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In memoriam de Montréal

Le Secret

D 29 novembre 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le message de Geneviève Picard de Montréal

Par Geneviève Picard

Pour souligner l’anniversaire de Philippe Sollers, né le 28 novembre 1936, voici tel que promis aux sollersiens la transcription de l’interview téléphonique que j’ai réalisée avec lui le 22 février 1993, à l’occasion de la parution de son livre Le Secret (Éd. Gallimard, 1993). La photo est de John Foley.

(Geneviève Picard) On lit énormément de choses sur ce Secret, qui est certainement le moins bien gardé de la planète...

(Philippe Sollers) Le mettre au grand jour, c’est aussi une façon de le cacher !

(GP) Êtes-vous étonné que l’on parle plus de vous que de votre travail, qu’il n’y ait pas vraiment de discours critique sur votre roman ?

(PhS) Pas du tout, c’est tout naturel. La presse est de plus en plus tournée vers elle-même et parle de tout en termes de spectacle. C’est une auto-intoxication du système spectaculaire par lui-même. Il y a de moins en moins de critique littéraire. J’estime que pas plus de 4 000 personnes sont des observateurs vigilants de ce qui se passe en littérature. La "critique", c’est devenu quelque chose de très rapide qui refait sans cesse le portrait de l’auteur, de son énigme supposée. C’est la marche normale, accélérée d’un système. J’ai du feed-back sur mon travail, mais il n’apparaît pas nécessairement dans l’opinion spectaculaire, mais dans des revues spécialisées, des colloques.

(GP) Avez-vous l’impression d’être devenu prisonnier de votre personnage ?

(PhS) Pas du tout. Au contraire, parce que je joue avec le système. Je l’oblige à refaire indéfiniment mon portrait, c’est une guerre d’usure assez amusante. Je vis depuis des années à travers les effets de mes livres, qui m’amènent à rencontrer des gens, provoquent des aspects romanesques.

(GP) Les Services secrets sont une métaphore de l’édition, tenaillée par "l’immense et contradictoire diversité des cas à régler", les "délirants en tous genres" et les "convertis confortables"...

(PhS) C’est juste, mais aussi une métaphore de la vie d’un écrivain, qui utilise plusieurs identités simultanées, procède par cloisonnements et étanchéité, n’est pas qu’un spectateur passif d’un système tout puissant de la publicité. De nouvelles règles du jeu s’élaborent dans le monde par rapport à cette pression constante de l’information. Les historiens diront peut-être un jour que j’ai inventé un certain type de vie par rapport à ce système-là, tout en le voyant de manière lucide.

(GP) Vous écrivez qu’on s’attache tellement aux escroqueries et aux impostures que la vérité passe souvent inaperçue. Quelle vérité est passée inaperçue dans votre démarche ?

(PhS) D’abord, le style, la composition, tout ce qui relève de la critique littéraire. Et puis, tout le côté extrêmement simple de ce que je décris, comme un certain art de vivre au jour le jour de façon très concrète. On préfère s’arrêter à l’individu spectaculaire qui répond par une mise en scène permanente. Le spectacle ne s’intéresse qu’au spectacle.

(GP) On a unanimement souligné la beauté des passages qui traitent de la mort de votre mère et de l’éducation de votre fils...

(PhS) On est dans un réglage nouveau. Le système, s’apercevant de ma résistance, décide que j’ai changé au moment où il change d’attitude à mon égard. En réalité, ce type de passage se retrouve dans des tas d’autres de mes livres, depuis au moins 10 ans. Ce qui est frappant à notre époque, c’est la façon dont les gens se répètent, autant dans les éreintements que dans l’éloge. C’est la réduction qui est intéressante.

(GP) Le narrateur souligne que "la suprême tactique consiste à disposer ses forces sans forme apparente". Comment réagissez-vous quand on traite vos romans de fourre-tout ?

(PhS) Ça me rappelle Frédéric disant à Mozart qu’il y avait trop de notes. C’est leur intérêt de le dire. Le décalage entre mes livres et ce qui se publie massivement sur le plan commercial est tellement grand, au niveau de l’information, que pour ne pas faire état d’une différence accablante pour les autres, on préfère dire que c’est un fourre-tout.

(GP) L’histoire reste pour vous un prétexte...

(PhS) Pas vraiment, parce que dans Le Secret, elle est très importante, on la suit facilement du début à la fin, pourquoi cette note, la suspicion, etc. Mais au lieu d’être traitée simplement à plat, elle est traitée avec relief, échos, et profondeur. Il est normal qu’un système qui défend normalement une marchandise plate trouve qu’il y ait trop de choses ! Voyez comme c’est contradictoire. On dit d’un côté que c’est bien, et de l’autre, que c’est un fourre-tout. C’est bien ou c’est mal ?

(GP) Je crois que c’est une réaction vaniteuse de la part de gens qui préfèrent flatter qu’admettre ce qu’ils ne comprennent pas, ou ne suivent pas très bien.

(PhS) Peut-être. Mais alors, ça veut dire qu’ils ne s’interrogent pas vraiment sur l’histoire de leur temps, ce qui est mon sujet principal.

(GP) Pourrait-on dire que vous êtes en train de rédiger votre "Comédie humaine" version 20e siècle ?

(PhS) Allons-y carrément, oui ! Je préfère appeler ça "l’envers de l’histoire contemporaine". L’avenir jugera, et les historiens trouveront peut-être que ce qu’il fallait lire pour ce qui est du trafic d’art, c’était La Fête à Venise, pour ce qui est des mutations génétiques, Le Secret, et du nouveau rapport entre les hommes et les femmes, Femmes. Ça sera plus convaincant à mon avis que la lecture des études de sociologie, des essais, ou des coupures de presse. A mon avis, le roman, c’est ça, et rien d’autre. Ça sert à déchiffrer l’époque. Je traite mon époque. Je ne comprends pas pourquoi tant d’écrivains ont peur de traiter de l’envers de leur époque.

(GP) Vous avez rédigé une sorte d’évangile selon Saint Sollers...

(PhS) C’est un vieux désir, la sainteté ?
Malheureusement, je ne peux pas l’être comme au premier siècle !

(GP) Mieux vaut ne pas compter sur le pape pour vous canoniser...

(PhS) Même on est Saint de son vivant, on n’est pas reconnu avant un bout de temps. Je pose ma candidature pour 3033... On ne sait jamais.

(GP) Ce roman, c’est votre propre attentat contre le pape ?

(PhS) Non, c’est mon attentat contre les forces qui ont déclenché l’attentat contre le pape. Pour le reste, ce n’est pas moi qui parle, c’est l’opinion. Mais dès qu’on parle du pape, les gens ne restent pas neutres. Ils ont une curieuse démangeaison. Ils s’arrêtent à des considérations mineures, sont forcés d’avoir des réactions sur le plan sexuel, le sida, les préservatifs, l’avortement, mais sont incapables de déchiffrer ce que ce pape-là veut dire pour l’histoire contemporaine, le communisme, la mafia, le trafic de la drogue. Mais quand on dit pape, c’est pavlovien, on a une réaction sexuelle, que j’estime attardée, héritée des temps où, quand on interdisait un livre, par exemple, comme Les Fleurs du mal, ou Madame Bovary, c’était pour des motifs sexuels, bien que le danger ne se soit pas situé là. Pourtant, le sexe n’a plus aucun intérêt, en cette fin de siècle. Toutes les femmes le pensent. Elles ne l’avouent pas, mais elles me comprennent quand je le dis !

(GP) Vous auriez aimé écrire un livre qui déclenche la même passion que Les Versets sataniques ?

(PhS) Non, parce que ce sont des fausses passions. Ce ne sont pas des passions littéraires ou personnelles, mais des affaires d’état. Elles dépassent le livre et l’écrivain.

(GP) Mais n’est-ce pas réconfortant de voir ainsi confirmer le pouvoir d’un écrivain, d’une plume ?

(PhS) Non, c’est accablant, parce qu’il n’est pas du tout question de l’écrivain, de lire son livre. On peut imaginer ce que cet État qui indigne les populations musulmanes du monde entier contre un livre aurait à dire de Baudelaire, ou de Sade ! La plume est un instrument qui peut déclencher des affaires terribles. Mais ici, je ne suis pas du tout sûr que cela ait à voir avec la plume, mais plutôt avec des relations entre États.

(GP) Est-ce que comme le narrateur du Secret, vous avez atteint votre désir ?

(PhS) Le fait d’être complètement libre d’écrire ce qu’on veut peut ressembler à un désir parfaitement comblé, pour moi, en tout cas.

(GP) Le fait d’être très impliqué dans l’édition affecte-t-il la forme de vos romans ?

(PhS) J’ai toujours été très pris par un tas de choses. Tout est histoire de concentration personnelle. C’est des blagues de dire qu’on est rongé par la vie sociale. Il suffit de prendre le temps, de se lever à 5 heures du matin s’il le faut, d’avoir plusieurs identités. Le piège, c’est d’être le spectateur passif d’une identité qui est assigné à une place. Vous savez, un agent secret doit toujours avoir quatre identités, sinon il meurt.

(GP) Cela vous donne d’autres affinités avec ce cher Renart...

(PhS) Un jeune homme a écrit une thèse qui ne me serait pas venue à l’idée, à savoir, que ma vie est une transposition pure et simple du Roman de Renart. D’ailleurs, Sollers est un pseudonyme qui signifie rusé, ingénieux, en latin. Le Roman de Renart est un modèle de roman qui devient brusquement moderne parce qu’il n’est justement pas du 19e siècle. Il a une forme éclatée, des tas d’aventures, c’est le premier roman "fourre-tout" de l’histoire ! J’aime bien le mot "fourrer", qui a beaucoup de significations. Mais pour moi, le modèle absolu aujourd’hui, c’est le roman satyrique, c’est Candide de Voltaire, qui s’étonne de tout et trouve tout absurde. C’est impossible à résumer en deux lignes.

(GP) Vous avez dit ne vouloir conserver de la littérature du 20e siècle que Proust, Céline et Joyce...

(PhS) Hemingway aussi, à cause des dialogues. Ce sont des écrivains qui naviguaient entre le roman, les mémoires, les chroniques. Que de digressions et de fourre-tout !

(GP) Et vos propres romans là-dedans ?

(PhS) C’est une tentative pour la fin du 20e siècle de dire les choses nouvelles qu’il y a à dire, sans contester Céline. J’ai en ce moment des articles assez virulents contre moi dans la presse italienne, comme si j’inventais des choses qui se passaient, et le pouvoir de la mafia ! C’est amusant, quand même. J’ai dû toucher quelque chose. Le pape et la mafia sont deux sujets dangereux. L’un à cause de la pavlovisation sexuelle des gens, et l’autre, parce que c’est une réalité qui effraie, parce qu’elle est très répandue.

(GP) On pourrait même dire que la critique est une sorte de mafia...

(PhS) Mais oui ! L’information en général. À commencer par CNN.

(GP) Ted Turner lui-même a l’air de l’antéchrist...

(PhS) [Rires]

(GP) Vous allez beaucoup au cinéma ?

(PhS) Jamais.

(GP) Vous n’avez donc pas vu Le Parrain III  ?

(PhS) Non, mais il fait partie de l’activité de la mafia de donner d’elle une image exotique. La mafia, aujourd’hui, ne transporte plus ses fusils dans des étuis à violons, mais des papiers dans des attaché-case.

(GP) Vous avez déjà déclaré avoir toujours été politiquement incorrect. Avez-vous peur que les éloges vous rendent "correct" ?

(PhS) Non. Je fais ce qu’il faut pour que ça n’arrive pas. Je ne touche aucune allocation d’État. C’est presque être sublimement incorrect.

(GP) Vous suivez ce conseil que vous donnez dans Le Secret : trouvez-vous grotesque au moins deux heures par jour ?

(PhS) Rigoureusement. C’est comme du yoga. Il faut étudier la marionnette privilégiée et bavarde. Je sais que je suis une marionnette dont je tire sciemment les fils. J’essaie de tirer à bon escient les fils. Par moment, je ne pense même pas à ce que je fais, je suis en train de poursuivre intérieurement mon travail. L’activité publique, médiatique, consiste à envoyer ma marionnette travailler, à faire la marionnette qui s’appelle Sollers qui représente Sollers là où il faut faire la marionnette qui s’appelle Sollers. Elle tient le coup. Je tenais à ce qu’il y ait des marionnettes dans le livre. Les enfants sont bourrés de jeux électroniques. J’ai un fils qui est un virtuose de l’ordinateur, alors que je n’y comprends rien. Mais il est fasciné par les marionnettes, par un petit spectacle de rien du tout, animé.

(GP) Est-ce que votre fils lit plus que les enfants de son âge ?

(PhS) Pas vraiment. Tout est organisé pour faire perdre le sens de la lecture. C’est une tyrannie puissante sur laquelle il faut s’interroger.

(GP) J’aime beaucoup ces passages du Secret où vous plongez dans les livres pour enfants, avec la nostalgie d’une langue simple et précise qui décrit le monde...

(PhS) C’est s’obliger à la simplicité. Mais c’est aussi pour mesurer la perte du vocabulaire, que je ressens moi-même comme écrivain, et pourtant c’est paradoxal, parce que c’est mon métier. Je pense que toute personne a tous les jours la sensation de perdre des mots. Un mot perdu, c’est disons entre 20 et 250 sensations attachées à ce mot, à son souvenir, en situations. Quand un mot vous revient, c’est tout un pan de réalité que vous constatez avoir perdu. Et puis après vous oubliez que vous avez oublié, les noms de fleurs, de fruits, des arbres. Si on pense comme je le pense que c’est l’être humain qui habite dans le langage et pas le contraire, l’être humain est devenu quelque chose comme un robot à l’intérieur d’une merveilleuse végétation qu’il ne voit plus et n’entend plus. Le droit de la langue à exister dans sa plénitude pour ouvrir les yeux de l’être humain est sans cesse bafoué. Sans savoir lire, l’être humain est aveugle et sourd. Il devient un esclave qui ne sait pas lire, interpréter, et donc former un jugement critique personnel.

(GP) Vous avez 56 ans, de quoi êtes-vous certain ?

(PhS) De mon existence au moment où je vous parle. Et de la puissance du langage, qui continue à m’habiter puissamment comme conviction.

(GP) Et de quoi êtes-vous le plus fier ?

(PhS) D’être libre.

(GP) Sur cette très belle conclusion, je vous laisse retourner à vos "obligations"

(PhS) [Rires] Et vous, vous allez bien ?

Le Secret sur pileface


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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 1er décembre 2024 - 11:30 1

    De Geneviève Picard

    Merci pour votre partage. J’avoue que j’ai été agréablement surprise en replongeant dans mes archives de découvrir à quel point notre conversation avait été fluide. J’étais une toute jeune journaliste à l’époque, mais l’attachée de presse de Gallimard m’avait à la bonne parce qu’elle savait que je "lisais" vraiment, et a favorisé cette entrevue dont la perspective m’intimidait - pour être franche, m’affolait. Je me sentais minuscule et privée de repères à cause du téléphone. Mon premier réflexe de colonisée me paralysait jusqu’à ce qu’on se parle. Je connaissais l’écrivain, son érudition et son personnage, j’ai découvert un homme plein d’humour, aimable et chaleureux, ne cherchant pas à croiser le fer comme je le redoutais. Ce fut un véritable enseignement pour moi

    oOo