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L’avenir du rire, par Yannick Haenel

Charlie Hebdo

D 7 janvier 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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7 janvier 2025

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Haenel par Riss

L’avenir du rire

Depuis dix ans, c’est-à-dire depuis les attentats islamistes de janvier et de novembre 2015, l’humour est devenu dangereux. Il est impossible de se foutre carrément de tout, comme disait Stendhal. Je crois qu’on est de moins en moins libres. Ou plutôt, et c’est la même chose, qu’on est devenus de plus en plus cons.

Ce qui a changé, depuis 2015, ce n’est pas seulement que l’humour fait peur, c’est avant tout que la connerie a pris le pouvoir : on ne peut certes plus rire sans fâcher (et être réprimé) parce que le rire, appartenant à l’intelligence, produit des vérités (qui, c’est connu, ne sont pas bonnes à dire). Mais surtout, la connerie, qui jusqu’ici était minoritaire, s’est mise à régner. Or, par définition, elle est contre l’humour, c’est-à-dire contre les niveaux de subtilité : la connerie vise le semblant, elle se contente d’apparaître pour dominer. Ainsi, les figures grotesques (Trump, Milei, Orbán, Salvini) gouvernent-elles avec ce sérieux flippant des tortionnaires  ; l’empire du «  discrédit  », comme l’appelle Christian Salmon, enveloppe – détruit – les discours, surtout les plus ouverts  ; et la numérisation binaire a entraîné une démocratisation de la crétinerie qui confond l’opinion avec la pensée.

La connerie mène au crime

On sait que la connerie mène au crime : les frères Kouachi, responsables de la tuerie contre Charlie [1], et Amedy Coulibaly, qui a assassiné quatre Juifs lors de l’attaque de l’Hyper Cacher, étaient avant tout des adeptes de la connerie. Leur islamisme radical n’était qu’un alibi à la pulsion de mort qui les animait. J’ai passé avec Boucq et nos amis de Charlie trois mois et demi en 2020 à suivre le procès de ces attentats au tribunal de Paris, porte de Clichy  ; et à étudier leur cas. Verdict : absence de liberté, absence totale d’humour, connerie illimitée  ; veulerie, vénalité  ; simulation de piété, souillure de l’âme  ; et, en toute logique, pulsions criminelles. La connerie mène bel et bien au crime.

Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de la socié­té française, cette passion pour la connerie (le fana­tisme) n’a fait que s’intensifier. J’imaginais une prise de conscience politique, quelque chose comme une sanctuarisation républicaine de la liberté d’expression, un droit d’avoir le droit de se moquer, une carte blanche à l’irréligion, et c’est tout le contraire qui a eu lieu : à travers la prolifération des communautarismes offusqués, la violence, en se diffractant dans une multiplicité de revendications, s’est exacerbée. C’est la guerre des opinions, et si l’opinion ne relève pas a priori du crime, le désir d’avoir raison en est devenu un : les humains ­s’assassinent pour se venger d’un mot de haine.

L’assassinat des professeurs Samuel Paty, le 16 ­octobre 2020, et Dominique Bernard, le 13 octobre 2023, découle directement de l’abandon politique dans lequel sont tenus celles et ceux qui, en France, pensent sans avoir peur d’offusquer les idéologies religieuses. Croit-on vraiment que les choses se sont calmées  ? La tentative d’assassinat contre Salman Rushdie, le 12 août 2022, est à elle seule un rappel historique. Ces dix dernières années, l’histoire de l’infamie a pris la forme expéditive de la mise à mort.

La liberté de pensée contre les fanatismes religieux

Elon Musk par Boucq.
ZOOM : cliquer sur l’image.

On parle de liberté d’expression, mais peut-être ­serait-il préférable de dire « libre-pensée » (car la liber­té d’expression est désormais l’étendard brandi par Elon Musk, et son absence de limites est pire qu’une ­morale : la poubelle des instincts, le «  tourbillon de rancune  » dont parle Nietzsche, le déballage des ressentiments, le n’importe quoi criminel de la vengeance). La pensée libre ou la libre-pensée n’est pas qu’une manière de s’exprimer (tout le monde s’exprime, allez sur les ­réseaux, ils ne font que ça, exprimer leur opinion merdicole). La pensée qui fait parler sa liberté affirme au contraire ce qu’elle ne veut pas vivre : elle manifeste l’intolérable. Presque tout, aujourd’hui, est devenu insupportable  ; et nous devons pourtant ­supporter l’insupportable.

La liberté d’expression comme produit d’importation américain relève de l’agressive impunité des mâles blancs qui réclament d’étendre leurs droits  ; la liberté de pensée française s’adresse aux limites imposées par les fanatismes religieux catholique, juif et musulman. La liberté de pensée, héritée de la clarté de l’esprit du XVIIIe siècle, combat le pouvoir des trois monothéismes.

L’obscure prémonition de sa propre inconsistance menait encore il y a quelques années le genre humain  ; n’importe quel quidam réflé­chissait avant de proférer une ineptie narcissique, revendicative ou haineuse (ce qui revient au même)  ; désormais, le siphon communicationnel absorbe la moindre saillie spontanée. Puisque tout est remplaçable, tout peut en toute impunité être de la merde : la merde a ceci de singulier qu’elle ne bouche plus la canalisation planétaire. Au contraire, elle semble la nourrir. ­Scatologie mondiale de l’absence de pensée.

Je vais de l’horreur sans nom à l’hilarité insensée. Je ressens cet excès en permanence : le monde accélère son sprint vers l’abjection, et si je contiens mon écoeurement, je ne retiens pas mes rires. Nous autres humains avions cette chance : nous n’étions pas condamnés à juger, mais nous sommes devenus des moralistes involontaires, de ceux qui se surveillent et réclament du respect pour leurs petites actions. Nous oublions de rire de nous-mêmes et de nous moquer a priori des pensées dont nous sommes capables  ; nous avons désormais tellement d’estime pour nous-mêmes que nous en exigeons de la part des autres. Ainsi l’oubli du rire fait-il de nous des petits tyrans potentiels.

Charlie, un journal nietzschéen

Tout le monde veut être acceptable. Même les terroristes se donnent des raisons : ils estiment qu’on les a offensés. Ils se sentent victimes, ils exigent qu’on les respecte. C’est pourquoi, depuis dix ans, depuis l’année 2015, où la France, par deux fois, en janvier puis en novembre, a été le lieu et l’objet d’un massacre perpétré au nom de l’islamisme, la liberté n’a cessé de perdre du terrain, et l’humour qui la rend possible a quasiment disparu.

Deux semaines après les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 contre Charlie et l’Hyper Cacher, j’avais rendez-vous dans un café de la place de la République, à Paris, avec Gérard Biard. Mon amie Marie Darrieussecq venait de m’appeler au téléphone : voulais-je écrire pour Charlie ? Le journal cherchait des écrivains, elle avait accepté. J’ai dit oui sans réfléchir. J’ai pensé spontanément que c’était la chose à faire : s’il y avait «  quelqu’un  » à soutenir, c’était bien ­Charlie – ce «  quelqu’un  » en Charlie qui rassemblait non seulement les voix des morts, mais aussi le silence criant des vivants. Je me souviens que nous avons parlé, Gérard Biard et moi, de Nietzsche. Il ne faudrait considérer que les pensées dont on a d’abord pu rire, dit le philosophe : ça a été notre pacte implicite, à Gérard et moi. Depuis ce jour, Charlie est à mes yeux un journal nietzschéen : c’est ainsi que je me le représente, comme le lieu où l’on tient bon sur ce dont il vaut mieux rire pour prétendre penser. Autrement dit Charlie, en essayant de penser l’époque, veille sur l’avenir du rire.

J’aime ces phrases de Georges Bataille, le plus grand des nietzschéens, sur l’innocence du rire, écrites au printemps 1944, en pleine guerre mondiale : «  Le rire frais, sans réserve, ouvre sur le pire et maintient dans le pire (la mort) un sentiment léger de merveille (au diable Dieu, les blasphèmes ou les transcendances  ! L’univers est humble : mon rire en est l’innocence).   »

Le journal le plus seul de France

Ces dix années avec Charlie m’ont beaucoup appris sur la solitude politique. Je pense chaque jour à la phrase de Riss : « Face à la violence, on est toujours seul. » Charlie Hebdo est le lieu d’une solitude inassignable  ; le journal le plus seul de France. Une telle solitude est bien sûr sacrificielle : elle assume ce que les autres ne veulent pas assumer. Elle prend pour tous. J’ai compris que l’innocence – c’est-à-dire ce que je cherche à travers la littérature – n’est pas seulement une forme de l’esprit, mais sa vérité, et qu’elle est donc la cible du mal. Je pense tout le temps à cette blague de Simon Fieschi : «  Dieu existe puisqu’on en parle tout le temps dans Charlie.  » J’ai compris que Charlie était devenu à son insu l’un des lieux où se focalise en France la tension politique entre le profane et le sacré. Dans sa plus simple définition, le sacré désigne le lieu où il y a des morts. Étrange destin pour un journal qui se veut si laïque.

Charlie Hebdo c’est “faire un journal en riant”, affirme Yannick Haenel

Yannick Haenel, écrivain et chroniqueur de Charlie Hebdo, est l’invité des "4 Vérités" de France 2, mardi 7 janvier.

Le 7 janvier 2015, la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo était visée par les frères Kouachi, deux terroristes ayant prêté allégeance à Al-Qaïda. Dix ans jour pour jour après les faits, Charlie publie un numéro spécial, intitulé “Increvable”(Nouvelle fenêtre). Pour Yannick Haenel, écrivain et chroniqueur de l’hebdomadaire, “rien n’a changé” dans le travail des dessinateurs et rédacteurs du journal. “Ce qui se passe à la rédaction, c’est extraordinaire… C’est faire un journal en riant”, poursuit-il.

La plume littéraire de Charlie

L’écrivain détaille son arrivée à Charlie Hebdo, seulement quelques jours après l’attentat. Les équipes du journal sont alors accueillies par celles de Libération. “J’ai reçu un coup de fil de Marie Darrieussecq qui m’a dit que le rédacteur en chef de Charlie cherchait de nouvelles plumes [...] et j’ai dit oui tout de suite”. Yannick Haenel explique poursuivre son travail au sein de la rédaction depuis dix ans pour “soutenir quelque chose qui est plus grand que nous”.

Regardez l’intégralité de l’interview dans la vidéo ci-dessus.

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Cyril Zannettacci / Agence VU

Coco, dessinatrice : « L’attentat contre “Charlie Hebdo” continue de m’habiter sans arrêt »

Propos recueillis par Frédéric Potet

Entretien « Je ne serais pas arrivée là si… » Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Dix ans après la tuerie du 7 janvier 2015, l’illustratrice décrit sa relation vitale au dessin et l’échappatoire qu’il procure à « bien des maux ».

Le fardeau de la culpabilité a longtemps pesé sur Corinne Rey, alias Coco, après l’attentat qui décima la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Celle qui, sous la menace d’une kalachnikov, ouvrit la porte du journal satirique aux frères Kouachi s’est relevée en trouvant refuge dans le dessin et dans l’esprit de corps d’une rédaction fondamentalement éprise de liberté. Devenue en parallèle la dessinatrice de Libération, elle publie un recueil de reportages consacrés à la maltraitance animale, Pauvres bêtes (Les Echappés, 2024).

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je ne m’étais pas accrochée au dessin, et si on ne m’avait pas soutenue dans cette voie-là. Depuis toute petite, je voulais en faire un métier, mais sans savoir lequel en particulier. Un professeur de l’Ecole européenne supérieure de l’image, à Poitiers, a eu un rôle-clé en me conseillant de solliciter un stage à Charlie Hebdo. Mon père, vendeur, m’a aussi beaucoup encouragée. Il jouait de la guitare et du saxo dans plusieurs groupes en Haute-Savoie, et il était sensible au dessin. Dessiner peut être perçu comme un truc de saltimbanque, pas comme un « vrai » métier. Cela peut contrarier des vocations, mais je n’ai jamais douté de la mienne.

Pourquoi ?

Parce que j’aime dessiner. Même en dehors du travail, je dessine pour le plaisir de dessiner, à la manière d’un loisir. Le dessin crée une bulle dans laquelle je me sens bien. A cette époque, c’était aussi une évasion, une échappatoire à bien des maux, parfois.

Lesquels ? Il y a quelques années, vous évoquiez des « problèmes d’alcool à la maison »…

C’est vrai, même si je n’ai jamais aimé en parler. C’est incomparable, mais le dessin s’est avéré également une forme d’échappatoire après l’attentat. Il fallait continuer à faire le journal et fuir toutes les images que nous avions en tête. Dessiner, c’est faire travailler l’imagination, se concentrer, réfléchir. Ça occupe l’espace mental, et ça peut aider à se sauver de passes très difficiles, voire épouvantables.

Comment vous êtes-vous dirigée vers le dessin de presse ?

Après mon bac, j’ai intégré les Beaux-Arts de Lyon, j’étais très heureuse de quitter Annemasse, mais j’ai vite déchanté, ayant peu d’atomes crochus avec l’art conceptuel, qui avait une place très importante en cours – je me souviens d’avoir dû réaliser une sculpture à partir de déchets ramassés en ville ! Heureusement, un prof de dessin m’a éveillée au dessin d’actualité et aux sujets de société. L’un de mes premiers travaux dessinés a été consacré à ces femmes qui proposent des discussions érotiques via des numéros de téléphone surfacturés. Cela ne m’a pas empêchée d’être virée des Beaux-Arts en fin de première année.

Vous vous retrouvez donc à Poitiers, où un autre enseignant va vous suggérer de frapper à la porte de « Charlie Hebdo »…

Je dessinais alors des images un peu loufoques et trash, des personnages avec plein de dents. Ce prof, qui était abonné à Charlie, trouvait qu’il y avait une liberté de ton dans mon travail. Ma nature plutôt timide ne m’a jamais dissuadée d’aller à fond dans le dessin. Comme je n’avais jamais fait de caricatures jusque-là, je me suis entraînée à dessiner des « Sarkozy » pendant mon job étudiant de gardiennage d’expo. J’ai envoyé ma demande de stage à Charlie au tout dernier moment, sans avoir eu le temps de remplacer l’enveloppe sur laquelle j’avais renversé du café. Il y avait une belle tache, ça faisait un peu fumiste.

Mais vous avez été prise…

Tout à fait. C’était en 2007, je suis montée à Paris où je me suis fait héberger par un copain de l’école. Il est aujourd’hui mon mari et le père de mes enfants. Je revenais le soir très enthousiasmée par ce stage. J’aidais à faire les plis pour les abonnés, je participais aux réunions… J’étais dans le chaudron, au milieu d’une ambiance qui mêlait sérieux et déconnade. La rédaction était très majoritairement masculine, et personne ne me faisait remarquer que j’étais une femme, sauf dans le bon sens. Cabu se félicitait d’en accueillir une, Honoré y était également très sensible.

Comment votre intégration s’est-elle passée ?

Cela a été assez long, car j’étais très impressionnée par le niveau de dessin des uns et des autres, par leurs idées, leur confiance en eux aussi – là où, moi, j’en manquais cruellement. Ils ont tous été très sympas avec moi, notamment Cabu. On pouvait aller le voir et lui demander conseil, car il était abordable, généreux et animé par une envie de transmettre. Tout le monde le voyait comme un modèle. En matière de caricature, il donnait le « la », avec sa manière bien à lui de synthétiser les tronches nouvelles. Editorialement, sa voix comptait aussi beaucoup. Il était un leader, sans l’être trop non plus, car ce n’était pas sa personnalité.

Vous souvenez-vous de votre premier dessin publié ?

Il représentait la nageuse Laure Manaudou, qui s’apprêtait à plonger avec des boulets symbolisant ses difficultés personnelles – un dessin très nul ! J’ai mis du temps à affiner mon trait et à comprendre les ressorts et les codes du métier. Cela paraît simple, le dessin de presse, mais c’est beaucoup plus fin qu’on ne le croit. Il faut être efficace et féroce, impertinent, impactant. C’est aussi une forme de laboratoire. Trouver un angle d’attaque autour d’un fait d’actualité permet de toucher les limites acceptables, dans le respect de ce que permet la loi, bien sûr. Pour Libération, j’essaie parfois de choquer en proposant un premier dessin épouvantable, puis un deuxième plus éditorial et un dernier plus poétique. Je cherche, j’explore, c’est selon l’inspiration du moment, aussi.

Quand avez-vous pris conscience que ce métier pouvait être dangereux ?

En 2011, après l’incendie de Charlie Hebdo, à la suite de la parution d’un dessin de Luz en une représentant un Mahomet rigolard. On ne faisait que notre boulot. La montée de l’islamisme était un sujet d’actualité parmi d’autres. Rapidement on est retournés au travail, personne ne voulait arrêter le journal. Des protections ont été mises en place autour de Charb, de Luz et de Riss. En tant que pigiste qui venait épisodiquement, la vue d’officiers de sécurité suffisait à me rassurer, d’autant que le procès de 2007 sur la publication des caricatures danoises avait établi le principe que rire des idéologies et des religions ne signifiait en aucun cas attaquer les croyants. Mais ce n’est pas ça qui me préoccupait le plus.

Qu’est-ce qui vous préoccupait ?

A la fois le retentissement de nos dessins et le manque de soutien. D’après certains discours, nous avions mis de l’huile sur le feu, on entendait beaucoup de « oui mais », de « est-ce que vous ne l’avez pas cherché… ». C’était lamentable. Nous luttons encore, aujourd’hui, contre ce genre de réactions. Dans un journal, la satire peut paraître acerbe, violente, mais ça reste des idées et du dessin, ça ne tue pas. On peut ne pas aimer. Mais rien ne saurait justifier que des dessins posent problème au point de recevoir des menaces ou d’être tué.

Aviez-vous conscience d’un certain risque ?

Qui pouvait imaginer ce qui est arrivé le 7 janvier 2015 ? On restait focalisés sur la fabrication du journal, dans la bonne humeur, malgré les difficultés financières. Les responsables, Charb et Riss à l’époque, ne donnaient pas l’impression de paniquer, ils étaient plutôt combatifs. Nous aussi, je crois.

C’est vous qui, sous la menace armée des terroristes, allez taper le code d’entrée donnant accès à la rédaction de « Charlie Hebdo ». Un fort sentiment de culpabilité va vous accompagner par la suite, comme vous l’avez raconté dans votre album « Dessiner encore » (Les Arènes, 2021). Est-il toujours présent ?

Je ne me sens plus aussi coupable. Disons que je fais avec, je n’ai pas trop d’autres choix. Je suis sortie de la boucle infernale, mais le 7 janvier continue de m’habiter sans arrêt. Ce qui est aussi difficile à accepter, dix ans après, c’est le sentiment d’impuissance. Ces gars ont été lâches de s’attaquer à des dessinateurs et à une femme comme moi de 1,61 mètre et de 50 kilos. Il y avait une disproportion en tout. Leur haine, notre pacifisme. Leurs armes, leur monstruosité, et nous qui étions là, avec nos plumes, nos stylos, nos crayons, à défendre des idées, à rire. En voulant tuer Charlie, ils ont pensé imposer leur loi de fanatiques, alors que nous prônions la liberté, de penser et de dessiner. Un vrai choc de civilisations.

Avez-vous fait un travail sur vous-même pour guérir ?

Ce jour est toujours là. Il est ineffaçable, je ne l’oublierai jamais. Dessiner pour Charlie, et même dessiner tout court, c’est accompagner Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski… On se doit de poursuivre ce qu’ils ont porté pendant toute leur vie, de défendre le journal qu’ils défendaient. Le 7 janvier n’est jamais sorti de nos têtes. Il est même important d’en parler de manière mémorielle, comme nous le faisons dans des écoles. On y fait aussi référence dans nos dessins, à travers l’évocation des professeurs Samuel Paty ou Dominique Bernard, qui faisaient en quelque sorte le même métier que nous, parce qu’ils défendaient la liberté.

Comment avez-vous fait pour ne pas vous effondrer ?

Je n’en sais rien, à vrai dire. C’est vertigineux quand on y pense. Je n’aime pas trop le mot « résilience » qu’on utilise à toutes les sauces. On fait avec ce qu’on a. Mon mari, mon père, des amis ont été présents. Au journal, on a toujours eu à cœur de se soutenir, de rester soudés et de se retrousser les manches, même si, intérieurement, chacun a géré ça à sa manière. Il y a eu une grande détresse – psychologique, voire physique – chez nous tous. Les états d’âme, les troubles post-traumatiques sont encore là. Mais on continue notre traversée de « l’après ». On n’en verra sans doute jamais le bout. En attendant, il faut avancer.

Acceptez-vous le terme de « survivant » ?

Oui. Et parmi celles et ceux qu’on a effectivement appelés « les survivants », Simon était un point de repère.

Simon Fieschi, le webmaster de « Charlie Hebdo », gravement blessé lors de l’attentat, qu’on a retrouvé mort en octobre 2024 dans une chambre d’hôtel à Paris…

Il a tout fait pour se relever de cette balle de kalachnikov. Voir Simon debout, évoluer parmi nous, fonder une famille, aller parler dans les écoles alors que son état était très précaire a été une leçon. Très atteint psychologiquement, il n’a jamais cessé de réfléchir et de penser le journal, comment lui être utile. Le voir se battre ainsi pour survivre m’a interdit de baisser les bras. Sur son lit d’hôpital, il m’avait dit qu’il ne savait pas ce qu’il y avait de « pire » entre ma culpabilité d’avoir ouvert la porte aux terroristes et sa souffrance physique. Même si j’en bavais à l’époque, il n’y avait pas de comparaison possible. « Arrête tes conneries ! », lui ai-je lâché en rigolant. Sa mort nous a foutus par terre. Il est difficile de ne pas voir en lui une victime à retardement et, dans sa disparition, un nouveau 7 janvier.

Vous avez remplacé Willem à « Libération » en 2021. Avez-vous hésité à prendre la succession de ce géant du dessin de presse ?

Quand Denis Olivennes [alors directeur général de Libération] m’a appelée pour me proposer le job, je suis restée bouche bée. Il était hors de question que j’arrête de dessiner pour Charlie. J’ai négocié pour pouvoir mener les deux de front. Willem a travaillé pendant quarante ans à Libé, avec une grande liberté. Dessiner à sa suite allait générer beaucoup de stress, une pression dingue. C’était aussi un challenge stimulant et réjouissant : j’allais pouvoir publier des dessins à un rythme quotidien. J’ai revu Willem récemment. Il m’a dit : « C’est exceptionnel, tes dessins ! » Il exagère, mais je me suis sentie soulagée.

Votre style corrosif et irrévérencieux contraste avec la timidité que vous évoquiez…

J’ai aussi mon caractère, je peux être impulsive et même un peu punk, n’en avoir rien à foutre. Mais je reste quelqu’un de réservé, oui. On ne s’imagine pas qu’il y a une fille comme moi derrière mes dessins les plus trash. J’espère en tout cas qu’on n’est pas venu me chercher parce que j’ai des nichons, comme je l’ai dit en arrivant à Libération [à la suite du communiqué de M. Olivennes se félicitant que « pour la première fois, le dessinateur de presse d’un grand quotidien national se trouve être une dessinatrice »]. J’espère en tout cas éveiller des vocations chez des jeunes dessinatrices.

Comment vivez-vous le fait d’être placée sous protection policière ?

J’ai une grande faculté d’adaptation. Je suis très reconnaissante envers les hommes et les femmes qui veillent à ma protection, et j’ai parfaitement conscience qu’ils risquent leur vie dans ce travail. J’essaie d’intégrer leur présence de la manière la plus sereine possible, tout en restant attentive à la sécurité. Dans l’album que je viens de sortir, je les ai dessinés dans mes reportages, histoire d’en rire. On est un peu une team ! C’est triste de se dire que des dessinateurs doivent être protégés pour s’exprimer, mais on n’a pas vraiment le choix, on ne peut pas faire comme si le 7 janvier n’avait pas existé, comme si les menaces demeuraient toujours lointaines… Et puis, il y a eu l’attentat contre [le romancier] Salman Rushdie.

Avez-vous peur, parfois ?

Depuis l’attentat, je développe en permanence des réflexes d’hypervigilance. J’en suis arrivée à ne pas mettre mes lunettes de myope dehors, car je préfère voir flou le visage des gens. Je porte un bonnet sur la tête, je regarde par terre dans la rue, de façon qu’on ne me reconnaisse pas. Ça me tranquillise.

« Pauvres bêtes » (Les Echappés, 2024).

Le Monde, 5 janvier 2025

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[1] L’un des frères Kouachi a résidé à Reims, dans un quartier que je connais bien puisque j’y ai travaillé comme documentaliste et que j’y habite encore. Voici ce qu’on pouvait lire dans la presse locale le 9 janvier 2015. Voir aussi : Saïd Kouachi a été enterré à Reims. A.G.