
On se souvient que les archives de Philippe Sollers ont été déposées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine).
Elles sont évoquées dans Les carnets de l’IMEC, automne 2024, numéro 22. Extraits.
Nous remercions vivement, pour ce signalement, Marc Pautrel que Philippe Sollers a publié et présent sur pileface ICI

Cher Viktor,
Pour info, les Carnets de l’IMEC n° 22, automne 2024, parlent des
archives de Sollers et reproduisent quelques uns de ses manuscrits :
https://imec-archives.com/media/pages/matieres-premieres/les-carnets/22/7366cbf85b-1732009042/carnets22_site.pdf
Bien à vous,
Marc

SOMMAIRE du carnet 22 (automne 2024)
1. LA COLLECTION/
Philippe Sollers, en bleu dans le texte 8
par Philippe Forest
Transmutations de Sollers 12
par Sophie Zhang
François Maspero, l’« homme livre » 14
par Julien Hage
Con
er, partager et sourire 18
par Julia Maspero
2. LA BIBLIOTHÈQUE FÊTE SES 20 ANS
[…]
Editorial
Qu’y aurait-il de plus important que d’inventer une bibliothèque ? En une vie, que faire de mieux ? Transformer un monument désaecté en lieu de recherche, y préserver une collection d’archives remarquables, accueillir des chercheurs, des artistes, l’ouvrir à tous : en un mot, bâtir une maison et dresser la table. C’est ce que l’Imec a eu la chance de pouvoir accomplir à l’abbaye d’Ardenne. Pour le réussir, nous n’avons pas été seuls. Le ministère de la Culture, la Région Normandie, l’ensemble des donateurs ont favorisé et accompagné cette extraordinaire transformation. C’était il y a vingt ans.

Salle de lecture de l’abbaye d’Ardenne. Vue de la salle de lecture et des rayonnages de la bibliothèque de l’abbaye d’Ardenne.

[…] Beauté architecturale, charme des lieux, force de la mission patrimoniale qui ne cesse de s’armer. L’entrée des archives de Philippe Sollers en témoigne puisque c’est l’avant-garde littéraire et intellectuelle du second XXe qui s’installe au cœur de la collection. Éminent éditeur et brillant critique, grand expérimentateur de formes, Philippe Sollers a laissé une œuvre prolique, à la fois savante et radicale, inscrite dans la matière d’une précieuse archive.
En cet automne, nous saluons également l’entrée de l’une des gures les plus emblématiques de l’édition : les archives de François Maspero rejoignent les collections de l’Imec. Éditeur, libraire, revuiste, écrivain et traducteur, Maspero a marqué l’époque par la détermination et le courage de son engagement politique et éditorial. Ses archives sont un apport essentiel à l’histoire de l’édition.
Autant de matériaux pour la recherche, autant de ressources pour l’avenir. Installé au milieu de sa bibliothèque, Umberto Eco posait la question : « Parviendrons-nous à transformer l’utopie en réalité ? » À l’abbaye d’Ardenne, la réalité a pris la forme de l’utopie.
Nathalie Léger
Directrice de l’Imec
« Philippe Sollers, en bleu dans le texte » par Philippe Forest

Une écriture serrée à l’encre bleue de Venise couvre les milliers de pages des manuscrits et des carnets de Philippe Sollers. Le romancier, essayiste, biographe, directeur de collections et de revues occupa une place de choix dans le monde de l’édition dès les années 1960. Ses archives, qui comptent également une riche correspondance, ainsi que de nombreux documents iconographiques et audiovisuels, ont rejoint la collection de l’Imec et susciteront de nombreux projets de recherche.
Dans le Dictionnaire amoureux qu’il a consacré à Venise, à l’article qui le concerne et que l’ordre alphabétique situe entre la notice de Shakespeare et celle de Stendhal, Philippe Sollers (1936-2023) revient sur un propos qu’il a souvent tenu et qui, quoique strictement véridique, appartenait un peu à la légitime légende qui l’entourait : « L’auteur a toujours dit, lit-on, qu’il écrivait à la main, avec un stylo rempli d’encre bleue achetée chaque fois, depuis quarante ans, à Venise, et que cette répétition avait pour lui une signification fortement magique. On n’a pas de raisons de le soupçonner d’inventer. »
Aujourd’hui, des raisons de ne pas y croire, on en a d’autant moins que le bleu de cette encre puisée à l’eau de Venise – cette ville, écrit encore Sollers, qui « n’est que lagunes, lacunes, pleins absolument pleins, vides aussi pleins que ces pleins » –, cette encre qui possède la couleur de l’eau comme celle du ciel, cette eau qui détient l’indélébile vertu de l’encre quand on en fait le bon usage, elle couvre d’une écriture serrée au point d’être parfois indéchiffrable les milliers de pages manuscrites qu’accueille l’Imec et elle ne manque pas non plus aux lignes et aux marges des tapuscrits qui les accompagnent dans les collections de l’abbaye d’Ardenne et en lesquels, leur apportant ses corrections, sur son antique machine à écrire, jusqu’à la fin, leur auteur convertissait ce qu’il avait d’abord posé, à l’encre et au stylo plume, sur le papier de ses carnets, de ses cahiers.
Qui se penchera sur ses archives – ils seront nombreux et de plus en plus nombreux, très jeunes et venus de partout, j’en prends le pari – plongera, la tête la première, dans le bleu de cette encre, dans le bleu de cette eau. De l’expérience, certainement, on tirera de précieux enseignements. Sans doute, ils concernent l’histoire littéraire – comme on dit. Sollers y a joué un rôle essentiel pendant plus d’un demi siècle. On le mesurera mieux lorsque l’on aura examiné comme il se doit tous les documents qui témoignent de la place à la fois périphérique et centrale qu’il a toujours occupée ainsi que la correspondance échangée avec tous les auteurs qui, autour de lui, ont un peu compté et dont il fut l’ami et l’éditeur – au titre des revues et des collections qu’il dirigea, Tel Quel et, pas moins, L’Infini. Mais, sur son œuvre d’essayiste et de romancier, on en apprendra davantage encore. Les livres sont là, sans doute : les romans comme Une curieuse solitude, Drame, Paradis, La Fête à Venise, Studio, Les Voyageurs du temps pour n’en citer que quelques-uns et sans oublier les essais consacrés aux écrivains, aux peintres, aux musiciens. Pourtant, en dépit de l’importance qui leur fut reconnue, peut-être attendent-ils encore qu’on leur accorde l’attention qu’ils méritent vraiment et qui va, qui ira de plus en plus à l’une des principales œuvres écrites dans notre langue et depuis longtemps. De tout cela, je parle un peu en connaissance de cause. Il y a longtemps que, à la demande d’Olivier Corpet, le fondateur de l’Imec, j’y ai moi-même déposé tout ce que je détenais, concernant mes propres livres mais aussi ceux que j’avais d’abord consacrés à l’œuvre de Philippe Sollers et à l’histoire de Tel Quel. Pas tout, cependant, en ce qui concerne Sollers. Pas par calcul, plutôt par discrétion et parfois par négligence. Les lettres reçues de lui. Certains de ses textes quand il me les donnait à lire. Pour avoir eu provisoirement entre les mains, à l’époque maintenant très lointaine où j’écrivais sur Tel Quel et collaborais à L’Infini, une partie de ces archives, j’ai une petite idée de ce qu’elles contiennent.
Mais tout cela ne constitue jamais qu’une goutte de l’eau de la lagune. Je suis curieux du reste, bien sûr. Je suis curieux de ce qu’y découvriront les chercheurs de demain. Ils y trouveront la matière de nouveaux livres consacrés à Sollers et de quoi éditer comme il convient son œuvre. Il n’est que temps. Avec plus d’ironie que d’amertume, l’auteur de Femmes et de La Guerre du goût remarquait que l’Université française le faisait mourir en 1968, c’est-à-dire à l’époque de Nombres et de Logiques. Ce n’était pas tout à fait vrai. Ce n’était pas complètement faux. Il appartiendra aux chercheurs qui se tourneront vers ces archives – ce ne seront pas forcément, pas seulement des étudiants et des professeurs– d’accomplir le travail que d’autres auraient dû faire depuis longtemps.
Les hommages qui ont été rendus à Sollers au moment de sa disparition, ceux qui sont allés à La Deuxième Vie, son dernier ouvrage, étaient en général le fait d’auteurs et de lecteurs de mon âge. Ayant découvert l’écrivain au moment de Paradis et de Femmes, un peu avant ou un peu après, l’ayant suivi de livre en livre par la suite, ils ont dit de quel éclat brillait cette œuvre et quelle autorité possédait à leurs yeux son auteur. Mais je suis frappé de constater que de nouveaux lecteurs, plus jeunes, sans avoir connu Sollers et à la seule lecture de ses livres, partagent de plus en plus le même sentiment.
Je reviens, pour finir, au Dictionnaire amoureux que, « Vénitien de Bordeaux » comme il est écrit sur sa stèle d’Ars-en-Ré, Sollers a consacré à sa ville. Il y précède Stendhal et, comme lui, il s’adresse aux « happy few » qui sauront le lire. Il y suit Shakespeare et, comme lui, auprès de l’eau et de l’encre de la lagune où se réfléchit « le parquet du ciel partout incrusté de disques d’or », il nous dit dans le bleu de ses phrases que, pour les « âmes immortelles », une « harmonie » existe


A propos de Philippe Forest
Romancier et essayiste, auteur de Philippe Sollers (Le Seuil), Histoire de Tel Quel (Le Seuil), De Tel Quel à L’Infini. Nouveaux essais, (Éditions Cécile Defaut).
Philippe Forest est né le 18 juin 1962 à Paris. Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris en 1983 et docteur en lettres de l’université Paris IV en 1991, Philippe Forest enseigne durant sept années dans des universités britanniques : Heriot-Watt (Édimbourg), St John’s College de Cambridge, St Andrews (Écosse), Birkbeck College (université de Londres).
Depuis 1995, il enseigne à l’université de Nantes où il est professeur de littérature
- Collaborateur régulier des pages littéraires de la revue Art Press, il lui arrive aussi de signer des articles dans d’autres revues ou journaux. De 2011 à 2015, il a été, avec Stéphane Audeguy, co-rédacteur de La Nouvelle Revue française des éditions Gallimard

Bibiographie
Il est l’auteur d’une dizaine de romans et plus de 25 essais.
Parmi ses romans citons :
• L’Enfant éternel, Gallimard, 1997 ; Folio, 1998 Prix Femina du premier roman.
• Toute la nuit, Gallimard, 1999 Prix Grinzane Cavour 2007.
• Sarinagara, Gallimard, 2004 ; Folio, 2006 Prix Décembre 2004.
• Je reste roi de mes chagrins Gallimard 2019, qui vient d’être édité en poche (octobre 2024)
• Son dernier roman : Pi Ying Xi, théâtre d’ombres, Gallimard, 2022,
Parmi ses essais, outre ceux autour de Sollers qui ont surtout marqué ses débuts, citons entre autres :
• La Beauté du contresens et autres essais sur la littérature japonaise (Allaphbed 1), éditions Cécile Defaut, 2005
• Le Roman, le réel et autres essais (Allaphbed 3), éditions Cécile Defaut, 2007
• Le Roman infanticide. Essais sur la littérature et le deuil (Allaphbed 5), éditions Cécile Defaut, 2010
• Retour à Tokyo (Allaphbed 7), éditions Cécile Defaut, 2014
• Joyce était-il fou ?, éditions M-Editer, coll. « Livre’L », 2014
• Aragon, Gallimard, 2015 Prix Goncourt de la biographie
[…]
« Transmutations de Sollers » par Sophie Zhang

Plonger dans le manuscrit de Lois qui se déploie comme une œuvre d’art, retrouver la transcription d’un poème taoïste au cœur d’un carnet de notes et suivre les méandres de sa construction sont autant de clés qui donnent accès au secret de l’écriture de Philippe Sollers. L’acuité de ses recherches est partout présente dans ses archives. Les classer, les cartographier, tenter d’en saisir la logique, c’est suivre au plus près les transmutations qu’il opère
Parmi les manuscrits de Sollers conservés à l’Imec, Studio, Médium, L’École du Mystère, Logiques, L’Écriture et l’expérience des limites, La Guerre du Goût, Sade contre l’Être Suprême…, le plus surprenant, telle une œuvre d’art qui se déploie, c’est Lois. L’ensemble est composé d’une série de trois cahiers intitulés « Lois » (vert, ocre et noir), d’un cahier rose d’une première version et d’un grand cahier noir de la version finale du roman, publié en 1972. Vous les ouvrez et vous entrez dans un autre espace-temps, dans le système Sollers ésotérique. Une fois pénétré dans la matière noire de l’écriture sollersienne, d’une finesse extrême, en parfait accord avec le goût du secret qui caractérise bien l’auteur du Secret, vous accédez au processus de l’évolution de la création hermétique de l’artiste Sollers, sollus-ars, tout entier art. Car Lois, tournant de l’œuvre (précédant H et Paradis), est un roman d’avant-garde qui se distingue par la complexité vertigineuse de sa structure en cube, et une musicalité, polylogue-cryptique, transmutée en méta-langue. Le livre est une méditation sur l’Histoire, à la suite de Finnegans Wake de Joyce, en forme d’épopée éclatée jubilatoire. Vous trouverez en chemin, disséminées dans le manuscrit, des clés significatives, telles des formules taoïstes ou alchimiques, en chinois classique, tracées de la main de Sollers. Quelle richesse pour la recherche !
Autre découverte extraordinaire : l’identification d’un poème taoïste en chinois, tracé encore de la main de Sollers dans un des nombreux carnets, réplique d’un poème gravé sur le dos d’un petit miroir carré, pièce antique chinoise en bronze, posé toujours sur le secrétaire de Sollers. Transmuté, le poème se trouve bien dans Lois. Ce poème-miroir qui définit le tao, illuminant le monde », est une des clés pour entrer dans le secret de son écriture et la logique de ses archives : manuscrits, tapuscrits, cahiers, carnets, agendas, documents, textes, correspondance, dédicaces, presse, iconographies, photographies, films, revues, objets d’un trésor, et tous les livres de sa bibliothèque. Au centre, son légendaire secrétaire, sur lequel il a écrit tous ses livres, son fauteuil en velours vert et sa petite lampe rouge, symbole de présence réelle. Toute une vie consacrée à l’art, à la voie, une vie divine, la « Deuxième Vie ».
Oui, Sollers est toujours présent, sa présence réelle est toujours vivace. J’entends aussitôt sa voix citant Saint-Simon dans le ?lm Médium que nous avons réalisé ensemble : « Tout doit faire voûte, rien d’inutile, tout serré, tout en preuve et en chaîne, sans interruption. » Le destin a voulu que l’édition que nous avons établie du texte de La Deuxième Vie, son dernier roman inachevé/achevé et posthume qu’il nous a lu et dicté, à Georgi Galabov et moi-même, s’enchaîne avec notre mission à l’Imec pour le classement du fonds Sollers. Dans ce roman métaphysique, il parle d’archive : « L’archive, tout est là. Beaucoup d’archives secrètes n’ont pas encore été ouvertes, mais elles jetteraient une lumière rasante sur les milliers de documents qui peuvent faire réellement l’Histoire. » Documents parmi lesquels il faut mentionner aussi l’impressionnante iconographie à laquelle Sollers accordait une grande importance. Je pense à l’écriture chinoise, iconographique en idéogrammes, pictogrammes et clés, qui a influencé infiniment son rapport à l’image et à la photographie, un jeu de contradictions comme le Yi King : clair et secret, visible et caché, instant tracé… La Chine, sa passion fixe.
Dans son journal, Sollers note : « Aucune revendication de ma part, sauf celle-ci : avoir trois lignes dans un dictionnaire de littérature mondiale daté de 2050 à Pékin. Style : “Philippe Sollers, écrivain européen d’origine française qui, très tôt, et presque seul, s’est beaucoup intéressé à la Chine.” » La clé chinoise est là : on tient la clé, on tient tout. Dans Légende, un de ses derniers fabuleux romans : « Grâce à elle [la clé], je peux dormir, en rêvant que je suis un Immortel chinois, planant, avec vingt mille années-lumière, sous les siècles. » Sollers, le voyageur du temps


A propos de Sophie Zhang
Sophie Zhang, réalisatrice, avec Georgi K. Galabov, de :
• Vers le Paradis (Livre-DVD, Desclée de Brour), 2010
• L’Ecole du Mystère , 2015
• Philippe Sollers. Médium et Philippe Sollers. Mouvement, 2016
Chercheurs associés à l’Imec, Sophie Zhang et Georgi K. Galabov ont identifié les archives et collaboré au classement du fonds Philippe Sollers.

Sophie Zhang et Georgi K. Galabov, un soir au Collège des Bernardins en compagnie de Sollers et Dante (1er juillet 2009) - Photo V.K.
Les carnets de l’IMEC, automne 2024, numéro 22
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