
Le documentaire
À l’occasion des 40 ans de la mort du cinéaste (décédé le 21 octobre 1984), France 5 a diffusé vendredi 25 octobre le film documentaire « François Truffaut, le scénario de ma vie » de David Teboul. Un portrait inédit profondément humain, qui offre une perspective nouvelle sur l’œuvre du cinéaste.


Au travers d’ultimes entretiens jamais utilisés et d’autres correspondances retrouvées, ce film propose un portrait intime, à la première personne, du cinéaste François Truffaut, qui révèle un homme bien plus complexe qu’il n’y paraît, profondément marqué par la dureté de son enfance et qui en a gardé toute sa vie une part de violence, un homme qui s’est choisi le cinéma comme famille et qui n’a eu de cesse de vouloir être aimé, reconnu et accepté, semblable au désir de son personnage miroir Antoine Doinel d’entrer dans les familles.

« François Truffaut, le scénario de ma vie », sur France.tv : les blessures d’un cinéaste
S’appuyant sur un texte inédit de l’auteur des « Quatre Cents Coups », le film de David Teboul esquisse la carte des fêlures qui parcourent la vie et l’œuvre du réalisateur.
Par Thomas Sotinel
Le Monde, 29/10/2024

Image extraite du documentaire « François Truffaut, le scénario de ma vie », de David Teboul. 10.7 PRODUCTIONS

Depuis la parution en1996 de la biographie signée Serge Toubiana et Antoine de Baecque, une part du mystère de François Truffaut s’est dissipée. Ceux et celles qui aimaient le cinéaste, mort le 21octobre1984 à 52ans, ont alors pu mesurer la distance qui séparait les films de la vie, Antoine Doinel, le héros récurrent – des Quatre Cents Coups (1959) à L’Amour en fuite (1979) – de François Truffaut. L’ouvrage permettait aussi de tracer les liens qui unissaient les chemins parfois contradictoires de son cinéma – le spectacle populaire du Dernier Métro (1980) et les paroxysmes de douleur de L’Histoire d’Adèle H. (1975) ou de La Femme d’à côté (1981) ; l’optimisme presque militant de L’Enfant sauvage (1970) ou de L’Argent de poche (1976) ; la cruauté de La Sirène du Mississipi (1969).
Lire la présentation du hors-série (en 2014) : François Truffaut. Le roman du cinéma
C’est à un exercice voisin que convie le film de David Teboul, coécrit avec Serge Toubiana. S’appuyant à la fois sur les très riches archives du service public, qui, de François Chalais à France Roche, a fait de Truffaut le plus reconnaissable des cinéastes français et sur des fragments inédits – une ébauche d’autobiographie entreprise par le réalisateur avec son ami Claude de Givray dans les mois précédant sa mort, le film promet de mettre à jour la part d’ombre du réalisateur.
La première partie du film, qui revient longuement sur l’enfance profondément malheureuse de Truffaut, semble vouloir tenir ce serment. La lecture (par Louis Garrel et Pascal Greggory, le rôle de la récitante étant tenu par Isabelle Huppert) des échanges entre le cinéaste et Roland Truffaut, son père adoptif, donne une idée de la violence qu’a endurée cet enfant à qui tout était rationné – la nourriture, car il a grandi sous l’Occupation, et l’amour maternel.
La juxtaposition, par exemple, des images des Quatre Cents Coups, filmé dans la France du début des « trente glorieuses », émergeant à peine de la grisaille, et de celles du Dernier Métro, film romanesque situé dans un Paris sous domination allemande qui reste, pour Truffaut, le théâtre de son enfance, fait entrevoir les chemins cachés de l’autobiographie.
Rapport aux femmes
Le reste du film explore très prudemment le rapport du cinéaste aux femmes. La correspondance avec Helen Scott (1915-1987), qui participa, en tant que traductrice, à l’élaboration des Entretiens avec Alfred Hitchcock, révèle la fragilité de celui qui était vite devenu l’un des piliers du cinéma français, tournant avec une régularité qui lissait l’alternance des succès et des échecs publics.
Lire la critique (en 2023) : Article réservé à nos abonnés « “Mon petit Truffe, ma grande Scottie” », Helen Scott et François Truffaut, l’idylle unilatérale
Mais la relative brièveté du film ; la timidité des auteurs face à certains épisodes (les relations entre Truffaut et Isabelle Adjani sur le tournage d’Adèle H. pour n’en citer qu’un) ; l’inévitable omission de pans entiers de son parcours – ses implications dans la vie publique, entre autres, de ses sympathies juvéniles pour l’extrême droite à sa position de conscience du cinéma français, en passant par sa participation à l’annulation du Festival de Cannes en1968 – donnent la sensation de voir une tapisserie se défaire.
Reste l’envie qui naîtra de (re) voir ces films. Une partie du cycle Doinel (Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite) est disponible sur la plateforme d’Arte, avec La Sirène du Mississipi et Les Deux Anglaises et le continent (1971), pendant que France Télévisions propose Les Quatre Cents Coups, Le Dernier Métro, La Femme d’à côté, Vivement dimanche ! (1983) et Jules et Jim (1962).
Portrait par la rédaction de l’INA
Publié le 20.10.2009 - Mis à jour le 21.10.2019
François Truffaut nous quittait le 21 octobre 1984. D’abord critique de cinéma, il s’oriente vers la réalisation et la production. Partisan d’un cinéma plus libre et moderne, il est l’un des initiateurs du mouvement de la Nouvelle Vague. Portrait.
Un ciné-club à 14 ans
François Truffaut est né le 6 février 1932 à Paris. Enfant solitaire et perturbé, il délaisse vite les bancs de l’école pour se consacrer à sa véritable passion : le cinéma. A 14 ans, il s’endette pour fonder son propre ciné-club, le« cercle-cinéma », qui ne survivra malheureusement pas à la première projection. Engagé volontaire, l’adolescent est envoyé dans une prison militaire à la suite d’une tentative de désertion. Il est alors recueilli par le critique de cinéma André Bazin qu’il considère comme son père.
Cofondateur des « Cahiers du Cinéma », Bazin l’embauche comme critique dans son journal.
En 1957, François Truffaut fait le grand saut
La Nouvelle Vague
En parallèle de sa carrière de réalisateur et de producteur, François Truffaut conserve ses activités au sein des « Cahiers du Cinéma ». Il y publie notamment un article intitulé « une certaine tendance du cinéma français », dans lequel il souligne entre autres l’importance de la fonction du metteur en scène en tant que véritable auteur d’un film. Cet article est considéré par beaucoup comme l’acte de naissance du mouvement de la « Nouvelle Vague ».
Soutenu par Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol et Eric Rohmer, cette nouvelle façon de faire du cinéma s’oppose à l’immobilisme de l’industrie cinématographique. Pour dépasser le cinéma traditionnel, ils transgressent les lois classiques en pratiquant un montage éclaté, un tournage hors studio ou de fausses coupes.
Un tournage par an
En 1959, son premier long-métrage, « Les 400 Coups », s’inscrit dans la mouvance de la « Nouvelle Vague ». Le film, qui obtient le prix de la meilleure mise en scène au Festival de Cannes en 1959, marque le début d’une longue collaboration avec l’acteur Jean-Pierre Léaud, qu’il fera notamment jouer dans « Antoine et Colette » en 1961.
François Truffaut a réalisé vingt-et-un longs-métrages - à raison d’un tournage par an jusqu’en 1982 - parmi lesquels figurent : « Tirez sur le pianiste » en 1961 avec Charles Aznavour, « La nuit américaine » en 1973, qui lui vaudra l’Oscar du meilleur film étranger, et « Le Dernier Métro » en 1980.
Après avoir longuement travaillé à l’édition définitive d’un livre sur Alfred Hitchcock, il est victime au cours de l’été 1983 d’une hémorragie cérébrale.
François Truffaut décède un an plus tard, le 21 octobre 1984, à l’hôpital américain de Neuilly.
En 1988, Claude Miller, son directeur de production sur de nombreux films, réalise « La petite voleuse ». Le dernier scénario auquel il avait participé.
A écouter également :
François Truffaut au micro de Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie

VOIR AUSSI :
Duels - Truffaut - Godard, scénario d’une rupture. Le film de Claire Duguet

Un portrait inédit profondément humain, 40 ans après sa mort
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2 Messages
Truffaut et les femmes
Philippe Lançon
Paru dans l’édition 1685 de Charlie hebdo du 6 novembre
Dans un meeting, Michelle Obama a déclaré : « Je vous demande, vous les hommes, de prendre les femmes au sérieux. » François Truffaut, l’homme qui aimait les femmes, les prenait tant au sérieux qu’il avait une histoire avec toutes celles qui tenaient les premiers rôles dans ses films. Perméabilité complète entre vie et cinéma : il faut aimer pour vivre, pour tourner, et aussi pour manipuler. On sent bien qu’aujourd’hui, à l’ère #MeToo, son compte serait bon : adieu Doinel, adieu Jules et adieu Jim, les mariées sont toutes en noir.
L’actrice Macha Méril, au printemps dernier, a un peu ouvert le cercueil du cinéaste au pied-de-biche. Elle a 83 ans, et toujours autant de charme. Ce jour-là, sur France 5 (dans C à vous), elle porte un bel ensemble fuchsia et elle dit : « J’ai fait un petit tour avec François Truffaut. On a eu une petite histoire qui n’a pas duré, parce qu’il m’a joué un tour… pendable, que je ne peux pas vraiment vous raconter parce qu’il implique d’autres personnes. » Le trou de serrure, débouché, est aussitôt refermé. Le message, lui, est passé : petit tour, tour pendable, pendez-le.
Elle poursuit, avec un sourire jubilant désolé : « François… » Elle se pince l’arête du nez. « Je vais faire de la peine à toutes les femmes, toutes les actrices qui ont vécu avec lui et qui l’adorent – il s’est à peu près… » Elle allait sans doute dire : il s’est à peu près tapé ; ç’aurait été vulgaire ; elle corrige : « … il a eu une liaison avec toutes les actrices de tous ses films. C’était pas un grand amant. Un grand amant, c’est quelqu’un qui honore le corps de sa partenaire, et qui exprime un désir. Lui, s’il n’avait pas été metteur en scène, il n’aurait pas eu toutes ces belles femmes dans ses bras. Voilà ce que je condamne. » Il ne semble pas venir à l’esprit de cette femme intelligente ce qu’elle sait sans doute parfaitement : le désir de Truffaut, sa manière d’honorer les femmes, de les rendre mémorables à travers les personnages qu’il leur fit jouer, qu’il leur fit vivre, passait d’abord et avant tout par ses films. Sa lapalissade finale mérite donc d’être rectifiée : s’il n’avait pas été ce metteur en scène-là, il n’aurait pas eu toutes ces belles femmes dans les bras. Pacte léonin, immoral ? À chacune d’elles, et au temps, d’en décider. Macha Méril, elle, n’a jamais tourné avec Truffaut.
L’homme qui aimait les femmes
Il est mort voilà quarante ans, avant les croisades morales et les catastrophes climatiques. À son chevet, il y avait les mères de ses enfants, première et dernière de ses femmes : Madeleine Morgenstern, Fanny Ardant. Je ne tenais pas de journal à cette époque. J’aurais dû. Je saurais ce que je faisais, avec qui j’étais, le jour où j’ai appris qu’il ne ferait plus de films ; que je cessais désormais de grandir avec ceux qu’il aurait encore pu faire. Je saurais aussi avec qui j’ai porté le deuil, un deuil d’enfant, de lecteur et de cinéphile.
Aujourd’hui, je regarde un bon documentaire sur France 5, François Truffaut. Le scénario de ma vie, réalisé par David Teboul. Il reprend, avec de nouveaux documents, lettres, journaux, ce que la biographie d’Antoine de Baecque et Serge Toubiana, publiée en 1996, révélait. On entend des lettres de Truffaut. Leur ton, leur vitesse, leur expression nette, leur efficacité sensible. Il y en a une, terrible, à son beau-père. Lettre d’enfant abandonné, pas aimé, d’enfant de Dickens. Ni oubli, ni pardon, ni vengeance : un constat, fait de violence rentrée. François Truffaut était un cinéaste qui aurait pu être un écrivain.
Je découvre qu’à 19 ans nous aimions les mêmes livres : Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde, Gilles, de Drieu la Rochelle, Le Lys dans la vallée, de Balzac, le Journal de Gide, et Proust « bien sûr ». Il lit et relit aussi Journal du voleur, de Genet, auquel il écrit, alors qu’il s’est engagé, suite à un chagrin d’amour, et risque d’aller en Indochine. Genet répond, lui propose de passer le voir à Paris s’il est en permission. Truffaut lui rend visite. En avril 1951, Genet lui écrit : « Mon cher François, n’en soyez pas blessé, mais quand je vous ai vu entrer dans ma chambre, j’ai cru me voir presque d’une façon hallucinante quand j’avais 19 ans. J’espère que vous garderez longtemps cette gravité du regard, et cette façon simple et un peu malheureuse de vous exprimer. Je vous aime bien. Jean. » L’homme qui aimait les hommes écrit à l’homme qui aimait les femmes. Grands créateurs et vilains garçons, tous deux. Prédateurs ? Orphelins.
Sur les entretiens Hitchcock/Truffaut, voir : Un innocent dans un monde coupable et Truffaut parle d’Alfred Hitchcock.