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Yannick Haenel, Bataille et la dernière pensée : Némi

D 8 octobre 2024     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le numéro d’Europe de septembre-octobre 2022 consacré à Georges Bataille dans lequel j’ai prélevé récemment un article de Jacqueline Risset [1], on peut lire également un texte de Yannick Haenel, la dernière pensée : Némi. Ce texte est contemporain de la conférence par laquelle Haenel inaugura, en septembre 2022, les Rencontres de Chaminadour, Je vais sur les chemins de Georges Bataille et de Michel Leiris, et de la publication de son roman Le trésorier-payeur où un certain Bataille est le personnage principal. La dernière pensée : Némi étudie comme, à mon sens, on ne l’a jamais fait depuis Derrida dans De l’économie restreinte à l’économie générale (repris dans L’écriture et la différence, Seuil, 1967, coll. Tel Quel, p. 369-407), les rapports de Bataille à la philosophie de Hegel via, ici, l’interprétation qu’en donna Kojève (j’en ai tenté une approche en 2016 dans Bataille lecteur de Hegel (et de Kojève)) [2]. « Si je "mime" le savoir absolu, écrivait Bataille, me voici par nécessité Dieu moi-même (dans le système, il ne peut, même en Dieu, y avoir de connaissance allant au-delà du savoir absolu). » « La dernière pensée » ouvre sur le « non-savoir » — et le silence. Haenel : « Bataille va jusqu’à supposer que le contenu du savoir absolu "révèle son équivalence au non­-savoir". Une telle équivalence est en elle-même la dernière pensée, c’est­ à-dire un "silence qui n’a rien" — ou plutôt "RIEN", comme il l’écrit dans La Souveraineté. »
Mais le texte n’est pas celui d’un philosophe (mais alors, d’un saint, peut-être un fou ?). Il s’achève par des notes que Haenel présente comme faisant « partie d’un livre en cours : Les amants de Némi. » Némi, déjà évoqué dans un film de 2017, « La Reine de Némi » que j’ai pu voir aux Rencontres de Chaminadour susmentionnées. Merveilleux.

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Georges Bataille et Diane Kotchoubey de Beauharnais
A Vézelay, sur la terrasse du 59, rue Saint Etienne
vers 1948.

LA DERNIÈRE PENSÉE : NÉMI

« L’un des secrets méconnus de cette vie de fauves :
qu’un pelage de rêve en est l’eau profonde. »
Georges Bataille

1. LES OISEAUX DES ÎLES

Il m’est arrivé, cet automne, alors que j’assistais à un interminable procès dont les enjeux m’éprouvaient autant que la force qu’il exigeait de moi pour en écrire chaque jour le compte rendu, de m’enfouir, un jour que je n’allais pas au tribunal, dans les quatre-vingt pages de notes du Coupable, qui sont assemblées à la fin du volume V des Œuvres complètes de Georges Bataille.
Lire des notes, des variantes, des fragments inachevés, des esquisses, des premiers jets m’apporta un plaisir tel qu’il me sembla jouir plus infiniment de ce texte que d’aucun autre de Bataille. L’arrivée désordonnée des phrases, leur caractère lacunaire, j’allais écrire « lunaire », l’éclat considérable de lu hantise qu’elles drainent de variantes en amorces : tout me comblait. La plupart de ces saillies n’apparaissent pas dans le manuscrit final, mais le désordre qui vous les donne en notes, comme des ruines du livre, semble plus accordé à l’esprit même de celui-ci, comme si nous lisions alors non pas qu’il aurait pu être, mais sa nudité. Le nom de Laure, qui vient de mourir, dont Bataille cherche la flamme autour de lui dans les bois, allume dans ces morceaux de texte errant les braises d’un amour que rien n’exténue, n’est en octobre 1939, et Bataille s’avance dans ce qu’il nomme un « désert » :celui d’une « solitude totale, que Laure, morte, rend plus déserte ». Bataille note ceci, dont l’expression me bouleverse : « Poursuivre devient pour moi difficile : je devrai entrer dans le "royaume",où les rois eux-mêmes entrent foudroyés. » Car dans une telle phrase, aussi mince qu’une lame, miroitant de feux qui la projettent vers des époques contradictoires — la royauté sauvage de Némi aussi bien que la catastrophe de Hiroshima (la fondation et la destruction) —, comment ne pas entendre une approche de la souveraineté, qu’une imminence redoutée lie à la mort d’un dieu, au sacrifice exactement localisé dans l’instant de la consécration. Puis il raconte, comme s’il s’intronisait dans son propre malheur, devenu sacré comme le sont les pattes des biches où je devine la fougue insensée de la déesse (Diane a-t-elle besoin d’aimer ?), la traversée d’une forêt que perce, dit-il, un « rayon de soleil ensorcelé ». Il vient d’« abandonner le cercueil de Laure aux fossoyeurs » et découvre en cherchant la source de cette lumière qu’elle vient d’« une vieille vitrine derrière la fenêtre d’une maison abandonnée » dans les bois. À l’intérieur de cette vitrine, abandonnée comme le cadavre de Laure, « une collection bariolée d’oiseaux des îles ». Georges Bataille s’égare dans l’extase : les bois, la maison, les oiseaux morts le projettent dans un temps où les présages n’existent plus (une telle condensation du deuil appelle le rêve pour s’exténuer) : « Je ne pouvais rien imaginer de plus doux sous la poussière, derrière les branches mortes et les pierres délabrées que ces oiseaux silencieux oubliés là par le maître disparu de cette maison. » Le cercueil heureux existe-t-il ? La vision hallucinée de Laure devenue oiseau dans une vitrine inscrit la douleur de Bataille dans la culpabilité anticipée de l’oubli : faute d’être réunis dans la mort attirante que manifeste le « rayon de soleil ensorcelé », les amants sont séparés par une vitre qui remplace la transparence de leurs étreintes. Plus tard, la pensée de corbeaux morts entrevus pendant une promenade ancienne en forêt avec Laure l’occupe au point d’y chercher une vérité intenable (ces corbeaux terrifiaient Laure qui trouva en eux la certitude de sa mort). Les bombes, l’exode et la description de soldats paniqués ouvrent Bataille à l’horreur de la guerre (seules quelques allusions y sont faites dans Le Coupable) ; et sur le chemin de l’exode, voici qu’il note : « Nous voici comme des oiseaux déplumés vivants. » Nous sommes en 1940, il multiplie les rendez-vous amoureux avec Denise Rollin, qui a surgi dans sa vie comme la foudre qui signale la substitution rituelle dans le sacrifice (à la place même de la morte, une vivante est consacrée pour elle) : « La seule certitude est ma volonté de placer ma tête sous le talon chaussé de Denise ». Silence intérieur, soupente et débauche, obsession des robes déchirées. En 1940,durant l’été, il retourne dans la maison de Saint-Germain, et retire de l’armoire les robes et le linge de Laure, il retrouve ses « longs bas noirs », et note, scrupuleux comme savait l’être le marquis de Sade pour les choses sexuelles : « J’avais pris le loup de velours noir le 10 juin. » Je ferme les yeux, et ce velours noir précipite la lecture dans la nuit d’un sommeil qui brasse, au cœur d’un songe d’oiseaux, le silence, le nom des amantes et la figure impossible des morts.

2. HEGEL, LE SILENCE

Dans les derniers mois de sa vie, entre 1961et 1962, alors qu’il ne parvient pas à achever Les Larmes d’Éros, et ne cesse, comme à son habitude, d’y ajouter préfaces et post-scriptum, Georges Bataille multiplie les feuillets où s’accumulent, sur un mode mineur, presque tremblé, des interrogations qui tournent autour d’une énième et peut-être ultime définition de la souveraineté.
Ces frêles esquisses, écrites à chaque fois d’un seul souffle, et comme au bord du dernier soupir, composent, à travers la fragilité d’une écriture suspendue à sa propre syncope, la description d’un monde dans lequel vit désormais celui qui fait l’expérience de ce qu’il nomme la « défaillance », la « dissolution », ou plus sévèrement encore le « délabrement » de sa tête. Ce monde qui est le sien, celui d’une pensée qui se vit jusqu’à l’éblouissement qui la dissout, Bataille en fait l’épreuve avec une douleur agacée, mais également avec la conscience torturante et légère (follement légère) que les trous qui affectent ses capacités relèvent peut-être de la pensée elle-même — de cette endurance qui à la fois lui signifie ses limites et lui accorde un accès à des dimensions auxquelles le savoir et ses régularités n’introduisent pas.
Cette expérience ambiguë, il l’appelle la « dernière pensée ». Son régime est celui de l’exténuation, mais sa figure est celle d’un seuil. Autrement dit, cette pensée qui ne s’éprouve qu’à se défaire — et qui peut-être va jusqu’à tirer son existence de sa propre défection —, révèle l’incapacité tragique d’un cerveau en train de subir les aléas de son épuisement, mais elle ouvre plus mystérieusement à des illimitations, aussi instables qu’éclairantes, dont les discrètes avancées, à peine écrites, et qu’on devine accordées au silence qui rompt chaque phrase, consonnent avec la théologie négative dont elles rappellent les scrupuleux évanouissements : vouloir définir Dieu vous accorde à ces états limites qui saisissent lorsque le néant impose sa folle clarté à l’absolu.
Le feuillet solitaire, séparé de tout projet et comme veuf de tout livre, où cette « dernière pensée » se prend elle-même comme objet, débute ainsi : « La dernière pensée : l’éblouissement qui ne pourrait se lier à telle pensée définissable, mais à la dissolution de la pensée qui se propose et de toute pensée ». Et cette page s’achève sur l’approche de « cette commotion tordue et voluptueuse, qui n’est pas la mort », mais relève du « plaisir violent ». Ainsi la « dernière pensée » interroge-t-elle la matière même de ce qui ne cesse de se dissoudre en s’accomplissant, c’est-à-dire l’instant, que Bataille assimile en dernier ressort à une sorte d’équivalence de la pensée vécue.
Pour le dire dans les termes du « non-savoir » (cette expression contre­ hégélienne que Bataille maintient tout au long de sa vie pour qualifier le fond illuminé de son expérience intérieure) : c’est à une extatique du silence que mène la « dernière pensée ». Bataille le note ainsi : « La dissolution de la pensée me met en extase » .
Dans son dialogue polérnico-passionnel avec Hegel, Bataille va jusqu’à supposer que le contenu du savoir absolu « révèle son équivalence au non­-savoir ». Une telle équivalence est en elle-même la dernière pensée, c’est­ à-dire un « silence qui n’a rien » — ou plutôt « RIEN », comme il l’écrit dans La Souveraineté.
Le « non-savoir » que vise la pensée de Bataille trouve alors son accomplissement mystique dans ce silence qui fait des trous dans les phrases : le bouleversement qui impacte la pensée jusqu’à la défaillance s’approche de ce qu’est l’instant même de la pensée. (Il est en tout cas ce qui la sépare de la philosophie, laquelle n’admet aucun trouble.)
L’instant, la pensée, le silence coïncident en une expérience qui n ’admet ni dialectique ni expression :si le déchirement la libère, l’extase l’accomplit (la contient). Seul peut-être Alexandre Kojève avait compris la nature de l’opération souveraine de Bataille ; seul, contrairement à Sartre et tous les autres, il avait su identifier, au sortir de la guerre, l’ampleur de la rupture qu’elle engendrait dans l’histoire de la pensée : dans sa fulgurante Préface à l’œuvre de Georges Bataille, datée du 12 mai 1950, écrite comme une note ésotérique émanant d’un service de l’État non répertorié — celui, par exemple, qui resterait à inventer, du Renseignement Philosophique —, préface où, définissant !’Hégélianisme et le Christianisme comme « les deux formes irréductibles de la foi » (et l’hégélianisme comme « une hérésie "gnostique" qui, trinitaire, attribue indûment le primat au Saint-Esprit ») Alexandre Kojève classe en effet l’expérience de Georges Bataille non seulement « au-delà du discours circulaire hégélien », mais carrément hors des domaines du discours (le discours étant, selon lui, ce qui a « valeur de réfutation ») : « On y trouve, écrit-il,une forme verbale du Silence contemplatif ». « Or, ajoute-t-il, s’il n’y a qu’une seule façon de dire la Vérité, il y a des façons innombrables de la (se) taire. » Ainsi Kojève apparie-t-il l’expérience de Bataille à la « Vérité » (car on ne peut la réfuter), mais en tant que Bataille invente « une façon de la taire ».
En réservant son expression, l’opération souveraine s’auto-manifeste­-t-elle comme vérité ? En tant qu’il garantit à l’expérience de Bataille son débordement du discours, le silence se donne en effet comme le lieu brûlant, paradoxal, intenable, « crucifiant » aurait dit le Bataille des années quarante, d’une sagesse déchaînée.
On peut soutenir que si Nietzsche fut pour Georges Bataille sa « compa­gnie sur terre », Alexandre Kojève en fut, et sa vie durant, l’interlocuteur contradictoire, l’alter ego — le double inversé —, celui qui, sur l’autre rive du fleuve-Hegel, force Bataille à définir sa position jusqu’à l’extrême de lui­ même. Ainsi la « négativité sans emploi » qu’il oppose à toute application historique du savoir hégélien dans la célèbre lettre du 6 décembre 1937 adressée ironiquement à « X., chargé d’un cours sur Hegel » — et qui donne à l’ensemble des notes regroupées sous le titre Le Coupable leur direction souterraine autant qu’elle les situe dans l’histoire de l’Esprit —, cette « négati­vité sans emploi » dont Bataille affirme qu’elle le définit, constitue-t-elle sinon la « réfutation du système fermé de Hegel », comme il l’écrit par provocation à Kojève, du moins son énigme.
Énigme en forme de sortie, comme l’est toute vie qui ne se satisfait ni d’elle-même ni d’un univers qu’elle juge risible. Qui voudrait limiter ses désirs, son existence même au jugement borné de la raison ? Qui ne déchaîne pas en lui, fût-ce le plus secrètement, des forces qu’il n’emploie que pour les consumer ? La « négativité » telle que Hegel et Kojève la déduisent du travail des hommes, s’accomplit dans la satisfaction de l’utile. Qu’un besoin d’agir récuse l’emploi qu’on pourra faire de ses forces, et lu dépense remplace la production.
Dans la lettre de 1937, Bataille évoque encore l’œuvre d’art et la religion comme une possibilités d’accueillir une négativité qui se détourne de l’action ; mais c’est pour les écarter, car la négativité n’y est pas « "reconnue" comme telle » (le système religieux ou artistique l’annule et fait d’elle une affirmation) : « l’homme de la négativité sans emploi » (c’est-à-dire lui, Bataille, comme peut-être seul Nietzsche avant lui) exige que sa négati­vité soit reconnue comme « vide de contenu », et que son insatisfaction s’éprouve comme telle, sans que rien — aucune solution — ne vienne en duper la difficile illimitation : « Il est devant sa propre négativité comme devant un mur. »
Ainsi s’accomplit pour l’homme de la négativité sans emploi l’achèvement kojévien de l’histoire : il n’a plus rien à faire dans le monde. Dès lors, écrire la Somme athéologique relève-t-il d’un compromis qui annule la radicalité de celui qui s’y soumet en le dotant d’un projet : écrire ? Ou au contraire est-ce une manière de faire reconnaître sa négativité particulière, la Somme ne prenant jamais la forme d’une œuvre,mais celle d’une accumulation désorbitée qui erre autour d’un centre introuvable en gaspillant son énergie ?
La négativité sans emploi ne s’écrit sans doute pas (au sens où elle ne peut s’exprimer sans se trahir) : à travers l’écriture, elle se contente de signaler son existence (comme un filigrane, en brûlant, manifeste sa présence) ; elle s’éprouve comme ce qui n ’a rien à faire — et comme le rien de ce faire —, en se consumant à travers le silence fou de la dépens. En ce sens, l’étreinte des amants serait la seule écriture possible de la négativité sans emploi : on écrirait alors depuis la vérité des corps qui, en jouissant, inventent une manière de la taire.
La négativité sans emploi trouve son lieu dans « la dernière pensée », cette syncope qui s’inscrit dans la phrase comme le bout du souffle, comme la manifestation absolue de la dépense (ce qui ne produit ni ne laisse de trace rentable). Tout est toujours déjà allé au bout chez Bataille, ainsi son monde ne cesse-t-il de s’achever : « la dernière pensée » réalise la sortie hors du système en même temps qu’elle achève ce qu’il appelle « le récit du hibou » (nom drolatique qu’il donne à la philosophie).

3. LE HIBOU, LE RÉCIT

Bataille, s’il conteste la validité de la philosophie dont sa vie même est la récusation blessée, n’en vise pas moins à en clôturer l’histoire par son expérience même (c’est-à-dire à prendre la place de Hegel) : la « négativité sans emploi » qu’il est lui, Georges Bataille, qui a tué en sa personne toute utilité, non pas l’écrivain ni le penseur, encore moins le bibliothécaire, mais le Dasein extatique, déchiré, qui se déchaîne et se révèle à travers des ivresses, il la situe à « l’issue des processus qu’il [Hegel] a décrits ». Il vient donc, par sa personne, clore l’histoire : la fin de l’histoire, c’est « Georges Bataille ».
Ou peut-être ce « Monsieur Non-Sens » qui, à la fin de Madame Edwarda, « écrit » et « comprend qu’il est fou » : « Le récit, le continuerai-je ? » demande-t-il. Oui, entre Hegel, Dieu et « une folle », quelqu’un continue le récit.
Ce « quelqu’un » n’aura cessé d’être Georges Bataille en tant qu’il se projette dans la figure de Monsieur Non-Sens, celui qui continue le récit impossible (il y a douze tomes).
En 1961, le 2 juin (soit un an avant sa mort), dans le brouillon d’une autre lettre à Alexandre Kojève — vingt-quatre ans après celle du 6 décembre 1937, vingt ans après la publication de Madame Edwarda —, Bataille revient sur son projet : « placer à la base même (ou à la fin) de la réflexion hégélienne une équivalence de la folie ». C’est la définition même de ce qu’il n’aura cessé d’écrire — c’est le récit de la « dernière pensée ».
« Le récit le continuerai-je ? » : cette petite phrase de Madame Edwarda appelle une autre petite phrase, de Maurice Blanchot celle-ci, qui achève La Folie du jour : « Un récit ? Non, pas de récit, plus jamais. » Dans les deux cas, l’impossibilité du récit appelle un saut hors du racontable ; un tel saut exige que ça s’écrive en « équivalence de la folie » — dans une « absence d’œuvre », dirait Foucault laquelle relève du silence, c’est-à-dire d’une « façon de taire » la vérité.
Même s’il n’est pas écrit, nous lisons pourtant ce « récit ». Il n’y a que lui qui s’écrive vraiment en nous (comme le fait une expérience intérieure). Les autres récits — ceux qui n’ont aucun mal à s’écrire et répandent leur bavardage narratif (citez ici n’importe quel titre actuel) —, en réalité n’ont pas lieu.
L’expérience dont Bataille est le témoin tout autant que le sujet ne cesse pas de ne pas s’écrire ; elle n’est repérable dans aucun énoncé qui voudrait la réduire, elle n’est pas identifiable en termes raisonnables — et pourtant elle est là, comme est présente la « dernière pensée » dans la vie des phrases qui vont au bout d’elles-mêmes. Ainsi en reçoit-on l’écho plus qu’on ne la lit comme l’avait pressenti Kojève, le silence l’exprime mieux que les mots.
Car ce silence, on l’« entend » — du moins les dieux, les déesses peuvent-ils l’entendre : dans une variante du brouillon de la lettre de 1937 à Kojève, Bataille précise en ces termes les conditions de réception de son expérience dans la philosophie : « Quand je parle de reconnaissance de "l’homme de la négativité reconnue", je parle de l’état d’exigence où je suis : la description ne vient qu’après. Il me semble que Minerve peut entendre le hibou jusque-là. »
Minerve en est-elle capable ? Entendre le hibou à l’extrême de la dernière pensée, au cœur du non-savoir dont la dépense approfondit l’expérience, implique d’ouvrir la philosophie à des dimensions discordantes, et peut-être contradictoires , que d’ordinaire elle rejette. Mais rien n’empêche Minerve d’envisager Bataille, et pourquoi pas de l’aimer (elle en a vu d’autres : Nietzsche ou Kierkegaard, par exemple) ; rien ne l’empêche d’envoyer le hibou jusqu’à la forêt de Marly-le-Roi, jusqu’à la porte Saint-Denis, jusqu’à Vézelay afin de contempler par la fenêtre de la chambre à coucher les rires des amants ivres qui, en s’étreignant, accomplissent des mystères que la philosophie ne comprendra jamais.
Envoyer le hibou vers des extrémités où la raison n’y comprend rien : dans la chambre des amants aussi bien qu’à Lascaux, dans l’éclair des libations, dans l’insurrection de l’ivresse.
Bataille y revient dans sa lettre de 1961 à Kojève : « Il ne s’agit pas de me moquer du principe du hibou. » Mais, peut-être, de lui faire subir une métamorphose : de le pousser au boudoir, au dérèglement, à la nuit. Même s’il est vrai que le hibou ne sera jamais parvenu à s’introduire dans le taxi avec Madame Edwarda, ni à entendre ce qu’il y a dans sa jouissance. Le hibou reste dehors : Hegel aurait besoin de la folie —celle qu’il y a dans le récit (dans l’écriture) — pour accéder à l’impensé de la philosophie — à « la dernière pensée ».
Hegel devenu fou : scène originelle du fantasme bataillien, hypothèse à laquelle il revient sans cesse comme à un autoportrait rageur, dont la réalisation règlerait son différend avec la philosophie (avec le dédain de Sartre), rendrait possible — publique —l’idée folle d’une conversion de l’absolu au non-savoir, et qui, faute de mieux (car jamais la reconnaissance intellectuelle n’a été offerte à Bataille, sauf tardivement par Tel Quel, demeure une signature secrète à l’intérieur de ses livres dont personne n’aura pu lire la somme achevée.
Monsieur Non-Sens, « s’il existe », est Georges Bataille en tant que Hegel devenu fou.
Bataille revient sans cesse à ce moment d’effondrement qu’il décèle au cœur du système de Hegel : renonçant en lui-même à l’individu afin que s’accomplisse en lui le savoir absolu, le vieux philosophe aurait, selon lui, éprouvé la nécessité « d’être Dieu, mais devant, mais voulant mourir, il se sentit devenir fou ». Ainsi Bataille lui attribue-t-il les contradictions suppliciées de sa propre « expérience intérieure », en le nietzschéisant.
Là où Kojève radicalise la puissance de la raison hégélienne à travers la cohésion de l’État, Bataille déchire Hegel dans sa vie même à travers son intégration — sa désintégration ? — dans le cortège sexuel de Dionysos : il le sacrifie.
Le texte ardent du sacrifice de Hegel dans l’expérience de Bataille est­ il lisible par Minerve ? Le hibou, en tout cas, ne peut s’en charger, car un tel texte se donne (se déchiffre) à travers un silence qui est la dernière pensée elle-même.
Et à la fin, qu’est-ce que la dernière pensée, sinon l’autre nom (le dernier nom) de la dépense ? L’écriture impossible de la part maudite (son silence). Le vacillement comme conscience. Dernière page de La Part maudite :
« Il s’agit d’en arriver au moment où la conscience cessera d’être conscience de quelque chose. En d’autres termes, prendre conscience du sens décisif d’un instant où la croissance (l’acquisition de quelque chose) se résoudra en dépense, est exactement la conscience de soi. »
L’expérience de la dernière pensée « raconte » l’opération même de sa dépense : une dépense vécue à l’intérieur de la pensée comme un sacrifice dont l’horizon est la ruine de soi. À ce point où nous brûlons, où la pensée se dépense — et en se dépensant accède à elle-même comme pensée —, rien ne se donne à entendre qu’un silence.
Taire la vérité, c’est faire l’expérience de celle-ci sans l’avoir, ou l’avoir en cherchant à ne pas se maintenir en elle. Le silence propre à la dernière pensée serait-il au contraire le langage d’une vérité qui se maintient en elle-même ? La dernière pensée se révèle en tout cas l’expression involon­taire d’un tel silence, comme lorsqu’on rate une marche et que, l’espace d’une seconde, le vide nous est donné (il me semble que Bataille utilise cet exemple quelque part).
Le silence ne relève pas d’un langage qui ferait défaut, encore moins de cette zone trop vague qui se donne à l’indicible : il accomplit au contraire I’expérience de ce qui s’approfondit « à l’abri des servilités verbales », comme le dit L’Expérience intérieure. Le silence propre à la pensée ne d borde aucune dimension ; et inversement ne se réduit à aucune : il n’a pas de dimension. Échapper à la notion même de dimension relève peut-être de la sagesse ? Le mot aurait fait rire Bataille. De fait, il appartient au rire, à ce rire dont La Souveraineté dit qu’il est « parfait » parce qu’il « ne rit pas », à ce comique dont on ne parle pas assez concernant Bataille, qui oscille entre l’extravagance du mystère farfelu (les Fatrasies, la désinvolture­ Pieds Nickelés d’Histoire de l’œil) et l’humour coupant du zen. « Opération souveraine est de tous les noms le plus fastidieux, précise Bataille dans Méthode de méditation : opération comique en un sens serait moins trompeur. »

4. LA CATASTROPHE, LES TERMlTES

On sait que dans les derniers mois de sa vie, Bataille envisage un nouveau livre intitulé La Catastrophe, qui porterait sur « les questions fondamentales à envisager dans la péroraison après deux guerres. » Le terme de « péroraison » peut surprendre, tant on s’est habitué à l’entendre d’une manière péjorative ; il témoigne pourtant avec exactitude du souci qu’a Bataille d’aller jusqu’au bout de sa pensée : la péroraison est au sens strict, la conclusion d’un discours. Ce serait donc l’impossibilité même de fonder une pensée « après deux guerres » dont Bataille ne cesserait plus de faire l’expérience à travers le massif hétérogène et fluctuant de ses écrits ; mieux : ce serait très exactement cette « dernière pensée », inachevable, à bout de souffle et suspendue qui accomplirait la péroraison, et dirait la vérité fonda­ mentale d’un bouleversement qui épuise « après deux guerres » et le monde et Bataille.
À cet égard, l’ampleur de ce qui a lieu entre Bataille et Kojève — leur entretien infini (leur guerre) — demande encore à être pensé : les décisions qu’engagent leurs positions sur l’économie politique (et son absorption tout entière dans le capitalisme), sur les stratégies de la négativité, sur la souveraineté et ses divisions entre la singularité humaine et l’État, sont en effet décisives, et débordent très largement le territoire philosophico­-existentiel : c’est le destin même du monde, et la possibilité pour chacun d’en faire l’expérience, qui se nouent à travers leurs divergences.
Là où Kojève joue la carte du Sage hégélien secrètement fou, Bataille joue celle du fou nietzschéen secrètement sage. Les deux attitudes témoignent d’un face-à-face aussi intense que brûlant avec ce qu’il en est non seulement des conceptions du monde, mais de la tournure qu’auront prise les Temps modernes « après deux guerres », comme dit Bataille .
En un sens, Bataille et Kojève sont les seuls à tirer les conséquences de la fin des Temps modernes, et à vivre, sur des plans qui diffèrent à l’intérieur de ce vertige froid qu’elle ouvre dans l’Histoire. Là où les philosophes, et Sartre le premier, s’évertuent à perpétuer le mythe des Temps modernes, Kojève et Bataille — depuis un site existentiel différent — cherchent à élaborer une pensée qui prend acte d’une nouvelle époque de l’invivable, que les camps où les nazis exterminaient les Juifs ont révélée, et que la double infamie de Hiroshima et de Nagasaki n’a fait qu’aggraver, invalidant l’idée selon laquelle la « civilisation » aurait été rétablie après la fin du IIIe Reich.
Endurer la guerre froide ? Il s’agit d’autre chose : justement faire l’expérience de la « Catastrophe » où seule la dernière pensée ne cessera plus de s’accomplir, et son corollaire une mutation du mal dont il s’agit, à travers un déchaînement de ses propres capacités, de prendre la mesure. La pensée spéculative n’y parvient pas seule, encore moins la raison, qui s’est perdue successivement dans les tranchées de Verdun, dans les camps d’extermination nazis, dans les explosions atomiques de Hiroshima et Nagasaki, dans l’extension totalitaire du goulag.
C’est pourquoi on peut estimer aujourd’hui que l’expérience ouverte par les différents chantiers de Bataille, lesquels vont chercher très loin dans l’anthropologie déchirée du passé, et fabriquent en la déconstruisant une « Histoire universelle » retournée sur elle-même, dont la « dépense » et la « consumation » sont les clefs, va plus loin que les constructions de consolidation auxquelles sont restés fidèles les penseurs qui se satisfont des catégories désormais caduques des Temps modernes.
Kojève choisit d’accomplir en lui la clôture de !’Histoire : il la traduit en action administrative, devenant conseiller secret à la DREE (Direction des relations économiques extérieures) et réalisant la philosophie à travers le jeu des négociations internationales : la pensée se résorbe dans la raison tactique qui articule ses directives économiques ; et de la guerre froide sortira le devenir-économique intégral du monde comme assomption hégélienne du capitalisme.
Bataille, quant à lui, cherche seul, absolument seul, pendant les dix-sept années qui suivent la fin de la guerre, séparé de tous les intellectuels qui bruissent au vent de l’existentialisme et du communisme, la « clé des conduites souveraines » hors de la politique : « Je me sens très seul — écrit-il dans L’Histoire de !’érotisme — à chercher, dans l’expérience du passé, non les principes mis en avant, mais les lois ignorées qui menèrent le monde et dont la méconnaissance nous laisse engagés sur les voies de notre malheur. »
L’extrême solitude de Bataille, seul conscient du « malheur » dont la guerre, en son fond, n’est que le révélateur, le conduit à en finir avec la croyance politique — à récuser en une même salve la philosophie et la politique, c’est-à-dire la sphère des décisions : elles ignorent l’une et l’autre I’événement qui gît comme un dieu mort sous les convulsions organisées de la guerre planétaire ; pire, elles s’en détournent. Les dernières lignes de l’Histoire de l ’érotisme sont extrêmement claires : « Des hommes engagés dans la lutte politique ne pourront jamais se plier à la vérité de l’érotisme.
[...] Que penser d’hommes aveuglés au point d’ignorer les ressorts de la cruauté qu’ils déchaînent ? Du moins pouvons-nous être assurés qu’ils mentent [...] mais comment pourrions-nous ne pas défier le monde en lui proposant l’apaisement dont il a besoin ? Cela ne peut se faire que follement, au mépris du langage violent, et loin de l’agitation prophétique ; cela ne peut se faire qu’au mépris de la politique. »
Cet événement que la politique ne voit pas, et qui échappe au calcul de la domination, n’appartient pas aux Temps modernes : il est la part maudite de l’agitation planétaire — son sacrifice permanent. Une mise à mort est en effet le cœur de chaque instant ; son accomplissement fonde l’Histoire en la récusant.
Là où Kojève se soustrait à la tragédie pour coïncider avec l’État (y faire carrière), Bataille se confond avec le sacrifice : il choisit d’en endurer la dépense — le « désert » — jusqu’à la dernière pensée. Il n’y a pas de fin de l’Histoire pour celui qui vit dans le halètement d’un dieu qui meurt ; pas de « dimanche de la vie », ce jour qui, selon Hegel, « égalise tout et qui éloigne toute idée du mal ». Au contraire, vécue par quelqu’un comme Bataille, la vie est entièrement sacrée — c’est-à-dire singulière, inégale, déchirée par les atteintes et confrontée directement au mal :en elle ne cesse de se rejouer une scène qui est extérieure à toute Histoire, et qui vous met aux prises avec la souveraineté.
Cette scène ronge en vous la stabilité des formes certaines ; elle vous livre aux trous du récit. C’est par la chance de l’extase que l’on s’introduit à travers ces trous qui se creusent dans la tête. Alors, on voit (chance des trous) :la scène a lieu là où l’ivresse perce la tragédie,c’est-à-dire en dehors de !’Histoire. Un bois, un rivage. Un miroir y scintille.
En post-scriptum aux Larmes d ’Éros, Bataille envisage d’évoquer la défaillance : dans ce texte resté à l’état de notes, il décrit ses propres insuffisances comme une maison rongée par les termites, et ceux-ci comme le mouvement même du « non-savoir » : les termites ne savent rien de la maison qu’ils rongent et ne savent pas même qu’ils la rongent.
La maison rongée continue pourtant à être habitée : ainsi l’habitant de la maison rongée écrit-il en dépit des trous des termites, et même depuis les trous : son écriture dépend des termites . « Je ne saurais prétendre avoir été jusqu’au bout de la réflexion », écrit Bataille. Il s’est arrêté, mais quel est ce point au-delà duquel la perspective « restera incomplète, incertaine peut-être », et où il est « difficile d’aller » ?
Les lignes tremblent, et ce tremblement est le sujet, comme lorsque l’on ne finit pas ses phrases (comme cette merveilleuse et terrible cassure qui ponctue l’entretien sur un banc de la bibliothèque d’Orléans avec Madeleine Chapsal). « Il me semble en effet, écrit Bataille, qu’au-delà l’ivresse l’emporte sur la patience ». La pensée vécue (l’expérience intérieure) est ici parvenue aux portes de son aventure : Bataille ne voit plus que l’alternative tragique : « persister » ou « chavirer ».
Celui qui chavire peut-il encore écrire, sinon d’une écriture si fragile qu’elle ne cesse de s’interrompre ? Les formulations dernières de la pensée tremblent et se perdent, sans toujours parvenir jusqu ’au bout de la phrase.
A ce point où l’incapacité l’emporte sur la capacité s’évanouit aussi l’aspect servile de la vie humaine :impossible de répondre aux exigences de l’utilité. En cela, la dernière pensée se confond avec la souveraineté, laquelle récuse le monde de l’utile. La vie souveraine n’a aucun besoin d’exercer un quelconque pouvoir, lequel la réduirait ; elle s’éprouve en contradiction avec l’impératif de produire .

5. LES AMANTS DE NÉMI

Les dimensions de ce texte empêchant le large déploiement qu’appelle la question de Némi, je préfère ne donner ici que quelques notes, qui font partie d’un livre en cours : Les amants de Némi.

Voici que revient la phrase des carnets du Coupable : « Poursuivre devient pour moi difficile : je devrai entrer dans le "royaume", où les rois eux-mêmes entrent foudroyés.  » Ce « royaume » auquel n’accède que le « moi=qui=meurt » G’ai longtemps entendu « roi=qui=meurt » dans cette expression de Bataille) appelle une souveraineté sans pouvoir : assomption de la négativité sans emploi (le roi sans règne, le sacré, l’instant de la mort).

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Par les trous que font les termites dans la maison (dans !’Histoire), on aperçoit, béante, comme au travers du sexe de Madame Edwarda, une scène divine. Une étreinte et un crime — une hiérogamie. Lorsque Bataille, en pleine guerre, note dans Le Coupable cette petite phrase sacramentelle : « Je suis le roi du bois », il opère la brèche et en indique la direction : Némi.

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Le roi du bois, tel que Frazer en a établi les conditions de souveraineté dans Le Rameau d’or, est le prêtre sacré de la déesse Diane. Sa souveraineté est celle du sacrificateur ; son règne est l’instant (qui l’expose à la mort). Le royaume : l’instant de la mort (ou la dernière pensée). À cet instant, qui ne peut rien fonder que le RIEN de la fondation elle-même (de l’instant mangé par les termites), le roi du bois rencontre la déesse.

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La scène de son intronisation : un crime qu’il commet sur l’ancien roi : en tuant le roi de Némi, il devient le roi de Némi (pas de transmission, pas d’élection, mais une légitimité par la mort donnée puis reçue). Le crime l’ouvre au caractère sacré du bois ; ainsi entre-t-il dans l’espace sacrificiel des noces avec la déesse (en la rejoignant par le sang versé). Le « royaume », c’est l’acte théophanico-sexuel.

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Dans la tête de Bataille, le monde des amants a pris après 1945 la place du politique. L’effervescence du sacrificiel se déplace de la forêt insurrectionnelle de Marly-le-Roi, où il joue avec Laure, à celle, énigmatique, de Vézelay, où il habite avec Diane.

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Du temps d’Acéphale et d’une ébullition politique nietzschéenne , se jouait une mise à mort expiatoire en laquelle se désintégrait l’homogénéité intolérable (fasciste) de la société. Dutemps de Vézelay, les Temps modernes ne tiennent plus la structure : la maison planétaire est dévastée, seuls les amants sont politiques, la terrasse de Vézelay est le lieu du couple contemplant en souriant la fin de l’Histoire (le sacrifice jouit d’un « Alléluia »).

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Derrière Bataille et Diane Kotchoubey, il y a la déesse et le roi du bois : derrière la terrasse de Vézelay, le bois de Némi (Intuition de la photographe Anne-Lise Broyer qui en rapproche les images : Vézelay, c’est Némi.)

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(Mais Bataille n’est sans doute jamais allé à Némi ; s’il s’est promené autour de Rome, à travers les monts Albains, rien n’atteste qu’il ait vu le lac de Némi, ses bois, les restes du temple) : son paysage sacrificiel est aveugle (comme son père).

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À la place du hibou, une « équivalence de la folie » : Monsieur Non­ Sens est l’habitant de la maison rongée par les termites. Monsieur Non­ Sens écrit à Némi.

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La souveraineté, à la fin, relève de l’extase (de ce pourquoi on fait de soi un don sans réserve, une dépense totale). Souveraineté extatique à N mi . Hiérophanie érotique : le prêtre Dianus étreint la déesse (son alètheia) : on accède aux dieux par l’extase, et les dieux, en mourant, ne cessent de nous la procurer. La mort incessante du dieu (de la déesse) qu’on rencontre dans l’extase érotique déchire la raison, troue l’Histoire, mange la maison.

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Les bombardements de la maison de Reims. Les termites. Les trous Ions la pensée de Bataille sont le signe de la présence en lui du dieu-roi lu bois (Dianus) accouplé extatiquement à la déesse-reine (Diane) : ce qui mange la maison. Si Bataille perd sa pensée, c’est parce qu’il laisse sa tête entrer dans le « ’’royaume" où les rois eux-mêmes entrent foudroyés ». Le foudroiement de sa vision affecte sa raison comme l’arbre foudroyé métamorphose la forêt de Marly-le-Roi. Comme Acéphale dont la tête a été entièrement mangée par les termites car il a remplacé en lui l’Histoire par le sacré. Le sacré vous mange la tête : dans la dernière pensée,vous coïtez avec la déesse : Diane mange le bois du roi. Déesse-termite, qui ronge le profane. À la fin, le sacré n’est jamais que l’arrivée de la mort en vous.

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Il aura fallu que Laure meure pour que Diane apparaisse. Le sacrifice dans le bois de Marly-le-Roi rend possible la découverte du bois de Némi.

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Le lac de Némi ouvre dans l’existence une pensée qui est à la fois la dernière et la première. Georges Bataille, sur la terrasse de Vézelay, aux côtés de Diane, accomplit la souveraineté du couple donné par la déesse et son prêtre-amant. Le livre de Dianus ne peut s’écrire que sous la forme d’une défaillance : c’est la dernière pensée, celle en laquelle se rejoue cet « éblouissement » qui se lie à la « dissolution de la pensée » —c’est-à­ dire à l’extase des amants.

Yannick HAENEL, Europe, sept-oct 2022, p. 61-75.


[2] Sollers aborde également la question dans Bataille seul. On y lit : « Donc, arrêtons avec cette dévotion à Kojève. »

1 Messages

  • Albert Gauvin | 25 avril 2026 - 19:14 1

    Haenel : « Là où Kojève se soustrait à la tragédie pour coïncider avec l’État (y faire carrière), Bataille se confond avec le sacrifice : il choisit d’en endurer la dépense — le "désert" — jusqu’à la dernière pensée. Il n’y a pas de fin de l’Histoire pour celui qui vit dans le halètement d’un dieu qui meurt ; pas de "dimanche de la vie", ce jour qui, selon Hegel, "égalise tout et qui éloigne toute idée du mal" ».

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