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Redire Venise

Sur "La Mer à Venise" de Jean-Hugues Larché

D 6 décembre 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


par PATRICK GUINAND
5 Dicembre 2024


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Difficile d’écrire sur Venise. De Thomas Mann à Sartre ou Philippe Sollers, tout semble avoir déjà été dit, selon l’empreinte des époques respectives. Et on n’ose parler ici des innombrables clichés ou abus d’image, tel un certain Brunetti, commissaire vénitien parlant absurdement allemand, comme tous les autres protagonistes, dans une série télévisée à succès, où Venise sert d’alibi, de coulisses à disposition et d’argument de vente.

Au-delà des études historiques érudites ou des témoignages in vivo des vénitiens eux-mêmes, il faut donc une certaine audace ou une grande naïveté pour proposer une oeuvre de fiction prenant Venise comme espace de l’action principale. C’est pourtant ce qu’a fait le non-vénitien Jean-Hughes Larché, manifestement inspiré par le Dictionnaire amoureux de Venise, de Sollers. Avec un angle de vue qui ne manque pas d’originalité, le constat paradoxal que la peinture vénitienne du XVIe au début XVIIIe siècle s’attache plus à la représentation du ciel qu’à celle de la mer, élément pourtant consubstanciel de la capitale lagunaire.

Thomas Mann restera comme le chantre du regard mortifère sur Venise, son atmosphère propice à tous les projets de fin de vie, entre séduction et lente décomposition, telles les larmes noires qui coulent sur le visage trop maquillé de Bogarde/von Aschenbach à la fin du film de Visconti. Sartre sera partagé entre fascination et nausée, tendu par un regard bipolaire entre la Venise de Tintoretto et les eaux sales du quotidien, entre rêver ou vomir. Sollers en son alphabet érudit nous fera partager sa passion pour la Sérenissime et ses recoins secrets. C’est donc le chemin de Sollers que Larché a choisi de prendre, sous forme romanesque.


Paolo Veronese, Le martyre de Saint Sébastien, 1565
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Le libraire bordelais Larché est sans conteste un amoureux de Venise. Son précédent ouvrage Quintet pour Venise en faisait déjà preuve. Dans La mer à Venise, roman publié par les Éditions Zeraq, sises à Bordeaux, dirigée par le vénitien de naissance Andrea Cappai, c’est une rencontre amoureuse qui nous servira de guide. Celle d’un certain Ugo, double transparent de l’auteur, et de Clara, apparemment italienne, se déclarant „d’un peu partout“, habitant à Cannaregio, près de Santa Maria dei Miracoli. Un banc au Campo Santa Margherita à Dorsoduro s’offrira au premier contact. Une passion commune pour la peinture vénitienne tissera le lien, et s’en suivra une infinie visite passionnée, et passionnelle, des trésors picturaux connus et moins connus qui ont fait l’histoire et perpétuent la gloire de la Sérénissime. De la Chiesa San Sebastiano et ses Véronèse à la Scuola Grande de San Rocco, où Sartre avait déjà admiré les Tintoretto, du Titien à Bellini ou Carpaccio, de Tiepolo à Carriera ou Piazzetta, Ugo-Larché et Clara vont s’extasier, décortiquer, décrypter, analyser détail après détail, toutes les splendeurs visuelles qui alimentent leur passion intellectuelle et très vite évidemment charnelle.

Le prétexte romanesque se fonde comme l’on voit sur une intrigue minimale, mais les analyses et descriptions, partagées entre les deux personnages, sous le regard masculin et féminin, font preuve d’une érudition à volonté quasi encyclopédique, qui a tendance à recouvrir la fiction par son côté „Catalogue amoureux de Venise“, oscilllant entre guide pour public lettré et déclaration d’amour, mais permet aux habitués comme aux non connaisseurs de raviver leur connaissance ou d’exciter leur curiosité.


<Jean-Hugues Larché

Bien sûr la surabondance descriptive ou pédagogique devient parfois un peu étouffante, mais comment faire autrement face à un surplus de merveilles qui se montrent ou se cachent au regard, lorsque l’on a envie de tout montrer et tout dire.

Le thriller iconographique qui interroge l’énigme de la non-représentation de la mer dans la peinture vénitienne de 1400 à 1700 sera d’ailleurs un excellent moyen pour revisiter l’histoire vénitienne, et émettre toutes les hypothèses, sur ce non-dit, ce non-peint, des maîtres du quatrocento et du cinquecento, plus tournés vers le ciel et ses promesses que vers la mer et sa quotidienneté. Comme le dit Clara, après avoir disserté sur le genre masculin de il mare en italien, son „côté testostérone avec les attributs du père“, sa violence potentiellement colérique telle celle de Mars ou de Neptune, „la mer reste durant deux siècles un étrange interdit iconographique“.

Au-delà de cette trame exploratoire entre mer et ciel, des digressions bienvenues permettent d’élargir le regard, de la comparaison avec la peinture hollandaise à la même époque, très maritime, à l’analyse du fameux poème de Baudelaire „L’invitation au voyage“, qui propose de voir en le lieu idyllique baudelairien, là où „tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté“, non pas Amsterdam, comme la plupart des critiques et historiens l’affirment, mais bel et bien Venise. Car finalement, comme le dit Ugo-Larché, „Venise est le point secret du paradis terrestre“. Un paradis où Proust aimera à s’égarer, et où le poète Baffo écrira les poèmes érotiques les plus réjouissants que l’on puisse connaître, avec ceux de l’Arétin.

On aurait aimé d’ailleurs que Larché nous en dise plus sur le patricien Zorzi Baffo, personnalité non conformiste de la gouvernance de Venise, régnant en son palais du Campo San Maurizio, très tôt sensible aux idées des Lumières, ami et protecteur des parents comédiens de Casanova, en particulier sa mère, avec laquelle il emmènera le jeune Casanova à Padoue, confirmant l’enfant de dix ans dans son intuition que „le soleil ne bouge pas“. Baffo et ses poèmes obscènes, „hors scène“, était vraiment hors norme pour l’époque, et Casanova n’aura de cesse de remercier ce „sublime génie, poète dans le plus lubrique de tous les genres, mais grand et unique“, qui lui aura inculqué l’idée de liberté et empêché dès l’enfance „d’avilir son entendement“.

Alors trop dire ou pas assez dire ? Comme Baffo brièvement évoqué, le rappel de la question de la judéité à Venise, réelle avec la création du ghetto ou fictionnelle avec Shakespeare et son prêteur sur gages Shylock, Clara s’identifiant à Jessica, la fille de Shylock faisant le lien entre les deux cultures, juive et chrétienne, restera néanmoins dans le contexte romanesque relativement sommaire, plus informatif qu’analytique, n’intégrant que partiellement la complexité thématique de la présence et l’image du juif vénitien dans le parcours du couple attaché à découvrir les merveilles et mystères de Venise.

S’il est bon parfois de ne pas dire tout ce que l’on sait, Venise restant de toutes façons inépuisable, l’équilibre entre dire et non-dire semble donc être le point cardinal de ce roman foisonnant. En matière d’art pictural, revisité ou dévoilé par Ugo et Clara, Larché semble avoir été pris par la tentation de tout dire. L’enthousiasme passionnel de ses deux protagonistes les entraînant dans la mise en paroles exhaustive de ce qui s’offre à leur regard amoureux. Pour peu que l’on ait le plaisir des mots, on ne peut que souscrire à leur passion. Et par les mots, resourcer notre regard. Et comme eux, si faire se peut, tenter aussi d’approcher cette qualité intrinsèque à l’esprit vénitien, la sprezzatura, cette lègèreté, cette apparente désinvolture travaillée et élégante qui comme le dit Clara „signifie l’art qui consiste à cacher l’art“.

Découvrir donc Venise en suivant Ugo et Clara, chercher à la posséder comme ils finiront par se posséder eux-mêmes, „l’oeil enflammé et jamais rassasié“, tel est l’acte d’amour que ce roman propose. Revenons donc à Baffo et ses mots d’amour. Si Venise était une femme, on pourrait lui adresser l’un de ses sonnets, obscène comme il se doit, dans la langue privilégiée du poète, la lengua venessiana :

Vorrei, non lo so dir, vorrei, signora,
intendetemi voi quel che vorrei,
son per i pensier vostri e pensier miei,
e quel che voglio lo sapete ancora.
…..
Ah, che vel voglio dir, pria di morire,
vorrei, vorrei… Ah, mi vergogno ! Oh Dio !
Vorrei chiavarvi, e non ve lo so dire !“
(Je voudrais, je ne sais comment le dire, je voudrais, madame,
comprenez ce que je voudrais
que vos pensées soient mes pensées
et que ce que je veux vous le sachiez déjà
…
Ah, ce que je veux vous dire, avant de mourir,
ie voudrais, je voudrais… Ah, j’ai honte ! Oh Dieu !
Je voudrais vous foutre, et je ne sais vous le dire !)

Posséder Venise, le rêve de Larché ? Et trouver les mots pour le dire ? Oui, avec un regard amoureux, et si possible curieux de tout, du profane comme du sacré, ce que ce roman nous dit, à travers son intrigue amoureuse, c’est qu’il faut toujours et toujours redire Venise.

A propos de PATRICK GUINAND

Metteur en scène. En 1992, il met en scène Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard au Teatro Eliseo de Rome, avec Umberto Orsini dans le rôle principal. La pièce est ensuite jouée en tournée dans de nombreuses villes et reprise en 2001 au Teatro delle Passioni-ERT de Modène (Prix Ubu 2001), en 2002 au Teatro Franco Parenti de Milan, en 2004 au Teatro Biondi de Palerme, et en 2007 de nouveau au Teatro Eliseo de Rome, à l’occasion des célébrations du cinquantième anniversaire de carrière scénique d’Umberto Orsini (classée dans le top 10 des meilleures productions de la saison 2006/2007 en Italie par le Corriere della Sera). Enfin, la pièce a été reprise en 2019 au Teatro Cucinelli de Solomeo, au Teatro Storchi de Modène, à Rimini, Gênes, Turin, et finalement en décembre de la même année au Piccolo Teatro de Milan. La production a été jouée au total 340 fois en Italie.

Dans les pays germanophones, il a travaillé comme metteur en scène de théâtre et d’opéra à Berlin, Nuremberg, Karlsruhe, Bad Hersfeld, Dessau, Heilbronn, Landshut, Passau, Vienne, Kobersdorf et Salzbourg.

Crédit Ytali.com