

Gentleman cambrioleur
Mis en ligne le 8 septembre 2024
Paru dans l’édition 1676 du 4 septembre
C’est la rentrée, je reviens d’Italie les yeux pleins de soleil, le visage illuminé, mais en région parisienne, il pleut, et le ciel est si gris, fin août, qu’à 10 heures du matin, heure où j’écris cette chronique, je dois allumer la lumière.
J’ai rapporté pour vous une petite histoire qui a beaucoup amusé la presse, cet été, en Italie. Je l’ai lue dans La Repubblica, qui la rapporte comme un fait divers particulièrement plaisant. Les faits se sont déroulés en août, à Rome, dans le quartier chic de Prati. Daniele Liquori, informaticien de 38 ans, déjà connu des services de police pour vol (en l’occurrence un vol de vêtements dont il s’était défendu en prétendant qu’il les destinait à des mendiants), s’est introduit dans un appartement luxueux. Au lieu de s’emparer des objets de valeur, le voici qui se laisse attirer par un livre posé sur la table de chevet : Gli dèi alle sei. L’Iliade all’ora dell’aperitivo (« Les dieux à dix-huit heures. L’Iliade à l’heure de l’apéritif »), de Giovanni Nucci.
À LIRE AUSSI : Carte postale d’Italie
Il feuillette cette réécriture d’Homère, sort sur la terrasse pour continuer à la lire, et se passionne tellement pour cette lecture qu’il en oublie tout. Il n’entend pas rentrer le propriétaire des lieux. La police l’arrête. Au tribunal, « il ladro intellettuale » (« le voleur intellectuel »), comme l’appellent les journaux italiens, plaide l’innocence : « J’étais seulement en train de lire. »

Rocambolesque en diable, notre cambrioleur fantasque prétend qu’il admirait le panorama à l’étage au-dessus, et qu’il aurait fait une chute ; ainsi serait-il tombé sur la terrasse de ce loft, qu’il aurait pris pour un bed & breakfast : avisant un livre, il se serait mis à lire passionnément.
On pourrait interpréter cette fable de manière vertueuse : la littérature détourne un délinquant de son vice. Après tout, ne s’est-il pas fait prendre parce qu’il a préféré Homère à une activité illicite ?
Mais depuis que j’ai lu cet article, je m’amuse surtout à y voir l’histoire d’un très sympathique je-m’en-foutiste qui n’en fait qu’à sa tête (et se paie celle des autres). Lire un bon livre n’est-il pas ce qu’il y a de plus important au monde ? Quelqu’un qui arrête tout pour se jeter sur un livre ne peut pas être méchant. Après tout, les lecteurs se font rares ; et manifestement cet homme semble meilleur lecteur que voleur.
Ce qui séduit dans cette histoire, c’est bien sûr le charme de l’extravagance : se payer le luxe d’interrompre un cambriolage pour lire un livre au mépris du danger relève d’un certain panache. Mais c’est aussi la nature même de sa priorité qui nous plaît : à une époque où presque plus personne ne lit, voici quelqu’un qui fait passer la lecture avant tout.
Vous souvenez-vous de cette chanson de Jacques Dutronc ? « C’est le plus grand des voleurs / Oui mais c’est un gentleman. »



Vivre poétiquement
Mis en ligne le 11 septembre 2024
Paru dans l’édition 1677 du 11 septembre
Le manque de poésie est une forme de misère qui semble moins terrible que la pauvreté, mais conduit à la mort de l’esprit. L’absence de poésie nous tue : nous étouffons dans un monde qui la nie. C’est pourquoi je suis sensible, dans le langage, à sa richesse sensuelle, à sa dimension de nuances, c’est-à-dire à tout ce qui, en lui, ne se réduit pas à l’instrument mais fait entendre une musique. Sans la musique, la vie serait-elle vivante ?
J’ai lu aujourd’hui, d’une traite, allongé sur mon divan tandis qu’il pleuvait (il va pleuvoir pendant un an, autant rester couché), un très poétique petit livre de Franck Maubert, intitulé modestement Avec Pierre de Ronsard (éd. Mercure de France).
On est loin de cette platitude organisée qui s’appelle la « rentrée littéraire » : ce livre ne relève d’aucun genre, il n’est pas formaté, ne vise pas à devenir un téléfilm, c’est une promenade, une rêverie, un geste libre. Bref, un vrai livre.
Franck Maubert raconte qu’il y a presque trente ans, ayant lu une annonce immobilière qui vantait les charmes d’une maison située au « bord du Loir », dans le « pays de Ronsard », il s’y rend toutes affaires cessantes et, envoûté par le paysage qui l’entoure, l’achète : il a trouvé la poésie.

Son livre est une déclaration d’amour à cette Touraine douce et mouillée de rivières où les roselières voisinent avec ces « ronces ardentes » d’où la famille de Ronsard tire son nom. Expérience heureuse de la lumière, fluidité des scintillements, plaisir des méandres calmes : « Ici, écrit Maubert, le paysage devient pays, et s’impose, et repose. »
Ainsi le promeneur s’ouvre-t-il à l’extrême sensibilité des sous-bois en même temps qu’aux vers de Ronsard, son voisin de La Possonnière, demeure seigneuriale du bois de Gâtine, où l’auteur va « s’enforester » en bondissant au-dessus des fougères.
À LIRE AUSSI : Autobiographie des voyages (5)
Ce livre de vagabondage autour d’une « maison des champs » vibre de tendresse épicurienne. Franck Maubert passe ses journées à pêcher sur une barque, va goûter des « vins clairs » de Touraine, s’étend « sur le feutre rosé des bruyères », et couché sous les frondaisons, « étendu à la paresse sur les mousses », il pense à Ronsard, ce poète bachique et chrétien à la fois, épris de volupté, éternel amoureux imaginaire qui voulait renaître « en fleur de vigne » et qui souffrait, dit-on, de surdité : ainsi n’est-il pas devenu officier, ni diplomate, comme il le souhaitait, mais poète de l’amour fou.
Nos formes de vie ne devraient viser que le bonheur. C’est le cas de Franck Maubert, dont les journées contemplatives relèvent finalement de la poésie vécue. En s’infusant chaque jour un peu de ces très douces merveilles, n’est-il pas devenu à son tour poète ? « Je baigne, écrit-il, au cœur d’un trésor vibrant, au pays des mots de Ronsard. » Cette baignade est un enchantement.



LIRE AUSSI : Gilles Hertzog : Ronsard, notre contemporain ?



Edme Bouchardon, Buste de Scipion Borghèse vu de face, vers 1729-1730.
Sanguine. Copie du premier des deux bustes effectués par Le Bernin en 1632.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

Une semaine de têtes
Mis en ligne le 29 septembre 2024
Paru dans l’édition 1679 du 25 septembre
Il y a un Caravage sur les bus de banlieue. Au début, j’ai cru que c’était la fièvre qui me faisait délirer. D’ailleurs, je vous préviens que je rédige cette chronique en ayant le Covid : il y en a qui écrivent sous drogue, moi c’est un fond de mal de crâne transcendantal qui m’allume. J’ai déjà un peu tendance à prendre n’importe quel terrain vague, chantier ou embouteillage pour une œuvre d’art, mais là, pas du tout : il y a vraiment ces temps-ci une tête peinte par le Caravage à l’avant des bus de banlieue parisienne.
Vous savez que je suis un fanatique du peintre lombard, alors mettez-vous à ma place : je me morfonds tôt le matin à mon arrêt de bus avec quelques habitués du transport-en-commun-qui-n’arrive-jamais, je pourris sans gloire sous une pluie mesquine et malhonnête, et voici que s’avance, à la proue du navire espéré vert et blanc, une belle gueule d’ange démoniaque, un Bacchus tout frais, tout bouclé, bouche ouverte, épaule dénudée, qui aguiche son monde comme si la vie quotidienne en périphérie n’était qu’un lupanar, une orgie étincelante, la promesse d’une débauche qui, mieux qu’une séance de yoga, vous nettoierait de toutes les toxines de la connerie humaine.
VOIR SUR PILEFACE
J’avise le giton et prends note de l’inscription qui lui barre le torse : « Chefs-d’oeuvre de la galerie Borghèse. Musée Jacquemart-André ». Voici que je grimpe prestement dans le bus, ma journée s’illumine : le Caravage, lumière de ma vie, feu de mes yeux ! Annulant mes rendez-vous de travail, je fonce jusqu’au musée et je fais la queue. J’ai envie de pisser, et ça n’avance pas (ça, c’est une chronique). Longue patience, pluie mesquine. Question : pourquoi les autres ont-ils un parapluie, et pas moi ? Puis on me demande mon billet. Figurez-vous que je faisais la queue pour l’acheter. Non, c’est par Internet : faut réserver, qu’on me dit. Je sors de la queue, il reste une place pour dans une demi-heure. Je vais au café et demande un verre de vin blanc pour me remettre de tous ces scandaleux obstacles. Je vais enfin aux toilettes, elles sont en travaux. Misère du chroniqueur.
En attendant, je feuillette un journal qui traîne sur le comptoir et tombe sur la tête de Peter Cherif, l’immonde ordonnateur de l’attentat contre Charlie, dont c’est enfin le procès. Un grand effroi monte en moi, une colère contre cette ordure dont la tête me hante depuis l’automne 2020 : lors du premier procès, il nous avait défiés depuis sa prison par un silence de haine. Son ex-femme raconte l’horreur de sa vie avec lui, viols, séquestration, j’en passe. Et voici qu’il lâche le morceau : « Elle a effectivement subi des injustices, et j’ai prétexté la religion pour ce faire. » C’est l’aveu fondamental : la religion n’est qu’un prétexte pour assouvir le goût du crime.
Je jette le journal par dégoût et file voir mon Caravage et sa belle gueule d’amour.

Le Caravage, Garçon avec un panier de fruits, vers 1593.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

Ce vendredi 27 septembre dans la matinée, j’ai eu plus de chance qu’Haenel. Métro Miromesnil. Soleil. La bonne file d’attente (20 mn). Voici quelques photos de mes artistes préférés.

Le Bernin, Autoportrait.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.


Le Bernin, Portrait d’un jeune garçon, vers 1623-1624.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.


Le Titien, Vénus bandant les yeux de l’Amour, vers 1585.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

Et ceci, toujours d’actualité...

Le Cavalier d’Arpin, L’enlèvement d’Europe, vers 1603-1606.
Photo A.G., 27 septembre 2024. ZOOM : cliquer sur l’image.

* Version imprimable




1 Messages
Au Musée Fabre, il y a cet autoportrait du Bernin :
https://i1.wp.com/www.lifestar.it/wp-content/uploads/2017/05/Gian-Lorenzo-Bernini-Portrait-dhomme-autoportrait-1623-25-Montpellier-MusC3A9e-Fabre.jpg?resize=860%2C1024&ssl=1