, la haine est vaincue, l’exclusion aussi, le racisme n’est plus qu’un mauvais souvenir. On a vu tout un peuple en liesse, peaux blanches ou brunes tatouées aux trois couleurs ; on a admiré non seulement les joueurs, mais toute une jeunesse sportive, enthousiaste, au milieu de laquelle le président flottait, comme en pleine ivresse. Quel jour noir pour le fascisme ainsi écrasé, humilié, gommé ; quel moment radieux de conscience. L’automne, déjà, et les premiers brouillards s’appellent sans-papiers, immigration, chômage, misère, crise asiatique, débâcle du rouble, angoisses autour de l’euro. C’est la rentrée : scolaire, politique, littéraire. Je lis un bref roman, et non seulement je le trouve littérairement excellent, mais politiquement remarquable de justesse (ce qui est le contraire de correct). Un roman pourrait donc, à un moment donné, être plus vrai, sur la situation réelle d’un pays, que toutes les analyses, discussions, protestations, manifestations, pétitions et proclamations ? Oui, et le voici : Le Procès de Jean-Marie Le Pen, de Mathieu Lindon (POL, 144 p., 80 F.). C’est un livre exact, clair, subtil, drôle, terrible. Un livre de contrepoison et de contre-illusion. Un exorcisme efficace, comme toute bonne littérature.

L’histoire est simple, elle a déjà eu lieu d’une autre façon, elle peut avoir lieu de nouveau demain. Un jeune militant du Front national, colleur d’affiches, tue en pleine rue, à la carabine, un jeune Français d’origine algérienne (comme on dit). Nous assistons à son procès, dont l’opinion, presque unanime, attend qu’il soit aussi le procès de Le Pen. Un coupable ne suffit pas, il faut un responsable, et ce dernier, avec ses provocations continuelles et ses appels à la haine, est tout désigné. Le personnage principal, ici, est pourtant l’avocat du tueur : « Un jeune homme de gauche, à la vie personnelle, très personnelle. [...] Fils d’avocats juifs, Me Mine a les cheveux longs, il est élégant, il a trente ans. »

L’avocat et son client (« crâne tondu, l’air brut et maladroit ») forment dans le roman de Mathieu Lindon un couple étrange. La présidente de la cour, le procureur, les avocats de la partie civile, et les militants antiracistes qui manifestent à l’extérieur, en sont pour le moins désorientés. Quelles sont les motivations réelles du jeune avocat ? Carriérisme, ambition, calcul machiavélique ?

On découvre peu à peu que c’est lui, et peut-être lui seul, qui veut vraiment en arriver au procès de Le Pen. Le tueur multiplie les déclarations imbéciles, son racisme est une sorte de roc résistant à tout raisonnement. Il dit simplement qu’il n’aime pas les Arabes, que « tout le monde se porterait mieux s’ils restaient chez eux ». Son comportement agressif, dans le box des accusés, est extrême : « Oui, je suis raciste, dit-il, mais je ne vais jamais à l’étranger, si les étrangers ne venaient pas chez nous, ils n’auraient pas à souffrir de moi. »

Bref, il incarne la stupidité butée, insensible. L’accusé est un imbécile total, comme ses parents, d’ailleurs ; un déchet irrécupérable. La Justice, pourtant, doit suivre son cours démocratique, et donc comprendre ce qui a eu lieu. Or, semble-t-il, il n’y a rien à comprendre, c’est « l’empoisonnement de l’abjection » à laquelle correspond le discours de Le Pen qui, chaque fois qu’il est attaqué, renforce paradoxalement sa position (car enfin, si les sondages sont euphoriques, et on s’en réjouit pour le couple dirigeant au pouvoir, il n’en reste pas moins que le Front national fait toujours 15 % des voix, et que la droite tout entière se laisse lentement glisser de ce côté sombre).

Excitation communautaire

L’engagement de ce livre, avec une précision et une ironie qui évoquent Voltaire, Kafka ou Brecht, montre comment le cas Le Pen est l’objet d’une étrange excitation communautaire. C’est une question de style négatif. Le Pen sait « dire en public le minimum de mots pour provoquer le maximum de mal. S’il parlait moins bien, s’il bafouillait, c’est toute une autre stratégie politique qu’il aurait dû choisir ».

On commence à se douter que c’est précisément la raison pour laquelle Le Pen a « fait son temps », que quelque chose de plus gris, insidieux, normal, mais de tout aussi infecté, se prépare. Vous dites Mégret, vous avez compris. Pour l’instant, le tueur, « par sa conduite et ses déclarations, provoque soit la répugnance pure et simple, soit un début de compréhension horrifiée, un malaise ».

L’avocat, à la vie « très personnelle » (quelle autre vie mérite d’être vécue ?), a un ami intime, Mahmoud, qui lui demande de temps en temps pourquoi il défend « un salaud ». Me Mine emmène son ami chez ses parents, eux aussi avocats, « insoupçonnables du moindre racisme ». Ils dînent, ils jouent au bridge (et c’est là que le roman, en lui-même, est probablement le plus fort). Toute la conversation est en effet hantée par l’origine de Mahmoud et par l’homosexualité du fils, « pas encore marié, même à une goy ». La scène est décrite en finesse, avec ce mot du fils à son père : « C’est mon côté juif, papa : je trouve plus sain quand l’opinion publique est ouvertement contre moi, c’est plus honnête. » L’opinion publique, en effet, juge sévèrement le comportement du jeune avocat (et ses parents ont bien raison de se faire du souci pour sa carrière). Quand il va au restaurant avec son ami Mahmoud, il se fait insulter, par des antiracistes, avec des propos racistes.

On n’en sort pas, l’horreur et la bêtise sont malheureusement contagieuses, et c’est une stupeur désarmée qu’on ressent devant le tueur : « On manque d’arguments face à un tel discours, comme s’il fallait prouver que la vie est préférable à la mort à quelqu’un qui prétendrait ne pas comprendre pourquoi. »

Qui est coupable ?

Le Front national est « le parti des gens qui n’ont rien à perdre » (du moins, à la base ; en haut, dans le confort de l’hypocrisie sociale, on peut toujours faire semblant de déplorer la violence des égouts). Mais le mal est plus radical qu’on ne croit, c’est une « gangrène », « comme si Le Pen mettait la société tout entière sur la défensive ». C’est un « maître à hurler », et « amour ou détestation, c’est lui le personnage central ». Pire : « On a l’impression que l’ambition de la majorité de ses ennemis est d’être manipulés par lui. Pourquoi tant de gens sont-ils fous, bêtes, énervants ? »

Que veut dire, d’ailleurs, cet affairement autour de Le Pen, c’est-à-dire, ne l’oublions pas, d’un « élu du peuple » ? Fallait-il interdire un parti défini officiellement comme étant raciste et xénophobe ? Sans doute, mais il est trop tard, et « l’immonde charme » prospère dans les têtes. D’où la question posée par le jeune avocat : « Qui est coupable ? Celui qui parle, celui qui laisse parler, ou celui qui entend ? » On assisterait ainsi à une sorte de « conspiration publique », expression paradoxale, puisque les complots exigent en général le secret. Tout se passerait à ciel ouvert, en pleine clarté, et pour le voir, il faudrait ouvrir les yeux d’une autre façon. C’est en effet le message (s’il en a un) de ce roman, je le rappelle, mais où, en somme, tout est vrai.

Il y a un dénouement, que je laisse découvrir au lecteur. Et une conclusion que chacun est appelé à méditer pour soi-même (puisque la question de la bêtise raciste doit être personnellement éprouvée pour être comprise dans ses effets intimes et dévastateurs) : « Je crois que le Front national fait partie de chacun de nous, l’exclusion nous est familière. La bassesse que chacun recèle en soi et souhaite étouffer, Jean-Marie Le Pen cherche au contraire à la cultiver, il la fait fructifier. Notre violence contre lui vient aussi de la crainte qu’il y parvienne. » Il n’y parviendra pas. Mais d’autres, derrière lui, sont déjà prêts à tout faire pour y parvenir. C’est à chacun de nous que cet avertissement s’adresse.

Mieux que des dizaines d’essais approximatifs sur le Front national, ce petit livre de fiction vraie dit le réel de l’énorme machinerie sociale de l’infâme. Après tout, Candide n’était pas autre chose, et cela a suffi [1].

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 27 août 1998.

Jean-Marie Le Pen intente un procès en diffamation contre Mathieu Lindon et le gagne. Pétition dans Libération. Lindon, P.O.L et Serge July déposent une requête devant la Cour européenne des droits de l’homme et sont déboutés en 2007. « Si, s’agissant de polémique politique et de débat idéologique, la plus grande liberté d’expression peut être reconnue à l’auteur, cette liberté n’est cependant pas sans limite et cesse là où commencent les attaques personnelles, qu’elles soient portées par l’auteur directement ou par l’intermédiaire de personnages de fiction, et elle se discrédite par la dénaturation des faits et l’outrance. » Mais quatre des juges exposent au bas du jugement une opinion dissidente. Ils rappellent que « la liberté d’expression est le fondement d’une société démocratique ». Ils déclarent en outre attacher « un grand poids à la nature de l’ouvrage en question », un roman, et estiment que « la Cour n’en a pas suffisamment tenu compte. »

A.G., 26 novembre 2014.

Mort de Jean-Marie Le Pen : Quand le fondateur du Front national est devenu un personnage de roman

PROCÈS. Le roman de Mathieu Lindon « Le Procès de Jean-Marie Le Pen » a opposé l’écrivain au fondateur du Front national pendant une bataille juridique de plus d’une décennie.

En 1998, au tribunal de Versailles, le véritable Jean-Marie Le Pen est condamné lors d’un procès pour violences après avoir agressé une candidate socialiste sur le marché de Mantes-la-Jolie en 1997. - CORET/SIPA.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Anne Demoulin

20 minutes. Publié le 09/01/2025 à 20h02

L’un des plus longs feuilletons judiciaires pour une œuvre littéraire de ces dernières années ! En août 1998, Mathieu Lindon, journaliste à Libération et auteur aux éditions P.O.L, publie son dixième roman intitulé Le Procès de Jean-Marie Le Pen, qui raconte le procès fictif d’un militant du Front National, et met en scène son fondateur, décédé ce mardi à l’âge de 96 ans. Le patron du FN s’empresse de faire interdire un roman pour diffamation, à la fin de la même décennie. Chronique d’un procès imaginaire et d’une bataille juridique réelle.

Le Jean-Marie Le Pen fictif du roman de Mathieu Lindon

Le titre du roman est trompeur. Ce roman ne raconte pas le procès de Jean-Marie Le Pen, mais narre le procès fictif d’un jeune homme, Ronald Blistier. Un soir, alors qu’il collait des affiches du FN, ce jeune militant a abattu froidement un homme, Hadi Benfartouk, en raison de ses origines maghrébines.

Le narrateur du roman n’est autre que l’avocat de la défense du militant FN, maître Mine, juif, homosexuel et de gauche. Sa stratégie est de faire du procès du jeune homme celui du président du FN. Lors de sa plaidoirie, il fait valoir que son client a agi sous l’influence de l’homme politique, qui incite ses partisans à commettre des actes violents, haineux et racistes. Le roman explore ainsi de manière fictionnelle les conséquences possibles du discours du Front National sur ses sympathisants. En mélangeant fiction et réalité, il offre une réflexion sur la société française et les enjeux du racisme.

Le roman suit les diverses étapes et délibérations du procès de Ronald Blistier, ainsi que les comptes rendus ou déclarations dans la presse. Le Jean-Marie Le Pen fictif apparaît très peu dans le roman, toujours de façon brève : lors de conférences de presse sur le procès ou lors d’allocutions publiques à la suite des manifestations entourant le procès.

Le roman de Mathieu Lindon est « donc d’un produit hybride que l’on pourrait appeler, dans le langage des juristes, une fiction du réel, qui se situe dans un entredeux entre fiction et non-fiction », analyse Anna Arzoumanov, maîtresse de conférences en linguistique et littérature françaises à l’Université Paris Sorbonne, dans son article « Le discours indirect libre au tribunal. Aperçu de la jurisprudence contemporaine en droit de la presse ».

Le procès en diffamation du réel Jean-Marie Le Pen

« Le texte se révèle être davantage un espace de réflexion qu’un texte à charge - bien plus axé sur l’homosexualité, le racisme et la psychologie des foules que sur Le Pen en particulier », décrypte Anne-Marie Duquette dans son mémoire intitulé « Le procès de Jean-Marie Le Pen : une œuvre engagée et transgressive en procès ».

Pourtant, quelques mois seulement après la parution du roman, le véritable Jean-Marie Le Pen et le Front national intentent un procès pour diffamation contre Mathieu Lindon et son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens. Jean-Marie Le Pen estime que six passages du roman sont préjudiciables, notamment lorsqu’il est qualifié de « chef de bande de tueurs ».

La première audience a lieu le 18 décembre 1998 devant la 17e chambre correctionnelle tribunal de grande instance de Paris. La sentence tombe le 11 octobre 1999 : quatre passages sont jugés diffamatoires. L’écrivain et son éditeur sont condamnés à payer des dommages et intérêts et une amende à l’Etat. Le livre de Mathieu Lindon est retiré de la vente.

Le soutien de la communauté littéraire de l’époque

Ce procès fait réagir la communauté littéraire de l’époque. De nombreuses plumes s’élèvent pour soutenir les deux hommes de lettres : Marie Darrieussecq dans Libération, Josyane Savigneau et Philippe Sollers dans Le Monde, Jacques Henric dans L’Humanité. « Les passages du livre Le Procès de Jean-Marie Le Pen, pour lesquels Mathieu Lindon et son éditeur ont été condamnés, ne sont pas diffamatoires. Nous sommes prêts à les écrire dans un roman. Nous écrirons contre Le Pen », signent 97 intellectuels et écrivains dont Annie Emaux, Amélie Nothomb, François Bon ou encore Éric Chevillard le 16 novembre 1999 dans une pétition parue dans Libération.

À la suite à la parution de cette pétition, le directeur du quotidien, Serge July, est poursuivi à son tour pour diffamation. Le tribunal correctionnel de Paris le reconnaît coupable en 2000 et le condamne à une amende et à des dommages et intérêts. L’homme de presse devient le troisième requérant pour les procès suivants.

Un cas d’école des procès littéraires

Les requérants invoquent l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme sur la liberté d’expression, appuyant l’idée qu’« il appartient à des œuvres de fiction de se faire le reflet de controverses sur la responsabilité morale du Front national et des idées de son chef dans la commission de crimes racistes ». Que ce soit en appel ou en cassation, la cour abonde dans le sens du premier verdict établi par le tribunal de grande instance.

L’affaire ira jusque devant la Cour Européenne des droits de l’homme (CEDH) en 2007. Cette dernière instance déboute les trois requérants. « Bien que l’intrigue soit imaginaire, le président de Front national, personne réelle, est le "pivot" autour duquel évoluent et se définissent les personnages imaginaires - et que les idées, les discours et les faits et gestes de M. Le Pen y sont décrits au plus près de la réalité », argumente la CEDH. « Si on pousse à son terme la logique de ce jugement, ça veut dire que l’écrivain n’a pas à s’occuper du réel. Si l’écrivain ne peut pas s’occuper du réel, il ne peut pas écrire », déplore l’écrivain interrogé par France Info à la suite du décès du fondateur du FN.

« Le Procès de Jean-Marie Le Pen de Lindon est devenu l’emblème de la fiction poursuivie pour diffamation. Si le roman en lui-même n’a pas eu énormément d’échos à sa sortie, le procès du Procès a, quant à lui, été retentissant », conclut Anne-Marie Duquette. Cette affaire est abondamment citée et analysée dans les ouvrages et articles juridiques ou littéraires abordant la question des procès littéraires. Un cas d’étude pour les chercheurs qui s’intéressent aux limites de la fiction et à la liberté de création et d’expression. Qui aurait cru que Jean-Marie Le Pen avait tant en commun avec Madame Bovary ?


[1] Ici vous pouvez relire La France moisie et Voltaire contre-attaque.