Pour le 28 novembre
Victor,
voici mon ultime hommage à Sollers,
en deux parties,
l’une sur l’influence, l’autre en petit pèlerinage en Ré.
J’espère que vous allez au mieux.
Amitié à vous.
Jean-Hugues



Avant la rencontre de l’œuvre de Sollers, soyons honnêtes, nous n’écoutions en notre prime jeunesse mélancolique que les ouvertures de Wagner - cependant plein de répulsion pour ses voix d’opéra - et en complaisants postromantiques, nous nous délections des tristes sonates de Chopin ou des lieder emphatiques de Schubert. Venise était un peu pour nous un synonyme de morbidité… Sollers fut un électrochoc pour notre lucidité musicale et esthétique. Nietzsche avait préféré Bizet et son Espagnole superbe au pâle Siegfried de race pure, dès son Contre Wagner. Nous pouvions dès lors révélé à la musique baroque, danser librement sur Haendel, Rameau, Bach ou Vivaldi lors de fêtes improvisées dans les villas en bord d’Atlantique.
Sollers nous apprit le goût du meilleur, insistant par exemple, sur la délicatesse aristocratique des papiers collés de Picasso de 1913 tout autant que sur la violence irréductible des guitares en toile brute et fil de fer des années vingt. Son regard laser nous faisait gagner du temps, affinant notre perception, nous forçant à aller plus loin dans l’étude. Il nous apprit le goût fondamental à travers sa guerre du même nom. Nous le suivions pas à pas, article après article, livre après livre - certains, de mauvaise foi, trouvant qu’ils se ressemblaient. Compilation après compilation, d’Eloge de l’Infini en Fugues et en Discours parfait, nous étions toujours à la traine d’une référence ou plutôt de ses nombreuses trouvailles. Nous attendions le Monde du vendredi où paraissait son article hebdomadaire. Avec Sollers nous rattrapions le temps perdu. Du plus grand sérieux des œuvres au rire le plus enjoué, nous en apprenions de toutes les couleurs.

2001

En effet, à partir des années quatre-vingt-dix, à chaque roman, on le vit changer de partenaire féminine et de tonalité musicale, ainsi accompagné d’une nouvelle chance incarnée pour revisiter son époque, les arts, la poésie, la pensée, la musique. Il éclairait à nouveau un plan de réalité, un champ d’investigation phénoménologique. Ces femmes plus ou moins imaginaires, se déclinaient autour de deux figures principales de sa vie, Dominique Rolin et Julia Kristeva. Avec lui nous reprenions aussi le 18ème siècle du côté des libertins, époque des femmes qui tenaient salon et conversation à hauteur d’esprit, de curiosité et de science. Sollers nous apprit à regarder les femmes de façon plus introspective comme un chirurgien de la beauté intérieure et sans complaisance pour les dérives féministes de l’époque. Insistant comme d’aucuns sur la fatalité de la prégnance des mères sur leur enfant femelle ou mâle.
Son œuvre témoigne qu’il n’a jamais oublié le sens du multiple et du singulier, sa collection le précise, sa revue encore plus. Porté par la musique des sphères de son cher Shakespeare et la polyphonie de Joyce, son expérimental Paradis, polysémique en traversée des langues se compose d’un humour foisonnant parfois noir. Il suivait l’intense musique des mots, du sens et des rythmes de Gesulado à Monteverdi, de Webern à Stockhausen, de Duke Ellington à Steve Lacy. Dans l’étendue du spectre sonore, à l’oreille qui replace la voyelle (qui vocalise) ou la consonne (qui sonne avec) et retrouve la nouvelle harmonie rimbaldienne, un doigt sur le tambour des résonances infinies.
En Jazz, Sollers préférait la basse comme instrument. Il distribua, comme il aimait à le dire, le rythme tel un batteur, aux autres intellectuels de son temps afin qu’ils ne perdent pas le fil de la pensée fondamentale. Il affina notre écoute à travers le brouhaha incessant de l’époque, autant du rythme que de la mélodie. Il nous incita à mieux regarder le ciel et à scruter précisément l’infini de la matière à même l’articulation la plus précise de la lettre, de la phrase et du sens. Il aimait aussi à fredonner Don Giovanni ou à lâcher d’impromptues logorrhées dadaïstes. Nous n’en avions pas fini de rattraper notre retard, d’ouvrir le panoramique du savoir à venir et du non-savoir de son cher Bataille.
Je n’oublie pas non plus les phrases de l’Anacréon de Rameau en rappel dionysiaque dans Les Folies Françaises : Règne, oh divin Bacchus, enflamme nos esprits… Ni la lancinante et vivifiante ardeur de Vivaldi modulée par son amie Cécilia Bartoli… et bien sûr le Quintette pour clarinette de Mozart, hymne de la société du Cœur Absolu que j’ai toujours associé au pourpre de la rose et au parfum qui en émane.
Voix, fleurs, lumière, écho des lumières débute Paradis en lumière musicale fleurie reste et demeure un très grand mystère.
Avec Sollers, on peut rire de tout mais avec exigence, contre les têtes molles de son temps qui auront le plus grand mal à reconnaître sa dimension panoramique, lettrée et exceptionnelle. Il nous a appris enfin un rire majeur qui nous préserve de l’Infâme comme son cher Voltaire. Infâme qui, par définition, est ce qu’il y a de moins musical de plus inerte. Musique à travers le temps, musique élémentaire des saisons, des jours et des souffles. Grâce soit rendue à cette nouvelle respiration du temps et amplitude de saveurs.

1997

Jour d’octobre. Matin gris. Autoroute vers le nord-ouest. Presque déserte. Rarement la direction que j’emprunte. Préférant naturellement le sud ou le sud-est. Pluie fine, grisaille, asphalte. Hommage à rendre ce jour. Seul. Sans rien dire à personne. Bach et Ella Fitzgerald s’enchaînent en fond sonore radio. Tout défile vert et gris en cap vers l’île au nom musical.
Pont à péage. Mer gris bleue en dessous. Un peu de houle. Stries blanches d’écume. Embouteillage cause déviation. Arrivée vers midi à Ars. Me gare et me perds un peu dans l’entrelacs des ruelles. Ne trouve pas l’endroit tout de suite. J’entre en hésitant dans l’endroit désert. Et finis par tomber sur le Carré des aviateurs dans le fond du cimetière. Dalle verticale de pierre claire à incrustation ovale et rose à tige serpentine gravée. Au sol triple dalle rosée. Sollers au centre. Vénitien de Bordeaux. Belles pivoines blanches en large bouquet. Inscription connue mais sibylline : La rose de la raison dans la croix du présent. Message à travers le temps. A réinterpréter. Hegel, Novalis, Heidegger, etc… La rose de la raison s’élève ici sous la croix en pierre d’un perpétuel présent. Je place discrètement un petit souvenir rectangulaire ramené de Bordeaux.
Rituel d’oraison. J’énonce les deux prières classiques. Hors de la raison. Celle au masculin, celle au féminin. Forte pluie soudaine. Comme lors de la cérémonie, m’a-t-on dit. Abat d’eau presque en trombe… Bénédiction à l’envers. Ici nulle inertie. Territoire privé. Pensée pour l’épitaphe de Shakespeare. Os catholiques à conserver. Envers de la crémation. Là toute proche, une autre tombe plus petite, séculaire, grise, sombre, sans inscription et à petite colonne grecque coupée franche en biseau. Antinomique. Ne traînons pas, sûrement mieux à faire ailleurs. Repars trempé vif.
Trajet-retour un peu pensif. Arrêt café-sandwich avec boulangère peu accorte à lunettes et tenue bourgeoise. Interprétation mentale en boucle de la phrase gravée. La rose, la raison, la croix, le présent. L’art ne peut pas mourir (lorsqu’il est entièrement art, Solus ars). Il est le parfum de la pensée au pied même de la lettre. Il émane depuis l’inerte le plus insupportable. Il émane de ce qui est fixé au tréfonds de l’irrationnel. Les pétales sur les épines. La rose avec la croix. Marie avec le Christ. Mère et fils en dévotion mutuelle. Musique en Ré mineur, en Ré majeur, Ré-sonance. Le pari pascalien croisé à l’esprit hégélien. Une rose en parfum de Logos. La raison est le parfum de l’esprit. Son oraison. Or de la raison. Sa plus subtile incarnation. L’instant pensé se fiche précisément au creux du Temps. L’amour reste la seule raison durable pour vivre. De mémoire en mémoire. Au présent et au-delà. Eternellement inscrit là. Ici et maintenant. De siècles en siècles. En relai approximatif, parfois sali par l’oubli volontaire...
Le ciel s’est maintenant éclairci, gai et profond comme un après-midi d’octobre, dirait Nietzsche. Roulant dans le paysage passé au vert clair, une pensée monte pour Dionysos le fleuri mêlant celle du crucifié ressuscité. En route vers l’inconnu, donc.

1967

Jean-Hugues Larché
Novembre 2024
Jean-Hugues Larché sur pileface
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