


Le feu est tout
Mis en ligne le 6 novembre 2024
Il y a, en ce moment, à Paris, une exposition merveilleuse. Elle est gratuite, comme l’est toujours la poésie. C’est à la galerie Olivier Waltman, au 74, rue Mazarine, dans le 6e arrondissement (vers Odéon, donc). L’expo s’appelle « Brûlure ». La photographe : Linda Tuloup.
Vous avez jusqu’au 23 novembre, courez-y : il est rare d’être comblé à ce point. La magie, ça a lieu quand la fragilité prend la place de la puissance. Voici des éclats rouges et mauves, des étincelles de jardin argenté, des halos de nuit verte, des braises, des nymphéas, des échancrures de forêt où clignotent des rivières. Et voici le corps d’une femme dont la nudité s’ajuste à cette abondance : ses bras, ses seins, ses hanches, en rencontrant la lumière, deviennent forêt, ruisseau, jardin.
Linda Tuloup nous prodigue la sensation d’un mystère heureux : pendant le confinement, elle s’est photographiée chaque jour avec un Polaroid et un retardateur ; et, en approchant une allumette, elle a passé ses Pola au risque de la flamme.
Épreuve, écriture du feu, ordalie : ce qui a lieu dans la texture même de ces photographies témoigne d’un grand jeu avec la chance, c’est-à-dire avec l’amour du temps. Allez voir ces images mangées de braises, léchées par la consumation, vous verrez leur matière intérieure, vous sentirez combien le désir, en se mettant à nu, fait l’expérience de sa victoire : les flammes ne détruisent pas l’art, mais le couronnent.

La beauté de l’exposition vient de la frise de ces photos qui ne cessent de s’engendrer elles-mêmes à travers la brûlure. Il y a des détails agrandis de peintures classiques, d’où les photographies semblent surgir, comme depuis un endroit secret. Linda Tuloup les glane dans les musées : des mains surtout, des mains qui s’ouvrent à une pluie d’or qui figure peut-être la jouissance secrète de la photographe, celle qui frappe le regard comme une convulsion de signes ardents.
Et ce « puits des magies », comme dirait Rimbaud, on le retrouve tout entier, plus foisonnant encore, dans le livre Brûlure, qui est une splendeur. Linda Tuloup le publie aux éditions André Frère, avec un texte somptueux et plein de fantaisie de l’écrivain Colin Lemoine.
On y lit par exemple ceci, que j’aime avec le sourire : « Le passage de la flamme quand les Pola sont frais. »
Les étoiles ne sont pas au ciel : elles scintillent sous les paupières des artistes. Linda Tuloup n’est pas qu’une photographe de l’intime, encore moins de l’autoportrait : si elle abandonne ses nudités à la flamme, c’est-à-dire aux couleurs qui les révèlent, c’est pour donner à voir ce qu’est la poésie de l’existence. L’invisible s’écrit sur ses images en lettres de feu. Les paysages nocturnes de Linda Tuloup, troués de fines lames bleues ou vertes, sont parmi ce que j’ai vu de plus beau. Le cœur est un jardin qui s’ouvre.


Trois jours à Avignon
Mis en ligne le 13 novembre 2024
Le titre de cette chronique est trompeur : il promet la douceur d’un enchantement, le délice d’une flânerie dans une incomparable cité médiévale. Mais si j’ai passé trois jours à Avignon, c’était pour les besoins du procès des viols de Mazan, auquel j’ai assisté, comme l’ont fait les semaines précédentes mes camarades de Charlie, pour vous en parler sous la forme de chroniques publiées sur le site du journal, et d’une réflexion qui, je l’espère, vous incitera, vous aussi, à vous confronter aux horreurs fondamentales que ce procès met en jeu.
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Oui, « horreur fondamentale » : parfois il est bon de ne pas fuir, mais de prendre sur soi et de se rendre disponible à ce qui nous répugne. Du moins, c’est ce que j’essaie de faire : on se contente souvent de s’intéresser à ce qui nous réconforte, à ce qui satisfait nos habitudes de pensée. Je crois pourtant que c’est le trouble qui fait penser.
En matière de trouble, durant ces trois jours, j’ai été servi. Et le soir, en sortant du tribunal judiciaire, en retrouvant cette solitude des chambres d’hôtel, ces longues soirées que connaissent toutes celles et ceux qui partent en reportage, j’ai eu besoin de me raccrocher à quelque chose qui me changeait les idées, et surtout emplissait mon esprit chargé de détails horribles.

Il y avait, pendant des heures, l’écriture des chroniques, allongé sur le lit, avec l’ordinateur et mon carnet saturé de notes prises durant l’audience ; il y avait la télé allumée sans le son pour suivre les élections américaines ; il y avait des paquets de biscuits et des bouteilles de jus de carotte (oui, chers lecteurs de Charlie, je vous avoue en exclusivité mondiale ce vice aberrant : quand je ne bois pas du vin – et je n’en bois jamais quand j’écris -, je me soûle au jus de carotte).
Et puis, il y avait The Cure, le groupe de mon adolescence, qui vient de sortir un album prodigieux, Songs of a Lost World, que j’ai écouté en boucle pendant ces trois jours, ou plutôt ces trois soirées, ces trois nuits.
Il est si bon d’aimer une musique qui se répète dans votre tête en continu, si bon d’être obsédé par une mélodie, si bon d’être accompagné dans vos pensées par des harmonies qui leur offrent une lumière plus douce, plus intense.
Vous me direz : quelle idée lorsqu’on est tourmenté d’écouter un album si mélancolique, mais on sait tous que la tristesse, quand elle est belle, est addictive – le chagrin chanté fait tellement de bien. Ne marchiez-vous pas, à 16 ans, dans les rues moches de votre ville, avec une tristesse majestueuse ? Vous portiez un imperméable noir et des lunettes noires, vous aviez les cheveux ébouriffés, et les brumes qui vous désolaient avaient l’élégance d’un poème inespéré. Vous étiez baudelairien et cold, The Cure vous comblait. Je suis pour toujours ce jeune homme. Cette semaine, il vous écrit d’Avignon.


Nietzsche, pour la joie de tous
Mis en ligne le 20 novembre 2024
Adolescent, j’avais acheté Ainsi parlait Zarathoustra. Je l’avais ouvert des dizaines de fois et n’étais parvenu à en lire que quelques pages. Mais je me promenais partout avec le livre dans la poche de ma veste noire : je veillais à disposer au fond un mouchoir en boule qui permettait que le livre dépasse et qu’on voie bien le nom de l’auteur et le titre. J’attendais qu’on me dise : « Tiens, tu lis Nietzsche ? » J’avais prévu ma réponse, que je prononcerais d’une voix blanche, distraite, presque ennuyée, comme dans un film de Jean Eustache : « Ah, oui, Zarathoustra, c’est épatant. »
Mais personne n’a jamais vu le livre dépasser de ma poche, personne ne m’a jamais demandé si je lisais Nietzsche.
Alors aujourd’hui, chers lecteurs de Charlie, je prends ma revanche, et vais vous parler d’un livre idéal. Idéal si l’on veut lire enfin Nietzsche ; idéal aussi si on l’a lu (ce que j’ai fini par faire avec passion depuis mes déambulations frimeuses d’adolescence, de Zarathoustra à Ecce homo, en passant par Le Gai Savoir ou Par-delà le bien et le mal).

Le livre s’appelle tout simplement Nietzsche et il est écrit par Christophe Fiat. Il est publié aux éditions Les Pérégrines, dans la collection « Icônes ». C’est un magnifique petit livre à la couverture verte, profondément enjoué, rocambolesque, rempli de moments drôles et d’aperçus décisifs. Il y a même, à l’intérieur, une pièce de théâtre à mourir de rire avec Lou Andreas-Salomé et la sœur nazie de Nietzsche (qu’il détestait). On lit ce « livre multicolore », comme dit Charlotte Rolland, avec une avidité heureuse : comme je suis profondément déprimé, ce livre me fait un bien fou.
Parenthèse : ne trouvez-vous pas que le monde se vide chaque jour comme une baignoire (et pourtant la baignoire n’est jamais vide) ? Tout ce qu’on a aimé s’écoule par le siphon, et l’on dirait que le discrédit porté sur toute chose vient de très loin, plus loin que Trump ou que la lepénisation généralisée des esprits, peut-être de ce ricanement des assassins, dont parle Nietzsche dans la parabole de la mort de Dieu, à peine deux pages dont je vous conseille la lecture (c’est dans Le Gai Savoir, au paragraphe 125).
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Bref, Christophe Fiat a ce don : il a l’intelligence drôle, le sens profond de la farce. Les farceurs sont des génies pudiques. C’est en poète qu’il raconte la vie de Nietzsche, car il est poète. Et c’est en rieur – pas en ricaneur, en rieur : le rire est le contraire du ricanement, pas vrai ? – qu’il nous résume les affres amoureuses de ce penseur dont la vie d’exil n’aura été qu’une tentative pour devenir lui-même une expérience. Le nihilisme, dont Nietzsche aura diagnostiqué l’avènement planétaire, enveloppe aujourd’hui le monde, à travers le triomphe du capitalisme qui a détruit la Terre. Ainsi ne nous reste-t-il plus, écrit Fiat, que la comédie pour exprimer le désordre du monde.



Êtes-vous tous là ?
Mis en ligne le 27 novembre 2024
Il s’est passé quelque chose le dimanche 17 novembre, à Bercy, dans la salle Accor Arena. J’y étais. C’était le dernier concert de la tournée de Nick Cave, et depuis, je ne pense qu’à ça. Qu’est-ce qu’un événement ? Ce qui retentit en vous au point de faire parler ce qui s’était tu ; au point de ranimer dans votre cœur l’amour perdu.
Je ne vais plus que rarement en concert. Spectacle vain, boucan simulé, hypocrisie du rock. Mais ce soir-là, il y avait quelqu’un. C’est inestimable : qui donc, aujourd’hui, vous fait la grâce d’être vraiment présent ? Tout le monde simule : les gens « échangent », comme ils disent, mais ils ne se donnent pas. La véritable présence à soi et aux autres est si rare que la mort n’a aucun mal à s’emparer de toutes les places.
Eh bien, pendant deux heures et demie, quelqu’un s’adressait à nous. Avez-vous déjà écouté Nick Cave ? C’est du gospel punk. Une voix qui vous accroche entre les Psaumes et l’électrocution contemporaine. Comment sortez-vous de l’enfer ? Moi, c’est en écrivant, chaque matin, dans le silence, avec les oiseaux : alors, ça s’ouvre pendant quelques minutes, pour rien : c’est fou, c’est gratuit.

Nick Cave, lui, chante, il hurle sa rage, attrape au premier rang des mains, il ouvre son coeur à l’endroit où tout se ferme. Le blues est un explosif extatique. Quelque chose nous a été donné ce soir-là, à nous en même temps qu’à lui, qui tremble dans l’énigme et la chance qu’elle recèle. Cet éternel punk aime la transcendance, et sa recherche spirituelle se passe des églises et de leurs fanatismes. Il va tout seul – il fuit seul vers le seul, dirait Plotin, comme John Coltrane, Marcel Proust ou Bob Dylan, qui, paraît-il, était dans le public, incognito. On peut être un chanteur de rock et se laisser traverser par la prophétie : je suis enragé parce que je suis doux, dit Nick Cave.
Qui parle ainsi pour nous faire entendre le malheur du monde et la clarté du secret qui, en chacun de nous, lui résiste ? La musique trouve les derniers passages. Quand Elon Musk aura cimenté notre monde en tuant le langage, restera un chant, une voix, un silence. Trois belles choristes noires entonneront une louange à ce langage qu’on aura laissé se faire avaler par les entrepreneurs du crime qui sont en train de rafler la mise planétaire : Poutine, Netanyahou et Musk (Trump n’est qu’un pantin). Elles accompagneront la voix d’un ancien junkie de 67 ans qui a perdu ses enfants et nous défie de nous ouvrir avec passion à la joie, et alors on se souviendra que l’amour était la solution. Poutine, Netanyahou et Musk ne sauront que ricaner de haine, car, écrit Peter Handke dans ses merveilleux Dialogues intérieurs à la périphérie (éd. Verdier) : « Les diables existent, et ils se haïssent. Ils se haïssent en l’autre. » Mais notre coeur aura appris à chanter en silence, et son souffle balayera la haine. C’est notre secret.
Revivez le concert de Nick Cave & The Bad Seeds en version longue à l’Accor Arena


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