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Frédéric Pagès : Au vrai chic vénitien

Le Canard enchaîné du 20 novembre

D 23 novembre 2024     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Vous vous souvenez de la fameuse Soirée Botul : Philippe Sollers avec Frédéric Pagès. C’était le 17 mai 2018. Eh bien, pour les vingts ans de la première édition du Dictionnaire amoureux de Venise, Frédéric Pagès publie dans Le Canard enchaîné du 20 novembre, un article en hommage à Philippe Sollers, né le 28 novembre 1936.


Le Canard enchaîné n°5428, mercredi 20 novembre 2024.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Au vrai chic vénitien
Le "Dictionnaire amoureux de Venise", par Philippe Sollers :
une gondole de papier lestée de gai savoir.

DISPARU l’an dernier à l’âge de 86 ans, Philippe Sollers laisse ce guide en forme de manifeste hédoniste à la gloire de la musique, des femmes galantes et des palais, loin de la «  foule d’animation culturelle », des selfies et des fausses peurs (« Sauver Venise alors que c’est nous qu’il faut sauver  »). Fuyons donc le carnaval, « un truc d’écran pour couturiers et sponsors divers, du bruit, de la laideur, de l’outrance, des masques empilés sur des masques, des contorsions pour la caméra ».
Elargissons le regard : la Sérénissime est « un port, un grand port à l’activité incessante  », avec son arsenal, qui lui assura la « maîtrise des mers », depuis l’Adriatique jusqu’à l’Empire ottoman. « On peut y vivre constamment sur l’eau et rentrer chez soi, jardin et terrasse  », sans craindre l’engloutissement de la ville, « un fantasme classique  ».
Après Goethe («  Venise ne peut se comparer qu’à elle­ même ») ou Nietzsche (« un morceau d’Orient tombé là »), Sollers y vécut en villégia­tures prolongées, le stylo (« à encre  ») courant sur le papier («  velouté  »), inspiré par la musique baroque et la voix de Cecilia Bartoli, filant, dès son arrivée, allumer dans une église « deux cierges de bienvenue à soi-même  », ivre de lectures, au premier rang desquelles les Mémoires de Casanova — écrits dans notre langue —, « un des plus grands écrivains français  », qui «  introdui[si]t la philosophie dans les boudoirs ».
Nous y voilà : «  Ici, les femmes de boulanger et de tailleur ont une allure plus luxueuse que les nobles dames des autres villes », se réjouit, au XVIe siècle, l’homme de lettres et satiriste Pierre l’Arétin. Le Marquis de Sade confirme : « Malgré la mauvaise qualité de l’air, les femmes s’y flétrissent moins vite qu’ailleurs. » Venise, avec ses courtisanes, fut longtemps le centre européen du tourisme sexuel. Curiosité : des religieuses, «  vivier célèbre de galanterie », libertines haut de gamme, informaient à l’occasion la police des confidences livrées sur l’oreiller par le gros gibier de passage.
Mais le séjour ne fut pas une partie de plaisir pour tout le monde. Sollers, affligé, dresse la liste des déçus : Rousseau et son fiasco avec une courtisane moqueuse ; Bonaparte méprisant la cité et la vendant aux Autrichiens ; Balzac (« Il ne voit rien ») ; Sartre, effrayé par « une ville glauque, dangereuse », se croyant poursuivi la nuit par une langouste et concluant : « Venise est là où je ne suis pas. » Sans oublier Régis Debray, l’antivénitien ennemi des « gondoles-cercueils », au grand dam de l’auteur plus du tout sérénissime, éructant comme un Capitaine Haddock (« puritain populiste, philosophe aigri, grand blessé du plaisir »).
Pour le reste, loin de la polémique, l’écriture, érudite mais légère comme un vin spumante, fuse en ricochets splendides, pour célébrer ce «  lieu magique dont tous les artistes et les esprits libres témoignent  ». Une plaque pour Sollers ? Celle vissée sur le mur de la Ca’Dario en hommage au poète Henri de Régnier pourrait être pour lui :
« Veneziainente scrisse e visse.  »
Autrement dit : « Vénitiennement il écrivit et vécut. »

Frédéric Pagès

Plon, 496 p., 26 €. Dessins (superbes) d’Alain Bouldouyre.

Sollers a déjà sa plaque à Venise, dans l’entrée de La Calcina, sur les Zattere.


Plaque commémorative.
Photo A.G., 17 juin 2022. ZOOM : cliquer sur l’image.

La Calcina.
Photo A.G., 3 juin 2019. ZOOM : cliquer sur l’image.

Il y a vingt ans...

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