
Une centaine de gravures de Pablo Picasso font l’objet d’une exposition au British Museum à Londres jusqu’au 30 mars 2025. Ces gravures forment une sorte de journal intime de l’artiste depuis son arrivée à Paris jusqu’aux dernières années de sa vie.


Picasso graveur (printmaker) au British Museum
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Des oeuvres de Pablo Picasso au British Museum, lors de la présentation à la presse de l’exposition "Picasso graveur © Benjamin Cremel

L’exposition au British Museum
L’exposition baptisée "Picasso : graveur" explore l’art de la gravure, de 1904 à 1971, deux ans avant la mort de l’artiste. Elle s’ouvre sur une eau-forte intitulée "Le repas frugal", datant de 1904. Il s’agit de l’une des premières gravures réalisées par l’artiste à Paris, pendant sa période bleue (1901-1904).


Une femme devant l’oeuvre de Pablo Picasso "Le repas frugal", lors de la présentation à la presse de l’exposition "Picasso graveur" au British Museum à Londres © Benjamin Cremel


Pablo Picasso (1881‒1973), ’Le repas frugal’. Eau-forte, 1904.
Picasso a réalisé cette eau-forte à l’âge de 22 ans, peu après son déménagement de Barcelone à Paris. C’était sa première gravure en tant qu’artiste professionnel. Étroitement liée à ses peintures de l’époque, dominées par les bleus et les verts, elle représente un couple démuni partageant un maigre repas.
Cette gravure avait aussi été retenue pour l’affiche de l’exposition de Cannes en 1966 :

Cinq ans plus tôt, Picasso a réalisé sa première gravure, "El Zurdo" ("Le gaucher"), alors qu’il n’avait que 17 ans.
L’artiste espagnol a ensuite exploré quasiment toutes les techniques de gravure, eau-forte, pointe sèche, lithographie, aquatinte, linogravure, souligne Catherine Daunt.
Dans ses premières œuvres, "il s’intéresse aux gens qui l’entourent à Paris, et représente des scènes de pauvreté, des acrobates, des artistes et des artistes de rue", note la commissaire.
« Ce que nous voulions faire, c’est montrer les meilleurs exemples de chacune des principales périodes de sa production, et raconter l’histoire de sa production, montrer les différents styles, montrer certains des sujets qui l’intéressaient, comme le cirque, la corrida, les principales relations qu’il a eues tout au long de sa vie. Et puis, à la fin de l’exposition, nous montrons une bonne sélection de la Suite 347, cette suite remarquable de 347 eaux-fortes, aquatintes et pointes sèches qu’il a réalisées en un peu moins de sept mois, à l’âge de 86 ans, et dont nous avons fait l’acquisition intégrale en 2014 », a expliqué Catherine Daunt, conservatrice des gravures modernes et contemporaines au British Museum.

Une femme devant une oeuvre de Picasso, "Jacqueline lisant", lors de la présentation à la presse de l’exposition "Picasso graveur" au British Museum à Londres © Benjamin Cremel

L’artiste espagnol a ensuite exploré quasiment toutes les techniques de gravure, eau-forte, pointe sèche, lithographie, aquatinte, linogravure, souligne Catherine Daunt.
Dans ses premières œuvres, "il s’intéresse aux gens qui l’entourent à Paris, et représente des scènes de pauvreté, des acrobates, des artistes et des artistes de rue", note la commissaire.
L’exposition, qui se tient jusqu’au 30 mars 2025, présente 97 des 553 gravures de Picasso appartenant au British Museum, réalisées entre 1904 et 1971.
Parmi elles, l’eau-forte "Songe et mensonge de Franco", qui fait partie de "La Suite Vollard", une série de 100 estampes gravées entre 1930 et 1937 pour le marchand d’art Ambroise Vollard.
Picasso aborde de manière récurrente le thème du peintre et son modèle, ainsi que le mythe du Minotaure.
"Ces gravures nous en apprennent beaucoup sur sa vie. Nous voyons les gens qui comptaient pour lui, ses femmes et ses maîtresses, un reflet de ses émotions, ses expériences, les artistes qui l’ont inspiré. Il a été un graveur très inventif et créatif", estime Catherine Daunt.
Dans la Suite 347, une série d’estampes réalisée entre le 16 mars et le 8 octobre 1968, Picasso alors âgé de 86 ans évoque l’écrivain Honoré de Balzac, les peintres Rembrandt et Le Greco. Ou encore le général de Gaulle, dans une caricature réalisée au moment de la révolte de mai 1968 en France.

Picasso, Honoré de Balzac
Plus connu pour ses peintures, Pablo Picasso a réalisé des gravures tout au long de sa carrière, soit environ 2 400 au total. Il créait des gravures en creux, des lithographies et des linogravures et il travaillait en collaboration avec des imprimeurs spécialisés.

L’exposition se tiendra jusqu’au 30 mars 2025 au British Museum. Les différentes œuvres exposées mettent en lumière la carrière de graveur méconnue de l’artiste. "Nous voulions vraiment montrer que l’œuvre gravée était une partie importante de son travail", explique à l’AFP la commissaire de l’exposition, Catherine Daunt.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Les grenouilles’. Aquatinte au sucre, brunissoir et pointe sèche, 1936.
’Les grenouilles’ fait partie des 31 gravures représentant différents animaux que Picasso a réalisées pour illustrer une édition de luxe de Histoire naturelle, générale et particulière du naturaliste français Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707‒1788). Picasso aimait les animaux et a eu de nombreux animaux de compagnie tout au long de sa vie.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Taureaux bondissants’. Aquarelle et encres colorées, 1950.
Picasso s’est rendu en Grande-Bretagne en 1950 pour assister au troisième Congrès international de la paix à Sheffield. Lors de ce voyage, il a séjourné chez l’artiste et écrivain Roland Penrose (1900‒1984) dans le Sussex. Pendant son séjour, il a dessiné ces taureaux bondissants dans le livre d’or de l’Institute of Contemporary Arts, cofondé par Penrose.


Pablo Picasso (1881‒1973), ’Nature morte sous la lampe’. Linogravure en couleurs, 1962
Picasso a réalisé cette linogravure en couleurs avec l’imprimeur Hidalgo Arnéra (1922‒2007). Se concentrant sur cette technique à partir du milieu des années 1950 jusqu’en 1962, il a produit environ 200 linogravures dans l’atelier d’Arnéra, situé près de sa maison dans le sud de la France.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’La poule’. Aquatinte au sucre et grattoir, 1952.
Picasso a utilisé la technique de l’aquatinte pour recréer le plumage luxuriant d’une poule. Véritable leçon de texture, cette gravure met en valeur diverses techniques, telles que l’utilisation d’un pinceau aplati pour créer les taches de l’oiseau, et un grattoir pour ajouter des lignes définissant les plumes douces.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Tête de femme’, n°7 Portrait de Dora Maar. Pointe sèche en couleur, 1939.
En 1936, Picasso a entamé une relation avec la photographe surréaliste Dora Maar (1907‒1997) et ICI. Dora Maar n’appréciait pas les portraits que Picasso faisait d’elle, les qualifiant tous de "mensonges". Cette image a été imprimée à partir de quatre plaques, une pour chaque couleur. Picasso a utilisé un papier émeri rugueux pour créer la texture.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Figure’. Lithographie, 1948.
Cette lithographie semi-abstraite représente Françoise Gilot (1921‒2023), la compagne de Picasso à partir du milieu des années 1940, avec qui il s’est installé dans le sud de la France en 1948. Picasso a commencé à se concentrer sur la technique de la lithographie en 1945, travaillant avec le maître-imprimeur Fernand Mourlot (1895‒1988) à Paris.

’Arbre dans la tempête, avec une fuite vers une église’.
Cette image de figures courant vers une église à côté d’un arbre tourbillonnant fait partie d’une série de 347 gravures que Picasso a réalisées à l’âge de 86 ans en moins de sept mois. La Suite 347 représente une explosion tardive de créativité à travers laquelle Picasso racontait des histoires et réfléchissait sur sa vie.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Minotaure aveugle guidé par une petite fille dans la nuit’ de la ’Suite Vollard’.
Aquatinte travaillée au grattoir pour ressembler à la manière noire, pointe sèche et gravure, 1934.
La figure du Minotaure, cet être mi-homme, mi-taureau de la mythologie grecque, apparaît à plusieurs reprises dans cette série. Dans d’autres gravures, il est violent et menaçant, mais ici, il est aveugle et vulnérable.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’La pique II’. Linogravure en couleur, 1959.
Des formes courbées et des couleurs multiples donnent à cette gravure une sensation de dynamisme tourbillonnant. On peut presque entendre le tumulte alors que le torero enfonce sa pique vers le taureau. Picasso a réalisé cette linogravure à Cannes, où il a acheté une villa en 1955.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Femmes sur la plage’. Lithographie de transfert, 1947.
Les images de baigneuses sur une plage étaient un motif récurrent chez Picasso. Pour cette gravure, il a utilisé une méthode appelée lithographie de transfert, où une image est dessinée sur un papier spécialement préparé, puis transférée sur une pierre pour l’encrage et l’impression.

Pablo Picasso (1881‒1973), ’Le petit artiste’. Lithographie de transfert au crayon de couleur, 1954.
Picasso a réalisé cette gravure après la fin de sa relation avec Françoise Gilot (1921‒2023). Elle illustre une visite de Gilot et de leurs deux enfants. La tristesse de Picasso transparaît dans sa représentation de la scène. Les enfants dessinent et jouent les yeux baissés, tandis que leur mère veille sur eux avec un regard protecteur.

Crédit :
British Museum,
La « série 347 » ou le bonheur de la gravure


“Le Buste du Peintre Mort est Couronne Par L’Academie : La Veuve Se Moque”, Picasso, série 347 (1968).
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Entre le 16 mars et le 5 octobre 1968, Picasso réalise une série de gravures présentée au mois de décembre de la même année à la galerie Louise Leiris à Paris. Le titre de l’exposition, « Trois cent quarante-sept gravures » donnera son nom au corpus que l’on nomme aussi, plus simplement, « les 347 ». La série a été tirée à cinquante exemplaires et soixante-six gravures ont fait l’objet en 1971 d’une édition de livre d’artiste, réalisée par l’atelier Crommelynck.


“Homme avec Deux Femmes Nues”, Picasso, série 347 (1968).
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La villa Notre Dame de Vie, à Mougins, où réside alors le peintre, est plongée dans un calme inhabituel : le printemps de l’année 1968 voit la France sens dessus dessous, en grève générale, en plein chambardement. Isolé, peu visité car le moindre déplacement demande des prouesses d’imagination pour arriver à destination, Picasso, alors âgé de 86 ans, se concentre sur un nouveau projet avec un rythme de travail soutenu. Il entreprend la production d’un ensemble de gravures, sorte de journal de bord, journal de vie, pourrait-on dire, dans lequel tous les thèmes qui lui sont chers sont présents : le cirque, la femme, le peintre et son modèle, l’entremetteuse, l’Espagne, ses références artistiques comme Rembrandt, Greco, Velázquez, Goya, Ingres ou Manet et, enfin et surtout, l’érotisme. Une foule de saltimbanques, soldats, putains ou nobles s’entremêlent et se croisent au bordel, au cirque, au bal, dans l’atelier, dans un monde ou l’érotisme est partout présent. De cette érotisation poussée au paroxysme, Florian Rodari, dans le catalogue de l’exposition des gravures de la collection Jean Planque en 2001 (à Vevey), donne une explication intellectuelle et artistique : Picasso rédige « en termes puissants et libres le testament de toute une existence consacrée aux formes du désir. »


“Television : Course de Chars a L’Antique II” , Picasso, série 347 (1968).
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Plus de mille cinq cents figures se rencontrent, se guettent, se regardent, s’enlacent. Des jeunes, des vieux, des enfants, des femmes, des nobles ou des manants, des chevaux, des oiseaux, participent à cette belle histoire racontée à la manière d’une pièce de théâtre. Plus que le sexe que l’on a voulu y voir, c’est surtout l’observation du monde et le regard sur celui-ci que le peintre a voulu montrer. Le genre humain y est représenté avec ses travers, ses petits bonheurs et ses désirs. On décèle tout à la fois l’ironie, l’humour, la candeur, la naïveté, l’attente, l’espoir, l’envie, la bêtise, la cupidité, la passion, la veulerie. Derrière ces métamorphoses issues de la libido se cache la diversité des questions que l’inépuisable habileté du peintre transforme en sujets oniriques. Picasso interroge les mystères et la profondeur de l’existence et le sens de la vie. Il préfère la technique de l’eau-forte pour réaliser cette gigantesque fresque humaine et fait preuve d’une aisance inouïe dans la pratique de cette technique : sa main ne tremble jamais, le rythme des corps épouse la sensualité des modèles aux expressions multiples. De belles courbes suggèrent plénitude, sérénité et abondance. Il varie avec dextérité ses manières de graver, obtenant toute une gamme de nuances, de transparence, de dégradés d’une grande finesse. Rien n’est laissé au hasard, tout est réfléchi, posé, jeté avec précision. Picasso utilise des outils à contre-emploi, excelle en prouesses techniques, s’amuse à mélanger aquatinte, vernis, eau-forte. Il transforme ses sujets à l’aide de grattage ou d’ajouts, modifie l’échelle des valeurs, fait disparaître certaines zones, à l’essence ou au chiffon. Il modèle délicatement ses sujets, multiplie les combinaisons. Cette série magistrale montre une maîtrise parfaite du support par l’artiste qui en a exploré, visiblement avec bonheur, toutes les potentialités.
En 2017, la série a été acquise, dans son intégralité, par le British Miseum.
Crédit :
picasso.fr
Si,l’histoire de la Suite Vollard nous était contée
1. Dans l’atelier de Picasso

Ambroise Vollard aime visiter les ateliers des artistes dont il s’occupe. Il aime l‘ambiance de l’art en train de se faire. Génial précurseur, il voit d’ailleurs souvent tout ce qu’il y a de nouveau dans une œuvre. Son regard aigu repère tout de suite ce que le peintre, trop concentré sur son travail, ne perçoit pas encore. C’est ainsi que, au milieu des années vingt, Vollard entre dans l’atelier de Picasso, comme ça, juste pour voir. Son regard est attiré par une pile de papiers couverts de dessins au trait que Picasso avait jetée dans un coin. Vollard ramasse un dessin, puis l’autre. Conquis, il interroge l’artiste.
- Çà ? fait Picasso. Mais ce sont des broutilles. J’ai relu le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, et cela m’a inspiré ces gribouillis. C’est sans aucun intérêt. D’ailleurs, j’allais m’en débarrasser.
Vollard saisit l’occasion au vol.
- Vous savez que cela me plaît beaucoup ? Illustrer le livre de Balzac en gravures dans ce style, cela vous dirait ? demande-t-il.
Picasso accepte et se lance dans le travail. Il pratique encore seulement la gravure sur bois et commence à retranscrire certains de ses dessins avec cette technique. Le hasard lui fait alors découvrir un atelier de taille-douce, celui de Roger Lacourière. Tout change pour l’artiste. Il se passionne pour cette nouvelle technique, à la fois riche et épurée. Picasso s’initie à l’eau-forte et
ajoute 13 eaux-fortes aux 67 gravures sur bois qu’il livre à Vollard en 1931 pour l’illustration du Chef-d’œuvre inconnu.


Picasso. Pointe-sèche illustrant Le chef-d’œuvre inconnu d’Honoré de Balzac (détail).

Lorsque Picasso lui montre la nouvelle direction que son travail vient de prendre, Vollard est enthousiasmé. La nouveauté, la force de la réalisation le transportent. Le marchand est bouleversé par la limpidité du trait de Picasso.
- Je vous commande 100 eaux-fortes de ce type, dit-il à l’artiste. Sur les sujets que vous voulez.
Picasso est difficile à convaincre. Il a d’autres projets en vue : il s’est remis à la sculpture, il a une nouvelle maîtresse, il a déjà promis à Albert Skira d’illustrer à l’eau-forte les Métamorphoses d’Ovide… L’évocation du nom de Skira renforce la résolution de Vollard.
- En échange, je vous donne ces deux tableaux dont vous rêvez, fait Vollard. Le Renoir et puis cet autre, le Monet ou le Cézanne, dites-moi lequel…
- Et il vous les faut pour quand, ces 100 eaux-fortes ? bougonne Picasso dont l’œil s’est allumé à la mention des tableaux.
- Prenez votre temps, dit Vollard, trop content d’avoir arraché son accord à Picasso.
Picasso a pris son temps. Ce n’est que cinq ans plus tard, en 1937 qu’il livre à Vollard les trois dernières planches de la série. Depuis plus d’un an, il tardait à trouver un sujet d’inspiration pour compléter la commande. Tout d’un coup, l’idée lui vint de faire le portrait de son marchand.


Portait de Vollard à la pointe-sèche. Réédition en photolithographie de 1956.

Ce sont ces planches, ces trois portraits du marchand de tableau exécutés en trois techniques différentes, qui donnèrent son nom à la fameuse suite que l’on appelle depuis « Suite Vollard ».

2. Comment Picasso travaille sur le projet

2.1. Chez Lacourière

Entre le graveur Lacourière et Picasso, s’est forgée une amitié profonde datant de 1930. Lors d’une de ses pérégrinations à Montmartre, Picasso est attiré par un atelier nouvellement installé. Derrière les presses s’agitent les graveurs. Picasso observe de la rue cette activité qui le fascine. Puis il n’y tient plus et pousse la porte. C’est à ce moment qu’il rentre dans l’univers de la gravure à l’eau-forte sur cuivre, qu’on appelle aussi taille-douce. L’artiste n’a pas un sou, mais il est fasciné par l’apprentissage de nouvelles techniques. Il travaille en ce moment en gravant sur bois pour une commande de Vollard mais reste bloqué. Il cherche quelque chose de nouveau. Il désire apprendre. Roger Lacourière est un pédagogue dans l’âme. Pour lui, initier un jeune artiste, c’est ce qui peut lui arriver de plus beau.
Lacourière accepte d’enseigner à Picasso les premiers rudiments techniques, et laisse à sa disposition l’atelier la nuit, pour qu’il puisse s’exercer. Picasso regarde travailler les graveurs le jour et dès que tout le monde est parti se lance dans la difficile tâche de tout débutant graveur : dompter la plaque de cuivre. Pour cet artiste qui aime tout savoir, tout contrôler, il n’est pas question de laisser qui que ce soit transposer ses dessins sur le cuivre. Il faut qu’il maîtrise lui-même toutes les techniques. Il commence par la pointe-sèche puis passe au burin, s’essaye au grattoir, puis Lacourière lui enseigne les secrets de l’aquatinte au sucre. Il fallait, paraît-il, entendre Roger Lacourière raconter comment Picasso partait dans de colères folles.
- Lorsqu’il ne parvenait pas au résultat escompté, disait Lacourière, Picasso hurlait de rage. Il donnait des coups de pied aux presses, jetait l’encre sur le sol !
Au matin, Picasso laissait l’atelier dans un état de désordre indescriptible, les presses maculées d’encre, les essais rejetés chiffonnés en boule sur le sol.
- Les graveurs, se souvenait Lacourière, étaient révoltés contre ce manque de respect pour leur outil de travail. Ils ont fini par me menacer de ne plus revenir travailler.
Heureusement, la notoriété de Picasso grandit, il remporte le Prix Carnegie et il s’achète une retraite à la campagne, le château de Boisgeloup. Picasso éloigné, la paix revient dans l’atelier Lacourière.

2.2 À Boisgeloup

Pour matérialiser son accord verbal avec Vollard, Picasso lui livre 11 eaux-fortes qu’il a créées chez Lacourière. Puis il se crée un espace de travail rêvé dans le château de Boisgeloup acheté début 1933. Le château de Boisgeloup représente un souffle nouveau pour Picasso. Il y a installé un immense atelier de sculpture. Surtout, Picasso travaille la taille-douce dans un local enfin digne de ce nom. Finie, la petite pièce dérobée du "grenier à Barrault" rue des Grands Augustins, où l’on avait à peine la place de manœuvrer la presse à bras de Louis Fort. À Boisgeloup, cette presse légendaire a enfin trouvé sa place. C’est que cette presse a tout une histoire. Picasso l’adore. Elle avait appartenu à Louis Fort, ce merveilleux graveur avait effectué les impressions des Métamorphoses d’Ovide pour Skira. Lorsque Fort, prenant sa retraite avait dû se séparer de son superbe outil de travail, ce n’est qu’à Picasso qu’il avait accepté de la céder. Maintenant Picasso y tire tous ses essais de la Suite.
Dans cette retraite au cœur de la nature, Picasso s’est installé avec Marie-Thérèse Walter, une jeune femme qui lui a fait oublier son épouse Olga. Il y vit des moments exaltés, entre la force de son amour nouveau, son retour à la sculpture et son approfondissement de l’art de la gravure. Pour la Suite, il s’inspire du sculpteur dans son atelier, et termine la quasi-totalité des gravures commandées. Mais le divorce d’avec Olga en 1935 interrompt cet élan créateur. Picasso laisse Boisgeloup à sa femme et le quitte pour n’y plus revenir. Pendant toute cette année 1935, Picasso délaisse la Suite et ne livre aucune gravure.
Cette perte d’un lieu fétiche change la tonalité du petit nombre de gravures livrées en 1936. Plus sombres, plus tourmentées, elles sont aussi plus intenses. Le Faune dévoilant une dormeuse, terminé en juin 1936, est un sommet de l’art de la gravure. En 1937, 97 gravures ont été livrées. Dans un dernier effort, Picasso achève la Suite en exécutant les trois portraits d’Ambroise Vollard. Les derniers essais s’effectuent à la satisfaction de Picasso et l’artiste donne son bon à tirer. L’impression de la Suite peut enfin avoir lieu. Fin 1938, Lacourière imprime trois tirages de la Suite Vollard sur parchemin. Picasso les signe à droite à l’encre rouge et les numérote "3" à la main à gauche, également à l’encre rouge. Il ne reste plus qu’à tirer les épreuves sur grand et petit papier.

Roger Lacourière examinant un tirage. Source : article de l’Illustration. 1953.

Vollard, étonnamment, prend alors son temps. Ce n’est qu’en juin 1939 que Lacourière effectue le tirage définitif de la Suite. Lacourière, sur les ordres de Vollard, tire 31000 gravures, soit 310 jeux de 100 gravures. Pour quelles raisons Vollard, toujours à court d’argent, a-t-il tant attendu ? Est-ce parce qu’il a entre-temps conçu d’autres projets pour la Suite ? Est-ce parce qu’il a enfin convaincu Suares d’éditer chez lui Minos et Pasiphae et qu’il a promis à l’auteur les illustrations de Picasso ? Est-ce parce qu’il redoute la réaction de Picasso devant ce changement de cap inattendu ? Nul ne sait.

3. Comment Ambroise Vollard décide de tromper Picasso sur le tirage définitif

Nous sommes en juin 1939. Lacourière vient d’effectuer le tirage de l’ensemble de la suite Vollard et Picasso commence à signer les planches. Il débute par les épreuves à grandes marges. Il les signe à l’encre rouge et les marque du chiffre 15 à gauche. 15 pour le nombre de tirages à grande marge auquel Vollard avait promis de limiter l’édition.


Picasso dans l’atelier de Lacourière. 1953 Source L’Illustration

Tout à coup, après avoir paraphé la dixième épreuve, Picasso s’arrête de signer et rentre dans une de ses célèbres colères.
- Cela ne se passera pas comme cela, hurle-t-il. C’est intolérable !
Furieux, il va trouver son marchand et une scène violente se déroule entre lui et Vollard. Picasso est intraitable. Tant que Vollard n’acceptera pas ses exigesmall>nces, l’artiste ne signera plus aucune œuvre. Que s’est-il passé ? Il n’y a pas de traces écrites de ce qui s’est produit mais en étudiant les différents témoignages et les travaux des historiens d’art, on peut reconstituer dans les grandes lignes les raisons de la brouille entre Picasso et Vollard.
Lorsque Vollard et Picasso avaient discuté de la commande définitive, Picasso avait bien spécifié que l’accord ne valait que pour un tirage spécifique. Toute augmentation de tirage devait être mentionnée par Vollard à l’artiste et faire l’objet d’une rémunération en conséquence. L’édition convenue entre Picasso et Vollard ne devait comporter qu’un petit nombre de tirages, 68 en tout. Picasso avait donné son accord verbal à Vollard pour une édition de luxe comportant trois tirages sur parchemin et quinze tirages sur papier de grand format avec des marges larges. Une édition moins ambitieuse devait comporter 50 tirages sur papier de plus petit format, à marges étroites. Seulement, tout s’était fait par oral et aucun contrat écrit n’avait été passé. Vollard ne se sentait pas juridiquement obligé de respecter ces termes.
En étudiant les commandes de papier faites par Vollard, on comprend les raisons de la colère de Picasso. Concernant la qualité du papier, Vollard avait vraiment bien fait les choses. Il avait commandé aux papeteries Canson le papier conçu spécialement par le peintre Gaspard Maillol, un papier à la cuve nommé papier Montval, connu pour ses qualités de restitution des noirs. Il avait demandé le filigrane de la maison Canson pour les grands formats, c’est-à-dire le filigrane Montgolfier. Pour les petits formats, le filigrane était celui dessiné par Gaspard Maillol, avec l’inscription Montval en rond et les initiales soit de Picasso, soit de Vollard lui-même. Mais il y avait un petit hiatus concernant les quantités. Vollard avait demandé 50 lots de 100 papiers pour les grands formats, et non les quinze annoncés à Picasso. Quant aux petits formats, il avait été encore plus gourmand. Au lieu des 50 lots de l’accord, Vollard était passé carrément à 250, triplant la quantité initiale convenue, sans bien sûr en informer Picasso. (Pour être tout à fait exact, il fallait ajouter à cela les 10 lots de petits papiers destinés à être donnés aux collaborateurs du projet, mais non commercialisables, ils n’intéressaient pas la rémunération de Picasso). En résumé, Picasso avait donné son accord verbal pour que soient tirées 6800 épreuves, soit 68 jeux de 100 gravures. Et Vollard propose à l’artiste, sans l’avertir au préalable, de signer 31000 gravures, soit 310 jeux de 100 gravures.
Qu’est-ce que Vollard avait donc projeté ? Espérait-il que Picasso ne remarquerait rien. Pensait-il que l’artiste n’oserait pas protester ? Se disait-il qu’après une gigantesque colère, Picasso finirait par se laisser faire, moyennant une compensation financière raisonnable ? Personne ne le saura jamais. En effet, le 22 juillet 1939, à peine un mois après la grande altercation entre Vollard et Picasso, survient un évènement qui menace de faire sombrer la suite dans un oubli définitif : la mort subite de Vollard. Et le 1er septembre 1939 commence la deuxième Guerre Mondiale. Si un étonnant et ambitieux Baron, passionné de gravures, n’était pas alors intervenu, c’en était fini de la Suite Vollard.
L’imbroglio du parcours de la Suite Vollard va se poursuivre. Pour les curieux, il est décrit ICI : La mise en vente acrobatique de la Suite Vollard.
Crédit : lesatamanes.com
au British Museum
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