Commençons par une visite au Centre Pompidou : « Surréalisme. L’exposition du centenaire », illustrée par quelques documents plus ou moins facétieux...



Max Ernst, L’ange du foyer (Le triomphe du surréalisme), 1937
Photo A.G., 26 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

Dix ans ou cent ans
Mis en ligne le 6 octobre 2024
Paru dans l’édition 1680 du 2 octobre
C’est la première fois, commençant cette chronique, que je ne sais pas ce que je vais écrire. Blues d’automne ? Séquelles du Covid ? Vieux syndrome de la page blanche ? Pas vraiment. Je viens surtout de me rendre compte que cela va faire dix ans que j’écris cette chronique dans Charlie. Je n’en reviens pas, et j’en suis tout ému : dix ans à partager avec vous mes passions artistiques, mes colères politiques, mes déprimes, mes joies, dix ans à chercher des mots chaque semaine pour tenter de vous raconter au plus juste les livres qui m’ont soulevé, les expos qui m’ont enthousiasmé, ou parfois rien, juste une épiphanie, un croisement de nuances, le parfum d’un instant qui modifie l’esprit.
VOIR SUR PILEFACE
Alors cette semaine, je suis allé au Centre Pompidou voir l’expo « Surréalisme. L’exposition du centenaire », qui a été pensée par Didier Ottinger et Marie Sarré. Je ne suis pas un adepte de la peinture surréaliste et de ses symboles flottants, je n’aime pas trop l’onirisme débridé, mais j’aime passionnément cette liberté qui s’est soulevée sous le nom d’André Breton, d’Aragon, de Philippe Soupault, de bien d’autres encore, toute cette flambée de noms poétiques. « Aujourd’hui, la liberté a moins besoin de défenseurs que d’inventeurs » : c’est une phrase tardive d’André Breton, elle me semble juste, aussi bien politiquement qu’artistiquement.
Allez voir l’expo : le fluide passe, c’est de la magie. Et puis il y a des tableaux merveilleux de Dorothea Tanning, de Max Ernst et des géniales et trop peu connues Remedios Varo et Ithell Colquhoun.

Le Manifeste du surréalisme a donc 100 ans. D’où cette commémoration. Le surréalisme est-il encore surréel ? Sa transe précise et froide, électrique, insolente, est-elle encore contagieuse ? Si vous désirez encore et toujours ouvrir votre vie dans le sens de l’infini, c’est oui, ce sera toujours oui. L’écriture vise à déchirer la trame étouffante du monde, à intoxiquer ses pieuvres criminelles.
Dans le Manifeste de 1924, comme dans Les Chants de Maldoror, de Lautréamont (que Breton adorait), comme dans Le Bleu du ciel, de Georges Bataille (que Breton détestait), il y a de quoi nous donner pour encore cent ans des raisons de rire, de jouir, de jouer et de nous révolter. « Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent », écrit Breton. Cent ans après, on peut réécrire cette phrase en majuscules. Et celle-ci : « Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion. »
Oui, envoyons cette phrase à Michel Barnier. La vie doit être vécue comme poésie permanente, comme désir absolu de poésie : c’est la base. La lutte avec la société commence par la radicalisation du langage que celle-ci détruit. Réinventer le langage, c’est ce que proposait le surréalisme. C’est le coeur de toute révolution.
Yannick Haenel


CHOSES VUES DANS L’EXPOSITION

Francis Picabia, Les Amoureux (après la pluie), 1924-1925.
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Picasso, Le baiser, été 1925.
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Joan Miró, Chien aboyant à la lune, 1926.
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Max Ernst, Vision provoquée par l’aspect nocturne de la Porte Saint-Denis, 1927.
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Vous avez lu Le con d’Irène qu’Aragon écrivit en 1927 et dont il ne reconnut jamais être l’auteur, et vous en avez vu les illustrations d’André Masson pour l’édition anonyme de 1928. Mais il y a aussi Les couilles enragées de Benjamin Péret illustrée par quatre photographies pornographiques de Man Ray que l’on peut voir au Centre Pompidou. Des quatre saisons, voici l’été...

Benjamin Péret, Les couilles enragées, 1928.
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Bande encore Défonce les tabernacles
fous la guillotine
afin qu’elle décapite le bourreau
Bande toujours plus
que ta queue gronde comme un torrent
Alors tu iras sur le boulevard
précédé de la renommée de ton vit
et toutes rouges les femmes te jetteront des confettis blancs
le leur

André Masson, Le labyrinthe, 1938.
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Pablo Picasso, La Minitauromachie, 1938.
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André Masson, Portrait charge de Franco, 1938-1939.
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Joan Miró, Femmes encerclées par le vol d’un oiseau, 1941.
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Toyen, 9 dessins rehaussés à l’aquarelle avec un poème de Jindrich Heisler, 1944.
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Arshile Gorky, Landscape-Table, 1945.
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Barnett Newman, Genetic Moment, 1947.
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UN CHIEN ANDALOU
Extrait projeté à l’exposition du Centre Pompidou.

Et voici Un chien andalou du camarade Buñuel (1929) dont l’exposition du Centre Pompidou ne diffuse qu’un extrait tronqué de la première séquence...



Le Surréalisme au service de la révolution n° 2, octobre 1930

Le Surréalisme au service de la révolution n° 2, octobre 1930.
Photo A.G., 26 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

RAPPORTS DU TRAVAIL INTELLECTUEL ET DU CAPITAL
Quelles sont vos idées sur le rôle actuel du Capital vis-à-vis des producteurs intellectuels ?
Ceux qui mettent en valeur la production littéraire et artistique remplissent-ils leurs devoirs envers les lettres et les arts ?
En ce qui concerne librairie, théâtre, éditions musicales, cinéma, presse périodique et quotidienne, vente d’œuvres d’art, avez vous des observations optimistes ou pessimistes à formuler au sujet des relations du Travail intellectuel et ceux qui le font fructifier ?
Si vous jugez que des modifications, des améliorations devraient être réalisées au sujet de ces relations, veuillez les indiquer.
Croyez-vous que les producteurs auraient intérêt à créer les associations pour exploiter eux mêmes leur travail ? Dans ce cas, comment concevez-vous ces associations ?
(L’Esprit français, 15 août 1930.)
Pour éviter a priori toute confusion, il est nécessaire de distinguer deux principaux modes de production « intellectuelle » : 1° celui qui a pour objet de satisfaire chez l’homme l’appétit de l’esprit, aussi naturel que la faim ; 2° celui qui a pour objet de satisfaire chez le producteur des besoins tout à fait autres (argent, honneurs, gloire, etc. ). La vieille coexistence de ces deux tendances, jointe à l’effort de la seconde pour ne paraître faire qu’une avec la première, est de nature à étouffer le véritable débat, que vous ne vous souciez peut-être pas d’instituer.
Peu importe, en effet, de savoir si les services rendus par le capital à cette seconde classe de producteurs, en emplois, en pourboires et en croix, les récompensent d’une manière plus qu’équitable, moins équitable, de leur zèle à tenter de faire valoir idéologiquement ce capital, en assumant chaque jour la défense de son armée, de son église, de sa police, de sa justice et de ses mœurs. Cet individu fait partie intégrante du monde capitaliste et la portée de ses déboires avec ce monde ne saurait donc excéder moralement celle des déboires d’un autre exploiteur, mettons pour faire image d’un négociant en caoutchouc.
Le producteur intellectuel qu’abstraction faite de celui ci je veux considérer est celui qui par son produit cherche à satisfaire le besoin personnel de son esprit. « Une chose, dit Marx, peut être utile et produit du travail humain, sans être marchandise. L’homme qui, par son produit, satisfait son besoin personnel, crée bien une valeur d’usage, mais non pas une marchandise. Pour produire des marchandises, il faut qu’il produise non pas une simple valeur d’usage, mais une valeur d’usage pouvant servir à autrui, une valeur d’usage sociale ». Remarquons que le problème, envisagé sous l’angle intellectuel, se complique du fait que cette valeur d’usage sociale peut se constituer très lentement : Baudelaire criblé de dettes, ses héritiers s’enrichissant de plus en plus. On peut en déduire, d’une part, que Baudelaire a été frustré de la part de sécurité matérielle à laquelle il avait droit en échange de son travail (et cela en vertu de toutes les lois économiques d’équivalence), d’autre part, le cas de Baudelaire étant généralisable à toute la catégorie de chercheurs authentiques qui nous occupe, qu’il en va, en régime capitaliste, de certaines productions très rares de l’esprit comme de l’extraction de certaines matières précieuses qui, telles le diamant, toujours après Marx, sont loin, à ceux qui les cherchent de « payer complètement leur valeur ».
La réglementation professionnelle du travail intellectuel ainsi conçu est et sera toujours impossible dans la société bourgeoise : 1° parce que cette réglementation n’est justiciable que d’un jugement qualitatif qui s’est révélé historiquement être non celui des contemporains mais, presque toujours contradictoirement avec ce jugement, celui de la postérité ; 2° parce qu’il est impossible d’apprécier sa valeur à la mesure commune de l’heure de travail. (Si un poète met une journée à écrire un poème, et le bottier le même temps à faire une paire de souliers, il n’en est pas moins vrai que ces articles ne s’échangent guère et que si le bottier recommence le lendemain, le poète n’est pas forcement capable d’en faire autant).
Je m’empresse d’ajouter que, bien entendu, je suis dans ce domaine contre toute revendication immédiate, que j’entends me borner ici à faire apparaître l’antagonisme absolu qui existe entre les conditions d’indépendance de la pensée qui finit — trop tard, il est vrai, pour celui qui pensait — par avoir raison de la lâcheté humaine et les conditions d’équilibre provisoire d’un monde où il est autrement efficace à tous égards de considérer qu’en moyenne « sur une heure de travail le capitalisme s’en attribue la moitié… sans paiement ». Jusqu’à ce que cette écrasante dette se paie il n’y a pas lieu de faire un sort aux doléances intellectuelles qui, dans la mesure où elles sont fondées, n’ont pas à se faire jour sous forme de vaines démarches corporatives mais bien plutôt doivent décider ceux qui ont ainsi à pâtir de l’ordre actuel des choses à servir sans réserves, comme étant la leur, la cause admirable du prolétariat.
André BRETON.

De Maurice Heine
ACTUALITÉ DE SADE
On voudrait, à cette place, donner aussi souvent que possible des textes inédits ou inconnus d’un auteur si proche de nous qu’il faut un réel effort pour imaginer que dix ans seulement nous séparent encore du bicentenaire de sa naissance.
Alternant avec ces révélations ou restitutions, on souhaiterait offrir une revue polémique des influences, sans cesse plus marquées, que Sade imprime à l’esprit contemporain.
De ces éléments de Cahiers Sadistes, on a dessein de bannir presque toujours les commentaires critiques. Il serait aisé, par exemple, d’en surcharger le document qui va suivre : mais quel lecteur ne regretterait de trouver ainsi affaiblis la poétique valeur de mystère, l’accent inouï de cette lettre sans équivalent ? En décidant une telle abstention, on reprend donc, à sa bassesse près, le postulat d’Anatole France : « Il n’est pas nécessaire de traiter un texte du marquis de Sade comme un texte de Pascal ». On ne l’étouffera pas, en effet, ce texte vivant, sous des gloses pédantes, mais on le reproduira avec la conscience dont l’employé de MM. Lemerre et Charavay se targuait précisément de se passer.
Un siècle de lâcheté et de carence, responsable soit de la destruction, soit du recel de chefs d’œuvre inédits, voilà qui impose certains devoirs aux involontaires héritiers de cette période néfaste et, de toutes nos forces, reniée. On sent donc bien qu’il devient impossible de laisser sans réplique les insultes que de misérables « roquets » se permettent avec d’autant plus de cynisme que le « dogue » n’est plus là pour lever bien au dessus de leur museau sa patte distributrice.
M. H.
LETTRE INÉDITE DU MARQUIS DE SADE

(4 octobre 1779)
Martin Quiros…tu fais l’insolent mon fils si j’etois la, je te rosserois… je t arracherois ton j. f… de toupet faux, que tu renouvelle tous les ans avec les poils de queue des bidets de la route de Courtheson a Paris comment fairois tu vieux mâtin pour réparer ça ? aint dis comment fairois tu ? tu t en irois comme un picard qui abbat des noix tirailler de droite et de gauche tous ces vieux chose noirs qui bordent les boutiques le soir le long de la rue St Honoré, et puis le lendemain avec un peu de colle forte tu arrangerois ça sur ton vieux front d’écaille de façon que ça n’y paroitroit pas plus qu’un morpion sur la « marmite » d’une g… n’est ce pas mon fils... Allons tache… tache un peu de taire je t en prie car je m’ennuiye d’être si longtemps insulté par la canaille. Il est vrai que je fais comme les dogues et quand je vois toute cette meute de roquets et de doguines aboyer après moi je lève la jambe et je leur pisse sur le nés.
F….. te vla sçavant comme un in folio, ou a tu pris tant de belles choses ?... ces elephants qui tuent Cesar, ce Brutus qui volent des bœufs, cet Hercule, cette bataille de Prunelles, et ce Varius ! oh : que tout ça est beau. Tu as volé tout ça un soir en revenant de mener ta maitresse souper ches sa commere, tu lui mettois tout ça dans la queue de sa robe, a mesure que tu le prenois, et puis tu faisois comme celui qui y mangeoit des cerises, de façon que la pauvre marquise est arrivée le soir ches elle avec des elephants, des hercules, et des bœufs dans sa robe, ce qui la faisoit tenir droite et roide tout comme si elle n’eut pas été la fille d’une présidente. Queuque tu me parle de femme grosse je ne t ai pas donné mon jeu pour des femmes pleines, moi, je te l’ai donné pour toi… est ce que tu es pleine toi est ce que md Patulos l’est ? ou bien si c’est milli PRINTEMPS ? Dis… dis moi donc qui est ce qui est pleine cheux vous. Ma foi au surplus le soit qui voudra tu te souviens de ma chanson Heureusement que je m’en f… eh bien je la chante ici six fois le jour et je la siffle quatre.



La vraie vie
Mis en ligne le 19 octobre 2024
Paru dans l’édition 1682 du 16 octobre
J’ai toujours associé la littérature à la fulguration. Soudain, ça se déchire et des étincelles vous illuminent. C’est féroce, catégorique et d’une inconvenance qui vous éblouit ; ou alors c’est la douceur qui s’abat sur vous comme un vertige, comme de la neige fraîche. Ce qui s’ouvre alors avec des phrases, c’est la mort ou la jouissance qui s’en partagent la révélation ; c’est une nudité qui s’offre dans un lac ou le surgissement d’un arc-en-ciel et d’une baleine ; la découverte d’une fontaine au milieu d’une forêt d’Île-de-France ; l’extase orange et rose d’un sourire adoré ou l’arrivée gracile des cerfs sur une paroi de Lascaux ; c’est une scène interdite où l’absolu se donne royalement : l’Agneau couronné de rayons d’or dont le sang s’écoule dans une coupe, ou bien Igitur, le jeune homme qui, chez Mallarmé, descend dans sa chambre et « va dans le mystère ».
À LIRE AUSSI : Homère à mourir de rire
C’est aussi l’éclair rose et bleu qui barre le visage de David Bowie période Ziggy Stardust ; c’est chez Duras le nom de Lol V. Stein qui étincelle dans le casino de T. Beach ; c’est Dieu qui sort ivre mort d’un lupanar dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont ; c’est dans Mishima le Pavillon d’or qui prend feu et se consume en un spasme écarlate ; c’est le mot « sprezzatura » sous la plume de Cristina Campo : héraldique et charnel, enveloppant des trésors d’annonciations ; dans Proust le jet d’eau du jardin des Guermantes qui gicle sur les invités ; c’est le cigare tordu de Lacan et son manteau de vison qui font délirer le signifiant ; c’est dans Büchner quand Lenz saute par la fenêtre et se jette dans la fontaine ; ou dans L’Idiot quand le braiment d’un âne sauve le prince Mychkine des ténèbres ; c’est une chanson de Nick Cave qui vibre comme un poème gothique.

J’essayais d’écrire à 15 ans, dans mon lit, au dortoir d’un pensionnat militaire ; à 18 ans dans une petite chambre d’étudiant glaciale, sur la route de Fougères, à Rennes ; dans une autre chambre, à 22 ans, à Nantes, rue Saint-Léonard ; et dans toutes les chambres où je me vouerais à noircir du papier jusqu’à celle d’une maison encombrée de livres et de peintures où j’écris ce petit texte, chambres qui m’apparaissent aujourd’hui en enfilade, donnant l’une sur l’autre à travers le temps, comme si pendant quarante ans je n’avais fait qu’évoluer dans le même espace éblouissant, obstiné, nocturne, où toujours penché sur un cahier, tentant de faire venir un buisson-ardent dans la matière fragile des phrases ou d’y faire tenir un sourire, une nudité, un arc-en-ciel, une fontaine, une cavalcade de cerfs, je n’aurai fait que me répéter le célèbre mantra proustien devenu au fil du temps mon éthique – ma politique : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. »


Serrer les dents
Mis en ligne le 30 octobre 2024
Paru dans l’édition 1684 du 30 octobre
Notre camarade Yann Diener publie un livre et c’est passionnant. Il s’appelle La Mâchoire de Freud (éd. Gallimard, coll. « L’Arpenteur ») et, comme dans chacune de ses chroniques de Charlie, il nous ouvre à de complexes notions avec cette clarté savamment humoristique que nous aimons tant chez lui.
La pensée, ça se fait en spirale : on lance des idées qui tournent sur elles-mêmes et s’élargissent en revenant comme des toupies. Ainsi notre psychanalyste préféré (Monsieur Diener) parle-t-il du plus grand des psychanalystes (Monsieur Freud) en jetant sur la page ses filets d’écriture, lesquels s’ouvrent ici, en une très large association d’idées – cela s’appelle un livre -, à de subtiles analyses de James Bond et du méchant à la mâchoire d’acier nommé Requin, de Victor Klemperer, du génial écrivain J. G. Ballard, du python chez Romain Gary, de ChatGPT, du « parlographe » dont Felice, la fiancée de Kafka, était la démonstratrice lors de la Foire de Francfort de 1913.
Autrement dit Yann poursuit sa lubie fondamentale et fait avancer cette recherche qui porte sur les prothèses, l’intelligence artificielle et le formatage redouté du langage.
À LIRE AUSSI : À la mémoire d’eva freud
Il raconte en détail le supplice de Freud, qui, en 1923, développe un cancer de la mâchoire : pendant seize ans, il va subir une trentaine d’opérations, jusqu’à ne plus pouvoir parler. Que se passe-t-il entre le langage et la bouche ? Le langage peut-il avoir lieu ailleurs, c’est-à-dire dans une machine ? Ce sont des questions qui nous exposent à notre désir : voulons-nous seulement communiquer ou faire dialoguer nos singularités ?
En parallèle, et c’est ce que j’aime particulièrement – car un livre ne doit-il pas mettre en jeu son auteur, l’exposer à sa nécessité, s’avancer dans l’énigme de sa propre initiation ? —, Yann raconte ses symptômes, comme le patient que nous sommes tous : il a mal aux dents.

C’est aussi une farce. En effet, son dentiste, celui qui, au début du livre, lui diagnostique un bruxisme nocturne à s’en décrocher la mâchoire (« Vous serrez les dents la nuit », lui dit-il), s’appelle le Dr Zähne, dont le nom en allemand signifie « dents ».
Pour se soigner – nous soigner ? —, le Dr Diener va très loin, jusque chez Google où, se mettant à l’IA, il travaille avec un spécialiste de la simulation de la parole. Il donne de sa personne : son livre est un voyage, une immersion dans cette folie qu’est le colonialisme cybernétique, lequel, bientôt, colonisera l’entièreté du monde.
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Une prothèse, c’est ce qui vient suppléer un manque ; mais quel manque les prothèses informatiques veulent-elles combler ? En s’ajoutant, ne cherchent-elles pas à remplacer ?
Yann rappelle qu’il y a quelque chose du langage qui échappera toujours à la programmation cybernétique : c’est sa « fonction poétique », comme l’appelle Jakobson. Le poétique, c’est le lieu même de la liberté.
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