

Autobiographie des voyages (1)
Mis en ligne le 31 juillet 2024
Paru dans l’édition 1671 du 31 juillet
Depuis trois ans, chaque mois d’août, j’écris une série de chroniques autobiographiques. Ce n’est pas pour faire une trêve politique, comme le demande Macron. Il s’agit au contraire de revenir aux fondamentaux de la politique : cesser de se faire imposer un récit et concentrer ses forces sur le nôtre, celui qu’on se construit grâce au langage afin de s’extraire à chaque instant des emprises.
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Je vous ai notamment raconté ici ma vie de prof, ainsi que ma « vie politique », comme dirait Hannah Arendt (être prof en faisait d’ailleurs partie). Cette année, je choisis de vous parler de lieux où il m’est arrivé quelque chose de particulier. D’abord, Agadez et Niamey, au Niger.
J’ai vécu, enfant, en Afrique. Mes parents habitaient une maison cernée de papyrus et de bougainvilliers. J’avais 12 ans, 13 ans, 14 ans. Ces années d’adolescence (avec leur trouble, leur fièvre) se sont déroulées au milieu d’un paysage rouge, celui de la latérite dont j’aperçois encore aujourd’hui la poussière d’argile rouge brun au fond de mes yeux.
Les routes en tôle ondulée, lorsque nous quittions Niamey pour aller en brousse, ouvraient en effet un horizon illimité de latérite : la pauvreté du sol rougeâtre, maigre et poudreux comme de la roche broyée, se révèle une couleur splendide, souveraine et libre, celle du grand cadastre africain irréductible à la domestication capitaliste. Ce rouge est celui d’une liberté des chemins qui ne mène pas à l’exploitation, mais à la beauté indemne du désert.

Lorsque nous avons traversé le pays entier jusqu’à Arlit, en 1980, voyage que nous avons fait mes parents, ma soeur et moi en 4L, sans climatisation, avec des bidons d’eau accrochés sur la galerie, nous avons découvert cette immense et noble solitude du désert, en l’occurrence le Ténéré, la partie sud du Sahara. Équipée rocambolesque, en dehors de toute assignation touristique, voyage initiatique dont je ressens encore l’influence bénéfique quarante ans plus tard.
Dans les rues d’Ingall, où nous dormons une nuit, sans eau courante ni électricité, sensation de marcher sur la Lune. Splendeur du dénuement. À 13 ans, j’ai trouvé le lieu. Puis c’est Agadez, à mes yeux la plus belle ville du monde : une cité à la noblesse monochrome. On marche dans des rues sans trottoir, couleur de sable, ocre comme les murs en banco. Pas besoin de consulter une photographie : le minaret de la mosquée est incrusté dans ma mémoire, il pénètre avec perfection le bleu du ciel.
Aucun événement extraordinaire durant ce voyage, si ce n’est cet événement calme et intérieur qui les vaut tous, et qui peut-être relève du miracle : la révélation de l’indemne. Ainsi existe-t-il un lieu, dans le monde, où la destruction ne s’est pas installée, où elle n’a pas remplacé le vivant, où le rouge de la latérite résiste encore aux promoteurs du saccage planétaire.


Autobiographie des voyages (2)
Mis en ligne le 7 août 2024
Paru dans l’édition 1672 du 7 août
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Je suis parti à Varsovie pour devenir un personnage. C’était l’époque où j’écrivais mon roman Cercle. J’avais arrêté l’enseignement pour me consacrer à temps plein à l’écriture, c’était un pari un peu fou, un rêve aussi : ne plus faire qu’écrire, ne plus m’occuper que de phrases. J’avais une trentaine d’années, c’était le début des années 2000, et j’ai passé cinq ans à écrire ce roman dont le sujet était l’aventure absolue. Est-il vraiment possible d’être libre, aujourd’hui ? Jusqu’où peut-on pousser dans sa vie l’idée de liberté ? Que fait-on réellement de sa vie ? N’est-elle pas tissée de contraintes ? Peut-on vivre absolument libre, détaché de tout, ouvert à ce qui vient ? C’étaient des questions que je me posais, et Cercle ne parle que de ça : un type largue les amarres, il quitte son boulot, la femme avec qui il vivait, et même son appartement. Il erre, épris de sensations nouvelles, il fait des expériences.
Parmi ces expériences, il y avait un grand désir d’errance. Je me rêvais en Kerouac parisien, en Hamsun français. J’avais envie de vagabonder. Je me foutais un peu de tout, j’étais seul, j’aimais la nuit et les cafés, je suis parti vers l’Est. Le personnage de mon roman quittait Paris pour se perdre à Berlin et se retrouver en Pologne ; j’ai fait comme lui ; ou plutôt je suis devenu lui. J’ai commencé à être une fiction vivante. J’étais l’éclaireur de mon propre roman : ce qui m’arrivait d’imprévu, de fantaisiste, d’extravagant, je le mettais directement dans le livre.

Pour vivre mon roman, je suis donc parti à Varsovie. C’était le printemps, le ciel était blanc et chaud. En 2004, la ville n’était pas encore gentrifiée. Le cours du zloty était si bas qu’il me suffisait de 2 euros par jour. J’étais obsédé par le soulèvement du ghetto de Varsovie d’avril-mai 1943, j’en cherchais toutes les traces. J’avais loué une chambre, rue Dluga, dans une pension d’ouvriers – le Metalowcy -, appartenant à la Fédération des métallurgistes. Je marchais sept, huit heures par jour en pensant à la Shoah, à Jan Karski et à Marek Edelman, que j’admirais ; je somnolais au soleil, l’esprit concentré, sur un banc du parc Saski.
Je ne faisais rien, à part noter toute la journée des détails, le passage des couleurs, les visages et leurs frémissements. J’avais la sensation d’être au bout du monde, délivré, ouvert, au bord d’une extase calme. J’avais effacé en moi l’idée d’utilité. J’étais à vif, je me sentais transparent. Ne plus rien faire qu’être disponible à l’émotion d’un lieu, n’est-ce pas cela voyager ? Je me foutais complètement de « visiter ». D’ailleurs, n’est-ce pas un peu obscène de visiter une ville quand des gens y travaillent ? Je regardais, j’écoutais, j’imaginais : la Pologne était en train de grandir en moi comme un paysage intérieur. J’étais devenu un romancier.


Autobiographie des voyages (3)
Mis en ligne le 14 août 2024
Paru dans l’édition 1673 du 14 août
J’ai vécu quatre ans en Italie, à Florence. C’était entre 2011 et 2014. À l’époque, je n’en pouvais plus de la France, et de Paris en particulier. Les historiens et les journalistes (du moins ceux qui se prenaient pour des historiens) ne cessaient de me tomber dessus parce que j’avais osé écrire dans un roman que les Alliés avaient laissé faire l’extermination des Juifs d’Europe. Cette idée était avant tout le point de vue d’un certain Jan Karski, l’extraordinaire messager de la Résistance polonaise, dont je ne faisais que rapporter le témoignage explosif.
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Mais Claude Lanzmann, gardien autoproclamé de la Shoah, se répandait dans la presse en me traitant de falsificateur et d’imposteur ; j’avais tous ses sbires, plus dingues encore que lui, à mes trousses, et ma vie était devenue un tribunal à ciel ouvert où, chaque jour, les médias me sommaient de m’expliquer, de me justifier, de me « défendre ». D’ailleurs, aujourd’hui encore, quand on publie un livre, on nous demande d’aller le « défendre » à la radio, à la télé, dans la presse en général, comme si on avait commis une faute. Un écrivain qui passe son temps à parler, est-ce encore un écrivain ? J’en ai eu marre : j’ai fui la France pour me remettre à écrire.

Ma fille venait de naître. On a acheté une voiture d’occasion, ma femme et moi, et nous avons roulé avec notre fille jusqu’en Toscane, heureux, soulagés. En conduisant, on riait, comme si l’on venait de commettre un bon coup. Lorsque nous sommes arrivés, au matin à Florence, la lumière des collines, des églises, des coupoles et des fresques nous a ouvert les yeux : oui, c’est ainsi qu’on vit. Et désormais, c’est ainsi que, nous aussi, nous allions vivre : dans la douceur bleue et dorée, dans l’allégresse d’un beau temps fixe, dans les après-midi larges et les soirs alanguis.
Il y en a qui trouvent Florence froide. C’est vrai : le charme de cette ville est ombrageux, sévère. Rien à voir avec Rome, Naples ou Venise, dont les splendeurs sont plus directes. Florence est une cité alchimique, intellectuelle, séraphique. Son feu est intérieur, vert et blanc comme le marbre de ses baptistères. C’est la mémoire de la féodalité qui lui donne son allure chevaleresque un peu hautaine.
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J’aime bien cette sobriété rugueuse, mais j’aime aussi la suavité toscane, celle du plein azur parcouru d’or qui anime la peinture de Masaccio, Filippo Lippi, Fra Angelico, qui éclaire les Madones au visage poupin de Ghirlandaio. J’ai passé des heures enchantées dans les chapelles des églises de Florence à méditer sur la peinture. À l’époque, je cherchais quelque chose que mes tourments m’empêchaient de trouver. En écrivant pour vous cette chronique, je comprends que cette chose, je l’avais trouvée : elle était bel et bien dans les chapelles, mais aussi dans les rues, sur les ponts, dans le grain du temps. C’était l’étincelle de la paix.


Autobiographie des voyages (4)
Mis en ligne le 21 août 2024
Paru dans l’édition 1674 du 21 août
Et puis, cet été, je suis allé à Tarquinia. C’était un vieux rêve : je voulais les voir, enfin, ces tombeaux que les Étrusques ont creusés, six siècles avant J.-C., dans la roche d’une colline de Toscane, non loin de la mer Tyrrhénienne. Ils peignaient l’intérieur de leurs tombes pour que les yeux des morts continuent à se régaler de la profusion des couleurs et que la continuité entre la vie et la mort ne soit plus qu’une seule flambée bleue.
J’en suis encore émerveillé : il n’existe pas de fresques aussi délicates, aussi heureuses. Car ce qui est peint sur les murs de ces niches de stuc tendre, ce sont des fêtes : des danseurs à la peau vermillon évoluent entre des oliviers, chaussés de fines sandalettes ; d’autres soufflent dans leur double flûte. Le vin coule à flots. Les couples, allongés sur des lits de festin, soulèvent des coupes et se sourient. Voilà l’important : les Étrusques sourient. Celles et ceux qui parmi vous ont vu, au Louvre, le Sarcophage des époux savent que ce sourire, lorsqu’il est partagé, est la signature de la vie la plus vivante.
Il y a, sur cette colline écrasée de soleil, une vingtaine de tombes visitables. Elles sont chacune surmontées d’un petit tumulus. Il faut ouvrir une porte et descendre un escalier qui mène au trou. Là, une autre porte fait obstacle, elle est vitrée, si bien que la première chose qui vous apparaît, c’est votre visage : vous êtes chez les morts. Vous appuyez sur un interrupteur et la lumière illumine l’intérieur de la tombe.

J’ai d’abord été déçu qu’on ne puisse entrer, mais cette vitre, outre qu’elle préserve les fresques déjà endommagées par le temps et les pillages, nous offre une vérité sur le monde dont nous faisons l’expérience avec une simplicité qui fait battre le cœur : il y a deux côtés, et le mystère consiste à s’accorder à cette fête sensuelle qui relie les deux.
J’ai toujours pensé que l’art rendait possible un tel passage. En contemplant ces danseurs, ces oiseaux, ces dauphins, ces léopards et ces biches tachetées, en buvant ces ocres et ces bleu-vert, j’étais pris par une émotion plus grande que moi, une émotion terriblement ancienne qui m’ouvrait à l’absence de limites. Je la traversais, cette porte. J’étais des deux côtés à la fois. La vitre n’interdit pas le passage, elle dit que celui-ci est avant tout intérieur, comme tous les vrais voyages.
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Les Étrusques nous invitent au monde lumineux de la passion. Vivre, c’est être ardent : l’existence est un banquet écarlate et azur où la joie et la mélancolie s’harmonisent. Le plaisir est déchirant : c’est la caresse de cet homme au sourire béat sur le visage d’une femme. Ce sont ces petits chevaux qu’on ne peut plus voir, ces oiseaux bleus qui voltigent comme des âmes qui jouissent. Oui, chers amis, c’est une grande nouvelle, remercions-en les Étrusques : l’âme jouit.


Autobiographie des voyages (5)
Mis en ligne le 1er septembre 2024
Paru dans l’édition 1675 du 28 août
Pour finir cette série d’été consacrée aux voyages, je vous propose, après Agadez, Varsovie, Florence et Tarquinia, de visiter un lieu que vous jugerez peut-être sans charme, car il n’est pas touristique, ni facilement visitable ; il pourra même vous sembler repoussant, mais j’aime y retourner en pensée : pour insolite qu’il soit, il a été crucial dans mon enfance.
C’est un bunker, à la lisière d’une forêt, à Saint-Erme-Outre-et-Ramecourt, plus précisément à la sortie de ce village de l’Aisne, situé non loin de Laon, et ce bunker se dresse, incongru, aux alentours d’une cité résidentielle, ce qu’on appellerait aujourd’hui un lotissement, où j’ai vécu vers mes 9 ans.
Alors voilà : enfant, je joue à l’entrée du bunker. Le ciel brûle, l’air est plein de nacre. Il y a du sable, mêlé à une sorte de gravier. L’espace est délimité par les hautes broussailles d’un mûrier. J’ai les mains rouges, tachées par la cueillette. Je ferme les yeux, lève mon visage et attends que la vie s’enflamme. Mais il ne se passe rien : juste le silence du samedi et le soleil qui tape fort. J’aime l’air autour du bunker car il ne s’accroche à rien, il est libre. En venant ici, seul, je me soustrais à la maison, à l’école, aux paroles : je m’ouvre à autre chose.

Ce bunker, j’y vois ma pyramide. Il ne me viendrait pas à l’idée d’y entrer : je sens, confusément, que je n’en sortirais plus. Et puis me faufiler là-dedans serait consentir à l’horreur. Je veux l’explorer sans y envoyer mon corps. Je veux, comment dire ça : m’y projeter. Je m’efforce de creuser un passage par moi-même, par la pensée. J’ai découvert ça en apprenant mes leçons par cœur : je ferme les yeux et visualise un espace qui s’agrandit tandis que j’y dispose des mots.
À l’époque, je pense que le monde est serré et que l’esprit le dégage (mon grand-père est mineur). J’ai compris que dans la vie tout est trop étroit : il faut élargir les choses. Mais les trous dans la matière, il faut les faire de loin, sans y mettre le corps, sinon on souffre. On doit creuser à distance. La tête sert à ça : à faire les choses de loin, sans se laisser piéger.
Les enfants savent, comme les poètes et les astrophysiciens, qu’il existe un passage secret entre le temps et l’espace. Pour que ça s’ouvre, il faut demander, c’est-à-dire invoquer. Chacun connaît obscurément l’objet de son invocation : il y a quelqu’un pour chacun de nous. Ce quelqu’un, je m’en souviens clairement, c’était l’alphabet. Les lettres. Elles n’étaient pas noires sur fond blanc mais, à l’inverse, blanches sur une page noire. Je les lançais dans la pénombre du bunker, et elles y jetaient de la lumière. Je vous jure que, grâce à elles, je voyais : yeux fermés, accroupi à côté du bunker, je me frayais un chemin jusqu’à l’intérieur, et dedans, je voyais. Je fais ça depuis mes 9 ans : je creuse avec des mots mon itinéraire.
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