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Hommage. Boualem Sansal, « le porte-drapeau »

par J-M.G. Le Clézio et plus...

D 8 décembre 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Selon les informations du Point, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, critique acharné du régime algérien, a été arrêté à l’aéroport d’Alger samedi 16 novembre, laissant ses proches sans nouvelles. Il a finalement été placé sous mandat de dépôt, cinq jours plus tard, dans une unité pénitentiaire d’un hôpital d’Alger pour « acte terroriste ou subversif ». Il encourt la perpétuité pour des propos tenus sur la marocanité du Sahara occidental.

Cette arrestation intervient alors que les relations diplomatiques entre la France et l’Algérie, déjà difficiles, se sont fortement tendues après l’appui affirmé, fin juillet, par Paris au « plan d’autonomie » marocain pour le territoire disputé du Sahara occidental.
Son arrestation a déclenché l’indignation de quelques uns parmi lesquels le Prix Nobel de littérature Jean-Marie Le Clezio, Bernard-Henri Lévy, son compatriote l’écrivain Kamel Daoud, Sylvain Tesson et d’autres, une partie importante de la gauche se taisant et Amnesty International qui tarde à prendre position…L’ONG indique le 6 décembre, ne pas avoir « encore été en mesure de vérifier de façon indépendante » l’arrestation de l’écrivain, incarcéré en Algérie depuis mi-novembre pour « atteinte à la sûreté de l’État ».

Une actualité poussant l’autre, déjà la presse oublie peu ou prou Boualem Sansal, aussi apportons nous ici, notre modeste contribution pour ne pas l’oublier en publiant l’appel de Jean-Marie Le Clezio, Prix Nobel de litttérature.

Boualem Sansal, le porte-drapeau

PAR JEAN-MARIE GUSTAVE LE CLÉZIO,

Le Point, 28 nov. 2024

Le travail d’écriture de Boualem Sansal est depuis le début un travail d’examination, de sape et de dérision. En ce sens, l’auteur du Serment des barbares, du Village de P Allemand, et plus récemment du beau roman parabolique Vivre, qui reprend la prophétie de George Orwell, ne peut être séparé des conditions dans lesquelles il est né, à la fin d’une guerre et au début d’une autre, entre la reddition du pouvoir colonial de la France et la prise du pouvoir par la dictature militaire qui cohabite aujourd’hui avec les islamistes.

Comment accepter cela ? La situation des colonisés ne peut absolument pas justifier l’histoire, celle-ci n’est qu’un tissu de violences, un massacre de principes, une négation de tout ce qu’on espère des humains. Une ère monstrueuse, où le crime éclate en plein jour, dans les endroits où personne ne l’attend, comme ces « couffins » dans lesquels les femmes indigènes transportaient les explosifs, pour les déposer dans les lieux où ils causeraientle plus de morts. Ou comme ces largages de napalm sur les villages de « hors-la-loi », ainsi nommés et condamnés à mort par les militaires, et présentés par la presse française de l’époque.

Puisque le crime règne, comment survivre, sinon en le défiant, par la révolte armée telle que le GPRA l’organisait, ou par le regard dans les yeux de l’ enfant qui observe, entre effroi et fascination, puis, un jour, comme le décide Boualem Sansal, en prenant le large grâce à l’écriture.

Parce qu’il y a quelque chose d’héroïque, de quasiment mythique dans cette guerre d’Algérie longtemps cachée aux responsables, travestie en rébellions de villages, en regains de barbarie qu’il faut mater comme l’a fait autrefois au temps de la conquête, le témoin qui décide de dire ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ne peut pas l’oublier, le condamner. Mais comment justifier la violence, la répression, le crime lorsqu’ils n’ont plus de lien avec la cause initiale, et qu’ils se développent librement à la manière d’un monstrueux trueux cancer, causant le désastre et la mort de ceux-là mêmes qui a cru en la liberté ?

Né à la littérature sur le tard la deuxième partie de sa vie,pourrait-on dire-, Boualem Sansal ne peut pas faire autrement que de donner libre cours à son sarcasme ; à sa dérision, à sa froide moquerie. Il les a forgés dans l’histoire de sa vie, dans sa généalogie personnelle, entre Algérie indigène, marocanité, et éducation à la française, dans l’expérience professionnelle et l’apprentissage de la langue écrite, dans les références littéraires - l’auteur auquel il ressemble le plus ne serait pas Voltaire ou Camus, mais plutôt Jonathan Swift, marchand de draps, chroniqueur de l’année de la peste à Londres


Mobilisé.

L’écrivain français J. M. G. Le Clézio
est signataire de l’appel du Point pour la « libération immédiate » du romancier et essayiste franco-algérien.

Comme ces illustres prédécesseurs, il y a chez lui très vite la perception d’un vice commun, d’une sorte de tare qui se développe au milieu d’un peuple innocent maltraité par la modernité - tels ces Indiens du Dakota qui au terme d’une longue déportation n’attendent plus rien de la vie et cherchent la maison de la mort. Ce vice n’est pas imaginaire. Il ne doit rien (ou presque) au passé sans gloire des colonisés à l’amnésie tactique des colonisateurs.

Cette trahison doit tout au penchant tragique des humains qui, dès qu’ils le peuvent, emploient leur énergie à créer des tyrans et ceux-ci à inventer des prisons. Athée, Boualem Sansal a le droit de l’être, comme tout un chacun, il a le droit de le dire, de le vanter, d’en faire son motif - c’était celui des grands hommes politiques comme Atatürk, des philosophes comme Nietzsche, des inventeurs de mots comme Franz Kafka ou Alfred Jarry.

« Sansal établit la liste des responsables du décervelage humain : !’argent, la religion,
le fast-food et les jeux d’arène. »

Aussi ce n’est pas l’islam, ni le judaïsme, ni le christianisme que Sansal flagelle — même si ce qu’il dénonce peut plaire aux nostalgiques de l’Algérie française qui confondent volontiers la conquête des armées arabes avec le message du livre révélé. Dans un petit livre d’une drôlerie grinçante, Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et nations de la terre, l’auteur établit la liste des responsables du décervelage humain, par ordre d’importance : l’argent, la religion, le fast-food et les jeux d’arène.

Nous devons, nous qui n’avons aucun pouvoir
autre que celui des mots – comme Boualem
Sansal –, résister, à tout prix.


D’autres prix Nobel se mobilisent

Outre J-M.G. Le Clézio, citons Annie Ernaux, Orhan Pamuk, Salman Rushdie, Alaa El Aswany…

Ceux à qui Sansal s’adresse, pour les réveiller de leur sommeil hypnotique, ce sont ces hommes, ces femmes ordinaires victimes des tisserands maudits qui nouent les fibres de la camisole de force de la religion et du pouvoir, et qui utilisent la vertu morale pour cacher, comme le disait Florence Nightingale, leur dépravation sous les oripeaux de la vertu. Les guerres, on le voit encore chaque jour où que l’on regarde, excellent dans cet art de la fourberie. Le dire comme le fait Sansal, le répéter, sur tous les tons, sur tous les modes de la narration, avec sérieux, avec gouaille, avec l’humour indispensable aux faibles, avec emportement parfois, demande un peu d’obstination et beaucoup de courage.

Contre la vengeance des puissants, nous devons, nous qui n’avons aucun pouvoir autre que celui des mots - comme Boualem Sansal - résister, à tout prix. Ce n’est pas une question de civilisation, ou de démocratie. Ces mots-là sont souvent à double entente et peuvent être tordus à loisir par ceux qui les ont mis en avant pour gagner leur trône. C’est une question d’honnêteté. Nous devons faire à la vérité l’honneur de croire qu’elle triomphera. Une étymologie fantaisiste et prémonitoire fait du prénom de Boualem Sansal le « porte-drapeau » - Bou alam. Enfermer le porte-drapeau n’empêchera pas le vent de souffler

Le crayon de quelques illustrateurs en soutien de Boualem Sansal


Boualem Sansal vu par Michel Cambon

Boualem Sansal vu par Michel Kichka

GIF Boualem au pays des risque-rien

L’ÉDITO DE PEGGY SASTRE
Le Point, le 07/12/2024

Entre courage solitaire et opportunisme collectif, l’affaire Boualem Sansal interroge nos choix et nos renoncements.

Ce qu’il y a de marrant avec la lâcheté, c’est qu’il s’agit peut-être du trait de caractère à la fois le plus décrié et le plus partagé. Biais de supériorité illusoire oblige, à peu près tout le monde se croit vachement plus courageux que son voisin, et, la régression à la moyenne étant ce qu’elle est, la réalité est qu’à peu près tout le monde barbote dans les eaux tièdes de l’aversion au risque.
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La chose ne tombe pas du ciel. Prudence est mère de sûreté, dit le proverbe, mais elle est surtout garante de survie pour une espèce aussi grégaire que la nôtre – qui hisse la tête hors du troupeau peut certes se dégager les horizons, mais aussi finir décapité. Il en va d’une autre dure loi de nos dynamiques sociales, qui se résument à un équilibre de la terreur entre groupe et individu. Parfois, c’est un électron libre qui mène la danse, quitte à pousser sa tribu à la ruine. À d’autres moments, c’est la patrouille qui rattrape celui qui aura un peu trop pris ses aises avec l’autonomie. Étymologie : qui se donne à soi-même ses propres lois.

Revoir son pays natal

Boualem Sansal est de ces êtres autonomes. On voudrait le serrer dans une coterie, mais je ne crois pas qu’on puisse si facilement le catégoriser, que le tiroir soit celui des gentils moines-soldats de la laïcité ou des affreux vilains néocolonialistes figurant une « posture bourgeoise et droitière », pour citer le politologue Nedjib Sidi Moussa dans un entretien aussi récent que peu inspiré à Mediapart


l’écrivain franco-algérien a été inculpé et écroué, sur le fondement de l’article 87 bis du Code pénal algérien qui réprime les atteintes à la sûreté de l’État et le terrorisme.

En revanche, ce qui ne souffre pas trop d’ambiguïté, c’est qu’il a pris son risque en voulant revoir son pays natal – et son domicile – après sa naturalisation française et ses critiques appuyées du régime algérien. Et que rattrapé par la patrouille il fut. Encore une autre règle : les gains sont proportionnels aux risques ; et si celui qui parie gros peut espérer toucher le jackpot, il doit aussi prévoir de payer cher.

C’est ce qui rend d’autant plus insupportable la prudence de nos risque-rien. Ces chuchoteurs au chaud de notre beau monde des arts et lettres qui ergotent des oui, mais était-ce bien raisonnable à son âge, dans son état, avec sa femme à l’hôpital ? Ceux qui rentrent la tête dans les épaules et attendent que ça passe. Qui se tressent des excuses mesquines – ne vais-je pas le desservir en signant cette tribune ? Ceux qui, même avant le dessert, se fantasment un estomac creux et refusent de renoncer à leur plat de lentilles.

On ne met pas en prison des écrivains

Oui, la liberté n’est pas raisonnable, et elle n’a pas un bilan comptable dans les clous. Peut-être que Boualem Sansal était tellement trouvère et téméraire qu’il a versé dans le suicidaire. Peut-être aussi qu’on s’en fout, peut-être que l’essentiel, quand on se pique d’être les hérauts et les héritiers de Voltaire, c’est au moins d’être disposé à hypothéquer un gramme de son opulence pour monter au créneau. [Donner un décibel pour cette cause extravagante : on ne met pas en prison des écrivains, on ne criminalise pas la parole, il n’y a pas de taule qui tienne pour la pensée.

À LIRE AUSSI Pourquoi l’Algérie déteste tant ses écrivains ? par Kamel Daoud

Et peut-être qu’on perçoit là la température de l’eau de la casserole où blanchissent les grenouilles. Qu’après des décennies à toujours plus durcir son arsenal répressif contre les discours politiques et à abandonner les principes les plus élémentaires (parce que les plus efficaces) de la liberté d’expression, la France pourrait ne plus être en mesure de se donner en exemple. Peut-être que nos lâches ne le sont finalement pas tant que ça, peut-être qu’ils sont simplement cohérents.

C’est une phrase qu’on attribue à Ibn Khaldoun, précurseur de la sociologie : « Les hommes forts créent les périodes de paix. Les périodes de paix créent les hommes faibles. Les hommes faibles créent les temps difficiles. » Peut-être que trop de paix nous a effectivement amollis, peut-être que notre civilisation libérale n’en finit pas de tomber et que, avec nos pétitions la main sur le cœur, on l’étaye avec des cotons-tiges – dans leur version écologique, celle en carton. Peut-être qu’il n’y a pas à s’offusquer de la pleutrerie de trop de nos élites intellectuelles qui préfèrent regarder ailleurs pour que leur petite carrière continue à tourner, que reste ouverte leur petite boutique, que soit amidonnée la petite queue de leur linge.

D’autres échos

Voltaire Sartre et Boualem Sansal

Boualem Sansal est au monde musulman ce que Voltaire fut au monde chrétien. Heureusement, il n’a pas le cynisme de Voltaire, il est beaucoup plus pur d’âme que le philosophe français. Il a l’âme beaucoup plus noble que Voltaire. Lorsqu’un de ses ministres voulut faire arrêter Sartre, pour avoir poussé à l’insoumission, en 1960, le général De Gaulle a répliqué : « On n’emprisonne pas Voltaire ». Sartre était pourtant un opposant radical à de Gaulle.

Le président Macron devrait rappeler au gouvernement algérien ce mot de de Gaulle, et lui dire : « Comme on n’emprisonne pas Voltaire, comme on n’emprisonne pas Sartre, on n’emprisonne pas Sansal ! »
Robert Redeker, Professeur agrégé de philosophie,
, auteur notamment de
L’Abolition de l’âme (Le Cerf, 2023).

Le Bloc-Notes de BHL.

Si les écrivains se sont mobilisés pour Boualem Sansal, le silence d’une gauche dite progressiste est assourdissant.

La clique policière d’un État assassin se venge d’un président de la République [E. Macron] qui se rapproche du Maroc et, en reconnaissant la marocanité du Sahara occidental, prend ses distances avec l’Algérie.

Elle fait payer à un écrivain sa rage contre un « ennemi français » jugé coupable de tous ses maux, de toutes ses misères et de son propre acharnement à ruiner ce qui restait d’espérance des Aurès à la Mitidja et au Constantinois.
Bernard-Henri Lévy
le 26/11/2024

Repères

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 3 avril 2025 - 18:15 1

    L’enjeu de l’affaire Boualem Sansal est un enjeu de civilisation » : David Reinharc a raison. Parce que nous sommes embarqués dans la lessiveuse du monde, qui nous secoue, nous malmène, nous fait perdre la tête et nos repères, peut-être en oublions-nous l’essentiel. Prise en tenaille entre une Russie autocratique et des États-Unis désormais hostiles, l’Europe n’a d’autres choix que de mener seule la résistance pour sauvegarder les valeurs fondamentales de la démocratie. LIRE ICI.