La revue art press fait sa rentrée. Le numéro 524 consacre une grande partie de ses pages au surréalisme à l’occasion de l’ouverture de l’exposition qui aura lieu au Centre Pompidou du 4 septembre 2024 au 6 janvier 2025 pour célébrer le centenaire de la naissance d’un mouvement d’avant-garde qui transforma profondément le monde de l’art et de la littérature. Le numéro s’ouvre significativement avec un « éditorial » composé d’extraits de Lautréamont et nous, le texte qu’’Aragon publia dans Les Lettres françaises en juin 1967 dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises dans la mesure où, écrit juste après la publication du Lautréamont par lui-même de Marcelin Pleynet, il eut un retentissant certain auprès des lecteurs de ma génération [1]. De ce numéro d’art press, j’ai retenu l’article de Philippe Forest Le surréalisme, l’ombre et la proie qui ne pourra qu’intéresser ceux qui ont vu que le dernier essai de Forest s’achevait sur une méditation sur Le Moderne et son mythe s’appuyant sur un texte peu lu de Bataille que j’ai retranscrit intégralement : La religion surréaliste [2]. Vous pourrez lire également le feuilleton, à la tonalité bataillienne, de Jacques Henric qui nous parle de la nouvelle édition des Oeuvres complètes de Baudelaire dans la Pléiade [3] et de la publication de Trois Lettres aux surréalistes de Pierre Drieu la Rochelle. Quant au reste du numéro, si l’envie vous prend de le lire, achetez art press (au numéro s’ajoute un supplément sur « le Paris surréaliste des galeries »)... Et Sollers, direz-vous ? Eh bien, relisez L’aimé des fées et Breton manifeste (1924-2024).



L’invention du surréalisme, Lautréamont et nous
Aragon

88 Traité du style (bis), manifeste de la piraterie
Felix Macherez


L’invention du surréalisme
Lautréamont et nous« Le grand mérite de Marcelin Pleynet écrivant son Lautréamont par lui-même est d’y avoir souligné ce qu’il résume dans son entretien avec Jacques Henric, à savoir que les contradictions qu’on a voulu voir entre les deux écrivains (celle des Chants et celle des Poésies) se résolvent théoriquement dans l’aphorisme des Poésies "celle que je choisirai au hasard ne serait pas meilleure que l’autre si je les avais faites" [...]
« Désormais, l’exemple de Lautréamont domine le paysage. Je vais arriver à Vémars, au repos, près de Chantilly avec mon régiment, mais Breton est parti et je ne le verrai pas lors de mes échappées à Paris pendant ces quelques Jours. Du moins ai-je ces précieuses pages de Lautréamont copiées par lui dans cette merveilleuse écriture d’évidence. Je les remporte avec moi au début de septembre, quand nous sommes ramenés, par Nouvron-Vingré où j’apprends l’histoire des rébellions de l’année passée, des fusillades, sur le front du Chemin-des Dames. C’est là que Je vais entreprendre, dans cette sape où mon commandant m’accuse d’avoir placé mon poste de secours pour qu’il ne puisse pas y venir jouer aux échecs avec moi, parce que c’est l’endroit le plus bombardé du secteur, une sorte de roman qui commence par une rencontre du personnage qui lui donne son nom avec Arthur Rimbaud, pour finir (c’est décidé d’emblée) par une rencontre avec Isidore Ducasse [...]
- Archive A.G.
« Je crois qu’André, en ces jours-là, me prit en considération, pour beaucoup, en raison de cette chose folle que je disais, et qui était que je plaçais Lautréamont plus haut que Rimbaud même, en quoi il voyait chez moi la preuve d’une tentante témérité. Sans partager ma démence [...]
« Si j’en reviens à ce temps qui va de septembre 1917 à mai 1918 — c’est-à-dire de ma rencontre avec André Breton, à l’époque où, ayant échoué à l’examen de médecin auxiliaire, André est envoyé en garnison à Saint-Mammès, à côté de Moret-sur-Loing — encore que ce fût un temps d’événements considérables, il me paraît surtout hanté de cette ombre croissante que Maldoror étendit sur nous. Par nous j’entends Breton, Soupault, Fraenkel, Vaché et moi-même. [...]
« A. B. s’écrie : "[...] Rien ne m’émeut plus que Dada. [...] On sait maintenant que Lautréamont sera le Rimbaud de la poésie d’aujourd’hui ... Et plus loin : Je ne rêve absolument que de scandales. Discussions incessantes avec Éluard, avec Philippe [Soupault] et avec toi... ... Je voudrais faire la connaissance de Picabia" [...] C’est le dernier mot reçu en Allemagne. Je suis démobilisé. Fraenkel en même temps que moi. On ne rentre pas tout droit à Paris. [...] C’est que nos quatre sous nous font des rois dans cette Allemagne où le mark tombe pendant le déjeuner, si bien que lorsque je refuse un cigare au dessert, le garçon me dit que c’est dommage, le temps qu’il me rende la monnaie, elle ne vaudra plus rien... Paris. Ici m’attendait un événement, une étoile de première grandeur : le surréalisme venait d’être inventé. La chose. Pas le nom. »Aragon, Lautréamont et nous, 1967
- Archive A.G.



Le surréalisme a cent ans. À supposer cependant, ce dont on doit douter, qu’il faille dater sa naissance de la parution du Manifeste qu’en 1924 signe André Breton. On le célèbre et rien n’est plus légitime. Même si une contradiction existe qui n’échappe à personne, à laquelle personne n’échappe — moi, bien entendu, pas plus qu’un autre —, contradiction à laquelle Breton n’aurait pas manqué de prêter une intransigeante attention, désavouant par anticipation toute consécration officielle, tout hommage institutionnel dont il aurait pu faire l’objet. Dans cet autre Manifeste du surréalisme que constitue quatre ans plus tard Traité du style (1), protestant par avance contre le sort qui, inévitablement, attendait le mouvement qu’avec Breton et Philippe Soupault il fonda, Louis Aragon sur enchérit, incriminant « la putréfaction de la gloire » qui appartient, écrit-il, « à la vulgaire alchimie funèbre de la pourriture universelle ».
« On sait, affirme Aragon, que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d’années plus tard. Il serait injuste de lui en tenir rigueur. Mais il est intéressant de lui en tenir compte. »
CE QU’IL RESTE DU SURRÉALISME
À l’heure où l’on fête ses cent ans — davantage, notons-le, dans les galeries que dans les librairies, dans les musées que dans les bibliothèques —, et même s’il serait injuste de lui en tenir rigueur, il est certainement intéressant de tenir compte de ce qui, un siècle après, reste du « génie » surréaliste : un « poncif », contrairement à ce que Breton voulut croire, un adjectif convenu dont usent les journalistes, un imagier dont s’inspirent les publicitaires, une catégorie commode pour qui rédige les notices des catalogues ou celles des dictionnaires. De cette question — la question de la récupération, de l’institutionnalisation pour l’appeler par son nom —, André Breton a été le premier averti. Vite, de l’insurrection dadaïste née du dégoût de la Grande Guerre et du refus radical de toutes les valeurs fausses dont se réclamait une civilisation qui versa ignominieusement dans la barbarie, il voit comment est susceptible de sortir aussitôt un académisme nouveau qui, sous couvert de provocation et de transgression, s’en vient servir les idées mêmes qu’il prétendait combattre et dont s’accommode très bien le système qu’il envisageait de renverser. Observant le phénomène, les effets précoces qu’il produit autour de lui et jusque dans son entourage immédiat, Aragon le note aussi dans le Libertinage (1924) : « [...] on travestissait peu à peu ma pensée. Tout ce que me dictait une passion ou l’autre, on en faisait une boutade, une façon de parler. En France, tout finit par des fleurs de rhétorique. On choisissait en moi le moins insolite, et j’allais plaire à ceux-là mêmes qui n’auraient pu parler cinq minutes avec moi sans colère. »
Afin que tout ne finisse pas, selon la formule d’Aragon, en inoffensives « fleurs de rhétorique » sous lesquelles on enterre ceux que l’on fête, Breton le dit dans un texte fameux, il faut partir, tout lâcher, lâcher la proie pour l’ombre, s’éloigner avec lucidité vers ce qui nous réclame. Et, aujourd’hui encore, cent ans plus tard, pour que le surréalisme ne devienne pas la définitive proie des poètes et des professeurs, des commerçants et des commissaires, sans doute faut-il ne pas fermer les yeux sur l’ombre dont il sortit naguère et de laquelle il témoigne encore. Car le surréalisme, il y a un siècle, naquit moins du programme positif énoncé par le Manifeste que de la manière dont son auteur, autant qu’il le put, repoussa tous les arrangements auxquels sa pensée ne demandait qu’à se prêter afin de prendre profitablement sa place dans l’histoire des idées, des lettres et des arts. Au verso de la vérité triomphante qu’il veut rendre « manifeste », le surréalisme n’oublie pas de faire, dans l’« ombre » qu’il réserve, sa part au merveilleux et au mystère, au désespoir même — sans lesquels il ne serait rien, sinon la « proie » d’une pléthorique mais vaine postérité.

Paul Facchetti, André Breton, 1953.
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LE MANIFESTE ET l’OCCULTE
Reprenons. Du surréalisme tel que Breton le définit, quand il s’agit de le célébrer, on retient en général l’expérience dont il procède, la théorie qu’il se donne, le programme qui s’en déduit et le mouvement qui l’illustre. Au commencement, il y a l’« écriture automatique » qu’invente les Champs magnétiques (1920), la romantique plongée dans les profondeurs du rêve, l’inspiration revisitée à la lumière des catégories nouvelles de la psychanalyse freudienne. Mais elle n’est qu’un moyen au service d’une fin qui ne concerne que secondairement la poésie ou la peinture. L’ambition est plus haute. Au mot d’ordre de Marx (« transformer le monde »), il s’agit d’unir celui de Rimbaud (« changer la vie »). Dès lors, la « révélation » se veut « révolution », déplore Pierre Drieu la Rochelle. Certains s’en vont. Faute, comme Antonin Artaud, d’avoir assez foi en la politique ou bien, dans le cas d’Aragon, parce qu’ils y croient un peu trop. De plus en plus seul, Breton tient le cap qu’il s’est fixé. De crise en crise et de manifeste en manifeste, toute l’histoire du mouvement surréaliste s’explique ainsi. Il y a bien, on ne saurait le nier, une doctrine surréaliste. Un dogme, si l’on veut, au nom duquel Breton, en pape pour plaisanter, pontifie parfois et excommunie souvent. Les Manifestes excellent dans l’art de l’assertion. L’auteur fait merveille lorsqu’il assène ses convictions et quand il assassine ses adversaires. On lui en fait grief. À tort, selon moi. Il faut dire que l’habitude d’argumenter s’est piteusement perdue et que toute certitude nous semble désormais excessive. Le tour systématique de sa pensée est admirable. Sa cohérence frappe. Si les jeunes gens et les jeunes filles d’aujourd’hui voulaient, pouvaient encore le lire, ils trouveraient chez Breton, prophétiquement énoncées, la plupart des thèses dont ils s’enchantent et qui, dans Arcane 17 (1945), en appellent à libérer le monde de la domination qu’exerce sur lui une civilisation occidentale qui arraisonne la nature, opprime les femmes, enferme les fous, asservit les sauvages, méprise les primitifs et réprime toute rébellion.
Sauf que Breton n’est pas un idéologue. Il ne professe qu’au nom du vertige qu’il confesse. Le Second Manifeste (1930) corrige le premier autant qu’il le confirme. L’un ne va pas sans l’autre. La vérité possède son envers. Le surréalisme, écrit-il, « il serait absurde de lui prêter un sens uniquement destructeur, ou constructeur ». Le « point » auquel il vise et où s’abolissent toutes les contradictions « est a fortiori celui où la construction et la déconstruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre ». La « croyance » qu’il exprime, ajoute-t-il, n’a de sens qu’en raison du « désespoir » auquel elle fait sa part : « il est impossible de donner son assentiment à l’une et non à l’autre. Quiconque feindrait d’adopter cette croyance sans partager vraiment ce désespoir, aux yeux de ceux qui savent, ne tarderait pas à prendre figure ennemie. »
Au grand jour de la pensée et de la poésie, le surréalisme se manifeste. Mais la vérité qu’il dévoile, il la dérobe aussi. Telle est la thèse qu’expose bientôt Breton. Sa « révélation » exige son « occultation ». Mot qui n’a pas été sans susciter son lot de malentendus. Il n’exprime pas seulement le ralliement aux douteuses superstitions dont on peut facilement faire grief au surréalisme — quoique que Breton ait souvent expliqué qu’elles n’avaient de valeur à ses yeux qu’en raison de leurs vertus analogiques et, en somme, métaphoriques. Il dit surtout la « nécessité d’empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la confusion » et qu’« il faut le tenir exaspéré à la porte par un système de défis et de provocations ». Et, en dépit des apparences, peut-être Breton a-t-il réussi son coup. Du surréalisme, à certains de ceux qui le célèbrent, tirant sa révérence, il n’a laissé que l’ombre d’une ombre afin qu’ils en fassent leur piètre proie
LES FAITS M’ERRENT
Ce que révèle en le cachant le surréalisme, ce qu’il cache tout en le révélant, le Manifeste de 1924 le dit déjà. Le livre, sans cesse repris et complété, a connu plusieurs rééditions. À celle de 1955, historiographe de lui-même, l’auteur intègre « Éphémérides surréalistes ». Pour l’année 1924, Breton signale la mort du Facteur Cheval, il salue Picasso, Ernst, Mas son et Mir6, il mentionne la fondation de la Révolution surréaliste qui remplace Littérature, il n’omet pas de rappeler l’hommage rendu au cadavre d’Anatole France et le scandale qu’il suscita. De tout cela, si cela était possible, il faudrait savoir faire la somme pour mesurer en quoi, loin de se limiter au programme positif qu’il énonce, le surréalisme, au moment où il naît, est le fait de quelques uns qui, dans l’ombre pour laquelle ils ont lâché leur proie, éprouvent le sentiment de perdre soudain le fil de leur vie.
Ainsi le dit Aragon dès la première phrase d’Une vague de rêves (1924), le seul livre d’un autre cité par Breton aux côtés de son Manifeste. Il offre une deuxième définition du surréalisme que redouble, en cette même année 1924, le début du Paysan de Paris publié dans la Revue européenne de Philippe Soupault. Les mythes meurent et le moderne est le miroir à la surface duquel se réfléchissent leur fuite et la façon dont ils règnent, éphémères. Sur ce mot, à la façon de Robert Desnos, Aragon joue : F.M.R, folie, mort et rêverie... « Les faits m’errent », déclare Aragon. Car le réel vers lequel il va prend l’apparence, écrit-il encore, du « labyrinthe sans Minotaure, où réapparaît, transfigurée comme la Vierge, l’Erreur aux doigts de radium, ma maîtresse chantante, mon ombre pathétique ».
Dans cette même ombre liquide qu’Aragon observe, avec le Paysan de Paris, sous les verrières du passage de l’Opéra, dans cette même transparence d’Aquarium (1917) que dépeint Soupault dans ses premiers vers, glisse en même temps le proverbial Poisson soluble — selon l’image éminemment surréaliste dont Breton a voulu qu’elle serve de titre à son livre dont, on l’oublie toujours, le Manifeste, en 1924, ne constituait que la préface.
« Au fond de l’eau, déclare Breton. C’est là que nous passons les meilleurs moments. » C’est la « source » qu’il cherche : « Elle saigne dans le soleil et elle est le miroir de mes mots. » Mais, au sein d’une eau semblable, il ne s’agit nullement de se noyer. En dépit de ce que l’on dit souvent, il n’y a pas de tombeau possible pour les poètes — et particulièrement pour un poète pareil à Breton. « Ma tombe, écrit-il dans Poisson soluble, après la fermeture du cimetière, prend la forme d’une barque tenant bien la mer. » Elle vogue et elle va où elle le veut. Cela fait cent ans mais ce siècle fut aussi court que ce seul jour auquel, dit Shakespeare, l’éternité s’ajoute « Le jour, écrit encore Breton, n’a été qu’une longue fête sur la mer. »
1 À lire dans notre « Cahier livres » (pp. 88-89), un article sur le Traité du style d’Aragon — et son édition pirate.
Philippe Forest est écrivain et essayiste. Son dernier livre Rien n’est dit Moderne après tout (2023), où il retrace une histoire de la modernité, est publié aux éditions du Seuil.




Baudelaire, Œuvres complètes I, II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 3 552 p.. 150 euros
Stéphane Guégan, Album Baudelaire, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 256 p., offert pour l’achat de trois volumes de la collection
Pierre Drieu la Rochelle, Trois Lettres aux surréalistes, Gallimard, 156 p., 17,50 euros
VOIR SUR PILEFACE
En 1931 paraît la première édition des œuvres de Baudelaire dans la Bibliothèque de la Pléiade. Sa réédition en deux volumes, qu’on peut cette fois qualifier à bon droit de « Complètes », a ceci de nouveau que l’œuvre n’est plus partagée entre poésie et critique, que son sommaire est désormais chronologique et que sont proposées les différentes versions et éditions des œuvres. Elle est publiée sous la direction d’André Guyaux et Andrea Schellino, Antoine Compagnon en a écrit la préface. L’Album Charles Baudelaire qui accompagne la parution des deux volumes a pour auteur Stéphane Guégan. D’entrée, celui-ci rappelle que l’œuvre de Baudelaire a été constamment l’objet de manifestations hostiles, notamment lors du cinquantenaire de sa mort en 1917. Elles étaient en provenance, pour l’essentiel, de l’Université : « Bon poète mais de second ordre. » L’œuvre a eu ses « fervents » défenseurs, parmi eux, que cite Guégan, Barrès, Mallarmé, Verlaine, Huysmans, Proust, Valéry, la génération postsymboliste, Apollinaire et le Drieu la Rochelle d’Interrogation (1917). Les adversaires, néanmoins, ne s’avouèrent pas vaincus.
ENTRE EXCRÉMENT ET URINE
Sartre prit la relève avec son lourdingue Baudelaire (1947). Le catholicisme de Baudelaire ne pouvait que faire tousser le marxisto-psychanalysto-existentialiste. Difficile pour lui d’avaler un diagnostic comme celui ci : « La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement de cette époque [...]. Le Mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le Mal s’ignorant. George Sand inférieure à Sade. » Le « premier signe du péché originel », Sartre aurait pu en trouver tout simplement l’origine dans son acte de naissance rappelé par Baudelaire : « Entre excrément et urine. » Le Mal et ses Fleurs, le péché originel, la nécessité de la Chute, tout ça était du chinois pour Sartre et les philosophes de son temps. Pouvaient-ils entendre, autrement que saugrenue, cette affirmation : « C’est en nous chrétiens qu’est le comique » ? Et ce qu’elle avait de plus paradoxal, à savoir qu’elle s’appuyait sur cette constatation : « Le Verbe incarné n’a jamais ri. » Nécessité de suivre la singulière mais imparable démonstration de Baudelaire pour en arriver à sa conclusion : « Nous, disciples favorisés de Jésus Christ, nous possédons plus d’éléments comiques que la païenne Antiquité. » Ce n’est pas Chesterton qui le contredirait.
Pour ce qui est de contredire, en revanche, c’est bien entendu sur Georges Bataille qu’il fallait compter pour que, dans la Littérature et le Mal (1957), dès les premières lignes de son texte sur Baudelaire, il mette à mal la position morale de Sartre sur la question du Mal et de son lien au Bien. Il a suffi pour cela (remettant ainsi en lumière les grands thèmes de son œuvre, la dépense improductive, le rire, les fêtes, les sacrifices, l’érotisme...), de citer Baudelaire : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. »

Drieu la Rochelle à son bureau, rue des archives.
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UN AUTRE REBELLE
VOIR SUR PILEFACE
Le surréalisme est aujourd’hui à l’honneur (l’exposition au Centre Pompidou). Deux constatations : la première est que Baudelaire ne figure pas à côté des patronages que se sont donnés les surréalistes (Rimbaud et Lautréamont), à l’exception d’Aragon qui, lui, évoque Baudelaire dans deux de ses premiers livres ; la seconde en rappel : l’avant-garde littéraire que fut Tel Quel n’a retenu du groupe surréaliste que les exclus ou les dissidents, d’où le colloque de Cerisy, sous la direction de Philippe Sollers, qui ne fut consacré qu’à Artaud et Bataille. Un autre rebelle s’est manifesté très tôt, dès l’époque Dada, Drieu. La réédition des Trois Lettres, adressées en 1925 et 1927 par lui à ses amis surréalistes, est d’actualité. Ces trois lettres sont un bel exercice de lucidité. Elles proposent sans violence polémique excessive (Drieu ne renie rien de ses admirations pour Breton et Aragon), un point de vue critique sur les faiblesses qui entachèrent l’histoire de ce mouvement littéraire.
PALPITATION MYSTÉRIEUSE
Ses reproches ? Des engagements politiques délétères (ma génération aurait pu en prendre de la graine), le danger du groupe, avec cette mise en garde : « J’ai souvent songé à la palpitation mystérieuse de l’amitié qui groupe plusieurs hommes et leur fait aimer ensemble une idée » et les « trahisons » qui s’ensuivent, le vieux fond romantique de ce mouvement et de sa littérature, ses gadgets, ses superstitions (Muray en a fait son miel), le néo-orientalisme, la nullité de l’écriture automatique et la préciosité de la poésie surréaliste camée aux métaphores les plus improbables (critiques rejoignant d’ailleurs celles d’Aragon exprimées vers la même époque dans ce petit chef-d’œuvre qu’est le Traité du style où il s’en prenait aux « apôtres malintentionnés de l’Art, ce christ des temps modernes »), le nihilisme, l’apologie de la violence gratuite, la confusion entre « l’homme de pensée » et « l’homme d’action », la « révolution » mise à la place de la « révélation ». Autres fautes irrémissibles : la peur panique de la solitude, la perte du sens du « salut ». Et nous voici revenus à Baudelaire et à Sartre, les allusions de Drieu à « la prière » et à Dieu étant tenues pour insanités par Aragon, mais occasions pour Drieu de revenir sur sa jeunesse dans des pages admirables. Reste un sujet de sidération : comment le même homme a-t-il pu à son tour, et bien plus gravement. se perdre dans les enfers contre lesquels il mettait en garde ses amis ?
[1] Cf. La science de Lautréamont, Lautréamont politique aujourd’hui comme jamais et Lautréamont manifeste.
[2] Je donnerai à lire prochainement d’autres textes de Bataille sur le surréalisme.
[3] J’ai présenté cette édition dans Charles Baudelaire, Oeuvres complètes I, II en Pléiade.
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André Breton, Paul Eluard, Tristan Tzara, et Benjamin Péret, 1932
(Bibliothèque d’Art et d’Archeologie, Fondation Jacques Doucet, Paris)
©Getty - Photo Stefano Bianchetti/CORBIS/Corbis via Getty Images.
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De la fondation du surréalisme à son rayonnement international : l’engagement politique d’André Breton, ses ruptures avec le communisme, son exil américain, les grandes expositions surréalistes et les dernières années du mouvement...
Avec Philippe Forest
Romancier et essayiste
Dans ce second volet de la série Avoir raison avec André Breton, François Angelier reçoit l’écrivain et universitaire Philippe Forest (éditeur des Manifestes du surréalisme dans la Bibliothèque de la Pléiade) pour analyser la seconde moitié de la vie d’André Breton, des années 1920 jusqu’à sa mort en 1966. En quoi André Breton a-t-il été particulièrement constant sur le plan théorique ?
L’exigence de permanence et le dogmatisme breton
Tout en étant parfois perçu comme dogmatique, Breton a su maintenir avec force et assurance les principes cardinaux du mouvement (comme l’automatisme psychique), tout en conservant une capacité d’examen critique sur ses propres méthodes.
« Le principe de Breton, comme celui de tous les écrivains d’avant-garde, c’est que la théorie passe après la pratique. C’est-à-dire il faut d’abord donner la priorité au geste créatif et ensuite on l’accompagne d’une réflexion critique. »
Philippe Forest rappelle que le surréalisme ne s’est jamais pensé comme une simple école artistique ou littéraire, mais comme un projet d’émancipation totale articulant les préceptes de Karl Marx (« transformer le monde ») et d’Arthur Rimbaud (« changer la vie »).
« Pour lui, le surréalisme, ce n’est pas un mouvement littéraire, artistique, c’est quelque chose de beaucoup plus ambitieux, de beaucoup plus vaste. » Il ajoute : « Il y avait chez tous ces jeunes gens une sorte de vrai vertige devant le vide qui s’était ouvert dans leur vie, et notamment avec la guerre. Il s’agissait [...] de ne pas céder au nihilisme [...] et donc de reconstruire après avoir déconstruit. »
À écouter : André Breton et l’art magique
La quête d’irrécupérabilité politique
Abordant les adhésions politiques du groupe, notamment au Parti communiste français à partir de 1927, Philippe Forest explique que cet engagement répondait d’abord à la volonté de se rendre « irrécupérables » par la société bourgeoise. Toutefois, la rigidité du parti et son hostilité envers les préoccupations bourgeoises-esthétiques ou psychanalytiques des surréalistes ont rapidement provoqué des ruptures.
« Devenir communiste, c’est à l’époque suffisamment scandaleux pour que ça interdise d’être tout à fait récupéré par un système qu’ils combattent. »
Durant la Seconde Guerre mondiale, Breton s’exile aux États-Unis et voyage au Canada. C’est de cette période que naît Arcane 17, ouvrage majeur qui entrelace la méditation politique sur la guerre, l’amour naissant et la quête de résurrection. À son retour en France en 1946, Breton se retrouve toutefois en position de marginalité face à la nouvelle hégémonie de l’existentialisme (Sartre, Camus) et du Parti communiste (incarné en littérature par Aragon et Éluard).
Malgré cette marginalisation et les critiques sur la violence de certains textes (comme l’appel au tir à l’aveugle dans le Second Manifeste), Philippe Forest souligne la portée très contemporaine des derniers combats et écrits de Breton (anticolonialisme, écologie, féminisme, refus de l’essentialisme).
« Si vous prenez Arcane 17, c’est un livre qui, d’une certaine manière, est un livre féministe, écologiste, antiraciste. Breton empêche d’essentialiser une idée de la femme, une idée de la nature ou une idée de la race »
À écouter : "Le Manifeste du surréalisme" d’André Breton, un appel à l’émerveillement
Pour aller plus loin :
Philippe Forest a préfacé Manifestes du surréalisme, anthologie des écrits théoriques d’André Breton publiée dans la Bibliothèque de la Pléiade, à l’occasion du centenaire de la parution du premier manifeste du surréalisme. On lui doit aussi une récente édition de Peter Pan, une biographie de Louis Aragon et une histoire de la revue Tel Quel.
La destinée manifeste du surréalisme
Par Frédérick Casadesus, 12/10/2024
Pour célébrer le centenaire de la parution du Manifeste du surréalisme, Gallimard publie un volume d’André Breton dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Son maître d’œuvre, Philippe Forest, explique à Réforme en quoi ce grand poète reste notre contemporain.
Max Ernst, "Un tissu de mensonges", 1959.
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Des éclats de nuit. Regards. Étoiles. Abandonnez toute chance de maîtrise. Laissez dormir sur le bas-côté les clichés – « C’est vraiment surréaliste », affirment les badauds qu’un rien déconcerte – et retrouvez le fil, un fil d’or, un fil qui croise et recroise la peinture, la littérature et la photographie, le cinéma, la danse et le théâtre, un fil qui tisse la conscience et la subconscience, l’invisible aussi bien que le tangible. Un magicien travaille à son métier pour vous. Quel âge a-t-il ? On ne compte plus ses années. Les dictionnaires prétendent qu’il naquit le 19 février 1896 à Tinchebray, département de l’Orne, et qu’il mourut le 28 septembre 1966 à Paris. Mais qu’en savons-nous vraiment ? Ce diable d’homme a publié voici tout juste cent ans le premier Manifeste du surréalisme. André Breton nous revient, jeune comme jamais, dans un volume de « La Pléiade ». Le surréalisme sur papier bible, on ne pouvait manquer le rendez-vous.
Définir le surréalisme, un terme inventé par Guillaume Apollinaire en 1917, serait commettre une faute, enfermer ce qui justement s’applique à rejeter le conformisme. Indissociable de la Première Guerre mondiale, mais par l’absurde, il se veut une réponse à la hauteur de l’épouvante. Si Tristan Tzara, l’animateur du mouvement dada, s’était porté aux avant-postes, il avait trop versé dans la caricature, une forme de nihilisme aussi pour emporter l’adhésion, convaincre. Avec Aragon – tous deux se sont rencontrés pendant la guerre, étudiants carabins du Val-de-Grâce –, André Breton s’est d’emblée voulu ouvert à toutes les disciplines, intellectuelles autant qu’esthétiques. « Il ne voulait pas seulement que le surréalisme soit un mouvement artistique, nous explique Philippe Forest, écrivain et maître d’œuvre de l’édition nouvelle de Manifestes du surréalisme. Il voulait changer la vie sous toutes ses formes, et donner à sa démarche un caractère éclectique. »
Le feu du grand art
À l’exception de la musique – à laquelle, de son propre aveu, Breton n’entendait rien –, tous les moyens d’expression furent mobilisés. Le premier Manifeste du surréalisme affirme haut et fort à la fois la nécessité d’un choc et la volonté de provoquer. « “Tout est bon pour obtenir de certaines associations la soudaineté désirable”, écrit Breton. Les papiers collés de Picasso et de Braque ont même valeur que l’introduction d’un lieu commun dans un développement littéraire du style plus châtié. Il est même permis d’intituler poème ce qu’on obtient par l’assemblage aussi gratuit que possible (observons, si vous voulez, la syntaxe) de titres et de fragments de titres de journaux. »
Lire Breton, c’est vivre une aventure exceptionnelle, renouer avec le grand genre, la littérature en majesté. « Le parc, à cette heure, étendait ses mains blondes, au-dessus de la fontaine magique, écrit-il en incipit de Poisson soluble, également paru en 1924. Un château sans signification roulait à la surface de la terre. Près de Dieu le cahier de ce château était ouvert sur un dessin d’ombres, de plumes, d’iris. Au Baiser de la jeune Veuve, c’était le nom de l’auberge caressée par la vitesse de l’automobile et par les suspensions d’herbes horizontales. » Au-delà des siècles et des écoles, André Breton voulait poursuivre une aventure littéraire de très haute ambition. « Comme admirateur d’Hugo, il a lui-même présenté le surréalisme comme la queue de comète du romantisme, observe Philippe Forest. Mais il n’hésitait pas à dire qu’il réactivait l’art magique des temps que l’on disait primitifs et voulait renouer avec Shakespeare et Dante, réactiver le feu du grand art. »
Partisan de la liberté
Autant le dire, les protestants du vingtième siècle ont peu suivi le mouvement : comment se reconnaître en celui que l’on présentait comme un pape et qui pratiquait des excommunications ? Mais c’est une caricature. André Breton comptait parmi les plus farouches partisans de la liberté. Son œuvre est l’une des plus fécondes et les plus vives qui soient. Contre les simplifications rageuses, il faut la lire ou la relire. « Il a mille choses à nous offrir, estime Philippe Forest. Alors qu’un épouvantable cynisme domine et que règne un néo-naturalisme qui réduit le roman à la psychologie et à la sociologie, ou, par le biais du wokisme, un moralisme dégradé, le surréalisme nous offre une alternative : André Breton questionnait le primat de la civilisation occidentale, luttait contre le colonialisme, condamnait la domination masculine, exaltait le féminin. La jeunesse d’aujourd’hui ne pourrait-elle pas le découvrir avec bonheur ? » Un éclat de vie.
André Breton, Manifestes du surréalisme, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2024, 1184 p., 65 €.
Réforme
Rfi, Idées, 6 octobre 2024. Pierre-Édouard Deldique reçoit dans son émission Idées : Philippe Forest, écrivain, à l’occasion de la publication des manifestes du surréalisme republiés par les éditions Gallimard.
40 LE SURRÉALISME, LA CHOSE, PAS LE NOM
THE THING, NOT THE NAME
L’intitulé de ce dossier 40, pourrait nous renvoyer au manifeste de l’art conceptuel de Kossuth dont le dispositif emblématique One and three Chairs de 1965 : une chaise entourée de sa définition du dictionnaire et de sa représentation photographique. Ce dispositif illustre la conclusion de son texte Art after philosophy : l’identification de la fonction de l’effet de présence à celle du concept, qui correspondrait « au besoin spirituel de Homme ». Il méconnait la fonction du sujet dans la suture de leur écart, de par son adhésion à la la philosophie du langage anglo-saxonne. C’est ainsi qu’il se distngue radicalement de l’étincelle métaphorique au principe du surréalisme. Soit situer la Chose dans l’outrepassement de la limite de l’ouvert, au lieu de l’infini actuel.
Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...