
Au milieu du siècle dernier, à New York, un jeune peintre désespère de sa vie et de son talent. Un soir de Noël, tandis que la neige tombe sur la ville, il fait la mystérieuse rencontre d’une enfant, étrangement seule au milieu du parc qui occupe le centre de la cité. Elle lui chante une chanson dont les paroles disent :
D’où je viens
Personne ne le sait.
Où je vais
Tout s’en va.
Le vent se lève,
La vague déferle,
Et personne ne sait.
De cette enfant, de cette femme, de cette enfant devenue femme, le peintre va faire le portrait. S’agit-il d’un fantôme ou bien d’un fantasme ? Sort-elle d’un songe ou alors d’un souvenir ? Où passe la frontière qui sépare le rêve de la réalité et la vérité de la fiction ? À quelle histoire appartiennent les personnages que peint l’artiste ?
D’un livre d’autrefois et du film qui en fut adapté, Philippe Forest tire la matière de son nouveau roman. De tableau en tableau, celui-ci prend l’allure singulière et enchantée d’une sorte de conte d’hiver et puis d’été avec lequel l’auteur prolonge et poursuit son œuvre. Personne sans doute, pas même lui, ne sait ce que signifie la mélancolique et féerique idylle qu’elle raconte mais chaque lecteur, depuis presque trente ans, y retrouve un peu du récit de sa vie.
D’OÙ JE VIENS
L’hiver vient. Il vient ; ou plutôt : il est déjà venu. Sans qu’on le sache. Ni même que quiconque ait pressenti qu’il ne tarderait plus. Mais il est là maintenant et tout indique qu’il doit durer, qu’il durera longtemps. L’hiver de l’esprit – comme le livre le dit. L’hiver qui ensommeille la vie.Extraordinairement précoce parfois. Souvent, c’est le cas.Interminable, aussi. De plus en plus, il en va ainsi. Aucun printemps nouveau, nécessairement, ne le suit. Et le printemps d’avant, il semble si ancien que chacun, désormais, l’oublie.
Ainsi commence le roman. Je cite, littéralement ou presque, ses premières lignes. Il raconte l’histoire d’un peintre. Elle se passe ailleurs et il y a longtemps. Le peintre est encore jeune mais il a le sentiment d’être entré déjà dans l’hiver de sa vie. Il doute de lui, de son talent, de sa vie. Il doute de tout. Il se demande quel tour, à son insu, ont bien pu lui jouer ses jours, quel cours ils ont pris. Il a du mal à y croire. Il s’était imaginé autre chose. Il avait rêvé d’une existence différente. Il ne se reconnaît plus du tout dans le reflet que son miroir lui renvoie. Quelqu’un a pris sa place. Quelqu’un qui n’en revient pas de la misère à laquelle lentement il se trouve réduit. Chaque jour, l’argent lui manque davantage. Le minable logement qui lui sert aussi d’atelier, il ne possède même plus les moyens d’en payer le loyer. Le propriétaire le mettra bientôt à la porte et sans qu’il ait nulle part où aller. Sa condition sera celle des vagabonds. Il finira sur un banc public, dans un jardin ou sous un pont, à laisser passer sur lui les saisons, immobile parmi les paysages qu’il a peints, des paysages dont, depuis longtemps, à force de les représenter, il est devenu un peu le prisonnier et au sein desquels, un jour, il disparaîtra sans que personne lui prête plus attention ni s’en aperçoive.
En attendant, il s’enferme chez lui. Il s’abrutit de travail, tournant dans un cercle de plus en plus étroit dont il ne sait pas trop comment sortir. Le nœud coulant d’une corde, il l’a lui-même passé autour de son cou. Parfois il pense que, bientôt, il ne lui restera plus qu’à s’y pendre. Ses tableaux nouveaux ressemblent désespérément aux anciens, à ceux qu’il a déjà faits mille fois. C’est toujours le même qu’il recommence. Quel que soit le sujet qu’il a choisi. En dépit des efforts qu’il déploie. Quand il se met à l’ouvrage, il croit avoir une idée originale en tête mais, à mesure que l’idée prend forme sous ses yeux, son pinceau donne perpétuellement à ses peintures une apparence identique. Au cours de ses longues années d’apprentissage et d’atelier, il a éduqué sa main, il lui a enseigné tout ce qu’elle sait. Mais maintenant, tyrannique, c’est elle qui commande et il lui obéit. Sans lui, elle accomplit sa routine. Elle trace des traits, dispose des couleurs. Jadis, il a créé sa manière à lui, son style comme on dit. Mais cette manière qui lui était propre, maintenant c’est comme si elle ne lui appartenait plus. Un autre peint à sa place.
Ses toiles ne se vendent pas. Nul n’en veut. Elles n’intéressent personne. Le goût n’est pas aux tableaux qu’il peint. L’époque demande autre chose. Il est venu trop tard ou bien trop tôt. Le présent n’est pas pour lui. Il n’y est pas chez lui. Les modes que suivent la plupart des artistes de son âge, ceux de sa génération, il les comprend mais elles ne le concernent pas. À les adopter, il aurait la sensation d’imiter les autres et, par opportunisme, de se laisser aller à suivre le courant – le courant qui les entraîne tous sans les mener nulle part. D’ailleurs, même s’il s’y essayait, il n’y arriverait pas. Ce n’est pas non plus qu’il peint comme on le faisait autrefois. Il ne copie pas plus les artistes d’hier que ceux d’aujourd’hui. Si jeune qu’il soit, cela fait déjà quelques années qu’il a quitté l’école. Il a laissé loin derrière lui les leçons qu’il a reçues de ses professeurs. Il a sa façon à lui de voir le monde et de le représenter. Et pas davantage que celle qui se vend dans les galeries, sa manière n’est celle que montrent les musées. Il n’y a rien d’académique dans les images qu’il multiplie. C’est autre chose. Autre chose qui les rend uniques et qui les met à part. Elles paraissent toutes semblables à celles dont il est le seul à se souvenir car elles sortent de ses songes et, visiblement, elles n’ont ainsi de valeur qu’à ses yeux.
Souvent, cependant, on lui concède un certain talent. Mais le métier qu’il a acquis, le regard discrètement singulier qu’il pose sur les choses, la vision un peu particulière qu’il en propose ne lui servent à rien dans la société où il vit et qui n’en a pas l’usage. De ses tableaux, le monde ne sait que faire. Les refus répétés qu’il essuie poliment auprès de ceux auxquels il présente son travail le laissent de plus en plus honteux et fatigué. Il en a assez de solliciter les faveurs des marchands, des clients, des critiques. La courtoisie avec laquelle on l’éconduit l’humilie davantage encore que le mépris qu’on lui témoigne. Parfois, il donnerait raison à ceux qui lui donnent tort.
C’est une histoire d’un autre âge, bien sûr. Elle se déroule à New York mais elle pourrait se situer à Paris ou ailleurs. N’importe où mais à une autre époque. Il y a un siècle ou deux. Du temps où existaient des romans pour raconter,comme Balzac le fit dans son Chef-d’œuvre inconnu, de pareilles histoires. De tels romans, depuis, il y en a eu beaucoup. Dans toutes les langues, sur tous les continents. Certains sont restés assez célèbres quand d’autres ont été totalement oubliés. Mais pas davantage que les tableaux que peint le peintre qui en est le héros, de semblables romans, s’il se trouvait quelqu’un pour les écrire aujourd’hui, ne trouveraient preneurs désormais. Ils n’intéresseraient personne. Nul n’aurait l’idée de les lire. Et d’ailleurs, aucun auteur ne se montrerait assez idiot pour les avoir écrits.
Quand commence le roman, le roman dont je parle, le jeune peintre qui en est le héros a perdu la foi. Sans doute, cependant, lui reste-t‑il encore quelque chose de ses croyances d’autrefois. Sinon, il renoncerait pour de bon et tout serait fini. Mais le dieu auquel l’artiste s’adresse s’est retiré et, derrière les nuages parmi lesquels il siège, le ciel paraît formidablement vide. Nul n’est là, qui puisse exaucer ses vœux. Pas de Providence pour les peintres. Plus de puissance supérieure pour rétribuer les souffrances qu’ils ont subies sur la Terre et afin de leur offrir au Ciel la centuple récompense qu’ils méritent.
Souvent, quand dans la journée il en a assez de peindre pour rien ni pour personne, il sort. Ses pas le mènent machinalement vers le parc et il pousse la porte du musée. Il sacrifie à une ancienne habitude. Il va de salle en salle sans vraiment s’arrêter devant les tableaux qu’il connaît mais qui paraissent n’avoir plus rien à lui dire. Ceux des grands et des petits maîtres que les visiteurs viennent ici admirer et que l’Histoire a retenus. Et c’était justice. Tous, ils l’avaient bien mérité. Pour s’en assurer, il suffirait de regarder. Mais il n’en a même pas le goût et il n’y parvient plus. C’est peut-être de sa faute, après tout. Il en a bien conscience. Il manque de la confiance qu’il faudrait. Bien sûr, il n’ignore rien de l’épopée qu’on lui a enseignée, celle que la légende raconte et qu’elle célèbre, la longue saga au sein de laquelle prirent place, chacun à leur tour, les artistes qui y jouèrent leurs rôles de héros, de saints, de martyrs, de saints et de martyrs, tous les grands peintres dont nul n’ignore les noms, dont chacun connaît les toiles...



- Photo : Francesca Mantovani
Philippe Forest nous livre en ce début d’année un conte bien étrange, voire surréaliste. Un conte d’hiver qui se lit avec une attention toute particulière. Loin du roman classique. "Et personne ne sait nous" ouvre les portes de l’imaginaire d’un auteur naviguant entre la mémoire et la projection d’un fantasme. A partir d’un livre et de son adaptation cinématographie au milieu du 20e siècle, Philippe Forest s’invite dans une histoire déjà illustrée pour nous faire part de ses réflexions.
C’est dans le milieu pictural que tout se joue. A New York plus précisément. La neige tombe silencieusement de toute sa blancheur. Elle vient de si haut, qu’au sommet des gratte-ciel, elle brille, éternelle. Un jeune peintre marche dans les rues emmuré dans un spleen et un désespoir. A-t-il du talent ? Ses toiles, principalement des paysages, se sont pas à la mode.
Dans la nuit de Noël, un événement va marquer sa vie. Dans Central Park, Ebel Adams voit une jeune fille seule, loin de tout et surtout non accompagnée de ses parents. Ils discutent et l’enfant lui chante une chanson mystérieuse qui commence par « D’où je viens/Personne ne sait ».
Le miracle de Noël a un nom. Celui de Jennie Appleton. Transcendé par cette rencontre incongrue et ému certainement par la chanson et la beauté sauvage de cette fillette, Ebel Adams couchera les traits de Jennie sur son carnet à croquis. Le peintre verra ensuite la jeune fille sous différents aspects : enfant, adolescente, femme.
D’une vision ou d’un fantasme rêvé, Eben Adams s’attachera à faire le portrait de Jennie. Devenue sa muse, elle permet au peintre d’ouvrir la porte de ses sentiments et d’accéder enfin à ce petit plus qui permet à une œuvre de parler au cœur des spécialistes et amateurs. Finalement, Eden Adams donne raison à Miss Spinney, qui tient une galerie de peinture. Elle a toujours cru en lui et en son potentiel. Avec Le portrait de Jennie et son succès, Eben verra son influence grandir dans le milieu si fermée de la peinture.
Au cours de cette balade à travers le temps et l’espace, Philippe Forest nous invite à découvrir d’autres tableaux d’éminents peintres américains et à nous conter l’envers du décors des œuvres évoquées. S’attachant aux personnages figurant sur les toiles, le romancier nous montre l’évolution d’un pays en pleine naissance et croissance économique. Les bourgeois américains du XIXe siècle, s’attachant à se représenter dans leur univers, se sont offert les talents des peintres de l’époque.
Entre mélancolie et passion, avec "Et personne ne sait", Philippe Forest nous permet de sortir des sentiers battus et rebattus de la littéraire actuelle.
"Et personne ne sait", de Philippe Forest. Éditions Gallimard. 123 pages. 17 €
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Lecture par l’auteur & entretien mené par Camille Thomine
Jacques-Emile Miriel
18 avril 2025
Le romancier et essayiste Philippe Forest est né juste à temps, en 1962, pour être contemporain de la fin des avant-gardes en France, et notamment de celle du mouvement de la revue Tel Quel, auquel il devait consacrer plusieurs livres, dont un sur Philippe Sollers, son principal animateur. Il m’a toujours semblé qu’on ne s’est pas assez demandé ce qu’a signifié la disparition de toutes les avant-gardes, et quelles en furent les conséquences, notamment chez les écrivains. La fin des années 70 sonna le glas des idéologies les plus folles. L’arrivée de Mitterrand à l’Élysée en 1981 fut paradoxalement le coup d’envoi d’un néo-libéralisme exacerbé. Dès lors, la culture s’embourgeoisa, et les subtilités dialecticiennes tendance Mao de la revue Tel Quel cessèrent de faire florès. Philippe Sollers saborda sa revue, avant de publier Femmes, à la fois brûlot romanesque à la ponctuation précise et manifeste réactionnaire du mâle européen hanté par son identité sexuelle.
Historien de l’avant-garde et romancier classique
Philippe Forest se fit l’historien du mouvement Tel Quel, tout en écrivant en parallèle des romans de forme plutôt classique, sans rien à voir avec les expériences littéraires extrêmes du passé. Marqué par la mort précoce de sa fille, Forest commença par publier en 1997 L’Enfant éternel. Le livre, édité par Sollers dans sa collection « L’Infini », connut un grand succès. Philippe Forest revint, dans ses romans suivants, sur la mort de sa fille. Aujourd’hui, avec la parution chez Gallimard d’un nouvel opus intitulé Et personne ne sait, il reprend encore ce même thème tragique qui ne le quitte pas. Il y est question toujours d’une petite fille, mais Philippe Forest a choisi cette fois un mode littéraire ouvertement porté vers le fantastique, puisqu’il s’agit d’une histoire de fantôme.
Un dispositif romanesque sophistiqué
La trame en reste très simple, avec néanmoins un dispositif narratif plutôt sophistiqué. Philippe Forest raconte comment il se souvient d’un roman américain lu il y a longtemps (Portrait de Jennie de Robert Nathan, 1940) et d’un vieux film qui en fut tiré en 1948, produit par David O. Selznick. Il y était question de la vie difficile d’un jeune peintre new-yorkais, Adams, qui rencontre un jour une petite fille, nommée Jennie, dans le parc où il se promène chaque jour. Elle deviendra son modèle, et des liens étroits les rapprocheront. Philippe Forest insiste sur cette expérience de lecture, pour lui bouleversante, et qu’il fait sienne en tant qu’écrivain : « J’ai toujours raconté la même histoire. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. Je dis que je raconte ma propre histoire et c’est toujours celle d’un autre. Et quand je dis que je raconte l’histoire d’un autre, c’est encore la mienne. » Relire avec nous ce roman de Robert Nathan, revenir au film, permet à Philippe Forest de partager sa douleur fondamentale, et d’espérer que sa fille Pauline lui soit rendue un jour. Ce faisant, il comprend que son propos interroge la folie, et notamment, comme il l’écrit, « l’insituable limite qui sépare le possible de l’impossible, le rêve de la réalité et la folie de la raison ».
Le tableau mystérieux
La relation entre le peintre Adams et la petite Jennie, qui devient rapidement une femme, aboutit à un tableau qui sera le chef-d’œuvre inespéré du premier. Le roman initial ne parle pas de ce tableau, comme on s’y serait pourtant attendu. Pour Philippe Forest, c’est de fait un élément crucial de se le représenter, et c’est pourquoi il nous décrit in situ, au Metropolitan Museum de New York, celui qui aurait inspiré l’auteur du roman, en particulier pour le titre, The Young Girl in a Black Dress. En revanche, dans le film, le tableau apparaît dans une scène inoubliable comme une révélation : « Renonçant, écrit Philippe Forest dans une prose haletante, au noir et blanc dont le cinéaste s’était exclusivement servi […] En couleurs. En couleurs maintenant. Selon un procédé auquel a recours un autre film de la même époque, Le Portrait de Dorian Gray tel qu’il fut adapté par Albert Lewin dans un film qui, au fond, raconte la même histoire − même s’il le fait à l’envers. » Vous vous souvenez peut-être de ce moment grandiose, qui venait conclure la si belle adaptation, en 1945, du roman d’Oscar Wilde.
Philippe Forest a écrit là un roman très intriguant, qui laisse passer un grand trouble littéraire. Plus que des avant-gardistes de Tel Quel, nous sommes proches ici des écrivains fin de siècle du XIXe, avec une atmosphère à la Edgar Poe. Philippe Forest parvient à fondre l’univers fantastique du roman et du film dans la réalité contemporaine, en décrivant les effets d’une lecture ou les réminiscences de son adaptation filmique. L’enjeu est grand pour lui, qui ne connaît pas d’autre résilience que celle accordée par la littérature. On sent que Philippe Forest écrit par nécessité vitale, et que pour lui l’expérience littéraire doit à tout prix offrir du sens. Dans le relativisme ambiant, l’engagement de Philippe Forest nous pousse à faire preuve de discernement. La littérature n’est pas un jeu de marelle, mais un travail sur soi qui permet de croire à une proche délivrance − ou comme aurait dit le chrétien Bernanos : de croire à une rédemption possible.
Causeur
Encore un roman magnifique.
Que je vais traduire en italien, comme les précédents.
Parce qu’il le faut.
Portrait de l’absente
Dans la librairie l’autre jour, sans crier gare, cet étrange sentiment de fraternité. Je feuillette le dernier ouvrage de Philippe Forest, écrivain que je lis de façon décousue, infidèle, de loin en loin.
Pour beaucoup de lecteurs de ma génération, il reste lié à son premier et terrible livre, L’enfant éternel, paru en 1997, dans lequel il racontait la maladie et la mort de sa fille, Pauline. Les romans ultérieurs semblaient décliner immuablement ce motif de la perte, du deuil. Par lâcheté ou lassitude, je les évitais un peu, beaucoup. Sans-doute, fatalement, fallait-il que j’y retourne…
Et personne ne sait. Le titre de ce nouveau roman est énigmatique. Il produit pourtant en moi une impression de déjà-vu ou de déjà-entendu. Je comprends assez vite que le livre – c’est souvent le cas chez l’auteur – se présente comme une métafiction, qu’il puise une part de sa substance narrative dans un autre roman mais aussi (et surtout) dans le film qui en a été tiré. Ce roman originel, c’est Portrait of Jennie de Robert Nathan (1940) ; le film est son adaptation – éponyme – par William Dieterle, en 1949, avec Jennifer Jones, Joseph Cotten et Ethel Barrymore.
Qui connaît encore aujourd’hui ces deux œuvres ? L’écrivain se pose évidemment la question ; il pointe aussi leur profonde inactualité : « Je crois bien que ni le livre ni le film […] ne seraient du goût du public. Il les trouverait trop naïfs, trop sentimentaux, trop poétiques, je le crains. Il ne manquerait pas de se moquer un peu de leur emphase. Pourtant, dans cette histoire d’autrefois, ce qui déplaît aux autres constitue précisément ce que j’aime pour ma part, que je préfère et qui, selon moi, manque aux histoires d’aujourd’hui – avec leur réalisme, leur bêtise, leur brutalité ». Ailleurs, décrivant le Charles Engelhard court par lequel on accède au Metropolitan Museum of Art de New York, (qui est un des lieux grâce auquel la narration s’étoffe et se complexifie), Philippe Forest se dit « Émerveillé. Pas comme l’est un adulte devant une œuvre d’art mais comme l’est un enfant dont les yeux s’ouvrent sur une féérie faite à sa mesure et à son intention ».
LIRE LA SUITE.
Le feuilleton de Jacques Henric : Enfants dans la nuit.
Art press n°530, mars 2025.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Le roman éternel de Philippe Forest
Dans son dernier roman, "Et personne ne sait", l’écrivain Philippe Forest revient sur les traces d’un peintre américain du siècle passé et délivre une superbe méditation sur ce qu’est l’art du roman.
Olivier Rachet
Auteur et journaliste indépendant
Seuls peut-être les enfants dans leurs jeux ou les romanciers disposent de cette faculté consistant à donner vie à des personnages qui n’existent pas ou plus ? Se raconter une histoire, n’est-ce pas toujours convoquer des spectres, les créer ou les recréer ?
On croit créer tandis que l’on copie ou que l’on cite.
Le dernier roman de Philippe Forest, Et personne ne sait, creuse ces questionnements en mettant en scène un peintre américain du début du siècle précédent dont la rencontre avec une petite fille dans un parc va relancer son travail. Il est surtout question d’un roman et d’un film consacré à cet artiste, Eben Adams, qui semblent se dérouler et s’écrire sous les yeux du lecteur et qui racontent, en filigrane, le récit que nous lisons. Une histoire :
[…] d’avant le temps et que répète le temps. Peut-être s’agit-il là d’une illusion. Peut-être ce temps d’avant le temps et que le temps répète n’a-t-il jamais existé ailleurs ou autrement que dans l’esprit de celui qui s’en souvient et qui l’a oublié, qui se souvient juste qu’il l’a oublié. Le présent invente le passé, il l’invente afin qu’il advienne, afin qu’il advienne dans le présent seul où ce passé possède sa place.
Le dispositif narratif que met en place Forest ne relève pas tout à fait de la mise en abyme ni de la mise en scène : il oscille bien plutôt entre les deux, entre la réalité d’un temps disparu et le rêve d’un temps retrouvé, entre un réel générant ses propres fictions et une fiction retrouvant la face cachée du visible ou du réel. Au centre du roman se trouve l’un des tableaux du peintre représentant la petite fille rencontrée dans un parc, et cette œuvre semble ici valoir pour toutes les œuvres d’art.
Dans un tableau comme dans un roman, il y a toujours un détail auquel tout le reste se rapporte, qui ne doit son existence qu’à la fable qui l’entoure mais qui, au sein même de cette fable, fait discrètement resplendir cette petite clarté sans laquelle nulle fiction ne vaut et qui, malgré tout, dans le noir de la nuit, vient se poser sur ce qui fut la vérité de sa vie.
Ce tableau en convoque d’autres, présents ou non au Metropolitan Museum of Art de New York où il se trouve et que hante de son côté le narrateur : celui d’Ambrose Andrews, The Children of Nathan Starr, dans lequel une petite fille en robe blanche se tient à droite de l’image, faisant face à deux petits garçons en costume noir, celui de John Singer Sargent, Portrait de Madame X, représentant le portrait d’une femme revêtue d’une robe de soirée noire, ceux encore de Titien ou de Hopper. Forest, qui a consacré plusieurs textes à la peinture, n’écrit pas à proprement parler sur la peinture, mais il en raconte le rêve éveillé :
[…] vérité à laquelle il faut les ombres, les fantômes et les fables que l’on fabrique en plein jour afin d’y faire briller un peu de cette nuit qui dit le peu que nous saurons jamais de la vie.
De ce rêve éveillé surnagent quelques couleurs. Le jaune ou le blond :
[…] tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau, de tout ce qui fait du bien, ce blond qui se mêle à toutes les couleurs puisqu’il est au fond la clarté que la lumière allume et avive en chacune lorsque le soleil se lève ou lorsqu’il se couche, oblique ou vertical, et quelle que soit la place qu’entre le matin et le soir il occupe au-dessus de soi […]
Mais aussi le vert lequel de son côté aurait traversé le néant de toutes les autres couleurs réunies :
La phosphorescence morne au fond de l’aquarium où flottent les créatures inquiétantes qui, habituées des profondeurs, n’ont jamais vu du soleil, par en dessous, que les reflets qu’il forme à la surface. Le vert de la veilleuse qui luit au fond de la cave et qui projette ses ombres aux apparences de spectres sur les parois à la pierre perpétuellement humide. Le vert de la mousse malade qui mange le tronc des arbres, […] le vert de la chair lorsque sur les cadavres elle prend l’allure du marbre, le vert de l’asphyxie et celui de la noyade.
Rarement n’aura été approchée aussi précisément une physique des couleurs dont la peinture se fait l’écho. Le roman, de même, relate un double mouvement d’élévation vers la lumière du temps retrouvé et de descente dans les enfers du souvenir ; dialectique qui est sans doute celle de toute œuvre d’art dont Forest donne une définition magnifique :
Ce qui a été rêvé par un autre, chacun le rêve à son tour et c’est ce second rêve qui rend sa réalité au premier.
Tout l’art de Forest, depuis L’enfant éternel, n’est-il pas de contourner les mirages de l’écriture autobiographique pour relancer les dés d’une écriture romanesque novatrice, et à sa façon expérimentale, oscillant entre les affres de la mémoire involontaire et les rivages d’un anéantissement, fort heureusement résistible ? Le romancier regrette de ne pas avoir écrit une histoire parfaite, de n’approcher que laborieusement le genre du conte merveilleux, mais son dernier récit réussit pourtant le prodige de transformer cet ensommeillement de la vie propre à l’hiver en une fable intemporelle dévoilant la puissance d’avenir que comporte toute œuvre d’art :
L’hiver revient. Il est la saison de l’enfance. Aussi. Autant que celle avec laquelle, enfin, s’ensommeille la vie, le temps sur lui-même, dont les deux extrémités se touchent.
Comme le passé retrouvant glorieusement le présent éternel.
Le Club de Mediapart, 24 février.
Le roman du mois choisi par Arthur Dreyfus
C’est l’histoire d’un artiste qui ne vend plus une toile. Ses paysages sans âme lassent même ses galeristes. Affamé, son carton à dessin sous le bras, il erre dans un New York glacial. Ce sont les années 1930. Il neige. Tout est vide – ou presque. Car soudain, dans Central Park, se révèle « une petite fille dont le jeune peintre ne saurait pas dire l’âge ». Une enfant-fantôme à l’allure démodée, récitant une comptine : « D’où je viens, personne ne le sait… » Chez tout autre auteur, on appellerait ça un conte. Mais Philippe Forest est entré en littérature pour dire le réel : son premier texte relatait la mort de sa fille, fauchée par le cancer à 4 ans. Tragique centre de gravité autour duquel se tisse son œuvre : « J’ai toujours raconté la même histoire, écrit l’endeuillé. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. » Mais peu importe l’histoire, en littérature. Ce qui importe, c’est comment on la raconte. Par quel tour de magie, rien qu’avec des mots, on parvient à peindre d’une façon inédite l’immuable échelonnement de la vie et de la mort. Et le conte andersenien de se muer en bouleversant tombeau.
Plus on tourne les pages de ce bref opus, plus l’émotion grandit. Car cette fillette, pour le personnage comme pour l’auteur, réveille l’art et l’existence : grâce à son portrait, le peintre tient son chef-d’œuvre – « une image qui quoique unique semble contenir toutes les autres à la fois ». On savoure cette définition kantienne… Et l’on applaudit les énigmes qui fleurissent au fil de ce roman-poème, nourri par le mystère de la peinture : de quelle couleur rêve-t-on ? Les paysages sont-ils des visages ? Tout portraitiste est-il une Pénélope, ajournant son ultime touche pour ne pas faire mourir Ulysse ? Les ombres de Picasso, Sargent, Hopper ou Hockney chuchotent leurs réponses entre les lignes. À mesure que le narrateur se dilue dans l’aquarelle de son propre récit, on n’est plus sûr de lire un livre ou de visiter un musée fabuleux. Cocteau affirmait que le cinéma, c’était filmer « la mort au travail ». Forest établit que la peinture a le pouvoir de fixer la vie éternelle. Par quel miracle ? Là encore, peu importe. Car « une énigme, contrairement à ce que l’on s’imagine, est toujours supérieure à la solution ».
Arthur Dreyfus, philomag, 19 février 2025.
Le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault. LIRE ICI.
L’auteur de « L’Enfant éternel » (1997) propose une nouvelle variation, picturale et féerique, sur le deuil de sa fille, qui hante sa vie et son œuvre.
Le narrateur raconte l’histoire mystérieuse d’un peintre paysagiste new-yorkais nommé Eben Adams. Ses paysages sont vides, il sent le désespoir le gagner devant son manque de succès et il doute de lui et de sa peinture. Un soir de Noël, alors qu’il neige, une mystérieuse enfant lui apparaît à Central Park. Elle lui chante une chanson dont les paroles disent : « D’où je viens / Personne ne le sait. / Où je vais / Tout s’en va. / Le vent se lève / La vague déferle / Et personne ne sait ».
Le roman reprend chacun de ces vers pour en faire les titres de ses chapitres, qui alternent avec des titres de tableaux accrochés au Metropolitan Museum of Art, tout près de l’endroit où a eu lieu cette rencontre fantomatique, dont on ne sait pas vraiment si elle est réelle ou rêvée. L’effet produit est aussi flou qu’une photographie photographiée à son tour, quand on comprend que l’histoire a déjà été racontée, dans un roman de Robert Nathan intitulé Le Portrait de Jennie, paru en 1940, dont un film a été tiré par William Dieterle en 1948 :
« En général, le film est mieux connu que le livre dont il a été adapté. Enfin, je crois. “Un classique”, diraient certainement les cinéphiles – s’il en existait encore. Mais en ce qui me concerne, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait vu ce film ou qui ait lu ce livre, avec qui j’aurais pu en parler si j’avais cru qu’il y eût quelque chose à en dire. »
Dans ce conte de Noël, le merveilleux et l’enchantement sont teintés de tristesse, celle du narrateur qui, tel le peintre, rêve de la jeune fille et de la jeune femme que ne deviendra pas sa petite fille morte, qui ne disparaîtra jamais de son œuvre ni de son imagination : « Personne ne résiste à l’émerveillement d’un ciel d’où pleuvent des flocons quand le monde se recouvre de blanc, des trottoirs jusqu’aux toits. Pas moi, en tout cas. Même si je ne fête plus Noël depuis longtemps. Depuis que ma fille est morte qui, quatre ans avant de disparaître, était née ce même jour d’une fête que, par fidélité, par superstition, je n’ai jamais plus célébrée depuis – cela fait un quart de siècle maintenant. » Créer n’est pas la recréer, mais lui laisser la part du rêve et de l’imagination, en la faisant exister dans l’esprit des lecteurs. Folle espérance d’abolir la disparition, de faire revenir « l’enfant éternel » à la vie : « Depuis le début, avec chacune des histoires que je raconte, je peins le même portrait, je le fais avec l’idée que si un jour j’y parviens, il rendra la vie à ce que j’ai perdu. D’une certaine façon en tout cas. Bien sûr, je n’y crois pas. Je dis que je n’y crois pas. Je ne veux pas y croire. Car nul ne réussit jamais le portrait de personne. Au mieux, on peint le portrait de son absence. Tout comme c’est l’histoire de cette même absence que raconte chaque roman. Au mieux. Mais si je recommence, sans doute est-ce parce que j’y crois quand même un peu. »
Dans ce livre d’images, réelles ou imaginaires, qui est aussi une méditation sur l’art et le réel, l’auteur accorde une sorte de confiance, sinon à « l’emphase », du moins à une forme de pathétique, de pouvoir des larmes : « Si une histoire se termine mal – et c’est souvent le cas –, personne, au fond, n’y peut rien. Verser une ou deux larmes adoucit un peu les tragédies mais n’ôte rien à l’amertume de la leçon qu’elles donnent ». Il aime dans cette histoire qu’il raconte ce qui « manque aux histoires d’aujourd’hui – avec leur réalisme, leur bêtise et leur brutalité ».
Ce roman est un enchantement triste, une réussite qui dit les pauvres pouvoirs extraordinaires de la littérature, auxquels il faut croire.
Anne COUDREUSE, nonfiction, 29 janvier 2025.
Extrait de l’émission du 15/01/2025, avec vidéo d’archive évoquant Sollers. :
Philippe Forest cite aussi une phrase qu’il avait attribuée à Sollers dans un de ses livres sur l’écrivain :
Avant de découvrir qu’il s’agissait d’une citation d’Isidore Ducasse – comte de Lautréamont. Philippe Sollers avait fait le pari de glisser l’intégralité des Poésies de Lautréamont dans ses oeuvres, sans indication de source, et cette citation en faisait partie
VOIR AUSSI :
Les emprunts de Sollers aux Poésies de Lautréamont
Le dernier livre de notre invité, l’écrivain Philippe Forest, se tisse autour d’un roman oublié. L’histoire de la rencontre entre un peintre et une enfant seule, à partir de laquelle le narrateur affabule. L’auteur en tire un conte d’hiver en forme de méditation sur la disparition.
Avec Philippe Forest Romancier et essayiste
Un roman adapté en film, raconté dans un roman aujourd’hui dans le Book Club. Et ce ne seront pas les seules poupées de gigogne que l’on emboîtera. Le nouveau livre de Philippe Forest suit la voix d’une petite fille, cette voix chante une comptine, la comptine se termine sur un mystère : "Et personne ne sait." De fait, personne ne sait le statut exact de cette figure d’enfant qui inspire au peintre et à celui qui raconte des portraits toujours plus beaux, toujours plus incertains aussi. Philippe Forest est notre invité pour son drôle de conte d’hiver intitulé Et personne ne sait, paru aux éditions Gallimard.
Réécrire différemment la même histoire
"J’aime bien l’idée que la littérature soit là pour nous parler de ce qui nous échappe et de ce que nous ne pouvons pas ne pas suivre. J’ai toujours été fasciné par ce qu’on appelle les impressions de déjà-vu. En un sens, réécrivant toujours la même histoire sous des formes différentes, comme je le fais de livre en livre depuis L’Enfant éternel, j’essaie de creuser cette expérience du déjà-vu en reprenant une histoire que je connais, que mes lecteurs connaissent, mais en essayant malgré tout de rejouer à chaque fois quelque chose de nouveau avec elle. Cela suppose un travail sur la reprise, sur la variation, et c’est ce travail-là qui pour moi se confond avec l’écriture de mes romans." Philippe Forest
La question de l’auditeur
La question d’Edouard @doudleeroy à l’attention de Philippe Forest : "J’ai été particulièrement emporté par la manière qui vous est propre d’évoquer l’absence avec des mots souvent aériens et très poétiques. Alors je voudrais savoir en quoi le médium de la peinture permet, selon vous, d’accentuer plus qu’un autre la question de l’absence ?"
Toucher au vide essentiel
"Il m’est arrivé d’écrire des livres par le passé qui parlaient vraiment directement de notre présent, et j’essaie d’être quelqu’un qui parle du monde dans lequel nous vivons aussi. Mais essentiellement, et notamment dans ce livre-là, il y a aussi cette volonté de toucher à une sorte de vide essentiel qui effectivement nous ramène vers des choses qui sont à la fois très universelles et très archaïques. L’expérience de la perte, du désir et du deuil à la fois." Philippe Forest
Le grand jeu des pages musicales
Aujourd’hui la musique se trouve dans le livre de Philippe Forest. Il s’agit du Concerto en sol majeur de Maurice Ravel
Archives :
Portrait of Jennie, film de William Dieterle, 1949
Claude Simon, émission Entretien avec, Monique Joguet, France Culture, 1976
Références musicales :
Birds on a Wire, La Marelle
William Basinski, Melancholia
Debussy, Prélude de l’après-midi d’un faune
William Basinski, DLP 1.3
Maurice Ravel, Concerto en sol majeur (3è mouvement), au piano : Martha Agerich
Crédit France Culture
Qui pourrait affirmer que les choses sont telles qu’elles sont ? Pas une lectrice ou un lecteur de Philippe Forest en tout cas. Dans ses livres, le doute sur ce qui est se manifeste toujours, d’une manière ou d’une autre. Plus que jamais dans son nouveau roman, son onzième, Et personne ne sait, le plus court de ceux qu’il a publiés mais pas le moins vertigineux. Ni le moins complexe dans sa construction. L’histoire à laquelle s’intéresse le narrateur est celle qui est racontée par un roman, qui fut ensuite adapté à l’écran. Elle se passe essentiellement à New York, dans les premières décennies du XXe siècle. C’est l’histoire d’un peintre « encore jeune » qui, au début, est dominé par « le sentiment d’être entré déjà dans l’hiver de sa vie ». Il remplit des toiles sans plus trop savoir pourquoi, ne parvient à vendre aucun de ses tableaux. Il a perdu la foi et le sens de son existence.
Le narrateur distille au compte-gouttes les informations factuelles sur le roman et le film. C’est une fois la lecture bien avancée qu’on apprend le nom du protagoniste, Eben Adams, et ces quelques données : le roman, d’un auteur américain, a paru aux États-Unis en 1940 ; le film qui en est tiré est sorti huit ans plus tard. Cela suffit pour faire une recherche sur Internet afin de savoir s’ils existent bel et bien. La question, en effet, n’est pas absurde : tout ne relèverait-il pas de la fiction ? Le narrateur lui-même entretient le flou : « Le peintre dont je parle n’existe pas. Et quant au roman qui en parle, il est si peu connu qu’il pourrait bien ne pas exister davantage », dit-il ici, avant de souffler là : « Parfois il m’est arrivé de douter de l’existence de cette histoire, de m’imaginer même que je l’avais inventée. Je n’en conservais que le souvenir le plus vague. »
Le roman et le film portent le même titre, Le Portrait de Jennie. Le premier est l’œuvre de Robert Nathan, disponible en français (dans une traduction de Germaine Delamain) aux éditions Joëlle Losfeld ; le second, réalisé par William Dieterle, avec Jennifer Jones et Joseph Cotten en vedettes, est visible sur Youtube. Nous livrons ces informations pratiques, mais il n’est pas sûr qu’il faille lire le roman ou regarder le film avant d’entrer dans Et personne ne sait. Comparer sa lecture ou sa vision personnelles à celles du narrateur, c’est se limiter à l’anecdote et s’éloigner de ce qui fait le miel du livre de Forest. Que les œuvres évoquées par son narrateur existent ou non dans la réalité n’a, finalement, qu’une importance secondaire. Il n’en fait pas la critique. Il en revisite l’histoire qui y est racontée en l’agrémentant de ses commentaires, de ses déductions.
Qui est le narrateur ? Un écrivain, dont on apprend qu’il a perdu sa fille il y a longtemps maintenant. Sans être tout à fait lui, le narrateur a des similitudes avec Philippe Forest, dont l’œuvre trouve son point d’ancrage dans la disparition de sa petite fille de quatre ans. Adepte de l’autofiction, l’auteur de L’Enfant éternel (Gallimard, 1997), titre de son premier roman, s’est aussi reconnu dans ce qu’on a appelé « l’exofiction », censée être son contraire. Il s’agit pour un romancier de se projeter dans un personnage dont il raconte la vie, en se tenant dans son ombre. C’est ce qu’il a fait dans plusieurs de ses livres, notamment Je reste roi de mes chagrins (Gallimard, 2019), où se confrontaient Churchill et son portraitiste – un autre personnage de peintre, mais très différent de celui du roman présent –, qui découvraient une douleur commune : celle d’avoir perdu un enfant.
Le narrateur de Et personne ne sait n’agit pas autrement vis-à-vis d’Eben Adams dont il relate la vie. Or, « il n’est pas d’existence qui ne soit identique à une autre. À la sienne. Dès lors qu’on la raconte ». C’est sans doute pour cette raison que le premier a la prescience confuse d’un deuil attaché au second, sans pourtant ne rien connaître de son passé. Et qu’il partage avec lui ce sentiment essentiel déjà évoqué, celui d’être entré « dans l’hiver de sa vie », mais à un âge plus avancé. Comme lui, il est en attente de quelque chose : « Jeune ou vieux, quand l’hiver est venu, l’hiver de l’esprit, celui qui ensommeille la vie, on se dit malgré tout qu’un jour ou l’autre reviendra le printemps. C’est lui que le jeune peintre attend. Comme je l’attends aussi. Souvent on passe sa vie à l’attendre. Aussi jeune ou aussi vieux que l’on soit. Jusqu’à la fin. C’est lui qu’espère toujours quiconque veut croire que, un jour ou l’autre, commencera ou recommencera sa vie. »
Le printemps, pour le peintre, va prendre la figure d’un être dont la présence sera intermittente. Ce sera une enfant d’abord, qui disparaîtra pour revenir plus tard avec quelques années supplémentaires sous les traits d’une jeune fille, qui elle-même s’évanouira avant de réapparaître, devenue alors une jeune femme. Au sens propre, elle est une revenante – on comprendra vite que le terme est à prendre dans toutes ses acceptions. Jennie – c’est son prénom – redonne à Adams une raison de peindre et une raison de vivre, si tant est que celles-ci se distinguent. Toute l’intrigue tient là. Dans la description de l’état d’esprit du peintre avant la première apparition de Jennie. Puis celle de l’excitation dans laquelle il bascule. Avec cette interrogation que l’on retrouve, mais cette fois à l’intérieur de la fiction : la jeune femme existe-t-elle vraiment ?
Il est des vocables qui passent de livre en livre chez Forest, témoignant des limites ténues, dans son univers, entre réalité et chimère, plein et absence. Comme le mot « vide ». Qui prend ici une signification radicalement différente après qu’Eben Adams a rencontré une première fois Jennie. Pourtant, il continue à peindre ses éternels paysages où les humains n’ont pas leur place. « Toujours les mêmes paysages. Vides mais autrement vides que ceux qu’il peignait autrefois, vides maintenant de la présence même qui jadis leur manquait encore et que, sans la montrer vraiment ni en dire quoi que ce soit, à leur manière, désormais, ils expriment pourtant. » Ce qui interroge sur la notion de représentation, dont on ne s’étonnera guère qu’elle traverse de part en part Et personne ne sait.
En l’occurrence, le peintre multiplie les tableaux non pour saisir un être, une chose ou une forme existante, mais pour faire advenir ce qui est encore invisible – de même que le narrateur ne cesse d’écrire dans l’espoir qu’un jour sa fille réapparaisse. « Afin que se manifeste cette autre réalité qui manque au monde », écrit Forest. Ce qui peut aussi se lire comme une prise de position à l’égard du réalisme en littérature, avec lequel l’essentiel de la production courante entretient un rapport exclusif et au premier degré. Philippe Forest l’a déjà abordé dans ses essais, comme lorsqu’il opposait au réalisme un « réélisme », qui « ouvre au sein de cette indispensable représentation la profondeur d’un “impossible” où le sens se suspend, où vacillent toutes les certitudes de sorte que la vérité s’éprouve sur le mode de ce vertige que nous procure – ou nous restitue – la littérature ».
À l’inverse, le portrait de Jennie qu’effectue Adams, auquel il a donné pour titre La Jeune fille en robe noire, confère-t-il à la jeune femme une présence plus tangible que ses apparitions furtives dignes d’un fantôme ? Le roman répond à cette question en empruntant une voix très singulière qui s’ajoute à ce que nous en avons dit jusqu’ici. En parallèle à l’histoire d’Eben Adams qu’il raconte, le narrateur procède en effet à une visite du Metropolitan Museum of Art de New York. Plus particulièrement de ses salles qui abritent l’art pictural américain, s’étendant tout au long du XIXe siècle jusqu’au début du suivant. Pourquoi ce choix ? Sans doute parce qu’il a été dit de la manière d’Adams qu’elle n’avait rien de moderne ni d’académique, mais qu’elle semblait hors du temps. Tout comme le roman de Robert Nathan et le film de William Dieterle.
Dans cette visite, qui donne lieu à de brefs chapitres ponctuant le roman, où l’on rencontre les tableaux de Samuel F. B. Morse, l’inventeur de l’alphabet du même nom, représentant sa fille qui, plus tard, périra noyée, du grand John Singer Sargent, auteur du fameux Madame X, de Martin Johnson Heade ou de Winslow Homer, tout résonne étrangement avec l’histoire que le narrateur raconte. Et si leur signification reste parfois indéterminée, ces toiles ont fixé le temps qui passe, le jeu de miroir inquiétant entre le noir du ciel et celui de la mer, ou la violence déchaînée des vagues, tous éléments se retrouvant dans les péripéties dramatiques que vont traverser Eben et Jennie. Or, ces tableaux sont bien là, accrochés sur les cimaises du Metropolitan Museum, comme pourrait l’être La Jeune fille en robe noire. Mais peut-être l’est-il réellement, comme le roman invite à l’imaginer…
Cheminant entre la raison et le surnaturel, la phrase de Philippe Forest est aussi ample et sinueuse que le roman est court. Elle suscite elle aussi des images, déjoue d’apparents paradoxes (« C’est parce qu’il va disparaître que le rêve apparaît »), s’avère d’une puissance éclairante, comme ici sur l’élan de création : « Il faut la folie. Un peu mais pas trop. Savoir ce que l’on fait mais sans se le demander. Veiller tout en rêvant, rêver tout en veillant. Scruter du regard mais les yeux fermés le songe, le sien, qui prend forme et que l’on suit dans la nuit blonde d’où il sort. Et tant qu’opère le charme, se retenir surtout du jugement qui, le rompant, renverrait tout au néant. » La phrase de Philippe Forest n’est pas non plus en reste sur ce qu’il se passe au bout du cheminement, chez le lecteur plongé dans l’œuvre : « Il se laisse aller au rêve qu’un autre rêve pour lui et dans lequel il retrouve le sien. » C’est ce phénomène merveilleux qui a lieu à la lecture de Et personne ne sait. Et cela n’a rien d’une chimère.
Christophe Kantcheff
Journaliste, Critique
Critique littérature, France Culture, lundi 6 janvier 2025
Au programme du débat critique, de la littérature : "Et personne ne sait" de Philippe Forest.
Avec Pierre Benetti co-directeur éditorial du journal En attendant Nadeau
Romain de Becdelièvre Auteur, conseiller dramaturgique, producteur à France Culture
Voici l’extrait concernant Et personne ne sait
"Et personne ne sait" de Philippe Forest
Jennifer Jones et Joseph Cotten dans "Le portrait de Jennie", 1948, film dont s’inspire le roman de Philippe Forest.
© Getty - LMPC.. ZOOM : cliquer sur l’image.
Au milieu du siècle dernier, à New York, un jeune peintre désespère de sa vie et de son talent. Un soir de Noël, tandis que la neige tombe sur la ville, il fait la mystérieuse rencontre d’une enfant, étrangement seule au milieu du parc qui occupe le centre de la cité. Elle lui chante une chanson. De cette enfant, de cette femme, le peintre va faire le portrait. S’agit-il d’un fantôme ou bien d’un fantasme ? Sort-elle d’un songe ou alors d’un souvenir ? Où passe la frontière qui sépare le rêve de la réalité et la vérité de la fiction ? À quelle histoire appartiennent les personnages que peint l’artiste ?
D’un livre d’autrefois et du film qui en fut adapté, Le portrait de Jennie (1948), Philippe Forest tire la matière de son nouveau roman. De tableau en tableau, ce jeu de piste prend l’apparence d’un conte avec lequel l’auteur prolonge et poursuit son œuvre, continuant d’explorer le thème du deuil.
Les avis des critiques
Pierre Benetti : "Ce livre dégage un véritable charme, le charme des contes, avec une clarté qui rappelle les contes les plus anciens, et pour autant il parvient à ne jamais être dans la pure illusion pour le lecteur. C’est un livre très beau qui se permet de jouer avec le deuil. Il y a un jeu avec les narrations qui fait que la magie opère. Forest écrit depuis longtemps des sortes de fables, avec une forme d’emboîtement. Là, il complique le dispositif : il écrit un livre sur un film lui-même adapté d’un roman au sujet d’un tableau. Il tisse son œuvre avec la conviction qu’on peut raconter toutes les histoires, une foi touchante dans la capacité de la fiction à nous faire sentir toutes les histoires du monde. On a l’impression que son œuvre se dirige vers une clarté où le narrateur pourrait être n’importe qui car d’une certaine manière, tout le monde a la même histoire. C’est une espèce de circulation entre les différentes expériences où toutes les places sont interchangeables. En ça, Forest se différencie totalement de notre époque. C’est un livre qui est en guerre contre les contemporains, mais sans être réactionnaire."
Romain de Becdelièvre : "Je ne connaissais pas l’œuvre de Philippe Forest et j’ai trouvé ce livre très étonnant. Je l’ai lu comme un roman à tiroirs. L’architecture est très élaborée, avec l’ouverture d’une grande réflexion générale sur l’art. L’auteur est très fort dans la description de tableaux. C’est ce que j’ai préféré : il les décrit en mouvement, avec une réflexion sur l’imbrication de la peinture et du temps, et des choses très intéressantes sur la peinture américaine, qu’on connaît peu. Mais au fur et à mesure de l’écriture, il brouille toutes les pistes. À un moment, on ne sait plus ce que le roman, ce que le film, ce que les peintures racontent. Il y a des effets de décollement assez vertigineux, d’autant plus que le début est assez sage. Même s’il y a quelque chose de très beau dans cette non-croyance dans le génie personnel, j’ai eu un peu de mal avec ces montées systématiques en généralité qui sont un peu répétitives dans leur structure."
Et personne ne sait paraît le 9 janvier chez Gallimard. Une rencontre autour du livre aura lieu à la Maison de la poésie le 31 janvier à 19h.
Extraits sonores : Lecture d’un extrait de Et personne ne sait de Philippe Forest par Tom Umbdenstock.
Crédit France Culture