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ISBN : 978-2-493637-06-2
Nb de pages : 116
Dimensions : 140 x 220 mm
Date de parution : 21/08/2024
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Stéphane Barsacq
Dominique, suivi de Épectases de Sollers
Collection Sprezzatura
Dominique Rolin est morte sur le seuil de sa centième année en 2012. […] Elle était d’une beauté, d’un éclat, d’un charisme rares, et, dotée du coup de baguette des fées, d’une extrême intelligence. Ses livres sur Bruges, Brueghel ou ses évocations du temps qui passe sont superbes, avec des pages d’une justesse cruelle. […] Elle cultivait le genre vieille dame indigne avec la plus parfaite insolence. […] Je me souviens de son injonction dite avec la plus grande fermeté, en décollant bien chaque mot : « Il faut se couper de tous les médiocres, de tout ce qui empêche d’être léger ou aérien. »

- Dominique Rolin
@archives Barsacq
portrait d’une femme
Les pages que vous tenez dans les mains ont leur origine dans trois temps distincts : les années 1950 et 1960, les années 2000, enfin le premier quart du XXIe siècle. Dans la première époque, il y a la rencontre entre mon grand-père, André Barsacq, et Dominique Rolin ; dans la deuxième, ma rencontre avec elle ; dans la dernière, mes relations avec le compagnon de Dominique Rolin. De fait, le Journal que je propose à la lecture a une histoire que je me dois d’éclaircir. En 1998, Dominique Rolin, à laquelle je rendais fréquemment visite, me déclara que je devais m’exercer à noter de mémoire tout ce qu’elle me disait, une fois revenu chez moi. Ainsi, m’expliqua-t-elle, je pourrais me faire la main, en vue de la publication de ce « livre ». Le temps passa. En 2011, comme Dominique Rolin allait sur ses 98 ans, je me décidai en avril à reprendre mes notes et à en composer un livre à vingt exemplaires hors commerce sur un beau papier afin de le lui offrir. Mon intention était double : lui faire plaisir et prévenir toute critique quant aux propos que je rapportais, car l’ouvrage ne serait pas posthume. J’en envoyai un exemplaire à Dominique Rolin, un autre à Philippe Sollers. Peu après, je rencontrai ce dernier sur le trottoir en face du Montalembert, à deux pas de son bureau aux Éditions Gallimard. Sollers me déclara tout de go : « Stéphane ! Votre livre ! Excellent ! Comme toujours ! Mais surtout qu’il ne circule pas ! » Cette phrase me donna à réfléchir : pourquoi donc fallait-il que mon livre ne circulât pas ? Un an plus tard, le 15 mai 2012, Dominique Rolin venait à mourir. En janvier 2013, Sollers faisait paraître Portraits de femmes, livre qui porte en partie sur Dominique Rolin. Je me suis demandé si mon livre n’avait pas été l’origine de celui de Sollers, à tout le moins, si son envoi n’avait pas correspondu avec l’écriture de Portraits de femmes ? Auquel cas, j’aurais aisément compris que Sollers veuille garder la primauté, Dominique Rolin ayant été la compagne de toute sa vie, celle qui avait été comme son double. Quelques années encore, et sa correspondance avec Dominique Rolin serait publiée in extenso en quatre volumes. Dans celle-ci, j’ai noté cette belle phrase d’elle : « Je pense à toi avec un émerveillement qui fait comme un point brillant à chaque minute. Nous avons réussi un coup double étonnant : amour-écriture. En réalité, nous nous aimécrivons, ou bien nous nous écrivaimons. Le renversement peut se faire en toute occasion. » Un ami de Sollers m’écrivit alors ne pas goûter la prose de cette nouvelle Mme Guyon pour ce nouveau Fénelon. Sinon charitable, du moins la formule était-elle amusante. Mais je repensais au sens de l’interdit, auquel je n’avais pas dérogé, par sens de la fidélité : peut-être la vraie raison était-elle ailleurs ? Sans doute Sollers voulait-il faire accroire, conformément au mythe qu’ils ont tous deux construit patiemment, qu’elle n’avait commencé à « vivre » que du moment où elle avait fait sa rencontre en 1958 ?
Or Dominique Rolin venait de très loin. De Belgique. D’une famille pour partie juive par sa grand-mère, Julia Mullem, ce qui ne l’avait pas empêchée d’être la maîtresse de Robert Denoël, l’éditeur de Céline (mais aussi d’Artaud) pendant la guerre, et même de porter un enfant de lui. Il ne fallait pas le dire, d’ailleurs, sans doute à raison, pour éviter tout malentendu, surtout que Dominique Rolin, à 98 ans, quand je fis mon livre, de son vivant, n’en avait aucun besoin. De même Sollers n’aimait guère qu’avant de le connaître, elle ait pu être courtisée par Maurice Blanchot et Julien Gracq. Dans son rejet de ces deux écrivains, le spectre de Dominique Rolin devait compter beaucoup. Et pourtant, Dominique Rolin les avait connus, en avait été aimée, comme elle avait semé le trouble chez nombre d’écrivains, de Paul Morand à Marcel Aymé, d’Albert Camus à Roger Nimier, de Jean Paulhan à Félicien Marceau, et jusque tard.

- Dominique Rolin, André Barsacq, Élisabeth Barsacq, Félicien Marceau en bateau sur l’île de Bréhat @Katherine Barsacq
À partir de 1956, elle prit l’habitude de venir passer ses vacances chez nous, en Bretagne, sur la petite île de Bréhat. Elle y était avec son mari, Bernard Milleret, l’ancien compagnon de Dominique Aury, future auteure d’Histoire d’O, entourée de ma mère et son frère, Michel, mais aussi de ma tante Elisabeth qui devait jouer dans son unique pièce de théâtre, L’Épouvantail. En 1957, Bernard Milleret, artiste de grand talent, venait à mourir, laissant Dominique Rolin veuve, sans grande ressource, avec une fille, Christine, née d’un premier mariage, et le sentiment terrible pour cette femme si sensible qu’un monde venait de finir après une vie qui avait été difficile. Dominique Rolin continua à venir chez nous à Paris et en Bretagne.
"L’Épouvantail, c’est un bon titre, non ? Il est de Barsacq, Sans lui je n’aurais jamais écrit cette pièce." Et Dominique Rolin de nous narrer de sa voix douce, posée, les circonstances d’une rencontre qui devait marquer un tournant dans sa carrière d’écrivain.
1955. Service de presse chez Denoël. La romancière des Marais distribue les "hommages de l’auteur" du Gardien. Dans la pièce à côté le directeur de l’Atelier dédicace à tour de bras une adaptation de Gogol. On les présente l’un à l’autre. "Vous devriez, lui dit-il péremptoire, écrire pour le théâtre." Elle accepte. Un an plus tard il reçoit un drame familial, âpre conflit opposant au monde des adolescents celui d’adultes qui finalement n’en sont pas. Reconnaissant là le ... Souffle qui valut eu 1953 à Dominique Rolin le prix Femina, Barsacq accepte à son tour, au prix de quelques coupures, de monter l’Épouvantail.
"C’est ainsi que nous avons surnommé un père de quatre enfants terrorisant les siens dans l’espoir d’obtenir le divorce qui lui permettra d’épouser en secondes noces la jeune fille dont il s’est épris. Le faible, en réalité, c’est lui. Vaincu d’avance, il fera vite figure de bête traquée."
Cela se passera dans un intérieur petit-bourgeois que Jacques Noël a voulu laid, étouffant. Louis Ducreux (le père), Hélena Manson (la mère), Emmanuelle Riva, Élise Barsacq, Pierre Pernet. Michel de Ré et Yvette Etievant s’y affronteront dès ce soir sur la scène du théâtre de l’œuvre.
Cf. Le Monde du 31 mars 1958
Mon grand-père monta sa pièce qui lui valut un succès, et une amitié qui durerait longtemps. La commission de la Société des auteurs présidée par Jean-Jacques Bernard qui fut arrêté le 12 décembre 1941 lors de la rafle dite « rafle des notables juifs », et dont le fils François-René, arrêté en 1944 dans le maquis du Tarn, fut déporté dans le camp de Mauthausen où il fut assassiné attribua le prix Lugné-Poe à L’Épouvantail. Ce que racontait la pièce ? Dans Le Monde, le 29 mars 1958, Dominique Rolin l’expliquait : « L’Épouvantail, c’est un bon titre, non ? Il est de Barsacq. Sans lui je n’aurais jamais écrit cette pièce. C’est ainsi que nous avons surnommé un père de quatre enfants terrorisant les siens dans l’espoir d’obtenir le divorce qui lui permettra d’épouser en secondes noces la jeune fille dont il s’est épris. Le faible, en réalité, c’est lui. Vaincu d’avance, il fera vite figure de bête traquée. » Six mois plus tard, Dominique Rolin, alors âgée de quarante-cinq ans, rencontrait Philippe Sollers, qui venait d’avoir vingt-deux ans. Commencerait alors un nouveau chapitre de sa très longue vie.

- Stéphane Barsacq et Philippe Sollers
@Paul Delort
C’était le précédent qui m’intéressait lors de nos rencontres, surtout que je voyais également Sollers avec lequel je déjeunais plusieurs fois par semaine et dont j’avais noté la hantise du passé. Sollers regardait au-devant, et au plus loin, en maître des métamorphoses. Devant moi, Dominique Rolin évoquait volontiers sa jeunesse belge, ses premiers maîtres, Jean Cocteau et Max Jacob, mais encore sa rencontre avec Robert Desnos, ou son travail de dessinatrice qui lui permit de gagner sa vie, grâce à une technique du dessin très assurée. Sa tante, l’écrivain Judith Cladel, n’avait-elle pas été la maîtresse de Rodin et celle de Maillol ? Dominique Rolin avouait son amour pour les contes de Perrault et les sœurs Brontë. Elle ne dédaignait pas la Suze.
Incontestablement, il y eut dans son œuvre, un avant et après Sollers, ce que ses admirateurs lui ont amèrement reproché, comme Paul Morand (« Dominique Rolin s’enfonce dans le nouveau roman. Illisible, son Maintenant »). Après Le lit, en 1960, la romancière de l’angoisse est devenue la conteuse du bonheur – un bonheur conquis, préservé, à la fois secret et public ; l’émule de Strindberg et d’Anouilh est devenue, plus encore que du Nouveau roman, la romancière du Roman nouveau : un art fait de notations des états d’âme que rythme la musique des mots. Par elle-même, elle avait gardé une fraîcheur très remarquable. Elle irradiait de vie et de beauté. À mesure qu’elle a avancé en âge, Dominique Rolin n’a eu de cesse de revenir à l’enfance. J’ai été frappé de lire chez Sollers nombre de passages où il raconte tel ou tel épisode, généralement avec une jeune héroïne, passages qui m’avaient été racontés par Dominique Rolin : preuve du travail effectué par le romancier. Ces passages étaient des transpositions. Il serait plaisant d’établir une table de correspondances entre les deux écrivains : ce qu’écrit Dominique Rolin de Fragonard et ce qu’en écrit Sollers qui le lui doit ; ce qu’elle écrit de Louis-Ferdinand Céline, etc.
Au moment de conclure cette présentation que Philippe Bouvier et Fréderic Houdaer m’ont incité à écrire après qu’ils ont pris connaissance de mon petit livre de 2011, et je les en remercie, je veux terminer par une note. Dominique Rolin avait la passion des primitifs flamands, en raison de ses origines belges, mais aussi de son amour de la peinture et du dessin, appris à leur école. Le plus grand peintre flamand, Van Eyck, a peint, on le sait, La vierge du chancelier Rolin. Nous en avions parlé. Je n’ai pas manqué d’être frappé par ce signe. Sans doute, Dominique Rolin a-t-elle été conçue par anticipation dès la création de ce chef-d’œuvre.
Enfin, quand s’est posée la question du titre de ce livre, j’ai tenu à l’appeler simplement Dominique. Elle qui avait écrit Moi qui ne suis qu’amour en 1948, je l’appelais « Dominique ». Je n’oublie pas que Dominique est également le titre d’un roman d’amour d’un autre grand écrivain, peintre lui aussi, Fromentin. Comment d’ailleurs ne pas souscrire à ce qu’on y lit ? J’y retrouve ma chère Dominique par-delà la mort : « L’absence unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu’elle divise, elle fait se souvenir, elle fait oublier ; elle relâche certains liens très solides, elle les tend et les éprouve au point de les briser ; il y a des liaisons soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d’irrémédiables avaries ; elle accumule des mondes d’indifférence sur des promesses de souvenirs éternels. Et puis d’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, Madame, qui ne devait pas avoir de lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. »

- Dédicace de Dominique Rolin
à Stéphane Barsacq

Né en 1972, Stéphane Barsacq fait ses études secondaires au Lycée Condorcet à Paris, puis à l’Université Paris-IV. Il a travaillé comme Grand reporter pour la presse écrite et publié dans de nombreuses revues (Europe, Commentaire, Nunc, La Revue Deux Mondes).
Il a publié Johannes Brahms (Actes Sud), François d’Assise, La joie parfaite (Seuil), Simone Weil, Le ravissement de la raison (Seuil), Cioran, Ejaculations mystiques (Seuil), Rimbaud, Celui-là qui créera Dieu (Seuil), En présence d’Yves Bonnefoy (Corlevour) ainsi que de nombreuses études sur la poésie (Pierre de Ronsard, André Chénier, Charles Baudelaire, Edmond Jabès, etc.) Il est également l’auteur de trois livres d’aphorismes : Mystica, Météores et Solstices (Corlevour).
Son roman Le piano dans l’éducation des jeunes filles (Albin Michel) a reçu le prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française en 2016.
Emil Cioran, un moraliste français échappé de Roumanie - Intelligence service - Jean Lebrun - Samedi 19 juin 2021 - France Inter
Avec Georges Banu Professeur à Paris III, essayiste et critique spécialiste du théâtre & Stéphane Barsacq Ecrivain et éditeur
Emil Cioran avec Stéphane Barsacq et Franck Olivar
Stéphane Barsacq, écrivain, éditeur - Les traverses du temps - France Musique 2014
Baroques mystiques, avec Thomas Ravier (romancier & essayiste) et Stéphane Barsacq (écrivain) : pour son dernier livre Mystica aux éditions de Corlevour - Mardi 8 janvier 2019 - Classic Club - France Musique
La poésie comme langage spirituel avec Stéphane Barsacq - 4 mai 2014 - Les racines du ciel - France Culture

Stéphane Barsacq est le dédicataire de l’essai de Sollers Illuminations. A travers les textes sacrés.
LIRE AUSSI : Un manuscrit inédit sur Rimbaud
Hommage à Philippe Sollers
« Françoise Hardy en toutes lettres »
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Billet daté du 9 décembre 2025, évoquant le livre de Stéphane Barsacq : « Dominique, suivi de Epectases de Sollers » publié en 2024 et ayant fait l’objet d’une recension d’A.G. ci-dessus.
Ce livre, composé de feuilles d’un journal, de lettres, d’aperçus, de brefs récits, d’entretiens et de pensées, échappe avec bonheur aux devoirs parfois forcés des genres littéraires, pour donner, par éclats, ce dont nous nous souviendrons avec gratitude. Nous y sommes invités, non comme des thésards, mais comme des amis, à fréquenter Dominique Rolin et Philippe Sollers, qui, pour le moins, ne sont pas des gens ennuyeux. Entre Dominique Rolin, trop peu connue sans doute, mais si vive et illustre dans la mémoire de ses lecteurs, et Philippe Sollers, très connu, mais sans doute méconnu et souvent mal compris, les affinités apparaissent comme autant de preuves. Cocteau parlait de la « preuve par neuf des neuf Muses ». A chacune revient une forme d’amour, distincte de la suivante.
A nos temps autistiques et abstraits, Stéphane Barsacq oppose le génie de la rencontre. Dominique Rolin d’emblée nous advient, aérienne, ailée, attentive, heureuse : « Je chante en moi-même et c’est le bonheur », et ceci « Il faut écrire tous les jours . On a tous un noyau d’horreur dont il faut se défaire ». « Le bonheur, écrit Stéphane Barsacq, fut l’héroïsme de sa vie ». Cocteau encore à propos de son livre Les Marais : « Ce livre est une grande merveille, une joie profonde. Car les racines qu’il enfonce dans la nuit du corps humain, la nuit du sommeil et toutes les nuits inconnues, n’empêchent pas l’intelligence parfaite d’éclater dans le moindre mécanisme de sa fleur. » Toute une civilisation nous revient ainsi dans son enfance « retrouvée à volonté » selon le mot de Baudelaire, avec ses vivants et ceux dont on se souvient, souvent plus grands vivants que les vivants-morts qui nous gouvernent. Une civilisation non d’un bloc, mais en essaims, une « guerre du goût », - en faveur des abeilles d’Aristée.
Sans doute est-ce lorsque nous la voyons en danger, ou sur le point de disparaître, que la civilisation, la nôtre, nous apparaît dans sa nudité glorieuse, anadyomène, comme surgie des flots à ses premières heures, et désirable. Stéphane Barsacq laisse tomber les écorces mortes, les stratégies, les opportunismes subalternes, pour ne garder de Philippe Sollers que l’effort vers Mozart, les Illuminations rimbaldiennes, la conversion du regard dans et par la poésie : « Ce qui m’importe ? Le rythme la vibration, la vérité dans la beauté. » Nul n’en pouvait mieux dire que l’auteur de Mystica, de Météores et de Solstices, - qui vont, par grands chemins, vers la musique et vers Dieu.
S’il cite à Dominique Rolin, lors d’une de leurs rencontres, la phrase de Heidegger « Le poète ne vient pas du passé, mais de l’avenir », il nous donne à comprendre que le tradere est chose vive. Ecrire, alors, c’est demeurer fidèle à des dieux ou des Muses oubliés qui attendent dans l’étymologie, le blason secret, ensommeillé, nocturne, des mots eux-mêmes. Lorsque « cela chante en nous », le temps entre en réverbération, et le mirage, sur la route asphaltée de l’été torride, ou dans le désert, devient une préfiguration de ce qui nous devance ou nous attend. Stéphane Barsacq, s’adressant à Dominique Rolin : « Vous même, Dominique, toute votre vie, cette vie que nous avez mise dans vos livres, elle va revenir, et, avec elle, votre jeunesse. Chaque année supplémentaire aura été vécue, en fait, comme une année de jeunesse à venir. »
Ecrire, déjà, encore, à jamais, ce sera toujours subvertir le temps, n’être ni régressif, ni progressif, mais digressif, - trouver la transversale ou temps, ou sa ronde, la danse, sans laquelle, savait Nietzsche, les philosophes ne sont que de fastidieux balourds. La question que ne cesse de poser Dominique Rolin « Etes-vous heureux » trouve sa réponse claire chaque fois que, par héroïsme ou désinvolture, nous avons vaincu l’esprit de pesanteur, le ressentiment, les théologies parodiques, les idéologies grégaires et vindicatives, pour être, avec Angélus Silésius « Un éclair dans l’Eclair », avec Rimbaud, « la mer allée avec le soleil », - faisant corps, dans notre profonde nuit, avec la soudaine épiphanie.
Qu’est-ce qu’écrire ? A cette question, à laquelle, par exemple, les œuvres de Maurice Blanchot tentent de répondre par la solitude radicale, Stéphane Barscq ajoute une autre question : que sont les écrivains ? Quels soient leurs masques, leurs jeux, voire la représentation publicitaire que, parfois, ils se donnent d’eux-mêmes, sans doute sont-ils moins dissimulés que quiconque, puisque tout s’est déjà donné dans le phrasé, dans la grammaire et la mélodie des mots écrits que ne recouvrent plus les mensonges de circonstance du « langage du corps » si trompeur, ni les apprêts de la voix.
Demeurent, cependant, d’une rencontre, les propos sur le vif, que Stéphane Barsacq ne laisse pas échapper. « Il y a, lui disait Dominique Rolin, tant de jours en une minute ». Dire cela, le noter, sera un acte d’être. Nous ne connaissons pas nos semblables par leurs plus évidentes particularités, celles que tout le monde remarque, ni par leurs généralités, où s’avachit la pensée des « sociologues », mais par leurs intuitions, leur métaphysique expérimentale, qui ne relève plus de la psychologie, mais d’une connaissance, en soi de la « montagne vide » des taoïstes.
Que recevons-nous ? Que donnons-nous ? « L’art du roman, disait Dominique Rolin, est l’art de l’entre-deux. » Parfaite définition, si l’on voit qu’il est entre la nuit et le jour, entre la bouche qui dit et l’oreille qui entend, ni ici, ni là, toujours ailleurs, - pas n’importe où, mais juste là, entre la chose dite, ou vue, et celle entendue ou imaginée. Ce n’est pas le nulle part, mais bien l’exactitude même, une science exacte au possible, un exercice de fine pointe.
Ainsi nous comprenons, touches par touches, sur les noires et les blanches, le dessein de ce livre, de cette fugue, et celui de ceux qu’il nous invite amicalement à connaître, autrement dit « le lieu et la formule ». Dominique Rolin, « sculpte avec le vent », elle est d’une lignée de femmes, Christine de Pisan, Madame du Deffand, Anna de Noailles, entre autres, lesquelles, écrit Stéphane Barsacq, « font mieux que de se mettre à nu comme les nymphes de Diane qu’on voit fleurir, d’ailleurs à raison pour soutenir le combat contre l’obscurantisme. Mieux ? Elles mettent à nu le monde »
Stéphane Barsacq. Le 30 août 2024.
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