[…] j’ai rédigé une lettre hommage à Philippe Sollers que je souhaiterais publier dans le site que vous gérez. C’est aussi un remerciement à Ph. Sollers qui m’avait évoqué dans Contre-attaque (Grasset, 2016, pp. 231-232). [...]
Bien cordialement,
Haytham JARBOUI
Nous avons déjà accueilli Haytham JARBOUI dans la Tribune des Lecteurs pour son article Philippe Sollers ou l’art du bonheur
Dans cette lettre, il évoque, entre autres, un entretien avec Philippe Sollers le 23 mars 2016. Avant même l'entretien, Sollers lui avait déclaré qu’il était le premier « Arabe » à venir le rencontrer pour parler de ses romans… Ceci vaut bien sésame pour cette nouvelle tribune libre.
Merci de votre écho de Tunisie, de l’autre côté de la Méditerranée qui borde nos deux pays, pour continuer à faire vivre la mémoire de Sollers.
V.K
Carthage, 1er août 2024
Professore Philippe Sollers,
Vous écrire au présent a bien sa bonne raison, étant donné que l’imparfait ou le passé simple sont le plus souvent la commodité des nécrographies et des hommages à la mémoire des personnalités dont l’image est figée par une photographie silencieuse et en noir et blanc, chose contre laquelle vous auriez exprimé d’évidence une certaine animadversion, puisque, selon vous, « la photographie efficace […] donne l’impression que quelque chose se dit ». Votre image – évidemment pas celle photographiée, mais plutôt celle représentée par vos romans grâce aux IRM – demeure d’ailleurs lumineuse tel « le vert paradis des amours enfantines », et vous êtes éternel comme les compositions de vos musiciens préférés : Haydn, Chopin et Mozart (le mystérieux !). De la musique à la poésie, un seul fil semble les séparer, celui d'un funambule traversant les mêmes eaux dont la seule différence est les matériaux qui les constituent. Arthur Rimbaud, l’un de vos poètes préférés, écrit : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour ». Vous êtes le musicien qui a le pouvoir de faire de la langue une parole chantante, vibrante et à l’affût du mystère que vous gardez dans chaque mot comme si le secret des Dieux était renfermé dans un grain de sable dont ni les houles de l’océan atlantique ni les alizées caressant les vignobles de votre enfance ne changent la composition. C’est dans la durée qu’il est indispensable d’apprécier vos romans qui évoluent au fil des années, alors que des écrivains à succès mousseux s’attachent aux mêmes formes sans la capacité d’y apporter la moindre rénovation ou révolution. « On publie de plus en plus, ou plutôt on poublie, Aussitôt publié, aussitôt oublié ». La révolution poétique du langage, vous y croyez profondément au point de déconstruire l’armature syntaxique jusque dans sa matérialité typographique, ce qui vous a permis in fine de résister au temps matériel et d’entamer le voyage à travers le temps vécu. Je pense à cet égard à la formule de Heidegger : « porter à la parole la parole en tant que parole » qui rend compte pertinemment de votre conception de l’écriture où vous cherchez à « amener l’écriture à l’écriture en tant qu’écriture ». Votre écriture est un grand vin de Bordeaux, et cette analogie, inspirée de votre article Je suis né dans le vin, est d’une telle lucidité et d’une telle singularité qu’il serait difficile d’en nier la validité et la consubstantialité, d’où cette ivresse qui me prend en vous lisant. « Si vous êtes, soulignez-vous, dans l’ivresse naturelle, vous écoutez une sorte de pulsation qui provient du fond de votre être, de vos organes, du sang, etc. Et puis, vous avez l’ivresse plus cérébrale, qui se manifeste par le mot d’esprit ». C’est le mot d’esprit, au reste, que vous chérissez le plus et qui génère le plus souvent des malentendus aussi bien chez des lecteurs en baptême que chez vos détracteurs qui, en toute mauvaise foi, vous accusent d’être réactionnaire et d’« arrière-garde ». Peut-être parce que vous incarnez ce pour quoi mai 68 a eu lieu, c’est-à-dire l’idéal d’une liberté individuelle contre le « biopouvoir », outil moderne de contrôle des sociétés et des individus. Le mot d’esprit, synonyme de rire, d’ironie (dans Légende, vous écrivez que « l’amitié devrait être le partage d’ironie ».) et de moquerie, est, chez vous, une affirmation tout à fait nietzschéenne et l’un des « moments souverains » par lesquels est vécue « l’expérience intérieure ». C’est pour cela que je crois que vous êtes plus proche de Georges Bataille que de Friedrich Nietzsche, encore plus proche de Voltaire que de Diderot et tout autant plus proche de Ponge que de Rimbaud. Je préfère parler d’ivresse et de rire sollersiens, véritables moteurs de jouissance – c’est Barthes lui-même qui qualifie vos textes de jouissifs – qui sont la devise de votre écriture. Au demeurant, aucun roman – ni mêmes les romans réputés hermétiques et incompréhensibles, notamment Paradis (I et II), H et Nombres – ne manque de cet impératif du bonheur. Votre œuvre romanesque, dont la clé de voûte est l’amour, en témoigne comme un message testimonial devant lequel les fidèles d’une littérature pure se prosternent. Cela fait déjà un an, deux mois et vingt-sept jours depuis que vous avez emprunté le chemin de votre Paradis pour La deuxième vie qui vous est destinée. La deuxième vie vient en réalité couronner tout un cycle qui oscille entre essai et roman – « une tierce forme » selon Roland Barthes – se donnant ainsi le mérite, le cas échéant, de mettre côte à côte le philosophe et le romancier dont les rôles sont interchangeables. Ce philosophe dont vous parlez dans Désir n’est que l’un de vos IRM, et c’est aussi l’Homme de Désir qui est « d’abord un homme de l’instant. Il vit, s’il le veut, à la seconde près, ce qui a parfois des inconvénients au milieu du bruit des sociétés modernes ». Le roman pense et radiographie la société de son temps en touchant, par un style lapidaire, concis, frappant et chargé les points névralgiques des transformations et des régressions. « LE ROMAN, écrivez-vous dans Logique de la fiction, EST LA MANIÈRE DONT CETTE SOCIÉTÉ SE PARLE, la manière dont l’individu doit se vivre pour y être accepté ». L’individu est toujours au cœur de votre œuvre, et ce libéralisme issu des Lumières est davantage remarquable dans votre pensée ; certaines idées sont d’ordre géopolitique et sont, d’une certaine manière, des analyses surprenantes, notamment du rapport des Français à l’Europe et à leur propre Histoire. Dans Liberté du XVIIIème, cette phrase, surtout dans le contexte actuel, est prépondérante : « Pourquoi les Français sont-ils de plus en plus indifférents à l’Europe et traumatisés par elle ? C’est qu’à droite comme à gauche on ne leur dit presque jamais rien de leur propre histoire, quand l’Europe était bel et bien française, unifiée dans cette langue qui se confondait alors avec la liberté de vivre comme de penser ». Votre dénonciation sans la moindre concession, notamment dans votre article La France moisie – considéré par l’intelligentsia en perdition et par la bien-pensance à la française comme un crime de lèse-majesté – résonne encore et est d’autant plus actuelle avec ces mots : « La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes ». Là encore, figures intellectuelles et journalistes étaient dans la confusion la plus totale, surtout que cet article ne manque pas d’ironie. Vous commettez, quelques années plus tard, un nouveau délit en pleine polémique autour de ce que vous appelez « la guerre des sexes », où les variations autour du « woke » se sont proliférées et sont devenues une sorte de doxa. Encore une fois, vous vous montrez un escrimeur imbattable en parade, en contre-parade, en coup ’estoc, en garde, en feinte, en fente et, enfin, en riposte, sans perdre aucunement du sens du rire : « Aujourd’hui, le grand penseur à la mode s’appelle Novaleur. Écoutez la rumeur : tout le monde, à droite, à gauche, au centre, vous parle de « nos valeurs ». Novaleur a réponse à tout, et il sait distinguer les valeurs rationnelles des valeurs raisonnables. L’atmosphère a été longtemps obscurcie par des idéologies douteuses ou criminelles, mais, heureusement, Novaleur a surgi, et, désormais, la liberté de penser pour ne pas penser est garantie à tous les étages ».
et ce fut une sorte d'illumination face à une écriture syncopée et aussi rapide que la pensée, sans embaume, sans artefact, et, surtout, radiographiant toute une époque. Dans Graal, une phrase quasi prophétique absolument sans tragique ou pessimisme : « La vraie vie consiste à vivre sa propre mort. Pas la mort, mais sa mort ».
Avec toute ma révérence,
Haytham JARBOUI
A propos de l’auteur
Enseignant à la Faculté des Sciences de Tunis
Chroniqueur littéraire
Membre du laboratoire l’Antique, le Moderne
Membre du Laboratoire Intersignes (LR14ES01)
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Contre-attaque, Grasset, 2016, p. 231.
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Contre-attaque, Grasset, 2016, p. 231.
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