Pierre de Ronsard est né en septembre 1524. Un demi millénaire. Coup double : La Pléiade. Poésie, poétique est publié dans... la Pléiade.

Portrait de Ronsard par Benjamin Foulon (1580-1585).
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RONSARD
Nous voici en France, c’est-à-dire, malgré saint Bernard, dans le retard charmant où la sensation s’abuse et se désabuse. Le grand Ronsard, bien sûr, « Mignonne, allons voir si la rose », et la série des Amours. La rhétorique est impeccable, la belle est une fleur passagère, elle va vieillir et dépérir, le poète languit à côté d’elle, non sans lui rappeler sans cesse, et avec perversité, le devenir du temps comme usure. Il admire, le poète, il jouit par intermittence, il est fasciné, mais au fond il est jaloux de cette « bouche vermeille, pleine de lys, de roses et d’œillets ». Ah, cette Cassandre qui « en avril, par l’herbe la plus tendre, va, fleur, mille fleurs ravissant ». Les poèmes se suivent et se ressemblent , se répètent, et c’est toujours la même femme, le même scénario, le désir est vif, l’appétit impatient, le plaisir rapide, la conclusion, le plus souvent, sombre et amère. La Beauté est un souci, il y a quelque chose d’empoisonné dans la métaphysique, la fleur ne dure qu’un matin ou qu’un jour :
Prends cette rose aimable comme toi,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Dont la senteur me ravit tout de moi.
Mais :
Il faut tromper doucement le trépas,
Car aussi bien sous la terre là-bas,
Sans rien sentir, le corps n’est plus que cendre.
Dieu est donc en train de mourir, les fleurs ne sont plus étemisables. On perd les fleurs du Bien, on les retrouvera dans le Mal. Ronsard est à la charnière des Temps modernes. Il vibre, il est inquiet. Après Cassandre, Marie :
Douce, belle, amoureuse et bien-fleurante Rose,
Que tu es à bon droit aux amours consacrée !
Ta délicate odeur hommes et Dieux recrée,
Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose.
On ne sait pas si la belle, à ce discours, ne se tient plus de joie et laisse tomber sa fleur dans le bec du poète. Il ne faudra pas moins que la rude leçon du Don Quichotte pour remettre Dulcinée dans la dimension hallucinatoire d’une odeur de vieille salade transformée en délicieux parfum .
Au passage, ce vers extraordinaire :
Vivons, mon cœur, vivons sans désirer la mort !
C’est donc qu’il pourrait la désirer ?
En tout cas, Marie meurt. Et c’est un admirable poème, dans le second livre des Amours, Sur la mort de Marie (composé sans doute non pas pour Marie I’Angevine, mais pour Marie de Clèves, maîtresse d’Henri lII, morte en 1574) :
Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose ;
La grâce dans sa feuille, et l ’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
On se laisse reprendre par la musique de Ronsard, remplaçant Marie par Hélène (« Ma douce Hélène, non, mais bien ma douce haleine »), laquelle va de nouveau incarner le mois d’avril, les œillets, les lys et les roses vermeilles qui, bien entendu, riment avec merveille. Le refrain philosophique reste le même, et la rengaine se poursuit un peu partout, jusqu’à Malherbe : « et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin. » La rose s’effondre à midi, elle est inconcevable le soir ou la nuit. L’Amour et la Mort sont une seule chose (croyance tenace), l’Amour et les fleurs ne durent qu’un printemps. Le poète, bientôt, ne sera plus qu’un fantôme sous terre, et la Belle Rose sera une vieille femme « au foyer accroupie », regrettant et récitant avec mélancolie son Ronsard. C’est du moins ce que l’on répète à la Belle
Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
Puisque :
Vous êtes le bouquet de votre bouquet même,
Et la fleur de sa fleur, sa grâce et sa pudeur.
Est-ce une bonne stratégie amoureuse de parler à une femme-fleur ravissante de sa destruction future ? N y a-t-il pas là une trace de ressentiment, d’esprit de vengeance, bref le parfum reconnaissable et morbide du nihilisme en cours ? Pourquoi une pleine jouissance penserait-elle à la mort ? On se le demande.
Philippe Sollers, Fleurs, Hermann, p. 39-42. Discours Parfait, folio, p. 44-47.
LIRE AUSSI : Yannick Haenel, Vivre poétiquement


Collectif
La Pléiade
Poésie, poétique.
Édition de Mireille Huchon
Parution le 25 Avril 2024
Bibliothèque de la Pléiade, n° 671
Achevé d’imprimer le 08 Mars 2024
1616 pages, ill., rel. Peau, 104 x 169 mm
Mai 2024
C’est en 1547, première année du règne d’Henri II, que paraissent les premiers poèmes de Ronsard et de Du Bellay. En 1549-1550, ce dernier publie La Deffence, et illustration de la Langue Francoyse, à la fois traité sur la langue et art poétique, et L’Olive, premier recueil de sonnets et de vers lyriques originaux en français. Ronsard donne le premier recueil d’Odes françaises. À Lyon, entre 1549 et 1552, voient le jour des volumes de poésie amoureuse dus à Pontus de Tyard et à son cousin Guillaume Des Autels, lequel prend part aux débats sur les genres littéraires.
1552 et 1553 sont des années décisives, avec Les Amours de Ronsard, ceux de Baïf, la première tragédie française à l’antique, la Cleopatre captive de Jodelle, et le scandale des Folastries. Dans Le Cinqieme [Livre] des Odes augmenté, Ronsard insère son élégie à Jean de La Péruse, dans laquelle il sélectionne sept excellents poètes de son temps : lui-même, Du Bellay, Tyard, Baïf, Des Autels, Jodelle et La Péruse. Le mot « Pléiade » ne figure pas dans le texte.
En 1555, Ronsard tente de persuader le roi (qui s’intéresse moins aux belles-lettres qu’à la guerre et à la chasse) que seuls les poètes procurent l’immortalité. Dans son Hymne du treschrestien Roy de France Henry II, il dresse une nouvelle liste. La Péruse est mort ; Des Autels, effacé ; Peletier du Mans et Belleau font leur apparition. Cette année-là, Tyard augmente ses Erreurs amoureuses. Ronsard et Baïf chantent de nouvelles dames. Dans La Rhetorique de Foclin, les exemples sont tirés des œuvres des poètes de la Pléiade. Et c’est dans une élégie de 1556 que Ronsard emploie pour la première fois le mot « Pléiade », en célébrant Belleau, qui « vien[t] en la brigade / Des bons, pour acomplir la setiesme Pliade ».
La décennie où a fleuri la Pléiade est une période artistique exceptionnelle tant dans l’histoire de la poésie et de la poétique que dans celle de notre langue, un temps de remarquables nouveautés dans les genres littéraires, d’innovations pour l’illustration du français, de débats poétiques et linguistiques, de codifications de la langue. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les contributions de ces jeunes poètes impertinents et, parfois, arrogants, qui souhaiteraient que le règne d’Henri II fût une renaissance du siècle d’Auguste, avec ses Virgile, Horace ou Ovide. Il importait de partager leurs enthousiasmes, leur découverte des auteurs de l’Antiquité, leurs amitiés, leurs rivalités, leurs espoirs et leurs déceptions, de s’en remettre aux témoignages de leurs publications, aussi bien créations en des genres nouveaux que poésies offertes et reçues.
Ce volume donne à lire des pièces poétiques célèbres ou moins connues, fait revivre les débats poétiques et linguistiques, et propose, outre La Deffence, le premier art poétique en français, les premières tragédies et la première comédie du répertoire français, la première rhétorique moderne. La section finale est consacrée aux réactions des contemporains.
Édition de Mireille Huchon. Ce volume contient : introduction, chronologie, note sur la présente édition. Les poètes de la Pléiade (1547-1560) : Jacques Peletier du Mans, Joachim Du Bellay (avec La Deffence, et illustration de la Langue Francoyse), Pierre de Ronsard, Pontus de Tyard, Guillaume Des Autels, Jean-Antoine de Baïf, Étienne Jodelle, Rémi Belleau, Jean de La Péruse. Poétique (1545-1555) : Jacques Peletier du Mans, Thomas Sébillet, Le Quintil horatian, Antoine Foclin. Polémique et témoignages (1557-1607). Notes, répertoire des poètes et de leurs contemporains. N° 671 de la collection.




Pierre de Ronsard.
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LA BRIGADE À L’AVANT-GARDE
Collectif, la Pléiade. Poésie, poétique
Édition de Mireille Huchon
Gallimard,« Bibliothèque de la Pléiade », 1616 p., 69 euros
La Brigade fut le premier nom du groupe de poètes connus sous le nom de Pléiade. Ce volume propose une sélection de leurs pièces, notoires ou méconnues, et fait revivre les débats linguistiques qui animaient ces poètes avant-gardistes de la Renaissance.
Le hasard objectif fait toujours bien les choses. On fête, cette année, on le sait assez, les cent ans du surréalisme [1] et, à cette occasion, la Bibliothèque de la Pléiade réédite les Manifestes d’André Breton. Mais, on l’a moins dit, on devrait également célébrer maintenant le demi-millénaire de la naissance de Pierre de Ronsard. La même Bibliothèque de la Pléiade propose, dans une formidable édition due à Mireille Huchon, tout un volume nouveau consacré aux poètes et aux poéticiens que l’auteur des Amours (1552) compara aux étoiles brillant avec lui dans le ciel. Que la Pléiade entre dans la Pléiade, on l’a sûrement écrit avant moi, il n’était que temps et cela n’est que justice !
On ne m’en voudra pas, peu importe si c’est le cas, de confier que les deux ouvrages dont je parle furent mes meilleures lectures de l’année. Mais, me soupçonnant de jouer contre mon camp et de trahir la cause que je devrais servir, on s’étonnera peut-être si, cette fois, je donne la préférence aux poètes de la Pléiade sur ceux du surréalisme. Mon émerveillement, sans doute, fut à la hauteur de mon ignorance. Chacun — dans ma génération en tout cas — a su par cœur un peu des vers de Ronsard et de ceux de Joachim Du Bellay pour les avoir appris sur les bancs de l’école. Pour en avoir entendu parler plus tard, il possède quelque vague idée de la Défense et illustration de la langue française (1549), par exemple. Mais quant au reste ? Or ce reste est formidable.
Si Breton, du bout des lèvres, concède que Dante et Shakespeare furent surréalistes, je n’ai pas souvenir, je me trompe peut-être, qu’il accorde un tel honneur à Ronsard. Pourtant, rien n’est plus surréaliste que le récit de rêve en quoi consiste notamment « Fantaisie à sa dame ». La Brigade, selon le premier nom que porta d’abord la Pléiade, constitua la plus authentique des avant-gardes. D’où vient l’idée — je me le demande d’autant plus que je l’ai moi-même défendue — que l’avant-garde naît avec le romantisme ? Mais avant lui, bien avant lui, la Pléiade se propose déjà de procéder à une révolution qui, en même temps, serait poétique, théorique et politique. Bien sûr, je vais trop vite. Il faudrait s’entendre sur le sens de chacun de ces mots et se demander sérieusement s’il y a quelque sens à les appliquer à des auteurs de la Renaissance. Je laisse aux seuls spécialistes le soin d’en décider.
SALUTAIRE BORDEL
Il n’en demeure pas moins que la Défense de Du Bellay, bien avant Baudelaire, fait l’éloge des Modernes, qu’elle en appelle au « Poëte futur ». Frayer une voie nouvelle (« un sentier inconnu pour aller à l’immortalité »), avec quelque assurance, Ronsard en revendique le privilège et il se présente comme « le premier auteur Lirique François ». Tous, ils ne doutent pas d’écrire autrement mais de le faire pour l’éternité. « Caelo Musa Beat » est la devise qu’adopte Du Bellay. Cela signifie : « La Muse offre l’immortalité. » À lire les vers de l’Olive (1550) ou d’autres, ainsi que ceux de Guillaume Des Autels, on serait prêt à le croire. Car, parlant de poésie et d’amour, ils ne pâlissent pas toujours devant ceux qu’écrivit, dans ses Sonnets (1609), Shakespeare qui fut leur quasi-contemporain.
Les poèmes, on les connaît, on croit les connaître — même si on se demande comment on avait pu si longtemps les avoir oubliés. Mais je recommande particulièrement la lecture des essais. Ainsi de l’Art poétique de Jacques Peletier du Mans. Certains débats paraîtront un peu doctes et datés. Ainsi ceux qui portent, plutôt techniques, sur des questions d’orthographe. Faut-il écrire les mots en fonction de leur étymologie ou bien selon leur prononciation ? Mettant un réjouissant désordre — j’allais dire : un salutaire bordel — dans les règles du bien écrire auxquelles l’Académie, depuis, nous a habitués, les auteurs de la Pléiade donnent à leurs textes une apparence assez expérimentale. Et les questions dont ils traitent — les parts respectives de l’imitation et de l’invention, notamment —, au fond, n’ont pas pris une ride.
Je recommande surtout la dernière partie de l’ouvrage. Elle donne une idée des polémiques de l’époque et s’ouvre par la « phillipique de J. Macer contre les poëtastres, et rimailleurs français, de nostre temps ». À qui souhaiterait renouveler son répertoire d’invectives, j’en conseille la lecture. Les poètes de la Pléiade, Macer les qualifie d’« ethniques, sacrileges, libertins, atheistes, adulteres, idolatres et fauteurs de tout vice ». La querelle a pour origine le Livret de folastreries dans lequel, en 1553, figurent « Dithyrambes à la Pompe du Bouc de E. Jodelle poëte tragiq » qui, aux côtés de quelques blasons à la gloire de l’anus et du phallus, célèbre sur le mode bachique la Cléopâtre captive d’Étienne Jodelle. La même année, Ronsard compose l’ode dans laquelle il appelle ses amis poètes à s’embarquer avec lui pour les « Îles fortunées » : « Là, nous vivrons sans travail, et sans peine,/ Là, là, toujours, toujours la terre est pleine/ De tout bonheur... » Lequel d’entre nous ne voudrait pas être de ce voyage ?
Philippe Forest, art press 525, octobre 2024.



- Le sarcophage retrouvé à la croisée du transept qui aurait été identifié par E. Crubézy comme celui de Joachim du Bellay/ - Denis Gliksman
On vient, semble-t-il, de découvrir la tombe de Du Bellay sous Notre-Dame de Paris [2]. Occasion de rendre, sans regret, un hommage au poète de La Deffence, et illustration de la Langue Francoyse dont la lecture, à quinze ans, du sonnet « Je me feray savant » relança les dés.
Je me ferai savant
Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique et médecine aussi :
Je me ferai légiste, et d’un plus haut souci
Apprendrai les secrets de la théologie :Du luth et du pinceau j’ébatterai ma vie,
De l’escrime et du bal. Je discourais ainsi,
Et me vantais en moi d’apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au séjour d’Italie.O beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
Pour m’enrichir d’ennui, de vieillesse et de soin,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs en lieu de lingots d’or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.

C’était ma première dissertation. Je vous épargnerai la suite ! Je n’ai certes pas rempli le programme, mais je ne me souviens pas avoir fait, depuis lors, « au séjour d’Italie », « un malheureux voyage » et, à dire vrai, je ne regrette rien.


Le cercueil du poète
Philippe Lançon
Ces dernières semaines, l’événement qui m’a le plus ému ne concerne ni la vie politique, ni la vie internationale, ni la catastrophe écologique, ni aucun phénomène de société : grâce à l’incendie de Notre-Dame, ou à cause de lui, on a trouvé sous la cathédrale et identifié le cercueil de Joachim Du Bellay. Du Bellay ! J’appartiens à une génération à qui l’on enseignait certains sonnets des Regrets, livre publié en 1558, deux ans avant le décès de leur auteur à 37 ou 38 ans (on connaît la date exacte de sa mort, pas celle de sa naissance).
Ces poèmes doivent traîner dans un coin de cervelle des plus vieux, ou des moins jeunes. Le sonnet 6 : « Las, où est maintenant de mépris de Fortune ?… ». Le sonnet 9 : « France, mère des arts, des armes et des lois… » ; et avant tout bien sûr le sonnet 31 : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… ». Comme Du Bellay en a composé 191, il en est d’autres aussi mémorables. Sans compter les sonnets des Antiquités de Rome et les poèmes pétrarquisants de L’Olive : « Si notre vie est moins qu’une journée/En l’Éternel, si l’an qui fait le tour,/Chasse nos jours sans espoir de retour,/Si périssable est toute chose née,/Que songes-tu mon âme emprisonnée ? »
Chez Du Bellay, avant l’âme, c’est le corps qui souffre. On le savait perclus de douleurs et encore plus sourd que Ronsard, qui l’était à moitié. Tuberculose osseuse, méningite chronique : ses maladies ont permis aux scientifiques d’attribuer son identité au squelette ; ses maladies, et aussi le fait que, en dépit d’elles, cet homme encore jeune était un increvable cavalier : la forme du bassin en fait foi. Il en a bavé, Du Bellay, et on ne peut lire sans émotion un vers comme « Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme ! »
Si l’orphelin et poète a été enterré sous Notre-Dame, c’est sans doute parce qu’il gérait les affaires patrimoniales de son oncle, le puissant cardinal Jean Du Bellay, après avoir été son intendant à Rome. Le prélat, qui se fit construire là-bas un palais et fut même candidat à la papauté, avait assez mal pris Les Regrets, où Du Bellay se plaint (et se moque) de la vie romaine. Ils se réconcilièrent. Jean mourut à Rome un mois après Joachim.
Du Bellay satiriste
Du Bellay a expérimenté la plupart des genres poétiques de son époque. Il était doué, entre autres, pour la satire. Il en connaissait les difficultés et les dangers : « Mais la satire n’est un ouvrage commun :/C’est, trop plus qu’on ne pense,/un oeuvre industrieux./Il n’est rien si fâcheux qu’un brocart mal plaisant,/Et faut bien (comme on dit) bien dire en médisant. » Le satiriste a tendance à penser que ceux qu’il offusque sont des imbéciles. C’est parfois le cas. Mais, souvent, il est moins bon qu’il ne croit. Du Bellay sait aussi que quiconque se moque d’un pouvoir ou d’une religion risque gros, à son époque comme à la nôtre : « Si de Dieu ou du Roi tu parles quelquefois,/Fais que tu sois prudent et sobre en ton langage :/Le trop parler de Dieu porte souvent dommage,/Et longues sont les mains des princes et des rois. » Il y a dans Les Regrets beaucoup de joie : joie de jouer, de provoquer, joie simple et compliquée d’écrire. Il y a aussi pas mal de mélancolie.
Fallait-il exhumer ce cercueil, analyser ces os ? Jouer aux profanateurs de sépulture, comme ces savants qui, dans Les 7 Boules de cristal, sont ensorcelés par les descendants des Incas dont ils ont découvert et vidé les tombeaux ? Je ne souhaite évidemment pas à ceux qui ont analysé le squelette de finir maraboutés dans une clinique, torturés à heure fixe par les images des guerres de Religion. Mais je constate que, si le squelette ressurgit, les textes s’effacent. Qui lit encore Du Bellay ? La connaissance se développe, la mémoire s’aplatit.
Dans ses meilleurs moments, ceux où il n’imite plus, Du Bellay est inimitable. Sa netteté de cœur et d’esprit fait de sa langue une amie, une confidente : « Je me contenterai de simplement écrire/Ce que la passion seulement me fait dire,/Sans rechercher ailleurs plus graves arguments. » Le sonnet s’achève par une critique des imitateurs, espèce répandue chez les auteurs : « Aussi n’ai-je entrepris d’imiter en ce livre/Ceux qui par leurs écrits se vantent de revivre/Et se tirer tout vifs dehors des monuments. » Lui, on l’a tiré tout mort dehors d’un monument, mais ses écrits restent tout vifs et faciles à identifier : que ces os vous reconduisent, comme moi, vers ses vers !
[1] Voir de dossier Surréalisme, artpress n° 524, sept 2024.
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