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Yannick Haenel, Homère : invoquer les morts et... mourir de rire

Les Rencontres de Chaminadour, septembre 2024

D 9 octobre 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Du 12 septembre 2024 au 15 septembre 2024 se tenait, à Guéret, la 19e édition des Rencontres de Chaminadour. J’en ai donné le programme ici. L’invité était cette année l’écrivain Olivier Rolin. « Olivier Rolin sur les grands chemins d’Homère ». Vous trouverez la plupart des interventions sur la page facebook des Rencontres. Yannick Haenel était intervenu le samedi 14 septembre à 10h30. Le titre de son intervention : Le lait, le vin et l’eau : invoquer les morts. Dans sa chronique de Charlie, il revient aujourd’hui 9 octobre sur la lecture qu’Emmanuel Lascoux, traducteur de l’Odyssée et de l’Iliade, fit avec le comédien Jacques Bonnaffé [1].

Le lait, le vin et l’eau : invoquer les morts

Guéret, samedi 14 septembre à 10h30.

Homère à mourir de rire

Mis en ligne le 9 octobre 2024
Paru dans l’édition 1681 du 9 octobre


Emmanuel Lascoux et Jacques Bonnaffé.
ZOOM : cliquer sur l’image.

L’autre jour, à Guéret, lors des Rencontres de Chaminadour, consacrées cette année à Homère, j’ai entendu Emmanuel Lascoux dire ou plutôt réciter, scander, psalmodier, enchanter, endiabler, enjoyer L’Iliade. Il faisait ça en grec, il le disait sur scène, et en plus, il nous commentait les vers : c’était une merveille d’intelligence. Et puis Jacques Bonnaffé, ce grand acteur athlétique, dont l’intenable exaltation est une grâce, sautillait à ses côtés, comme un héron : lui, il disait les vers d’Homère en français, dans la traduction explosive d’Emmanuel Lascoux, justement.

C’était un événement, et figurez-vous que : 1) ça repasse, comme on dit, le 17 octobre, à 19 h 30, à la Maison de la poésie, à Paris (­passage Molière, dans le 3e)  ; 2) que le livre, c’est-à-dire la traduction fantasque et folle de L’Iliade par Emmanuel Lascoux, est paru aux éditions P.O.L (il y avait déjà fait paraître sa version de L’Odyssée).

Donc, amis de la joie et des libations, amis d’Ulysse et de Priam, amoureux d’Hélène, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

L’humour oublié d’Homère

Le gai savoir existe, et au fond, il n’y en a pas d’autre. Lire la parole d’Homère consiste à l’écouter se fredonner, comme si elle était dite par un aède, et en même temps prononcée aujourd’hui, dans une langue de maintenant, par quelqu’un qui nous la restitue sans vieillerie, avec cette crudité abrupte qu’il y a chez les guerriers vaniteux, un peu ridicules, de L’Iliade.

Grâce à Emmanuel Lascoux, on entend bien sûr le bruissement des armes, la gloire des songes et le délire des dieux, mais on capte enfin la connerie des héros, leur côté poissard, vitreux, limité. Cette traduction nous redonne l’humour d’Homère.

À LIRE AUSSI : Jean Eustache et «  L’Odyssée  »

Car enfin, le siège de Troie est quand même une guerre stupide (y en a-t-il d’intelligentes  ? pas sûr). La grande épopée d’Homère est aussi une comédie, celle de l’inintelligence qui conduit au massacre et aux larmes (car ces guerriers, merveilleux d’humanité quand même, ne cessent de pleurer). La nécessité des larmes ne serait-elle pas l’un des sujets secrets de l’épopée  ? Chut. On aurait bien besoin de larmes performatives aujourd’hui. De larmes qui parlent et agissent. De larmes qui modifient le monde en l’abreuvant.

Vous souvenez-vous, dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders (1987), du vieil homme qui marche dans les ruines de Berlin et cherche à Potsdamer Platz un café qui n’existe plus  ? Il dit : «  Si ­l’humanité perd ses conteurs, elle perd son enfance   » et ajoute : «  Nul n’a encore réussi à chanter une épopée de la paix.   » C’est lui, c’est Homère, ou Jorge Luis Borges, ou Walter Benjamin, vous peut-être, qui n’en pouvez plus des guerres, des bombardements, des colonisations, des génocides. C’est l’ange du récit, celui qui nous protège.

– À lire aussi, passionnant et fantasque : Poids des pianos, d’Emmanuel Lascoux (éd. P.O.L).

Emmanuel Lascoux traducteur de "L’Iliade", d’Homère

A l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de la nouvelle traduction de l’Iliade, d’Homère, par Emmanuel Lascoux, à Paris le 16 septembre 2024.

« Alors vooom ! il engouffre ses chevaux par-là, voyez s’il est content de lui ! et derrière lui ses gars,
ça suit, vous entendez si ça crie ! ça s’imagine que, pour les Achéens, c’est cuit, peuh ! ils ne tiendront pas, ils vont se casser les dents sur leurs vaisseaux noirs.
Mais quels cons ! tiens, regardez, aux portes, les deux types sur lesquels ils tombent, des champions /.../ »
L’Iliade, chant XII, vers 124-127.

« Aveugle comme cet Asios, ou lucide comme Achille, peu importe que l’homme aime la vie, il doit la perdre, qu’il haïsse la guerre, il doit la faire.
Et aux dieux de s’en expliquer, après ça ! Voilà ce que nous chante Homère avec cette lliade, transposée ici, après L’Odyssée, dans tous les tons du français, par l’helléniste, récitant et musicien Emmanuel Lascoux. »

L’Odyssée d’Homère. Nouvelle traduction.

Emmanuel Lascoux présente sa traduction de "L’Odyssée d’Homère" aux éditions POL.

Lecture par Pierre Baux et Emmanuel Lascoux. Écoutez, c’est génial.

Emmanuel Lascoux propose une nouvelle « version » du texte grec d’Homère à partir de son travail original sur le grec ancien qu’il rythme, chante, et crie depuis plusieurs années. Il dit lui-même : « J’ai voulu monter le son ou entendre davantage. » Il revendique de « jouer les langues anciennes » comme l’on joue de la musique. « On fait du grec, soit, mais on ne fait pas le grec. Imagine-t-on faire de la musique sans la faire ? » écrit-il dans l’avant-propos à sa traduction. Mais quels détours imposer au français aujourd’hui, quels mensonges lui permettre, quand la musique du grec s’est tue ? Emmanuel Lascoux propose ainsi cette « version française » très originale des 12109 hexamètres de l’Odyssée. Plutôt qu’imiter le vers grec antique inimitable, ou dévider une prose inchantable, cette Odyssée propose à tous, un texte à dire et à chanter. Renouant finalement avec les pratiques antiques du texte épique et du poème, dans un français très contemporain et d’une oralité retrouvée.

HOMÈRE SUR PILEFACE


[1] La vidéo n’est malheureusement pas en ligne.