
Invités : Gaëlle Obiégly, Joffrine Donnadieu,Agnès Mathieu-Daudé, Matthieu Peck, François Angelier, John Jefferson Selve, Mathilde Girard, Sébastien Berlendis, Yann Diener, Fabien Ribery, Gilles Collard, Stéphane Massonet, Gabriel Dufay, François Meyronnis, François Burbaud, Esther Teillard, Victor Dumiot, Bertrand Schefer, Olivier Cheval, Alexandra Dezzi, Ferdinand Gouzon, Samuel de Loth, Clément Willer, Francis Marmande, Fanny Wallendorf.

Inédit :
précédé de Judith Brouste Jean Louis
L’enfance a eu lieu..... 193
Jean Louis Schefer L’ombre de l’objet..... 198


ÉDITORIAL Nos passions
Le monde est à repassionner.
Celui qui s’est mis en place depuis une trentaine d’années avec l’avènement de l’ère numérique prend en otage notre univers sensible et dévitalise notre rapport avec le langage, lequel, qu’on le veuille ou non, s’aplatit dans l’uniformité.
Le monde est à repassionner.
Le cœur du langage est poétique ; il est gorgé d’étincelles qui ne demandent qu’à se disséminer. Écouter ces étincelles, se rendre disponible à la dimension intérieure du langage, c’est réveiller la poésie.
Dans un poème intitulé H, Rimbaud fait apparaître la « mécanique érotique » et la « dynamique amoureuse ». Ces deux termes semblent voguer loin l’un de l’autre ; mais qu’ils coïncident, et voici que « H » vous parle.
« Trouvez H », écrit Rimbaud, et vous repassionnerez le monde.
La littérature est cet acte : elle réveille le point d’effervescence. Chaque phrase a le pouvoir d’inonder le monde de ses nuances étincelantes. A-t-on le désir de trouver de telles phrases ? L’usage poétique du langage est désormais une réponse politique, une éthique, une exigence nécessaire face à ce qui arrive planétairement aux énoncés.
Cela suppose une foi – un nouvel amour du langage. Je ne parle pas de ces engouements qui sur le marché culturel se succèdent à la vitesse des soldes ; mais de cet enthousiasme qui transporte en lui des « comprimés de vie » comme dit Proust. Croire en la littérature, c’est s’arracher à une conception servile du langage, et refuser les accommodations qui en récompensent l’échange.
Le monde est à repassionner.
Une implication si ardente consiste à se donner au langage absolument, sans réserve, comme font les amants.
Dans L’Homme sans qualités de Robert Musil, Ulrich constate que les humains ne vivent plus eux-mêmes leurs expériences : « Il s’est constitué un monde de qualités sans homme, d’expériences vécues sans personne pour les vivre. »
Ce constat établi au début des années 30, c’est-à-dire il y a maintenant un siècle, ne s’est-il pas aggravé ?
Dans ce roman prophétique, Ulrich dit soudain à Clarisse : « Je crois que les hommes, dans quelque temps, seront les uns très intelligents, les autres des mystiques. Il se peut que notre morale dès aujourd’hui se divise en ces deux composantes. Je pourrais dire aussi : les mathématiques et la mystique. L’amélioration pratique et l’aventure inconnue ! »
Voilà le point où nous en sommes un siècle plus tard : d’un côté la technique – « l’amélioration pratique » – a triomphé, jusqu’à s’introduire dans tous nos rapports en les dénaturant ; de l’autre la poésie – « l’aventure inconnue » – a été liquidée. Le projet de civilisation qu’est le capitalisme planétaire a choisi de connecter tous les points du globe en sacrifiant le langage, devenu un simple instrument.
Ainsi revient-il à la littérature, non seulement de tenir bon sur les phrases que la société dévitalise, mais surtout d’ouvrir l’existence à la liberté.
Qu’est-il arrivé à la liberté ? On dirait qu’elle fait peur, et même honte, à celles et ceux qui devraient s’en emparer pour changer à chaque instant le monde. Le renoncement règne, et son langage est misérable.
Le monde est à repassionner, c’est-à-dire à remettre en liberté. Le langage de la littérature, c’est-à-dire la poésie, réveille en chacun de nous la vie libre.
Ce numéro d’Aventures est entièrement voué à nos passions. En déchaînant notre enthousiasme, elles nous délivrent de l’emprise. Les passions sont gratuites, leur excès les soustrait au monde servile de l’utile.
Ainsi avons-nous invité des écrivaines et des écrivains à témoigner de leur passion pour quelqu’un. « La société se croit seule, et il y a quelqu’un », écrivait Antonin Artaud.
Ce quelqu’un peut être un artiste, un poète, un penseur dont l’œuvre nous comble – ainsi lirez-vous des textes consacrés à Pier Paolo Pasolini, Chantal Akerman, Louis Massignon, Jon Fosse, Jacques Lacan, Buster Keaton, Nick Cave, Tennessee Williams, Léon-Paul Fargue, Jean Giono, Georges Bataille, Michel Butel, Franz Kafka, Klaus Mann, Bob Dylan, Paul Thek, Gaspar Noé ou l’extraordinaire et trop peu connue Mireille Havet –, mais aussi un saint, une sainte : François d’Assise, Thérèse de Lisieux.
Ce quelqu’un peut également être, plus intensément encore, une femme ou un homme qu’on connaît, et dont l’importance dans notre vie déborde les mesures, ainsi de Rouhullah, ce jeune réfugié iranien dont nous parle Gaëlle Obiégly, ou de l’Inconnue d’Instagram, dont Alexandra Dezzi fait le portrait.
C’est aussi la passion qui anime la cinéaste Alice Diop lorsque, dans un entretien, elle nous présente une œuvre encore inédite en France de la poétesse américaine Robin Coste Lewis : Le Voyage de la Vénus noire.
Passion encore, celle qui gicle comme une fontaine au cœur de la poésie, celle de Muriel Pic, celle de Denise.
Passion toujours, celle que j’éprouve personnellement pour l’œuvre géniale de Jean Louis Schefer, mort en 2022, dont nous publions ici des extraits inédits du volume posthume de son journal ; ils sont précédés par une lettre que lui adresse Judith Brouste par-delà la mort.
La passion est la jeunesse de l’écriture : nous ouvrons ce numéro d’Aventures avec Rose Vidal et Julien de Kerviler, deux jeunes écrivains qui vont publier leur premier roman dans la collection « Aventures » ; nous vous en proposons des extraits.
YANNICK HAENEL
* Version imprimable



3 Messages
RCJ. Les livres, 18 novembre 2024 .
On ne peut être que frappé par le contraste entre les éditoriaux de Ligne de risque (pourtant signés par Haenel) et ceux d’Aventures (1 et 2). Ce n’est plus du tout du même niveau. Etrange !
Quelle drôle de manière d’écrire dans cette revue : "celzéceux", "le choix de nos invité.es", etc.
Voir à ce sujet Olivier Rachet sur l’"écriture" inclusive et Philippe Forest le wokisme.