
LE LIVRE
Introduction
Jean-Hugues Larché, familier de pileface, nous propose un nouveau livre pour cette rentrée littéraire « La Mer à Venise », en librairie à partir du 24 septembre 2024. Le récit d’une rencontre amoureuse, « sensuelle et sensible Clara et Ugo, à Venise, en même temps qu’un essai sur l’art de la peinture, à travers une déambulation dans les églises et musées de la Sérinissime. Clara et Ugo sont férus de peinture, d’art et de littérature et nous font part de leurs découvertes et de leurs commentaires entre deux ébats amoureux dans l’appartement de Clara au 3331, Calle dei Miracoli (la rue des Miracles).

le livre sur amazon.fr
Date parution : le 24 septembre 2024



A propos de l’illustration de couverture
Après avoir recherché une référence à l’illustration de couverture, en vain, ai fait appel, à tout hasard, à l’Intelligence Artificielle de ChatGPT.
Et voici, à titre de curiosité, le dialogue échangé et les réponses obtenues, instantanées :
Vous avez dit :
ChatGPT bonjour. Peux-tu me dire qui a peint le tableau joint ? Et quel en en est le titre ? Merci
ChatGPT a dit :
Bonjour ! D’après l’image que vous avez partagée, il semble que la couverture soit un montage plutôt qu’un tableau célèbre. Le livre s’intitule La Mer à Venise de Jean-Hugues Larché, publié par les Éditions Zéraq.
L’illustration de la couverture pourrait être un montage graphique inspiré de peintures classiques, mais ce n’est probablement pas une œuvre d’art connue ou d’un peintre célèbre dans son état actuel.
Si vous cherchez des détails plus précis sur cette image ou sur le contenu du livre, je peux essayer de vous aider davantage.
Vous avez dit :
Oui essaie de m’en dire davantage sur l’image ou le contenu du livre
ChatGPT a dit :
Le livre La Mer à Venise de Jean-Hugues Larché explore une énigme picturale à travers les personnages de Clara et Ugo, passionnés d’art italien. Après leur rencontre à Venise, ils se lancent dans une réflexion sur la représentation de la mer dans les tableaux des grands maîtres italiens tels que Titien, Tintoret et Véronèse. L’ouvrage semble se concentrer sur l’esthétique de la mer en peinture, au-delà des simples fonctions maritimes militaires ou commerciales(Librest).
Quant à l’image de la couverture, il s’agit probablement d’une création illustrant ce thème artistique, mais elle n’est pas attribuée à un peintre célèbre.
Quatrième de couverture
Clara et Ugo sont amateurs d’art, plus particulièrement d’art italien. Ils se rencontrent à Venise un jour de printemps, ils visitent et partagent une affinité pour la peinture et la circulation des transports maritimes. Une histoire sensuelle et sensible nait entre eux. Ils échangent leurs avis et constatent la prolifération des monuments, des personnages bibliques ou des Vénus dans les tableaux de la renaissance vénitienne.
Ils s’étonnent que durant la période de la grande peinture aux représentants prestigieux comme Titien, Tintoret ou Véronèse, la mer ne soit pas représentée alors que l’activité maritime militaire ou commerciale y est vitale pour édifier la splendeur de la Sérénissime. Alternant visites de musées et d’églises, consultations d’ouvrages ou navigation dans ou autour de Venise, ils poursuivent gaiement un dialogue vif. Ils se questionnent sur cette représentation manquante qui précède les constantes et systématiques vues (vedute) de peinture maritime chez Canaletto, Guardi, Turner ou Monet. Tout y est encore vivant et d’une incroyable cohérence artistique, hors de la prédiction maligne du naufrage annoncé de la ville.
On peut commencer une histoire d’amour à Venise, mais, trouve-t-on toujours une réponse à l’énigme de son art ?
Exergue
La bonté suprême est comme l’eau Qui favorise tout et ne rivalise avec rien.
Tao Te King
Comme le ciel est grand, indulgent et vaste.
Philippe Sollers
La référence à Sollers dans l’exergue témoigne d’une certaine filiation de l’auteur avec Sollers. En témoignent notamment :
- Nietzsche, miracle français
- Déroulement du Dao
- Ciel de Sollers (l’hommage qu’il lui a rendu, suite à la publication de « La deuxième vie »
- Sollers à l’étoile, dans Collectif Hommage à Philippe Sollers, Gallimard NRF (2023).
Auxquels on pourrait ajouter de nombreuses références communes, en peinture, musique et littérature.
Sollers, un autre amoureux de Venise, cité largement présente dans ses œuvres, notamment avec son Dictionnaire amoureux de Venise, mais aussi dans La Fête à Venise, Le Cœur absolu… où figure la rédaction des statuts de la société secrète Le Coeur Absolu :
Article I. La société a été fondée le 8 octobre 1984, à 18 heures, à Venise, par très beau temps. Les membres fondateurs se souviendront toujours de ce temps, et plus particulièrement d’une certaine couleur jaune, d’une certaine couleur violette. Le siège de la Société est au 8, Piazza San Agostino, au troisième étage.[...]
sans oublier ses séjours annuels à La Calcina, avec Dominique Rolin, au printemps et à l’automne.
La première fois que j’ai vu Venise, c’était en 1963...
J’ai su que ça serait le pôle magnétique de mon existence.
Philippe Sollers

Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com

Mais aussi :
Venise est un amplificateur. Si vous êtes heureux, à Venise vous le serez dix fois plus. Si vous êtes malheureux, à Venise vous le serez cent fois plus.
Philippe Sollers
Dictionnaire amoureux de Venise

Une citation qui met en lumière la manière dont Venise exacerbe les émotions, qu’elles soient positives ou négatives, en raison de son cadre unique et envoûtant.
Une commande des Editions Zeraq ou la genèse du livre

Les Editions Zeraq sont spécialisées dans les livres de mer, de navigation, comme le suggère l’illustration d’un voilier dans leur logo.
La genèse du livre commentée par l’auteur
Avant la sortie de Quintet pour Venise [mars 2023, éditeur Safran], j’avais commencé à écrire une histoire d’amour à Venise, la rencontre d’un homme et une femme, une rencontre érotique, une nouvelle d’une quarantaine de pages. J’avais ça ! C’était une histoire qui démarrait à Venise et un peu emblématique. [Cette nouvelle a été publiée sur pileface sous le titre Cœur de Venise. C’était une histoire réussie d’une semaine, qui s’arrêtait là, mais j’avais déjà toute la trame de la visite à Venise, de la navigation, de l’amour de la peinture, de l’amour de la ville.
Par un hasard un peu énorme, mais peut-être pas si hasardeux que ça, l’éditeur de Zeraq [Bordelais, comme l’auteur] m’a dit « Mais, est-ce que tu ne pourrais pas traiter, toi qui aimes Venise, la question de la mer disparue dans la peinture à Venise, étrangement chez Tintoret, chez Véronèse, chez Titien, chez Bassano, chez les autres il n’y a pas de représentation de la mer. Dans un premier temps, j’étais très étonné, je me disais …c’est pas vrai ! J’ai vérifié dans les catalogues, les grands livres d’art sur Venise : il n’y avait pas de représentation de la mer. Si la mer était présente, dans les batailles navales, à cette époque-là, elle y était totalement recouverte par les bateaux, par les embarcations. Et donc la mer n’apparaissait même pas, elle était totalement enfouie par la surreprésentation des bateaux.
Je me suis dit : bon, on va essayer de répondre à cette commande.D’après un enregistrement sonore brut d’un entretien de l’auteur avec Clément Billardello, ancien journaliste de RFI
Ainsi, La Mer à Venise va mêler fiction et essai, c’est le parti-pris du livre. Le fil fictionnel d’une rencontre amoureuse à Venise va s’entremêler avec les descriptions des œuvres rencontrées lors des déambulations des protagonistes dans les ruelles, musées, églises, en navigations improvisées en vaporetto, sur les canaux de la Sérinissime ; dans les trattoria autour de plats vénitiens. Clara et Ugo conversent entre eux et nous font par de leurs libres commentaires personnels ou érudits puisés dans les livres d’art de la riche bibliothèque de l’appartement de son grand père, un artiste. Clara elle-même est férue d’art et familière des trésors de la ville. Elle guide souvent Ugo, au gré de sa fantaisie, et lui fait découvrir ce qui échappe au touriste de masse dans des visites formattées. Ugo qui est un amoureux de Venise la relaie aussi pour lui faire découvrir ses propres passions et trésors. Un dialogue amoureux des corps et de l’art. Une union totale et naturelle à Venise où la sensualité n’est pas exclue des tableaux d’inspiration religieuse ou mythologique des grands maîtres vénitiens. Un dialogue qui n’exclut pas l’autodérison, la légèreté et la désinvolture – la fameuse sprezzatura, italienne sur laquelle nous reviendrons. Et Ugo, qui n’oublie pas qu’il est écrivain et tient la plume, reprendra la main pour un retournement final que nous vous laissons découvrir dans le livre…-
UN GUIDE ? Sur Venise, sur l’histoire de l’art à Venise
Puisque la partie essai du livre est riche et foisonnante, pourrait-on le considérer comme un guide toutistique pour un touriste curieux soucieux de sortir des sentiers battus ?
Dressons l’oreille à ce que dit Marizio Provato dans la postface du livre :
Les protagonistes de La mer à Venise, Clara et Ugo me font penser à « L’Étranger Illuminé » de Giovanni Battis ta Albrizzi, écrit en 1740. II s’agissait du tout premier guide dédié aux visiteurs étrangers. Car Venise était déjà une ville historique à la fin du XVIIIe siècle, à admirer avec attention et lenteur pour ses incroyables œuvres d’art. Il s’agissait surtout d’anglais, de français et d’allemands, prêts à effectuer le Grand Tour. Rien à voir avec le touriste d’aujourd’hui. Celui qui en quelques heures visite tout, à la suite d’un guide avec un parapluie multicolore. C’est horrible !
[Maurizio Crovato, est vénitien, journaliste de la Télévision Italienne, et auteur de plusieurs publications sur l’histoire de Venise]
Il en est tout autre de ce livre, vous pourrez découvrir Venise d’une autre façon, mais comme il est malaisé de rendre compte, dans toute ses composantes, d’un livre si foisonnant, nous nous bornerons à en évoquer trois axes :
- I - L’EROTISME avec CLARA
- II - L’ART A VENISE autour de la PEINTURE avec
- Venise – Vénus
- L’art de la sprezzatura
mais aussi la présence de la poésie
- III – LE MYSTERE DE LA MER DISPARUE
CLARA
Nous avons déjà croisé Clara, le personnage féminin du livre, dans Cœur de Venise, et ce n’est pas étonnant puisqu’il s’agit du cœur fictionnel du présent livre. Mais, sans être nommée, on retrouve aussi Clara dans Filles de Mémoire (Mars 2023), livre que le jury du prestigieux et sulfureux Prix Sade qui s’est réuni le 10 septembre 2024 vient d’entrer dans sa sélection du Prix Sade 2024.
Le dernier chapitre du livre – une place de choix – est dédié à Clara, qui n’y est pas nommée, mais c‘est bien son appartement à Venise… Un chapitre réussi, sadien, que pourrait revendiquer Le Divin Marquis !
De la fiction à l’autofiction !
…Je lui demande depuis quand elle est en Italie. Depuis quinze jours. Là, je viens directement de Rome où j’ai beaucoup fait la fête avec des amis. Mon père a travaillé à la Villa Borghèse durant plusieurs années. Il est conservateur de musée en Angleterre et spécialiste du Bernin. Je l’ai souvent accompagné durant ses recherches...
[…] Je n’étais pas revenue à Venise depuis longtemps. Avant, j’y venais régulièrement. J’y suis seule pour la première fois
. Nous arrivons à l’église San Sebastiano […] Les orgues à colonnades et chapiteau, aux deux volets rabattables et peints en perspectives, représentent le martyr de Saint Sébastien et la Vierge en gloire. Ma guide aux bottes résonnantes se dirige vers le chœur, tourne légèrement à gauche en bordure de la dalle funéraire de Véronèse. Elle incline la tête et dit quelques mots de recueillement face à la dalle de marbre rose.
. « La belle bottée me regarde mystérieusement faisant signe de vvouloir me parler. Je m’approche et tends l’oreille. Elle me dit sur le ton de la confidence :
- Vous savez, c’est comme si je venais enterrer une histoire passée. Mon ex-ami s’appelle Paolo comme Véronèse... Je ne crois pas au hasard. Il est sculpteur et très bon dans son domaine. Il m’a beaucoup appris par sa connaissance des arts. J’ai parfois posé pour lui, mais je n’étais pas la seule à le faire, alors c’est vite devenu compliqué... Nous avons vécu presque cinq ans ensemble. Maintenant c’est fini etje suis venue à Venise pour tenter d’oublier mes blessures... J’aime celles que porte San Sébastien dans ces tableaux. C’est comme si elles me rassuraient.
. J’acquiesce d’un signe bref et compréhensif. Elle se met à me décrire le San Sébastien martyrisé, qui, au milieu d’une foule vengeresse, est vigoureusement bastonné par trois hommes. Me dit le sentiment d’étouffement que suscite en elle cette scène, ceci même en reproduction. Sur le tableau d’à côté, chaque flèche reçue par Sébastien semble correspondre à une épreuve qu’elle a vécue. Elle cherche sa respiration et balance les bras mécaniquement comme si elle jonglait avec ce qu’elle raconte. Son sourcil droit bouge en légers soubresauts, en étonnement sur son propre récit. Elle retisse ses histoires, là, devant moi comme le confesseur adéquat. L’évocation de ses traumas semble adoucir sa peine ... L’église s’est progressivement assombrie d’un large nuage extérieur. Elle continue à propos des peintures de Sébastien. […] Elle ajoute que Véronèse est une figure caractéristique du colorito vénitien, c’est-à-dire des effets de teinte, de valeur et d’intensité de la peinture travaillée par le pinceau, le doigt ou le chiffon, voire d’instruments grattant la peinture fraîche et plus ou moins durcie. Puis elle se tait un long moment. La pénombre envahissant l’église, nous nous dirigeons vers la sortie, laissant le martyre transpercé à sa peine… »
... On se voit demain, non ?
- Je ne connais pas votre prénom.
- Clara. Simple et limpide, n’est-ce pas ?
- Oui, rien de plus clair que vous et Venise.
- Ah merci. Vous vous appelez ?
- Ugo, en trois lettres
- […] Campo Santa Margherita, fin de matinée ?
- Oui à demain, Ugo. Maintenant, j’y vais !
et l’on peut aussi noter qu’Ugo, le protagoniste masculin du livre, évoque furieusement Hugues du prénom Jean-Hugues de l’auteur.
L’appartement de Clara à Venise
[…]
- Nous pourrions trouver un coin tranquille
- Mon appartement n’est pas loin d’ici.
Arrivés Calle dei Miracoli (la rue des Miracles ! ) Clara désigne sa fenêtre ouverte au dernier étage. Numéro 3331. Comme souvent à Venise, le heurtoir de la porte bleue est un lion à large museau rouillé. Nous montons l’escalier. Clara ouvre la porte sur une large pièce aux beaux meubles et aux longues bibliothèques fournies de grands ouvrages d’art - la collection de son grand père-. Je remarque un tableau de Canaletto et un Carpaccio. Trois larges fenêtres donnent plein sud et dominent les toits de briques rouge vif avec vue sur le Campanile et les plus beaux monuments de Venise. En bas, il y a un croisement de rios où les gondoles circulent lentement. La pièce attenante est une chambre blanche, à grand vasistas sobre offrant une belle lumière. Le grand lit de style 18ème est défait et encombré de vêtements épars et d’un numéro de Connaissance des arts sur Rothko à couverture ocre et rouge. Cinq petits livres de poche de Proust gisent au pied du lit. Sur la large commode vert pastel de style vénitien à fleurs et rubans sur fond d’ivoire, les Mémoires d ’Outre-Tombe reliés en cuir clair, quelques livres sur Venise, un large vase de fleurs printanières séchées. Sur la table de nuit, deux petites boîtes de comprimés, un verre d’eau en cristal à pied et un petit vase avec une rose qui perd ses pétales.
Clara lance en souplesse sa veste sur le dossier du fauteuil Voltaire en toile bleue. Puis elle me tourne le dos ostensiblement, regard dirigé vers l’extérieur, comme pour jouer à m’ignorer. Elle s’immobilise à contre-jour dans la nette perspective du ciel bleu de ce bel après-midi d’avril. J’ôte ma veste, mes chaussures, mes chaussettes. Je l’enlace, l’embrasse dans le cou et défais très lentement chaque bouton nacré de son chemisier. Je descends la fine et longue fermeture de sa jupe. Nous mélangeons nos langues. Elle déboutonne ma chemise. J’ôte les bretelles de son soutien-gorge. Ses seins d’un galbe merveilleux m’apparaissent... Elle m’embrasse le cœur. Je sens sa poitrine glisser le long de, mes jambes. Elle me regarde et son visage rajeuni... Puis elle se relève, vire ce qui l’encombre sur le lit, s’y couche, offerte. Je la rejoins. Elle se cabre, s’agite, émet de petits rires nerveux. Je deviens fébrile. L’envie de se prendre monte telle une course de dauphins accompagnant un vaisseau ou en montée soudaine de la mer.
Une chevauchée dans Venise n’est possible qu’entre deux corps humains. Les chevaux y sont introuvables. Il n’y a que ceux perchés sur la façade de Saint Marc qui sont la copie des originaux en bronze conservés dans la basilique. Clara me monte dessus, se fait boule sur bilboquet. Je contemple son corps, chaque parcelle de son corps, que je caresse très délicatement en prenant le temps. Baisers, caresses et tendresses. On se confie, tout enfantins, en paroles susurrées. De la pudeur avant toute chose en musique épurée de la raison. Rien ne peut être dit sur ce que nous échangeâmes pendant et suite à notre corps à corps. Nous touchâmes au point secret du temps. « Ce temps qui nous appartint ». Ces paroles partagées ne se peuvent ainsi qu’à Venise.
(pp. 40-41)

Dessin de Benoît Monneret
benoit.monneret@gmail.com
https://www.instagram.com/monneretbenoit/
III - L’ART A VENISE AUTOUR DE LA PEINTURE
Venise, Vénus
Erotisme et esthétisme sont les canaux qui irriguent ce livre. Venise est féminine et l’auteur nous a déjà déclaré sa passion de Venise. notamment dans « Quartet pour Venise » et sa passion pour la gente féminine dans « Filles de mémoire »

Au début du livre, l’auteur souligne l’assonance de Vén-us avec Ven-ise. Cette ville, reine de la Méditerranée, est, elle-aussi, née de l’eau, de la mer, avec en guise de coquillage : la Lagune.


La Vénus endormie, Giorgione, vers 1510
(Le tableau étant inachevé au moment de la mort de Giorgione, il est généralement admis qu’il a été terminé par Le Titien, élève de Giorgione.)
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Venise, Vénus. Une ville, une déesse. Deux termes sans même origine ni racine. L’homonymie sonore des deux noms me frappe depuis longtemps. La mythologique Vénus à l’instar de Venise est originellement aquatique. En 1485, dans La Naissance de Vénus du florentin Sandro Botticelli, aujourd’hui au musée des Offices, la déesse de l’amour apparaît en émergeant de l’eau. La conque qui la porte est un symbole de fertilité, à l’image de l’ouverture de sa coquille en métaphore de sexe anatomique. Les seaux, dans le coin gauche au bas de la toile, suggèrent par leur naturelle expansion et leur vivacité, la fécondité de la belle créature. Elle baigne dans une lumière éclatante surannée. Elle a l’air de se réveiller, en équilibre sur un pied, un geste de protection pudique sur la poitrine. Vénus ne produit aucune ombre... Serait-elle la source de sa propre lumière en égale du soleil ? Le modèle du tableau, Simonetta Vespucci, proche des Médicis pose en allégorie de printemps, en attitude de contrapposto, hanches dans une direction contraire aux épaules. Ce nu emblématique du mouvement de la Renaissance est révolutionnaire car il est premier à ne comporter aucune justification religieuse, mais seulement celle de la mythologie. Le visage légèrement incliné sur la droite en signe de douceur et de mélancolie, la chevelure de teinte blond vénitien, très ample ; elle est prise dans un souffle représenté par un Zéphyr ailé entouré de fleurs transportant Flore à califourchon sur le côté. De l’autre côté, une Heure à chevelure tressée, suspendue dans l’air, tente de recouvrir la nudité de Vénus d’un riche tissu à motif floral.[Notez que, même sans la représentation du tableau, la description qui en est faîte permet de se remémorer, très bien, ce célèbre tableau]
Et l’auteur de poursuivre, le fil essai de ce chapitre, que nous reproduisons ici, à titre d’illustration :Vénus se révèle d’une dynamique aussi bien aérienne que maritime. Elle vient du latin vincire qui signifie "lier ; enchaîner". On ne peut donc qu’y être attaché ! Le verbe venerarequi correspond à Vénus, signifie "plaire aux dieux", les "vénérer" pour en être béni. Vénus-Aphrodite est aussi la déesse du rire qui se moque doucereusement de ceux que ses ruses ont conquis. Près de Cythère, elle est née de l’écume qui se dit aphros en grec, en beau fruit émergeant, elle reste une déesse irrésistible qui ôte l’esprit aux plus sages. Dans la Grèce ancienne, les îles Cythère et Chypre se consacrèrent à son culte. Un Hymne homérique la nomme déesse dorée que le souffle du vent d’ouest a porté de l’écume jaillissante par-dessus la mer profonde jusqu’à Chypre, île aux rivages frangés de vagues. Son oiseau, la colombe, est symbole de paix.
J’ouvre le De Rerum Natura (De la Nature des choses) de Lucrèce, le plus matérialiste de auteurs latins, qui reprend les préceptes d’Epicure, le philosophe grec du Jardin. Il invoque Vénus à l’incipit du premier chant et y décrit son rapport à la lumière tout en précisant son étonnante mobilité aquatique et terrestre : Mère des Enéades, plaisir des hommes et des dieux, Vénus nourricière, toi par qui, sous les signes errants du ciel, la mer, porteuse de vaisseaux, les terres fertiles en moissons se peuplent de créatures, puisque c’est à toi que toute espèce vivante doit d’être conçue et de voir, une fois sortie des ténèbres, la lumière du soleil. [. .. ] Sitôt qu’a reparu l’aspect printanier des jours, tout d’abord les oiseaux des airs célèbrent, ta venue, ô Déesse, le cœur bouleversé par ta puissance. A leur suite, bêtes sauvages et troupeaux bondissent à travers les gras pâturages et passent à la nage les rapides cours d’eau tant épris de ton charme, chacun brûle de te suivre où tu veux l’entraîner. Enfin par les mers et les monts et fleuves impétueux, parmi les demeures feuillues des oiseaux et les
plaines verdoyantes, enfonçant dans tous les cœurs les blandices de l’amour, tu inspires à tous les êtres le désir de propager leur espèce.Le printemps chez Lucrèce comme pour Botticelli, mille cinq cents ans plus tard, me semble être synonyme de l’apparition de Vénus. Le principe de plaisir est réveillé par la déesse chez les humains, alors, tout s’allège après le sombre et nuageux hiver. Les oiseaux font concert, réveillant l’esprit du plaisir, les bêtes gambadent et dansent pour séduire. Les fleurs éclosent, s’effeuillent et se dispersent, s’inséminant au vent du printemps nouveau. La vie renaît à son désir profond de faire croître une génération de plus. A Venise, la pensée de l’éternel féminin ne quitte ni l’esprit philosophe, ni celui du marin ou celui du peintre.
Si je regarde la Vénus endormie de Giorgione (1510), exposée à Dresde, je la vois indolente de toute sa longueur dans partie inférieure du tableau, couchée dans un paysage de campagne. Splendide mais juste un peu grande à mon goût. Tête et haut du corps sur un large oreiller pourpre, on la devine en lente respiration sur son immaculé tissu soyeux. La main gauche est resserrée sur le sexe, comme le sera celle de Vénus d’Urbino. Vénus rêve le paysage qui
surplombe comme si son seul corps équivalait à celui-ci. Le paysage est son rêve, elle pourrait y décoller que ça ne m’étonnerait guère. La frontière entre son corps et le paysage est nette, volontairement traitée en opposition ou en vases communicants de rêve et d’éveil. Lorsque le corps de Vénus apparait, le paysage entier disparaît. Vénus devient le paysage principal de la peinture incarnée.


Vénus d’Urbino (1538), Titien
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Je me rappelle que Titien à cinquante ans, peint la superbe Vénus d’Urbino (1538) qui trône aujourd’hui dans son insolence au Musée des Offices. Son regard fier paraît incitatif à l’échange ... Belle chair allongée au ventre rebondi, la peinture à l’huile semble n’avoir été inventé que pour elle. Vêtue de ses seuls bijoux, elle accroche ses doigts impudiques à son sexe, une bague à l’annulaire contre sa cuisse. Son autre main tient nonchalamment un petit bouquet de petites fleurs rouges à feuilles épineuses, sûrement des roses. Près d’elle, un petit chien bicolore dort en boule. Deux servantes s’affairent autour d’une malle dans la pièce voisine pour y chercher on ne sait quoi. Titien a achevé la Vénus endormie de Giorgione une trentaine d’années auparavant. Cette Vénus d’Urbino me paraît moins flotter que l’endormie, avec son geste semblable des doigts de la main gauche accrochée à son intimité. Eveillée ou en sommeil, par Giorgione ou par Titien, les deux Vénus les plus célèbres de l’école vénitienne ne font que cacher ce que le spectateur cherche le plus à voir... la fente originelle.Vénus, déesse de la beauté, de l’amour et de la civilisation, mais reste esthétiquement sous la bénédiction de la Vierge. Vierge à laquelle tous les marins chrétiens du monde se sont voués et dont les peintres européens ont couvert les murs des églises. Entre 1516 et 1518, Titien va peindre le tableau central de Venise aux Frari : L’Assomption. Il demeure emblématique du culte marial des Vénitiens, et toujours liés ici à l’amour de la peinture et au corps de la femme.


L’Assomption (1538), Titien (Eglise des Frari)
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Lors d’un précédent séjour à Venise, j’ai constaté que ce tableau était sûrement un des rares au monde qui se voit en vision perspective sur environ soixante-dix mètres. Depuis l’entrée, on approche de l’Assomption par la travée comme dans un couloir. Perspective lointaine qui se réduit en avançant dans la travée jusqu’à l’espace ouvert du mur de marbre aux quatorze médaillons. Mur qui précède les splendides stalles de bois sculpté à la croisée du transept juste avant le parterre de chaises où les fidèles assistent aux offices.


Amour sacré, Amour profane (1514), Titien
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Avec Amour sacré et Amour profane (1514), de la galerie Borghèse, Titien présente deux Vénus côte à côte. Vénus Uranie est nue et ne représente aucun désir. La Vénus habillée, signifie paradoxalement le désir de la dévêtir. Les deux femmes complémentaires sont assises sur la fontaine en marbre d’un ancien sarcophage romain au bas¬relief guerrier. Cupidon trempe sa main dodue dans l’eau (symbole de source de vie). La Vénus couverte est vêtue d’une robe luxueuse, elle est gantée, assise sur le rebord du sarcophage, avec en arrière-plan, un paysage montagneux. La Vénus dénudée, juste recouverte d’un drap blanc, cape rouge sur l’épaule, avec un petit village tentaculaire au bord d’un lac en arrière-plan. L’habillée personnifierait l’amour terrestre, et la nue, l’amour céleste. Le grand sculpteur grec Praxitèle avait sculpté deux images de la déesse Vénus dans le marbre, l’une était vêtue, la seconde était nue. La première incarnerait la passion et les désirs fugaces, la seconde les valeurs éternelles. Vénus se dédouble donc en gémellité de désir et de sacré. Vénus en passion fugace ou bien Vénus en référence éternelle d’amour. Vénus des villes ou des campagnes. Noble ou roturière. Vénus, incarnation incontournable du désir de contempler, ou ne provoquant aucun désir. Vénus intouchable ou Vénus à déshabiller. Sacrée ou profane, Vénus dans la liberté de ses mœurs est synonyme d’amour comme la Vierge l’est pour la religion catholique en amour charitable. Titien spécialiste aussi bien de la Vierge que de Vénus pouvait passer en toute liberté de l’une à l’autre.

Tiepolo


Tiepolo, Neptune offrant des présents à Venise (1740)
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Mon peintre vénitien préféré restant Giambattista Tiepolo, je n’oublie pas le tableau emblématique et mythologique de la Sérénissime en tant que cité d’eau et d’art : Neptune offrant des présents à Venise (1740) qui se trouve au Palais des Doges. Sous fond de ciel bleu clair et de draperie pourpre, le dieu marin nu, déverse de sa corne d’abondance en pièces d’or, perles, bijoux ou branches de corail. En réponse à cette offrande, le geste de Venise pointant son index au cœur du dieu paraît être un mouvement de réprobation gracieusement féminin. Comme si Neptune en exposant ses richesses venait chercher quelque approbation de sa puissance. Venise semble trouver que le dieu pourrait faire mieux que ça ! Superbement drapée d’un tissu luxueux la vénusienne Venise, col entouré de perle et cape cerclée de bijoux, appuyée sur la tête d’un lion soumis, elle tient nonchalamment un sceptre de majesté dans la main gauche, dont la finesse contraste avec la robustesse du trident marin. Trois planches d’un bateau échoué se trouvent derrière Neptune. La civilisation vénitienne s’oppose à la sauvagerie de la mer. L’injonction de Venise, reine des mers, à lui donner plus, provoque une douce soumission dans le regard du colossal dieu marin.
Ce Neptune de Tiepolo me fait penser à Mars et Vénus (1483) dc Botticelli de la National Gallery, mais en composition inversée de droite à gauche. Vénus est ici terrienne, étendue dans une clairière face au dieu de la guerre endormi. Un petit faune tente d’extraire Mars de sa torpeur en soufflant dans son oreille avec un coquilla/i>ge. Trois autres faunes lui dérobent ses attributs : son casque, sa lance et son armure. Mars désarmé paraît désormais démuni. Car après l’amour, la belle déesse semble vouloir remettre le couvert. Revêtue de sa robe transparente, elle regarde Mars assoupi avec une expression d’envie contrariée et malgré tout de patience. Mars est parti très loin, enlacé de ses rêves dans les bras de Morphée, et fatigué de ses guerres et de ses amours.
pp ; 30-31.
Sur la sprezzatura
Jean-Hugues Larché revient sur une notion qui lui est familière. Souvenons nous qu’il est le cofondateur, avec Sandrig Le Maguer, d’une revue Littéraire nommée « Sprezzatura », dont il avait proposé le nom et qui a enchanté le paysage littéraire français de 2009 à 2015.
C’est dans un passage qui se fait traité de peinture, ou l’on découvre le colorito vénitien, que la sprezzatura est évoquée. [Le colorito, cette technique qui construit le tableau en « couches successives depuis le fond sombre de la toile jusqu’au glacis. Ce procédé se produit par des jeux de pinceau avec le biais de matières plus ou moins concentrées ou diluées… »]
Paolo Pino dans Dialogue sur la peinture précise que dans la pratique picturale la désinvolture travaillée et élégante, nommée sprezatura n’est pas à confondre avec une esthétique de la facilité.
- Oui, la sprezzatura n’est pas synonyme d’évidence, mais de légèreté. Elle est le premier critère des arts et le plus difficile à atteindre. Elle n’advient que lorsqu’on ne s’y attend pas. Comme une spontanéité que l’on n’aurait pas pu imaginer. Sprezatura signifie l’art qui consiste à cacher l’art. Elle m’a toujours personnellement paru être la caractéristique principale des vénitiens, cette indéfinissable sprezzatura. Ils construisent harmonieusement et majestueusement leur ville sur l’eau, naviguent comme ils parlent, dessinent comme ils dansent, chantent tout naturellement l’atmosphère enchanteresse qui les traverse.
- Le rire, la légèreté, la joie sont des attitudes très vénitiennes. Dans une ville pareille, comment ne pas suivre les balancements de la gondole, filer au gré des flots et parcourir cet enchantement avec la sensation immédiate, d’habiter au centre du monde...
Dans les premiers mois de 1500, Léonard de Vinci, au sommet de sa gloire, passe par Venise, sa technique du sfumato est épiée par tous. Le clair-obscur aux touches très fines de Giorgione s’en inspire, notamment dans le vaste paysage de La tempête. Giorgione fut aussi touché par le naturalisme marqué des portraits de Dürer qui séjourna à Venise et dont la Vierge de la fête du rosaire fut gravée dans la ville en 1506 et ne manqua pas de stimuler les peintres vénitiens.
- L’esprit des grands artistes qui sont passés par Venise·a probablement été infusé par la sprezzatura !
p. 64.
La poésie aussi
…revenu dans ma chambre de palais, je relis plusieurs fois le poème L’invitation au voyage de Baudelaire pour y décrypter ce que je n’y ai pas encore perçu. Lors de chaque séjour, quand j’arrive et que je pars de Venise, je le récite à voix haute en porte-bonheur ou en bénédiction.
Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu ’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs, mêlant leurs odeurs, aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale,
Tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu ’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ; le monde s’endort dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Ce poème, paru dans le recueil Les Fleurs du mal en 1857 me paraissait si beau et si évident lorsque je l’ai appris jeune, au collège. C’était aussi le poème préféré de ma mère qui le savait par cœur et le récitait à mon père pour l’inciter à partir en voyage, le plus souvent en Italie.
Je décide de me mesurer au texte pour le fouiller et l’interpréter à ma manière et en revenant vite sur les critiques qui situent le poème en Hollande. En effet, je ne vois pas comment situer la douceur de vivre dans les pays du Nord où, la plupart du temps, il faut se protéger des intempéries. Plutôt qu’Amsterdam, comme le soutiennent les critiques, je donne place à Venise pour ce là-bas. Il semble que ce poème lui va comme un gant, un gant de soie. Et je pense aussi à une adresse à Jeanne Duval plutôt qu’à Marie Daubrun. Baudelaire s’adresse ici à la fois à sa fille et à sa sœur. J’y vois un sens métaphorique de plénitude du sentiment, de confiance, d’osmose du couple. Voyager et résider là-bas est d’une grande douceur si l’on y va ensemble. Je souligne le mot douceur. On peut s’aimer là-bas sans limite ni contrainte. Comme il nous plaira. A loisir, donc. On pourrait même y mourir... A force d’aimer ? Et en sous-entendu, seulement en ta compagnie puisque ce pays te ressemble. Où trouverait-on un meilleur lieu pour disparaître ou pour passer ses derniers instants en amoureux ? Je note que les deux premiers vers finissent par deux points d’exclamation, ce qui contraste avec leur sens qui n’appartient pourtant pas au registre de la déclamation : Songe à la douceur... et Aimer à loisir... Et je pencherais presque pour la tonalité ironique de cette incitation, comme si elle ne pouvait être qu’intentionnelle et donc pas réalisable.
p. 109
Et suivent trois belles pages d’analyse du poème, que je vous invite à découvrir absolument dans le livre et dont j’extrais ce simple passage :
A Venise, il me paraît n’y avoir que du tout. C’est du tout ou rien ! Du tout qui parle. Du tout, ordonné, beau, luxueux, calme et voluptueux. Comme nulle part ailleurs. Le tout est le résident principal de Venise. Il est l’esprit des lieux.
[…]
Je perçois en revenant en boucle sur ces phrases comment Baudelaire a pensé son poème e ncircularité : comment a pu lui apparaître cette ville qui étymologiquement peut vouloir dire en lation Veni Etiam, reviens encore.
LE MYSTERE DE LA MER DISPARUE
…Clara [1] m’avance à brûle-pourpoint qu’un professeur érudit lui a confié une énigme.Etrangement, la mer n’est pas représentée par les peintres vénitiens durant plus de deux siècles après le quinzième et avant le dix-huitième.
Je réponds que j’ai vaguement constaté ce manque en feuilletant des catalogues. Venise sans la mer, un peu comme si on pouvait voir la vérité de dos, Vérité d’ailleurs peinte ainsi de dos par Giambattista Tiepolo, au coin d’un plafond de la Scuola Grande dei Carmini.La peinture de Venise sans la mer, non mais quand même, vous n’y pensez pas ! Eh bien si.
Les peintres de Venise, à cette époque, n’auraient pas peint la mer alors qu’elle faisait partie intégrante de leur quotidien, de leur environnement. Etrange affaire qu’éclipser l’élément maritime à Venise. Comme si, dans la superstition des âges et dans d’autres cultures, un dieu vénéré envahissait le quotidien des hommes et qu’on ne le représentait pas ! Les peintres d’une Venise très concrètement maritime, auraient, volontairement ou pas, fait disparaître l’élément aquatique des tableaux. Et pour ne représenter essentiellement que des histoires divines. Je réponds qu’il m’intéresse de creuser cette question avec elle et de la suivre dans ses intuitions pour retrouver la source de cette étrange disparition.
Revenus à l’appartement, un peu impatients, nous piochons dans les rayons de la bibliothèque de façon aléatoire. Histoire de réviser en s’amusant aussi, nous étalons plusieurs livres sur la grande table rectangulaire de la pièce principale pour pouvoir tourner autour.
-Je m’étonne Clara, que tu aies besoin de mes lumières sur cette question. Tu m’as l’air d’en savoir plus long que moi sur la peinture.
- Ta curiosité m’intéresse, Ugo, ton point de vue iconoclaste peut m’aider. Et je bloque vraiment sur cette énigme.
- Oui, je comprends, mais dis-moi d’abord ce que tu as compris.
-Je n’en suis pas encore là. Je me demande par quel bord prendre ce mystère de la disparition de l’eau dans la grande peinture vénitienne. Pour mieux comprendre, je pense qu’il faut se laisser capter par son secret sans aucun préjugé intellectuel. Aujourd’hui la plupart des visiteurs ne regardent cette peinture que comme une mièvrerie religieuse et mythologique avec saints, prophètes, etc. Le mieux, c’est de reprendre par le début. Et puis je te dirai ce que j’ai déjà cru comprendre.
- Si tu le dis, on y va.
Elle prend presque au hasard du rayonnage, un ouvrage sur Paolo Veneziano.
- Celui-là, il porte bien son nom... Il est le premier artiste au quatorzième siècle à rapprocher l’art byzantin et la peinture gothique... Dans son Couronnement de la Vierge, , il peint les parties de corps en préparation de blanc sur fond sombre comme dans la tradition byzantine. Sa précision, tel celle d’un miniaturiste donnent aux motifs des vêtements du Christ et de la Vierge une apparence de soie ou de céramiques chinoises. Sous la dynastie Yuan (1271-1368), le commerce par la route de la soie reprend essor et arrive jusqu’à Venise. La peinture religieuse vénitienne opère comme tu vas le voir sous influence orientale et extrême-orientale.
- Alors, il existe un lien précoce entre Venise et la Chine !
- Marco Polo qui prend la route de la soie pour un périple de 15 ans découvre la Chine et écrira les souvenirs de son voyage dans le Livre des Merveilles. Elle prend un autre livre et passe au triptyque de l’Academia, d’Antonio Vivarini et Giovanni d’Alemagna.
- Tu vois, les trois panneaux en espace unifié créent une innovation dans la peinture de polyptyques à Venise. Ce triptyque, du milieu du quinzième siècle est l’une des plus anciennes peintures vénitiennes sur toile qui nous soient parvenues. Les fresques s’altèrent à cause de l’humidité des murs, spécifique à la ville ; la toile permet de conserver la peinture détachée du mur. Un grand nombre de fresques furent ainsi remplacées par des peintures sur toile. La toile soigneusement poncée et enduite de blanc permit une plus grande liberté aux peintres vénitiens.
- La liberté apparaît tout de suite comme la qualité principale de ces peintres qui cherchent à s’émanciper des règles.
- Oui, à Venise, la liberté est fondatrice, tout comme les influences étrangères sont importantes. Tu vas voir ça. Au cours de cette première Renaissance les idées s’échangent et circulent entre l’Europe et les ateliers vénitiens. Jacopo Bellini, vers 1440, substitue à l’aspect décoratif usuel, la nature étudiée avec la plus grande précision, portraits, animaux ou objets familiers. Son fils Giovanni, s’inspire du fondu de la peinture à l’huile et de l’ espace clair qu’ Antonello de Messine introduisit dans la peinture de dévotion pour développer les effets de transparence et d’atmosphères colorées.
Avec L’Extase de saint François, dont tu vois la reproduction encadrée sur le mur en face de toi, le saint apparaît de façon très naturaliste, en plein jour. Bellini fils apporte une nouvelle luminosité à ce moment du jour, dans la clarté propre à Venise et sa lagune. Il utilise le glacis à l’huile sur la tempera qui est une émulsion à l’œuf et au lait de figue.
- Je te suis, presque aussi extatique dans cette pièce que François l’était en son temps
pp. 61-62.
Suivent des développements autour des grands Vénitiens : Jacopo Robusti dit Le Tintoret à la Scuola Grande de San Rocco qui va la recouvrir intégralement sur deux niveaux de tableaux du « Nouveu Testament », de l’ « Annonciation »à la « Résurrection ». Avec notamment au premier étage, « la Passion du Christ » et la « Crucifixion » de 1565.
Je pourrais m’étendre sur les peintures de la Scuola, mais j’ai envie d’avancer une hypothèse qui me vient sur la période où la peinture occulte la mer et faire une première proposition concernant cette étrange disparition. Peut-être ne vais-je qu’enfoncer une porte ouverte ?
- Non Clara, sûrement pas. J’ai du mal à comprendre le pourquoi du comment de cette affaire, mais je t’écoute.
.
Pourquoi ? Je ne sais pas. Comment ? On peut avancer des hypothèses... Ce qui paraît paradoxal, c’est que les peintres vénitiens se seraient tournés vers le ciel et l’architecture plutôt que vers la mer alors que Venise l’avaient conquise de long en large en Méditerranée. La mer représente d’une part ses bienfaits et ressources, d’une autre, d’éventuels dangers à redouter. Au 15ème et 16ème ( quattrocento et cinquecento en italien), les tableaux mythologiques, héroïques, religieux se succèdent comme jamais, de tableaux muraux en plafonds d’églises et en format démesuré. Mais sans représenter la mer... Comme une évidence que les commanditaires ou les artistes ne voulaient plus voir.
Dans l’appartement de Clara, Ugo et Clara sortent des rayonnages chacun des deux lourds volumes assez difficiles à manier de l’art de Venise dans la collection Mengès. Au milieu de l’ouvrage, il y a deux tableaux en double page qui se succèdent presque et attire particulièrement mon attention.


La Bataille de Salvore (1605), Tintoret
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- Tiens, revoilà, La Bataille de Salvore (1605) de Tintoret crées à la paix de Venise. Tu remarques que tous les bâtiments navals recouvrent entièrement la mer et dans la partie haute du tableau où quelques drapeaux se détachent seul subsiste un liseré de ciel...
Et dans un autre tableau du même Palais, salle du Scrutin, <iLa Victoire des vénitiens sur les Turcs aux Dardanelles (1657) que Pietro Liberi peint cinquante ans après Tintoret, observes, là aussi, que la mer est quasi entièrement recouverte de vaisseaux ou de fumées. Dans ces deux exemples l’enfouissement de la mer - alors que l’on a à faire à des batailles navales en pleine mer - est plus que frappant et très étonnant ...


La bataille de Lépante (1603, Andrea Vicentino.
ZOOM : cliquer l’image.
La grande bataille navale contre les Turcs le 7 octobre 1571. où s’affrontèrent 244 navires de guerre - les fameuses galères et galeas -, et 90 000 soldats et marins… Initialement commandée au Tintoret, un incendie dévastateur a détruit le tableau original en 1577. Bataille de la quatrième guerre vénéto-ottomane, où s’affrontent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue. Cette coalition chrétienne formée sous l’égide du pape Pie V, comprenait des escadres v%En9itiennes et espagnoles, renforcées par des galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes. Cette bataille s’achève par la défaite des Ottomans qui y perdent la plus grande partie de leurs vaisseaux et plus de 20 000 hommes.
Le retentissement de cette victoire est immense en Europe, car elle apparaît comme un coup d’arrêt décisif porté à l’expansionnisme ottoman. (note pileface)

Sans oublier, là, dans le catalogue du musée Correr, La bataille de Lépante (1603) d’Andrea Vicentino. Les rames et les coques des bateaux sont chaotiquement encastrés les unes dans les autres et au centre du tableau, les mâts croisés de potences font penser aux croix du Golgotha. La célèbre bataille comme lieu de sacrifice sur l’eau... […]
Sur ces peintures de batailles en mer, je vois que les bâtiments couvrent l’espace maritime dans son entier. L’élément liquide paraît presque volontairement occulté. C’est juste incroyable ! Je ne l’avais pas aussi bien remarqué au Palais des Doges, prise que j’étais encore dans la vision précédente du foisonnant Paradis de Tintoret.
- Nous voyons mieux à la réflexion, Clara. Et si je prends l’ouvrage à côté de moi, le Citadelles & Mazenod, Peintres de Venise, la Sérénissime de Filippo Pedrocco, je vois que les illustrations commencent avec la coupole de Saint Marc puis défilent sur plus de deux cents illustrations en sujet religieux, en paysages ou en figures de nus. Mais pas une seule figuration de l’eau qui baigne Venise ! N’est-ce pas un peu fort !
- Drôle d’histoire que cet enfouissement visuel de la mer ! Même les spécialistes ne trouvent pas à figurer dans leur catalogue l’exception qui infirmerait la règle de cette non-représentation de la mer.
- En revenant à La Peinture vénitienne, chefs d’œuvres de l’Académie, on n’y trouve qu’un seul tableau, un peu gris, d’ailleurs, et au titre un peu long, Le Bassin de Saint Marc avec lile de San Giorgio Maggiore et la Giudecca. C’est un tableau de Guardi d’avant 1774 qui représente un paysage avec lagune. Il n’apparaît qu’à l’avant-dernière page ! Nous prenons le temps de lire et regardons, longtemps concentrés, chacun de son côté, les illustrations et leurs commentaires... […] nous reprenons nos réflexions avec l’idée du défi qui persiste à vouloir comprendre cette histoire de mer enfouie.
Nous tombons d’accord sur le fait que cette énigme ne peut se résoudre que sur un exemple complémentaire. Celui de la peinture hollandaise à la même époque.
J’avance que contrairement au grand art dramatique baroque prôné par Rome qui se diffuse à toute l’Italie et au-delà, le réalisme hollandais se caractérise par une approche plus modeste, en sobre facture picturale en partie déterminée par l’opposition des autorités de l’Église protestante hollandaise à l’embellissement des églises.
Les navires ou des bateaux figurent dans l’art depuis la préhistoire, mais à partir du 16ème siècle, les artistes commencent à se spécialiser, notamment les hollandais. On note qu’aux Pays-Bas, entre les 16% et 19% siècles, la peinture marine devient un genre d’art important qui représente la navigation des rivières ou des estuaires.
- Il est certain qu’une différence se creuse entre la Réforme et la Contre-réforme. Pendant que la Hollande protestante limite son art religieux et développe la peinture des marines, Venise traite l’art religieux et monumental, se tournant vers la terre ferme, elle omet d’autant plus de représenter la mer.
- Oui, Ugo, tu y es. L’anti protestantisme de Venise se prouve aisément et encore plus que dans la Rome baroque de la Contre-Réforme au faste décorum de places, de palais et d’églises. Le paysage réaliste hollandais correspond par ailleurs à l’époque héroïque de la bourgeoisie, qui selon Kenneth Clarke voit s’étendre un désir de représenter les événements identifiables et réalistes
Evénements à partir desquels la mouvante et violente peinture maritime du Nord va émerger< ;
pp. 100-101.
Au-delà de la composante religieuse qui explique le traitement de la mer de façon différente entre la peinture vénitienne et la peinture hollandaise, il y a aussi une composante économique plus prosaïque : les peintres font ce que leurs clients leur commandent : Mécènes et princes de l’Eglise à Venise, bourgeois et touristes en Hollande.
En guise de final
Extrayons ces mots de la postface de Maurizio Crovato :
Pour en revenir à Clara et Ugo, discrets connaisseurs de l’art vénitien, ils ont le mérite de témoigner et de « profiter » de la Sérénissime d’une manière singulièrement positive. Du bijou de la Ca’D’oro à la malle au trésor enchanté de la rue des Miracles [loin du décadent Thomas Mann, écrivain de Mort à Venise qui y voit la fin romantique et inéluctable d’une ville qui ne recevrait plus que de tristes anoureux].
Et d’ajouter :
J’ai une dernière remarque à faire au sujet de ma ville. Il y a 148 églises construites entre le Ve siècle au XVIIIe siècle qui sont riches en peintures de Vivarini, Titien, Véronèse, Bellini, Giorgione, Carpaccio, Palma le Jeune, Tintoret, Tiepolo. Eh bien, presque un tiers de ces églises sont pratiquement interdites au public. Et donc, inaccessibles aux « étrangers illuminés ».
Clara et Ugo, pourriez-vous nous aider à les faire ouvrir ?
Maurizio Crovato, vénitien, journaliste de la Télévision Italienne, est auteur de plusieurs publications sur l’histoire de Venise
A propos de l’auteur

Jean-Hugues Larché vit à Bordeaux où il se consacre désormais à l’écriture. Après des études de sociologie, il a travaillé plusieurs années comme éclairagiste au Théâtre du Capitole et au Théâtre Sorano, à Toulouse. En 2004, il devient libraire de livres anciens. Il a réalisé plusieurs documentaires littéraires sur Paris, dont un film sur Nietzsche. Il est contributeur aux revues Sprezzatura, L’Infini et Les Cahiers de Tinbad. Il a déjà publié Le rire de De Kooning et Seul Mozart aux éditions Olympique, ainsi que Quintet pour Venise et Filles de Mémoire, aux éditions Serge Safran.
Jean-Hugues Larché sur Pileface
[1] ceci est la version fictionnelle, nous avons découvert dans le chapitre « Genèse du livre » que c’est l’éditeur de Zerac qui souffla l’énigme à l’auteur, mais ceci n’enlève rien à la réalité et à la pertinence du constat
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7 Messages
Cinquième de couverture
Une émission littéraire de RCF Bordeaux avec Danielle Lacoste.
3 mars 2025
La mer à Venise - Jean-Hugues Larché
24 min.
Pendant deux siècles, les grands peintres vénitiens n’ont pas représenté la mer. Pourquoi ? Jean-Hugues Larché mène l’enquête visitant une Venise secrète.
Le prix Méditerranée est un prix littéraire qui récompense chaque année depuis 1982 un ouvrage écrit en prose et en français (roman, essai, mémoires ou nouvelles) traitant d’un sujet méditerranéen.
Les lauréats du Prix Méditerranée depuis sa création : https://www.cmlprixmediterranee.com/prix-med
Manet, Le Grand Canal, 1874.
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Monet, Le Grand Canal, 1908.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Monet, San Giorgio, 1908.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Monet, San Giorgio au crépuscule, 1908.
ZOOM : cliquer sur l’image.
22 oct. 2024
Jean-Hugues Larché vous présente son ouvrage "La Mer à Venise : une énigme picturale" aux éditions Zeraq : sa genèse, sa composition, une cartographie artistique et littéraire de Venise, à travers la peinture. J.H. Larché est le meilleur guide pour parcourir son livre . A découvrir avec lui.
Par Fabien Ribery
Le 15 octobre 2024
Joseph Mallord William Turner, Venice, Looking across the Lagoon at Sunset, 1840
« A Venise, on assiste à la dissolution des formes au moment où elles sont parvenues à la maîtrise anatomique et aux perspectives mathématiques structurant la construction du tableau, à Florence comme à Rome. A Venise, le tableau se construit et se défait pour mieux se refaire. »
On ne peut pas quitter Venise.
Quand on a découvert ce paradis, à l’heure où le soleil de crépuscule enflamme San Giorgio Maggiore, un serment de fidélité se forme : nous tenterons désormais de vivre à la mesure du génie de cette Sainte assise à l’Occident, de sa beauté dépassant toute mesure, de sa lagune enchanteresse.
On nous croit assis à notre bureau, çà ou là, occupé à quelques urgences sans urgence, mais au fond on est toujours là-bas, là-haut (Casanova), seul ou très bien accompagné.
Fou de la Sérénissime, comme Hokusai était fou de peinture, Jean-Hugues Larché a écrit avec La Mer à Venise son plus beau livre.
Mais c’est aussi une enquête : pourquoi les peintres ont-ils si peu représenté la mer du XVIème au XVIIIème siècle alors que la République, richissime, était à son apogée grâce à ses comptoirs et son fructueux commerce maritime ?
[…]
Venise incarne le temps qui ne passe pas, elle est anti-trauma, résurrection permanente, refuge pour les apatrides comme pour les nobles destins.
.... Il serait bon de ne point oublier que Venise, c’est Ezra Pound. C’est lui qui a donné le goût de Venise à toute une suite de poètes. Avec mes cordiaux sentiments,
Claude Minière
claude.miniere@neuf.fr
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... Ce qui méritait d’être dit ! VK
On pourra aussi retrouver sur Pileface ce qu’en disait Sollers dans son Dictionnaire amoureux de Venise ICI, ’l’une des sections du dossier Pound )
Ezra Pound par Denis Roche
Mais Pound s’est aussi intéressé à la Chine dont on peut retrouver votre écho ICI :
Pound caractère chinois par Claude Minière
Sur Pileface aussi, voir notamment :
Carte blanche à Claude Minière, autour de l’édition de “la Divine Comédie” de Dante illustrée par Miquel Barceló
Les devinettes de la Comédie
Recension du livre « une diversion » d’Olivier Rachet
Le roman est un genre faux