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Précis de survie en temps de détresse

Un regard sur Sollers dans "Je lisais, ne vous déplaise" (T.A. Ravier)

D 19 novembre 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Thomas A. Ravier publie « Je lisais, ne vous déplaise »

Pascal Louvrier
Causeur, 17 novembre 2024

EXTRAIT


Le romancier et essayiste français Thomas Ravier © Grégoire Lange.
En nous proposant de faire un point général sur ses lectures, Thomas A. Ravier prouve qu’il a
le sens de la formule.

Comme le dit le poète d’origine arménienne Armen Lubin, « le siècle était devenu un champ de tir ». Le wokisme a déployé, dans l’indifférence coupable, ses soldats universitaires anglo-saxons. Les collabos zélés, agents médiatiques et culturels, Éducation nationale, publicitaires, politiciens en mal d’électeurs, ont favorisé cette extension spectaculaire, en particulier en France où la collaboration est un sport national. La littérature n’échappe pas au grand effacement. On réécrit les ouvrages célèbres, on condamne les stylistes de l’absolu, on purge les bibliothèques, on sectionne les surgeons sauvages, bref on oblitère la mémoire spirituelle du pays. Thomas A. Ravier refuse de crever ; alors il nous offre une bombe portative dévastatrice contre les fonctionnaires du wokisme.

Je lisais, ne vous déplaise, est un ouvrage d’une grande érudition, servi par une rigueur intellectuelle qui, hélas, devient de plus en plus rare. Son secret : Ravier lit, et il lit en osant des comparaisons qui rendent son analyse novatrice.

De quoi oublier la rentrée littéraire…

Ainsi revisite-t-il les ouvrages de Colette, sa préférée, Montaigne, Shakespeare, Bossuet, Bernanos, Proust, Artaud, Genet, Céline (chapitre grinçant), Faulkner (chapitre détonnant), ou encore Sollers (chapitre endiablé).

[…]

Philippe Sollers fut l’éditeur de Thomas A. Ravier. Ce dernier connaît parfaitement l’œuvre de l’auteur de Femmes (1983) et du Portrait du joueur (1985). Il considère, en y ajoutant Paradis, que ce sont ses meilleurs livres. C’est que Sollers n’a pas hésité, l’impudent, à révéler l’insupportable vérité. Jugez plutôt : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. » Impossible à écrire aujourd’hui. Le pouvoir haineux des néo-dévotes est devenu trop puissant. Ravier, sniper impitoyable, ajoute : « Femmes, c’est, on le sait, la traversée de l’enfer matriciel. » L’analyse des ouvrages de Sollers ne manque pas de cruauté. Elle est en deux temps. D’abord, la révolution sollersienne qui fait sauter les digues ; ensuite, « l’effondrement » de l’écrivain, qu’il date de 2005, avec la parution d’Une vie divine, roman consacré à Nietzsche, l’homme de l’effondrement turinois. Ravier souligne la force de Lois (1972, période féconde) du même Sollers. Ne trouve-t-on pas dans ce livre méconnu la phrase suivante : « (…) les femmes se branlent fondamentalement à partir des morts, leur salive est donc plus acide, les aisselles, l’aine, concentrent tout leur pouvoir. » Les écrivains devraient davantage se méfier de leur future veuve.

Le sens de la formule

Ravier a le sens de la formule. À propos de Philippe Muray : « c’est Sollers sans l’île de Ré et ses oiseaux ». Duras n’est pas épargnée. Exemple : « Une fois qu’on l’a créditée de l’invention du sitcom métaphysique (Les petits chevaux de Tarquinia), que sauver du style de Duras, en dehors d’un bêtisier prétentieux ? » Quant à Houellebecq, il le résume ainsi : « Pour (lui), le roman, c’est un miroir Monoprix qu’on promène le long d’une autoroute… Le XIX ? siècle est passé par là, la révolution industrielle a fait de la corruption de la nature son salut, le fardeau de la beauté est de plus en plus lourd à porter. » Michel Onfray a droit également à son coup de griffe : « Le style d’Onfray ? Un style de traitement de texte. Tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! » Il souligne, entre autres, l’inanité de ses commentaires sur Montaigne. C’est pour cela que Ravier préfère patrouiller sur les chemins parfumés de Colette, « la prédatrice ». Il vaut mieux être aimé des fées que des sorcières.

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Reste le cas Céline. Le prophète de Meudon, le maudit médecin de banlieue, le persécuté de l’univers, et même au-delà… Ravier, en dressant le bilan de son œuvre, rappelle la ligne de démarcation entre les « amis de la mort », spectres dansant dans les catacombes de la pensée occidentale, et les « rares météores verbaux », les suppliciés du Spectacle, dont le premier de la liste se nomme Céline, lequel se qualifie lui-même de « génocide platonique ». Dans la lignée de Georges Bataille, Ravier rappelle également aux « champions figés du bien » que la littérature est « une expérience animée du mal ». Le premier roman de Céline, Voyage au bout de la nuit souligne, de manière définitive et noire, quasi shakespearienne, que la vie est absurde, absurde parce que la mort est la seule vérité.

[…]

Après avoir refermé (provisoirement) Je lisais, ne vous déplaise, on se dit que la guerre du goût déclarée par Philippe Sollers n’est peut-être pas totalement perdue. Ils veillent et nous parlent, ceux que Sollers, encore lui, nomme « les voyageurs du temps ». Encore faut-il avoir l’audace d’ouvrir leurs livres pour échapper à l’enfermement imposé par la société matérialiste ; encore faut-il entendre leurs voix singulières brouillées par le brouhaha nihiliste – oh, la voix de Malraux lors de la panthéonisation des cendres de Jean Moulin – ; encore faut-il avoir la curiosité de franchir les murs de plus en plus épais de nos écrans tactiles. Or, ce que l’on devrait toucher, c’est le corps de l’écrivain, sa peau, toujours sur le qui-vive. Comme l’a écrit Colette, citée par Thomas A. Ravier : « Quand mon corps pense, alors tout le reste se tait (…) À ce moment-là, toute ma peau a une âme. »

Thomas A Ravier, Je lisais, ne vous déplaise, Tinbad essai.

L’intégrale de l’article ICI

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