
À l’automne 2024, Yannick Haenel publiait Pierre Bonnard, le feu des solitudes charnelles qui faisait l’objet du présent article que nous republions. Un an plus tard, à l’occasion du Jour des écrivains, il vient lire des extraits de son essai personnel et sensible sur les nus de Bonnard au musée d’Orsay. Nous avons ajouté à cet article l’entretien qu’il vient d’accorder au Musée d’Orsay sur son livre et sur le travail du peintre.
Pierre Bonnard : Le feu des solitudes charnelles

de Yannick Haenel (Auteur)
Editions L’Atelier Contemporain
Parution : 18 octobre 2024
Récit d’une fascination et exploration d’une obsession, le texte de Yannick Haenel nous plonge dans la sollicitation invincible des nus peints par Pierre Bonnard. S’immergeant quotidiennement dans leurs couleurs, contemplant et comparant d’un œil altéré la vibration salutaire de leurs tons, l’auteur « perfectionn[e] [sa] soif ». De cette rencontre se libère l’écriture parmi la multiplication entêtante des corps qui étincellent.
« C’était le printemps et je regardais des Bonnard. Je contemplais ses nus chaque jour sur des catalogues, des monographies, des cartes postales ; j’allais chercher sur Internet d’autres nus ― des nus que je ne connaissais pas ― pour les imprimer et les avoir avec moi. » Circulant de tableau en tableau, Yannick Haenel restitue l’intensité de sa passion avec la générosité du peintre : « [...] Nu au gant bleu, Nu devant la cheminée, Nu rose tête ombrée :

Pierre Bonnard, Nu au gant bleu , 1916, huile sur toile H. 102,5 ; L. 53,5 cm.,
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pierre Bonnard, Nu devant la cheminée , 1919, 77,5 x 59,5 cm, Centre Pompidou


Pierre Bonnard, Nu devant la cheminée (détail), 1919
ZOOM : cliquer l’image


Pierre Bonnard, Nu rose, tête ombrée , vers 1919, H. 91,0 ; L. 46,0 cm.,
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Michèle Bellot
Extraits
je me récitais ces titres comme les vers d’un poème qui me promettait son érotisme clair, sa limpidité classique. » Du bain d’où émerge Marthe, du miroitement affolant des couleurs, s’élaborent des pensées qui cherchent à comprendre et à embrasser le « feu » nourri par chaque toile pour en rejoindre la source. Interrogeant cette emprise, cherchant à situer le lieu du désir dans des bouquets de couleurs, à en identifier la puissance, celle-ci se découvre non comme l’appétit d’un « œil en rut » mais comme la « provision d’étincelles » qui comble en nous « une soif de lumière ». Chez Bonnard, nulle appropriation du modèle pour en faire le jouet de l’éros, au contraire : ce don ultime qui est celui de l’amour. Et lorsque l’écriture suit cette courbe flamboyante au cœur des métamorphoses, alors le geste pictural se poursuit, le récit devient celui de la peinture elle-même : « Les instants ont trouvé leurs couleurs, et notre regard, en prenant la suite de Bonnard, les rafraîchit. Nous continuons la peinture en écrivant sur elle. »
« La peinture de Bonnard nous apprend que le cœur du désirable, c’est la lumière ; et que regarder ses nus, c’est capter ce rayonnement qui les anime. Il n’y a de nu qu’à travers la vibration de la lumière qui le traverse. Le nu bonnardien est une substance d’irradiation : le corps de Marthe, en s’exposant au rayonnement solaire, ne cesse de transparaître. Les femmes peintes par Bonnard se reconnaissent par la variation de leurs intensités lumineuses, vibrant aux différences de chaleur, s’ouvrant et se fermant aux miroitements de l’espace dans lequel elles se tiennent. »
« Ainsi, lorsque Bonnard s’obstine à peindre une femme nue dans une salle de bains pour la millième fois dans l’histoire de la peinture, c’est pour maintenir en vie la présence de son démon, rester en contact avec la source, garder allumée l’étincelle que suscite la nacre — pour que le feu des solitudes charnelles qui est l’élément de la peinture ne s’éteigne pas. »
Editions de l’Atelier Contemporain
La critique de Jean-Paul Gavard-Perret
Feux du désir
Dans ce récit de Haenel, les femmes de Bonnard n’attendent personne. Pas question de se laisser faire par ceux qui voudraient leur ouvrir le cœur et leur faire la peau. Elles ne leur donnent jamais la clé de leur secret. Indifférentes mais charmeuses, elles restent sur la foi de rêves trop beaux pour être vrais. De leurs hanches, leur poitrine ou leur tronc coulent des myriades d’images. Restent les longues partitions des allées de leurs jambes. D’invisibles courants les relient en face de soi et hors de soi.
Bonnard les saisit en fragments. Il souligne l’éveil par les voluptés qu’elle suscite dans des clapotis de nacre qui creusent une profonde entaille de noir. Dans la célébration des jeux de plis ou d’arabesques, les épures et ana¬coluthes sont enfin réconciliées. Elles créent une insondable profondeur de vie par effet de surface. Sortant du cadre tout en y demeurant, les femmes semblent en suspension à la fois dans le ciel mais aussi dans le jeu qu’elles induisent entre le vu et le caché, la vérité et mensonge.
Yannick Haenel nous plonge dans la sollicitation invincible de telles femmes. Pierre Bonnard s’est immergé quotidiennement dans leurs couleurs, contemplant et créant d’un œil altéré la vibration salutaire de leurs tons, leur soif, leur liberté entêtante. Elles étincellent.
Jean-Paul Gavard-Perret
lelitteraire.com
A propos de Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul Gavard-Perret, né en 1947 à Chambéry, est un poète, critique et maître de conférences en communication à l´Université de Savoie.
Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie à Chambéry. Il est membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création. Il est spécialiste de l’œuvre de Samuel Beckett et collabore à de nombreuses revues dont Passage d’encres, Les Temps Modernes, Esprit, Verso Art et Lettres, Champs visuals et Communication et Langage. Il a publié une quinzaine de livres, de textes brefs ou d’essais
J.P. Gavard-Perret sur Facebook
VOIR AUSSI :
II - Pierre Bonnard, par Yannick Haenel (critique de deux tableaux)
III - Pierre Bonnard, ou le cortège des nudités féminines
IV -Le « Bonnard » de Stéphane Guégan, la monographie de référence
Exposition "Bonard et le Japon"
Les dessins de Pierre Bonnard pour l’"Alphabet du Père Ubu" (article de A.G.)
Musée d’Orsay. Questions à Yannick Haenel, sur Bonnard à l’occasion du "Jour des écrivains" 2025
<Yannick Haenel © Francesca Mantovani

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un essai sur les nus de Bonnard, et non sur son œuvre en général ?
Je vois dans les nus de Bonnard le cœur de son rapport avec les formes et la lumière. Il n’a cessé de peindre sa femme Marthe nue parce que son corps, exposé à la lumière de la salle de bains où elle se réfugiait chaque jour, reflétait, à l’image d’un arc-en-ciel, le prisme entier des miroitements possibles de la palette : ce que Bonnard cherchait à voir sur le corps d’une femme nue, c’était la matière même de la lumière, et donc celle de la peinture.
Votre texte débute par cette phrase :« C’était le printemps et je regardais des Bonnard ». Cet incipit aurait-il pu être inversé :« Je regardais des Bonnard et c’était le printemps » ?
J’aime qu’un livre s’ouvre par ce démonstratif du verbe être. C’est la simplicité d’un commencement, une petite genèse. Mais vous avez raison : on peut considérer que le printemps, c’est-à-dire la floraison, procède de la peinture. À force de regarder des Bonnard, un printemps est advenu dans ma vie, qui m’a ouvert le paradis de la peinture.
Bonnard peint le corps féminin dans l’intimité, parfois de manière frontale mais toujours avec pudeur. Pensez-vous que sa représentation du nu échappe à l’érotisation ?
Il y a toujours de l’érotisme qui se crée à partir de la nudité ; mais chez Bonnard, il n’est pas le fruit d’un regard qui chosifie le corps. Ses nus féminins ne sont pas pétrifiés sous l’emprise d’un regard ; ils sont suspendus dans la lumière qui les caresse. La pudeur est ce qu’il y a de plus beau, mais contrairement à ce que croient les censeurs d’aujourd’hui, même la pudeur est sexuelle. Et ce n’est pas parce que l’art est sexuel qu’il fait le jeu de la domination. Franchement, il suffit de regarder les nus de Bonnard : leur délicatesse ridiculise toute accusation demale gaze.
Bonnard peint souvent Marthe, sa compagne, dans des scènes d’intimité. Comment interprétez-vous la répétition de ce motif ?
L’amour. C’est ce qui se répète le plus : l’amour. Celui de la peinture, celui de la lumière, celui du corps de la femme qu’on aime.
Existe-t-il un lien entre vos romans et la manière dont Bonnard représente le corps nu ?
Oui, je cherche dans mes romans à éclairer un territoire où l’érotisme échappe aux rapports de force. Les histoires d’amour que je raconte inventent un lieu indemne, où le pouvoir se dissout. Je crois que l’amour sexuel peut y échapper. C’est la poésie qui se loge très précisément à cette place qui s’ouvre.
Pensez-vous que la peinture de Bonnard a quelque chose à nous dire aujourd’hui sur notre rapport au corps, à l’intimité ou au regard ?
La peinture de Bonnard nous invite très précisément à étendre les nuances de la lumière à l’ensemble de nos perceptions. C’est le sens du grand art : il élargit notre cœur, assouplit notre sensibilité, précise nos émotions. Il nous délivre de la vision figée que véhiculent nos écrans. Il nous apprend à regarder avec amour.
PourLe jour des écrivainsau musée d’Orsay, vous allez lire un extrait de ce texte. Que représente pour vous cette lecture là-même où sont présentées certaines de ses œuvres ?
Ce que représente cette lecture au musée d’Orsay : la joie de boucler la boucle. Et de faire s’approcher les mots et la peinture. L’idéal serait de les faire coïncider. Cette quête est sans doute impossible, mais à cet impossible-là, je me sens tenu.
Pierre Bonnard, le feu des solitudes charnelles
Yannick Haenel
Éditions l’Atelier Contemporain, octobre 2024
Collection Phalènes
56 pages - 9 €
Aussi aux éditions de l’Atelier contemporain

Francis Bacon : Conversations
Préface de Yannick Haenel
Photographies de Marc Trivier
Francis Bacon intrigue. Il est le peintre de la violence, de la dislocation et du cri, qu’il déploie dans de grands triptyques. Ses œuvres choquent souvent, mais toujours fascinent. Au cours d’entretiens menés entre 1964 et 1992, l’artiste se prête au jeu des questions réponses et se dévoile peu à peu. Bacon parle de sa peinture, de son admiration pour les œuvres de Picasso et de Vélasquez, de Buñuel et d’Eisenstein. Il exprime son opinion sur l’art contemporain, qu’il n’aime pas, et sur l’art abstrait, qu’il déteste. Il défend passionnément ce qu’il aime, n’hésite pas à corriger ses interlocuteurs, se lançant parfois dans une joute verbale pour affirmer son point de vue d’artiste.
Et puis il y a l’homme, cet homme vieillissant à l’intrigante allure de jeune homme, avec son passé irlandais et son expérience de la guerre, sa vision de la vie et de la mort. Un homme qui a aussi ses faiblesses. Bacon fait part de ses doutes : il pense ne pas savoir dessiner, ne pas plaire au public. Il ne veut plus revoir ses tableaux. Autant de confessions qui tracent les contours d’un être atypique, dont l’œuvre n’en finit pas de captiver.
Paru en février 2019
16 x 20 cm
208 pages
8 illus
editionslateliercontemporain.net/.
Paru en octobre 2024 (L’Atelier Contemporain) / 2025. Entretien au Musée d’Orsay
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À l’automne 2024, Yannick Haenel publiait Pierre Bonnard, le feu des solitudes charnelles. Un an plus tard, à l’occasion du Jour des écrivains, il vient lire des extraits de son essai personnel et sensible sur les nus de Bonnard au musée d’Orsay. Il répond ici à nos questions sur ce texte et livre son regard sur le travail du peintre.
mercredi 13 novembre 2024
19h
Yannick Haenel – Pierre Bonnard. Le feu des solitudes charnelles
Lecture par l’auteur. VOIR ICI.
©AFP - Phlippe Lopez
Yannick Haenel : "J’aime Bonnard parce que c’est un faune tranquille, un obsédé doux"
Samedi 3 juillet 2021
Pour son idée culture, l’écrivain Yannick Haenel, auteur en 2011 de "Le sens du calme", une réflexion sur l’art et la peinture, a choisi le "Nu au mur jaune" de Pierre Bonnard.
L’écrivain Yannick Haenel, auteur de Tiens ferme ta couronne ou de Janvier 2015, le procès (Les Echappés) s’interroge sur les ressorts de la littérature et nous parle de la peinture comme d’une source d’évasion et d’inspiration pour lui, en particulier de celle de Pierre Bonnard : "Je me souviens de la raillerie de Picasso qui parlait d’un "pot pourri d’indécision" au sujet de l’oeuvre de Bonnard parce qu’il pensait que celui-ci allait en forêt peindre sur le motif. Mais Picasso a tort, il n’a rien compris à Bonnard. C’était un peintre cérébral, obsédé, qui peignait dans son atelier en punaisant sur le mur sa toile, recomposant dans sa tête ce qu’il voyait. Et surtout, alors que Picasso reste braqué dans une position de virilité masculine pour manger des femmes, les dévorer, Bonnard offre aux corps des femmes qu’il scrute tous les jours quelque chose d’une disponibilité à toutes les lumières. Et sa peinture devient entièrement féminine. Il y a quelque chose de beaucoup plus féminin, une ouverture au féminin plus grande que chez Picasso."
Dans son livre (p. 27-31), Haenel développe cette opposition Picasso/Bonnard (cela méritera qu’on y revienne) :
Longtemps, à propos de Bonnard, j’ai cru Picasso sur parole : « pot-pourri d’indécisions » — le verdict était impitoyable. Mais l’instinct de rivalité aveuglait Picasso, qui n’a rien voulu comprendre à Bonnard, et s’est contenté de dénier la dimension sexuelle de sa peinture, qu’il lui était facile de réduire à des vues domestiques. La position pulsionnelle de Picasso est lourdement figée dans le choix phallique de l’ogre, du Minotaure ravisseur de femmes : sa peinture prend la réalité de force. Bonnard, quant à lui, ne cherche pas à prendre le pouvoir sur le réel : il en laisse advenir la lumière, laquelle fait naître les corps. Ainsi le cortège des nudités bonnardiennes ne cesse+il de s’approfondir à la faveur des éclats qu’elles reçoivent du temps et de l’espace. Éros est tout entier dans la profondeur : sous le regard de Bonnard, la lumière entre dans le corps des femmes. Bonnard est un faune tranquille, un obsédé doux. Si sa violence érotique est masquée, la jouissance se manifeste pourtant sur tous les plans de sa peinture ; et ruisselle dans l’usage des couleurs. Les nus de Bonnard sont profondément peints. La lumière les ouvre. Ils sont éclaboussés par le soleil, et jouissent depuis leurs couleurs intimes.
J’imagine le rire de Bonnard assistant au dénigrement actuel de Picasso, accusé de domination sur les femmes. En un sens, Bonnard a réussi avec douceur là où Picasso a cru s’imposer par la violence : dans l’espace entre une femme et le peintre, dans l’acte même de peindre ce rapport, dans la manifestation sexuelle de la peinture. Au rapt de Picasso, Bonnard substitue la caresse. En termes de connaissance, qu’est-ce qui va le plus loin ? Le ravisseur enferme sa proie : la connaît-il ? Le caresseur, lui, jouit sans cesse de celle qu’il laisse être. Soyons clairs : la moraline qui a envahi le domaine de l’art est obscène, et sa censure désastreuse. Mais il est intéressant de voir qu’en termes d’étude elle nous aide à penser les variations de l’hubris qui gît dans la vérité de l’acte de peindre, et ce qu’il en est des intentions d’un regard .
L’attention bonnardienne ne relève pas pour autant d’une gentille forme d’innocuité : tout regard est sexuel, et le sexuel est le lieu d’une atteinte. Il y a toujours un impact des étreintes : c’est le point obscur des corps entre eux. L’acuité de la tension érotique chez Bonnard prend la forme d’un guet perpétuel et d’une crue par laquelle le corps des femmes se détend sous l’étreinte de la lumière. Il y a chez lui un devenir-féminin de la peinture.
Selon Françoise Gilot (Vivre avec Picasso, 1964), Picasso aurait déclaré :
« Ne me parlez pas de Bonnard. Ce qu’il fait n’est pas de la peinture. Il ne va jamais au-delà de sa sensibilité. Il ne sait pas choisir. (…) Le résultat est un pot-pourri d’indécision. (…) On cherche en vain sur cette surface extrêmement orchestrée, qui se développe organiquement, le coup de cymbales inattendu d’une violence concertée. »
VOIR AUSSI :
Bonnard, les couleurs de la lumière
La postérité de Pierre Bonnard
Bonnard est-il un grand peintre ?
Sur le livre de Francis Bacon, Conversations, lire la préface de Yannick Haenel : La parole de Bacon.