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Pierre Michon, J’écris l’Iliade

Parution le 6 février 2025

D 13 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Écrivain rare, Pierre Michon publie au début du mois de février J’écris L’Iliade dont un chapitre, le deuxième, « Le rêve d’Homère », est déjà paru dans le premier numéro de la revue Aventures dirigée par Yannick Haenel. Présentation.

Ce récit est souvent érotique. Quand il résiste à l’appel du désir, il écoute les voix des bêtes, des arbres, des pierres, de ceux qu’on a appelés les dieux — les voix de la guerre, aussi. L’amour et la guerre sont père et mère de tout récit, depuis le premier, qui est le Chant d’Homère. J’ai essayé d’entrevoir Homère dans ses antiques temps et lieux, mais aussi ici et maintenant. Le Chanteur inlassable hésite entre son époque et la nôtre, sans regret ni nostalgie, ni illusions. Avec étonnement peut-être. Il est aveugle, n’est-ce pas. Nous voit-il ? Homère est le héros de ce livre. P. M.

Voici le premier chapitre.

HOPLITE

J’eus à vingt-six ans une aventure ferroviaire, à la faveur de laquelle je devins un autre.
J’allai à Lyon.
J’y allai faire mes trois jours.
Un mot sur cet usage dont le sens est perdu. C’était encore l’époque du service militaire obligatoire ; les conscrits à qui on avait accordé un sursis d’études devaient, pour confirmer leur aptitude aux armes, faire en caserne un bout d’essai avant d’être versés dans un régiment et entrer de plain-pied hussard ou artilleur. C’était cet examen, les trois jours, de vagues tests de santé et de capacité mentale, de sociabilité élémentaire : on retenait ceux que leurs études n’avaient pas gâtés, et on laissait tomber les excités.
J’avais reçu la convocation chez ma mère, dans une campagne de l’Ouest. On m’appelait pour les trois jours à Lyon, au bout du monde. J’avais toute la France à traverser.
Pas de TGV à cette époque : les changements de ligne étaient innombrables, les voyages sans fin. Pour gagner Lyon, il me fallut un jour plein et une pleine nuit. Je conserve du cœur de cette nuit une empreinte mémorable. L’ultime convoi, dans lequel j’avais grimpé vers dix heures du soir, était emmené par une des dernières locomotives à vapeur. Ces locos étaient effroyables ; il y avait dans leur course quelque chose qui tenait de l’épouvante, la fuite ; et de l’autre versant de l’épouvante, l’assaut. Elles fuyaient, mais elles cognaient. J’ajoute que ces machines des années 60, tout juste sorties d’usine pour concurrencer la traction électrique, étaient des prodiges techniques et esthétiques ; et ceci désespérément, pour rien, comme les dernières charges à Waterloo, quand l’électricité et les bag pipes des highlanders ont depuis longtemps raflé la mise. J’avais eu tout le temps de détailler la merveille en arpentant le quai pendant qu’elle chauffait — j’avais une heure d’attente dans cette gare de transit, je ne sais plus où ; elle arborait son chiffre et son nom en divers endroits ; je ne me rappelle plus le chiffre, mais je sais que c’était une Mikado toute neuve peinte d’un noir d’encre éclatant, avec quelques traits d’écarlate, le marchepied de la cabine et le pare-chocs avant, le logo circulaire de la SNCF, le nom que j’ai dit. Les roues motrices avaient hauteur d’homme, les bielles les actionnant étaient des coupe-coupe en tuerie, les boggies des affûts d’obusiers ; le système tubulaire courait là-dessus avec extravagance, comme dans le futur bâtiment Beaubourg ; on était saisi par la surchauffe qui émanait à cinquante mètres de cette masse violente, quand on s’en approchait, aux longs arrêts. Surtout, le museau de l’engin, où sont refoulées et s’assemblent bon gré mal gré avant d’être expulsées en panache la fumée du coke et la vapeur d’eau — la gueule était protégée de fières plaques latérales, comme les couvre-joues d’un casque d’hoplite. Ce casque fumait.
Oui, c’était bien la guerre et l’épouvante sous toutes leurs formes, leur beauté.
Je partais moi aussi pour une sorte de combat dont la perspective m’excitait, si elle m’angoissait un peu, un combat pour me soustraire aux disciplines de combat, en somme : je ne voulais pas être soldat. J’étais résolu à ne pas languir deux ans en caserne, ne pas porter l’habit de drap rêche, n’obéir à rien ni personne. Je n’étais pas plus qu’aujourd’hui citoyen d’où que ce fût. Mon devoir était d’être réformé. Je devais devenir Pierre Michon et n’avais pas de temps à perdre — j’ai appris à feindre la patience depuis. Ce n’était pas bien difficile alors d’être réformé, si l’on était étudiant ; la guerre d’Algérie était finie, on avait peu besoin d’hommes, et surtout pas d’intellectuels, réputés gauchistes ; mais je savais tout de même que la partie serait serrée, que les officiers instructeurs en avaient vu d’autres, et que mon combat serait une fuite — et (n’ayons peur de rien) j’ai peut-être pensé un instant à la jeunesse du lieutenant Bonaparte, qui n’avait pas fui mais fait front : mais j’étais tout le contraire du petit artilleur maussade ; et, si j’étais impatient comme lui, si je portais les cheveux longs comme lui, j’étais extraverti, ostentatoire, blond. La guerre pourtant participait de ma joie, dans ce train interminable ; car j’étais joyeux avec férocité ; je m’étais installé dans le wagon le plus proche de la motrice, celui que les voyageurs désertaient — le train était à moitié vide, j’étais seul dans cette voiture de tête, pour recevoir aux fenêtres les pleins jets d’escarbilles, m’enfouir dans la suie du charbon, sentir de tout mon corps tonner les bielles comme sous la main d’un artilleur le canon tonne. Pour me remémorer et réciter, aussi : Rimbaud et Villon, l’auberge à la Grande Ourse et les raides pendus, et Hugo et Racine, j’en passe. Une précision technique encore, avant de glorifier une bonne fois mon ébahissement devant cette loco : ces monstres étaient avides de sources d’énergie, de coke et surtout d’eau, dont elles vaporisaient plusieurs tonnes par heure ; çà et là, souvent, elles se ressourçaient. C’est d’un de ces ressourcements que j’ai le souvenir dont il me faut parler.

Au cœur donc de cette nuit, le train s’arrêta longtemps pour un plein d’eau, sur le quai d’une gare infime, dans un patelin d’Auvergne ou de Franche-Comté — je ne sais plus quels détours m’avait imposés la fantaisie du réseau par où passait la ligne, et d’ailleurs j’avais mieux à faire qu’à recenser les noms de ces bleds et m’occuper de géographie :je me la jouais Orphée. L’endroit ressemblait à une clairière plus qu’à un quai de gare, au milieu d’arbres ; des monts tout proches se découpaient plus sombres sur l’horizon. Les lumières du patelin étaient lointaines et rares. C’était une douce nuit de septembre pleine d’étoiles. Il pouvait être trois heures après minuit. Ma joie était inexprimable, elle avait grandi tout au long du voyage ; mais dans les trains précédents je n’étais pas seul, j’étais prisonnier des regards, et puis c’était le jour, le jour discret et pudique, le jour toujours captif. La nuit lève les écrous. Ici, j’étais un homme libre, c’est-à-dire déchaîné. Les ténèbres étoilées et criblées d’escarbilles de feu, la quarantaine de ce wagon vide, le vacarme qui me brisait les tympans, tout cela me donnait les coudées franches pour la liberté sans frein — le dérèglement de tous les sens, comme on dit, une débauche de l’esprit, avec l’apparence du désordre et l’ordre merveilleux au plus intime du corps et de l’âme. M’aidaient fort en cela la caféine et les amphés, les anxiolytiques et leur contraire, la flamme et la cendre, dont je me bourrais, afin de ne jouer qu’à demi auprès des officiers inspecteurs mon rôle prémédité de fou furieux.
J’arpentais le wagon dans un sens puis dans l’autre, me taisant, monologuant, disant à tue-tête des vers, en composant quelques-uns de mon cru, revenais à mon siège bienheureux — à n’importe quel siège, tous étaient à moi —, pleurais de joie, riais, reprenais une louche de Maxiton, derechef me levais et arpentais, scandais. Je frappais les parois, les sièges vides, à chaque hémistiche. Je n’avais pas le temps d’avoir sommeil. J’étais le train, j’étais la nuit, le vent de la marche, les traînées de feu aux fenêtres. J’étais la poésie universelle. J’étais l’énergie qui fait tourner les étoiles et maugréer dans leur emballement les trains, j’ étais les vers que je déclamais, la future Vigueur.

Mais à cette halte, comme de caravaniers en plein désert, quelque chose d’une tout autre nature, un tempo tout autre, m’arrêta. Ce n’était pas du silence. On ouvrait les fenêtres alors, dans les trains, on pouvait passer la tête et le buste au-dehors ; ce que je fis.
Dans la bonne nuit de septembre sous l’aplomb de la Grande Ourse, je vis, plantée au bord extrême du quai, une très haute colonne de fonte enlevée d’un seul jet plus haut que la cheminée de la locomotive. C’était la grue à eau. Des renflements circulaires l’annelaient, des têtes de boulons grosses comme le poing la rivetaient ; une tête plus massive encore la surmontait, bombée et joufflue, comme coiffée d’un large bonnet rond, de sorte qu’on pensait à un homme campé sur le quai, un géant. La machine là-dessous lui était offerte, appelante et couchée. Comme je me penchais davantage, je vis qu’à cette tête était articulé à angle droit une sorte de bras aussi gros que le fût, dont l’extrémité, coudée, était suspendue juste au-dessus de la locomotive ou de son tender. Tout cela très noir sur la nuit noire.
Sous cette potence, ou ce portique, la machine pantelait.
À l’extrémité du bras coudé ballottait un long et fort tuyau de caoutchouc souple, à portée de main de l’équipage de la locomotive, le mécano, le chauffeur ; ils y portaient la main, justement : pour ce faire le mécanicien n’avait pas même à descendre ; il tendit négligemment son bras, le bras de caoutchouc lui obéit, vint à lui. Il restait dans sa surchauffe, l’homme ; ses gestes étaient posés, magistraux, heureux. Il ne regardait pas la Grande Ourse. Ai-je dit que cette nuit-là il n’y avait pas de lune ? Il saisit et tira fermement le tuyau, l’engouffra dans la soute à eau. Il ouvrit les vannes, je vis aux pulsations bondissantes du caoutchouc que l’eau affluait.
Tout se suspendit. Je suspendis mon souffle, aussi. La machine sous pression n’était pas tout à fait arrêtée - on n’arrête pas aisément ces tourbillons de feu et de vapeur ; elle soufflait au ralenti, à petit bruit. Elle avait cessé de tonner, elle ronronnait. Les soupapes de sûreté laissaient échapper sur un tempo fixe, un rythme régulier, de petits jets haletants suivis de longs soupirs. Une plainte rythmée. Ce bruit me parlait un langage que d’abord je ne sus nommer — mais mon exaltation soudain se densifia, s’incarna au plus dru, gonfla, et se transforma, comme toute émotion en ce monde, si littéraire soit-elle, en une autre émotion. Car le logos est lascif.

Quelqu’un haletait sous septembre.
Je laissai tomber Charles Baudelaire et François Villon, même Rimbaud ne faisait pas le poids.
Ce rythme nocturne, ce souffle scandé me parlaient de ce qui traverse les parois de la nuit. Pourquoi diffère-t-elle tant du jour ? Que font les autres dans le noir ? s’accouplent-ils ? dorment-ils ? Ils dorment ; et ces bruits, c’est une brise qui passe, ou un train dans le lointain.
La Mikado était une chaude fille.
Elle était bien davantage.Elle me parut être le cœur battant du monde. Il y avait le secret immense de la nuit ; le bon septembre ; les monts sur l’horizon noir, tous les rocs de l’Auvergne ou de Franche-Comté, le cirque de basaltes ou de côtes calcaires ; les étoiles et les arbres : un théâtre d’épousailles divines. La machine jouissait calmement, dans un assentiment ferme et doux, accordé à toutes choses, qui n’était pas celui d’une fille besognée hurlant dans le noir. Elle prenait son temps. Elle tenait une note.
Je crus y entendre la note juste qu’il m’a si rarement été donné d’entendre, la note qui est le chant de l’univers, sa clairière et sa trêve ; et qui n’est pas exactement la paix ; qui n’est pas le suspens des guerres, celles que se livrent entre elles les espèces, entre eux les règnes, entre eux les hommes, entre elles et eux les femmes et les hommes, entre elles les étoiles que les lois d’apocalypse jettent passionnément les unes contre les autres ou violemment disjoignent ; et ce n’est pas la paix ; mais comme la résultante, la somme géométrique des guerres, la symphonie qu’au bout du compte elles jouent, leur joie - la clairière, ou la trêve, que l’univers s’accorde çà et là pour s’entendre lui-même, entendre son chant. J’ai l’air grandiloquent. Je le suis. Je me revois souvent tel que j’étais à ce moment­ là, debout contre la vitre, écoutant ce petit tchouk-tchouk dans la nuit, regardant la grue hydraulique, le mécanicien, la Grande Ourse, me disant ceci : si tu veux devenir Pierre Michon, c’est ainsi que tu devras écrire. Mets-y Villon et Rimbaud, dans les silences entre deux râles. Et quand de nouveau tu tiendras une femme, tiens-la comme ça.
La grue hydraulique donc, sous elle le mécano, sur elle la Grande Ourse. L’Ourse frémit au septentrion. Des étoiles y éclatent et d’autres s’y abouchent, on ne le voit pas. L’Ourse y prend un plaisir sans fin. C’est une conflagration de tous les instants, on ne voit qu’un scintillement calme. C’est un orgasme qui a l’air d’un sommeil. Tout cela m’apparaissait aussi ici-bas dans ce plaisir machinique serein, dans un patelin d’Auvergne ou de Franche-Comté. Bien au-delà d’un accouplement, accouplement pourtant, c’était l’harmonie de l’univers. C’était de l’amour.
La nuit entière venait.
Cela dura une éternité. Les réservoirs étaient sans fond. Le mécano était descendu sur le quai, posé, immobile, magistral. Il regardait la Grande Ourse maintenant. Je ne sais s’il bandait comme moi, ni s’il lui venait comme à moi des idées métaphysiques. Il y était habitué, à ces haltes copulatoires dont j’étais le voyeur passionné, à la conjonction avide du creux et du plein. Et puis il menait la Mikado tous les jours sous sa main et la connaissait trop ; de cette Vénus c’était lui le Vulcain. Il voyait tout ça sans doute comme un maquignon fait saillir une jument. Il me tournait le dos et faisait face à la nuit. De temps en temps il jetait un coup d’œil par-dessus l’épaule vers la colonne de fonte, l’épanouissement de la Mikado ; puis de nouveau regardait la Grande Ourse, les basaltes, les talus noirs, peut-être dans les indéchiffrables étoiles le corps d’une femme qu’il n’avait pas et désirait.
Le chauffeur, qui s’était donné beaucoup d’activité tout à l’heure, pendant que le mécanicien bricolait les parties nobles des amants métalliques, qui avait sauté sous la loco, graissé à la burette, vidé des cendres fumantes — le chauffeur aussi rêvait d’une femme, car de quoi peut-on rêver d’autre, à trois heures du matin sur un ballast ? Il était couché, lui, sur ce ballast. Il avait vaguement cassé la croûte, pompé de la bière au goulot du litre. Maintenant il regardait droit devant lui, une fille évoluait dans le huis clos de son crâne.
Enfin la soute déborda, l’eau refoulée ruisselait sur son flanc noir. Le mécano posément sépara le creux du plein, repoussa parallèlement au quai le bras de la grue, vissa le clapet de la soute, d’un bond gravit le marchepied, le chauffeur sur ses talons ; je ne les voyais plus ; je sus que l’un d’eux ouvrait grand la soupape de sûreté par quoi la machine poussa vers le ciel un sifflement aigu, une note de triomphe, il la relança avec lenteur d’abord, et puis vite pistons et bielles s’emportèrent, l’amazone s’élança, les coupe-coupe reprirent leur tempo de guerre.
Nous filions vers la capitale des Gaules.

Cette fois de ma part plus d’alexandrins ni de déclamations. Soufflet après soufflet je parcourus toute l’enfilade des wagons, mes yeux furetant sans trop y croire à la recherche d’une femme disponible que ces épousailles divines eussent excitée comme moi. J’étais décidé, j’étais blond. Hélas, la plupart dormaient sous des plaids dans des compartiments éteints ; les quelques-unes dont je saisis le regard le détournèrent vite, et d’ailleurs elles étaient sans attraits ni attente, somnolentes et mornes. Et en auraient-elles eu, de l’attente, on trouve malaisément une fille capable de surpasser en délices l’énorme jouissance à quoi je venais d’assister.
Je la trouvai. Elle était dans le dernier wagon, un des rares compartiments d’où venait la pleine lumière du néon. Belle ou non, je ne sais plus. Très brune. Le double de mon âge. En jupe noire à grandes fleurs rouges, ses cuisses aux trois quarts découvertes, et me regardant fixement, comme je la regardais moi-même, accoudé à la porte. J’étais blond. Les coupe-coupe du train se déchaînaient pour nous, ils affûtaient notre œillade. Elle ne rabattit pas sa jupe sur ses genoux. Je fis durer le duel des regards jusqu’ à ce qu’elle ait les joues en feu. J’entrai. Nous n’eûmes pas un mot. Quand je tirai le rideau du compartiment, éteignis le néon et allumai la veilleuse, j’entendis seulement, derrière mon dos, un murmure tomber d’une voix coupante comme un verdict : Cosi, puis un bruit de banquette. Je me retournai vers elle : elle s’était affalée, cambrée et exposée haut à la façon des bêtes, au milieu du siège où s’enfouissaient ses cheveux de suie sur lesquels sèchement je rejetai sa jupe. Pas de temps perdu en paroles ou agaceries, l’extrême, vite. L’assaut, l’épouvante. Quand nos deux machettes se heurtèrent, la mienne pulsant dans le poil d’or, la sienne dans la brèche de houille, elle râla : Mamma mia. Nous jouîmes presque aussitôt. Nous réprimâmes le hurlement effroyable en grognements abjects.
Je regagnai ma place sans qu’un mot eût été échangé. Je songeai un instant que le cri est au plaisir ce qu’est le panache à la locomotive — et je m’endormis tout de suite comme un enfant, la tête reposant sur le coussin universel, bercé par le chant de l’univers.
J’étais devenu ce que je souhaitais. Je ne le savais pas.

J’arrivai au petit matin à Lyon. Quand je sautai du tram au casque d’hoplite, aux joues de fille, la nuit s’éclaircissait. Je ne cherchai pas sur le quai ma probable Italienne de la nuit — d’ailleurs, l’aurais-je reconnue ? À peine si j’eus le temps de parcourir la ville et de m’en faire une idée, ses églises pattues, ses neuf collines, ses deux fleuves dans le soleil levant ; j’entrai dans la caserne aux trois jours.
Tout s’y passa comme prévu, je n’étais pas un homme bon pour le service, je ne servirais que ma propre folie ; l’après-midi du troisième jour, Pierre Michon fut déclaré réformé définitif et s’enfuit.
Je me jetai en coup de vent de la caserne à la gare ; j’eus le temps d’apercevoir Fourvière triomphante là-haut, la mère plantée de toute la force de ses quatre pattes sur la ville. Je pensai brièvement à Mamma mia, à l’Italie, à Notre Mère, à ma mère.
Le train du retour était mené par une locomotive électrique.

Chapitre 2 : Le rêve d’Homère.

Pierre Michon nous parle de J’écris l’Iliade

« Je reconnaissais à mes côtés tous les auteurs depuis Homère ; nous tracions une ligne droite sans dévier.

L’art d’écrire, de faire de chaque mot un nom propre ou un totem, voilà la route où s’avançait le dieu. Il marchait, ses boucles d’or lui battaient les joues, les grands noms à son rythme s’alignaient sur ma page. Je marchais à son pas. Je sentais posée à mon épaule la main aveugle du vieil aède. »

On croit savoir que l’Iliade a déjà été écrite. Don Quichotte aussi, il est vrai, et cela n’a pas empêché Pierre Ménard d’en tenter la réécriture, chez Borges. Mais vous n’êtes pas un Pierre Ménard, n’est-ce pas ?

Bien sûr que non. Mais je suis heureux que vous parliez de Borges. C’est sous son influence que ce récit est écrit.

Votre titre donne à penser qu’on va lire un récit épique. Mais l’épopée a partie liée, chez vous, avec l’autofiction.

C’est une épopée autant qu’une autofiction, qui fait la navette entre les actes de bravoure des personnages d’Homère et la vie érotique et littéraire de l’écrivain Pierre Michon – ou de celui à qui je prête mon propre nom. Certains de ces fragments sont la pure vérité, d’autres sont très « arrangés ».

Les apparitions sur le même plan de personnages si différents (des dieux, des héros, des inconnus du XXIe siècle) sont souvent comiques, sans avouer qu’elles le sont. Passant du ton sérieux de l’épopée à la fantaisie de rencontres contemporaines, mon écrivain narrateur n’a pas souvent le beau rôle antique qu’il voudrait égaler. D’autant plus que j’exagère beaucoup mon importance littéraire. J’écris sans rire que « Je suis un monument ».

Mais quand je me veux épique, je tente de l’être absolument. Et réaliste. Je focalise souvent sur un détail du réel pour le dramatiser. Ici, par exemple, un personnage qui va mourir prend un chaudron pour un casque – et cette confusion m’émeut.

Qui sont vos personnages et comment vous entendez-vous avec eux ?

Ils me font rire. Leur disparate me fait rire. Mais je les admire, aussi. Admiration et dérision à la fois, comme je fais souvent.

Les héros sont pêle-mêle les dieux de l’Olympe, Homère, Achille, Ulysse, Hélène, Alexandre le Grand, Pierre Michon à tous ses âges (sous mon nom, la plupart du temps, mais parfois je me déguise sous un autre) – et, dans tous les textes, mon amante du moment ; elles n’ont pas toutes les mêmes goûts sexuels, mais « il n’y a à la fin d’histoires vraies que les histoires d’amour, Homère le savait bien. »

Récit érotique, livre d’aventures (les aventures d’une vocation, en particulier), J’écris l’Iliade est aussi une réflexion sur la littérature occidentale.

Oui. C’est une allégorie, ou une réflexion, sur les origines de la littérature occidentale (« Je sentais peser à mon épaule la main d’Homère ») – ses incidences sur l’Histoire (Alexandre le Grand a conquis l’Asie pour égaler Achille), ses évolutions (j’y mets Shakespeare, Proust, Stevenson, etc.), et son état contemporain (jusqu’à Beckett… et Michon).

Comme la plupart de mes livres, c’est aussi l’histoire d’une vocation : « Je devais devenir Pierre Michon et n’avais pas de temps à perdre – j’ai appris à feindre la patience depuis. » De ma part, beaucoup de moqueries et un soupçon de révolte envers cette vocation, mais aucun rejet de fond de la littérature ; pas question de « la fin du roman », et autres sujets à la mode. Ma seule critique des livres contemporains porte sur leur surabondance. Le dernier récit, J’écris l’Iliade, est un raccourci de la vie et de la mort toujours annoncées du Livre, toujours effectuées, et toujours dépassées, à recommencer, dans un éternel retour – avec une sorte d’optimisme.

Crédit Gallimard

PIERRE MICHON SUR PILEFACE

1 Messages

  • Albert Gauvin | 4 février 2025 - 21:44 1

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    Pierre Michon en 2019 à Prague
    ©AFP - © Michal Cizek

    Les midis de Culture, 4 février.

    Au programme du débat critique, de la littérature : "J’écris l’Iliade" de Pierre Michon.

    Avec Johan Faerber Editeur, essayiste, critique littéraire.
    Romain de Becdelièvre Auteur, conseiller dramaturgique, producteur à France Culture

    Les critiques discutent de J’écris l’Iliade de Pierre Michon, mélange d’autofiction, d’érotisme et de mythologie grecque.

    "J’écris l’Iliade" de Pierre Michon

    Ce récit est souvent érotique. Quand il résiste à l’appel du désir, il écoute les voix des bêtes, des arbres, des pierres, de ceux qu’on a appelés les dieux — les voix de la guerre, aussi. L’amour et la guerre sont père et mère de tout récit, depuis le premier, qui est le Chant d’Homère. Le poète grec est d’ailleurs au cœur de ce récit, tout comme l’est Michon lui-même.

    Dans son dernier roman, l’écrivain navigue entre récit d’aventure, texte érotique, réflexion sur la littérature, épopée et loufoquerie. Il dit laisser le "chanteur inlassable", Homère, hésiter entre son époque et la nôtre, sans regret ni nostalgie, ni illusions. Avec étonnement peut-être.

    Les avis des critiques

    Johan Faerber : "C’est un texte mal aimable, qui cherche à démolir la stature de grand écrivain de Michon, dans laquelle il est coincé depuis la parution de Vies minuscules. Le texte est sciemment construit par l’auteur pour être détesté par ses lecteurs, il s’attaque aussi aux chercheurs qui travaillent sur lui. Michon veut profaner Michon, détruire son monument. L’argument de l’Iliade, c’est la colère d’Achille, ici, c’est la colère de Michon. Il fait un récit non pas de formation mais de déformation, et joue de ses défauts de manière très habile. Il y a de l’érotisme, de la pornographie même, l’auteur s’en amuse beaucoup. Mais le dispositif, bien que profondément original, a ses limites : le texte bute sur le masculinisme et le féminisme, on a du mal à savoir si le propos joue sur les codes où s’il est complètement daté."

    Romain de Becdelièvre : "Ce texte est une forteresse autour de laquelle on tourne sans savoir véritablement ce que c’est. C’est un texte fou, grandiloquent, contradictoire, désarçonnant. Michon fait des phrases courtes auxquelles il ne nous avait pas habitués. Dans un montage étonnant, les chapitres alternent entre récits mythologiques antiques et textes qui s’attaquent au contemporain. À travers tout ça, la question centrale est celle du désir sexuel, de l’érotisme dans les deux époques. Son ambition est de faire un texte sur l’amour et sur la guerre, ce qu’est l’Iliade. Le livre est très rusé et n’est jamais ce qu’il a l’air d’être. Il y a un double mouvement, à la fois une brutalité, quelque chose de très concret, et en même temps une grande réflexion méta, notamment sur la littérature. C’est un geste littéraire très étrange, qui donne de très beaux textes, puissants, traversés aussi par le rire. Il faudra le relire dans dix ans pour voir à quelle époque il parle."

    L’ouvrage paraît chez Gallimard le 6 février.