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Retour sur Le voyage en Chine avec Marcelin Pleynet

D 21 janvier 2026     A par Albert Gauvin - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Celui qui tient la grande image, tous les mondes accourent à lui. Ceux qui accourent ne subissent pas de tort, mais demeurent en paix et union. La musique, les appâts font s’arrêter un étranger qui passe. Mais les paroles qu’on dit sur la voie, comme elles sont fades et sans saveur ! Regardée, elle ne vaut pas qu’on la voit ; écoutée, elle ne vaut pas qu’on l’entende. Mais employée, elle ne peut être épuisée. »

Extrait 35 du Tao Tö King (Dao de jing).


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Tao Tö King 35

« Notre voyage en Chine devient un voyage dans le temps. » M. P.

Il y a cinquante ans, à l’initiative de Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes et Marcelin Pleynet se rendaient en Chine. En 2009, Pleynet écrira dans L’Infini : « Même si personne ne semble vouloir s’en souvenir, j’étais du voyage, effectué sous la responsabilité de Philippe Sollers, en Chine, au printemps 1974 » — « Ce voyage m’a laissé le plus profond, le plus heureux, et très explicitement poétique, souvenir. » (je souligne). Retour sur ce voyage qui a fait couler beaucoup d’encre — et a suscité beaucoup de malentendus politico-littéraires plus ou moins intéressés — à travers certains écrits de Pleynet que j’ai déjà en partie publiés mais, ici, réunis dans leur cohérence : Le voyage en Chine, Chronique vénitienne et Le retour.

LA PREMIÈRE ÉDITION HACHETTE/POL, 1980 (A.G.) et ÉDITION MARCIANA. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’écrivais le 2 avril 2011 dans Le temps chinois et le temps français :

Le Voyage en Chine est aujourd’hui épuisé. On peut regretter qu’il ne soit pas réédité. Compte-rendu d’un séjour qui durera du 12 avril au 3 mai 1974, il témoigne au jour le jour des impressions, réflexions et interrogations de Marcelin Pleynet et des autres participants au voyage de manière bien plus intéressante que les Carnets de Roland Barthes édités il y a deux ans [1].
Revenant une fois de plus sur l’importance de ce voyage, Pleynet écrit dans le dernier numéro de L’Infini (n° 114, p. 113) :

« Dans mon histoire (et en ce que mon histoire se confond plus ou moins avec l’histoire de la revue Tel Quel, puis avec la revue L’Infini) la Chine et le voyage en Chine occupent une place centrale [2].
De telle sorte que c’est aujourd’hui encore à l’aune de ce voyage que j’aborde les textes qui me sont consacrés, comme ceux qui prétendent rendre compte des aventures de ces deux revues. »

Eh bien, c’est fait : 38 ans après le voyage, 32 ans après la première édition, les éditions Marciana viennent de rééditer le livre, avec un Avant-propos de Pleynet et accompagné d’un dossier de photographies. L’Avant-propos commence par ces mots :

« Puisqu’on me propose de rééditer aujourd’hui ce livre devenu introuvable, je ne vois aucune raison de m’y opposer, et même je vois toutes sortes de bonnes raisons d’accepter cette proposition. L’une d’entre elles, et non des moindres, tenant au fait que la Chine n’est plus du tout perçue aujourd’hui comme elle l’était à l’époque. »

Les lecteurs vont enfin pouvoir vérifier, dans ce journal tenu à l’encre de Chine, ce qu’il en fut réellement, politiquement et poétiquement, au moment même où les acteurs le vivaient, de ce voyage en Chine qui a tant fait parler [3]. Car, si, selon Hölderlin, « c’est poétiquement que l’homme habite sur cette terre » , c’est dans la mesure même où c’est poétiquement qu’il voyage.

Voici la présentation nouvelle faite par Marcelin Pleynet telle qu’elle fut publiée sur le site de Sollers. Sollers l’annonçait d’ailleurs dans le JDD du 29 avril 2012 :

Chinois

« Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires.
Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet, excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes.
Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise ! »



Philippe Sollers à Shanghai.
Photo Julia Kristeva. ZOOM : cliquer sur l’image.

Julia Kristeva devant la rivière Luo.
Photo Philippe Sollers. ZOOM : cliquer sur l’image.

Marcelin Pleynet à Shanghai.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Pleynet et Sollers. La Grande Muraille.
Photo : Julia Kristeva. 29 avril 1974.

Avant-propos

Puisqu’on me propose de rééditer aujourd’hui ce livre devenu introuvable, je ne vois aucune raison de m’y opposer, et même je vois toutes sortes de bonnes raisons d’accepter cette proposition. L’une d’entre elles, et non des moindres, tenant au fait que la Chine n’est plus du tout perçue aujourd’hui comme elle l’était à l’époque.

En 1974, date à laquelle ce voyage eut lieu, la Chine était essentiellement perçue comme une opposante à l’URSS et aux partis communistes occidentaux. Elle est apparemment perçue aujourd’hui (tout en restant communiste) comme une rivale économique des États-Unis.

Si l’on m’avait dit alors que la Chine communiste survivrait à l’Union soviétique, je ne l’aurais sans doute pas cru.

Ce voyage fut préparé et organisé par Philippe Sollers, et par la revue Tel Quel qui se trouvait plus ou moins encerclée par l’idéologie du parti réformiste stalinien, qu’il s’agissait de faire éclater d’une façon ou d’une autre. Et la Chine, pour des raisons de culture spécifique, s’est révélée la solution la plus immédiatement évidente.

Je ne prétends pas qu’au départ une certaine naïveté de ma part n’était pas en jeu dans ce qui motivait ce voyage. Mais, comme l’indique bien la préface rédigée lors de la première publication de ce volume (1980), ce voyage n’en fut pas moins aussi préparé que possible par toutes sortes d’études sur la réalité culturelle et historique de la Chine. Les livres ne manquaient pas, de Marcel Granet à Joseph Needham (voir entre autres le n°50, été 1972, de la revue Tel Quel)... Et, ces lectures faites, la Chine n’était plus tout à fait seulement ce qui alimentait l’actualité mais un grand pays doté d’une non moins grande et très singulière civilisation qui ne pouvait que justifier les divers débats politiques alors en jeu.

De ce point de vue, l’expérience fut infiniment plus enrichissante que prévue, malgré diverses et inévitables déceptions. Les pages qui suivent témoignent aussi clairement que possible de l’essentiel de ces enjeux et de leurs fondements essentiellement poétiques.

À leur relecture, je me persuade qu’aujourd’hui comme alors, proche et toujours lointaine, la Chine ne saurait échapper à la mythologie et au lyrisme propres à toute réelle et familière étrangeté.

C’est aussi pour mieux manifester cette familière étrangeté, que j’ai tenu à ce que cette réédition soit accompagnée d’un dossier de photographies prises lors de ce voyage par les divers membres du groupe.

Marcelin Pleynet
Paris, 2012

*

Extrait 1

Pour tout dire...

Les pages qui suivent ne prétendent ni à l’enquête, ni au reportage, ni au témoignage objectif. La tradition du voyage en Chine et des ouvrages d’information et de savoir qui en rendent compte n’est pas ici respectée. On sait que depuis que la Chine a ouvert ses frontières aux observateurs étrangers, les voyages et déplacements y sont organisés et dirigés par des responsables politiques et des membres du PCC, ce qui explique que, positifs ou négatifs, les comptes rendus de ces voyages sont d’abord essentiellement situés par rapport au seul interlocuteur qu’ils peuvent prendre en considération, le PCC. Est-il possible dans les conditions où ont lieu les voyages et les déplacements aujourd’hui en Chine de faire autrement ? Tout dépend aussi sans doute de ce que l’on va y chercher et je dois dire que je me suis moi-même un moment laissé prendre à la convention protocolaire de ces voyages. Deux articles publiés dans Tel Quel à mon retour en portent incontestablement la trace. N’était-ce, il faut bien le dire, la façon toute particulière que peut avoir un écrivain, et plus encore un poète, d’appréhender le spectacle du monde, n’était-ce en quelque part les défenses de cette excentricité, je n’aurais certainement rien rapporté d’autre. Cette excentricité a fait que, d’une certaine façon, je n’étais jamais tout entier l’interlocuteur auquel les responsables politiques et syndicalistes chinois s’adressaient. J’entendais, cela va de soi, le bien-fondé et la logique raisonnable des discours qu’ils me tenaient et qui pouvaient même le cas échéant me convaincre mais, si nombreux, répétitifs et martelés que fussent ces discours, ce que je vivais de la réalité qu’ils étaient censés représenter restait pour moi, ailleurs, tout autre ; si différemment et totalement autre que pendant très longtemps je me suis trouvé dans !’incapacité d’en penser le réel partage, pariant pour la raison discursive contre les exubérances intuitives de la raison.

Il ne serait sans doute resté aucune trace de ce conflit si je n’avais poursuivi quotidiennement au cours de ce voyage la rédaction du journal intime que je tiens depuis près de quinze ans. Les pages qui suivent reproduisent l’essentiel de ce que j’ai noté chaque soir au cours des trois semaines qu’a duré ce voyage. Si je ne les publie qu’aujourd’hui, cinq ans après leur rédaction, c’est que le conflit donc j’ai parlé plus haut les a, jusqu’à récemment encore, rendues pour moi quasiment illisibles. Je les lisais en effet à partir de ce que coûte que coûte je voulais penser du destin de la Chine moderne, c’est-à-dire à partir de ce dont elles ne témoignent qu’à peine.

Qu’ai-je donc vu et vécu en Chine ? Je m’y suis tout de suite trouvé trop dépaysé pour concilier ce que les arguments marxistes, que développaient nos interlocuteurs chinois, pouvaient avoir pour moi de familier (d’occidental, avec ma présence dans ce pays lointain, à la culture et au passé plus lointains encore : la Chine. C’est, si je puis dire, de cette présence étrangère et de cette volonté de présence à l’étrangeté des choses, à l’autre des êtres et des lieux, que témoignent d’abord les pages de ce journal. Beaucoup plus que la traditionnelle et familière promenade dans la logique des dogmes marxistes qu’on nous proposait, c’est à travers une tentative de sensibilisation à tout ce qui peut constituer l’homme chinois : le paysage, le climat, le temps, l’espace, que j’ai essayé de comprendre ce qu’il pouvait en être de l’intellectuel que je suis dans un déplacement aussi complètement bouleversant que celui que fut pour moi ce séjour en Chine. C’est à cela, je l’ai constaté en relisant ces pages, que j’ai alors employé le plus sensible de mon attention. J’ai ainsi, cherchant à transcrire dans un langage poétique les moments émotionnellement les plus forts de ce voyage, emprunté comme roue naturellement une forme de poésie que je dirais traduire du chinois. Ces essais poétiques n’ont, eux non plus, jamais été publiés dans leur ensemble. Si j’en reproduis ici quelques-uns dans le cours du texte, c’est moins en fonction de leur qualité, qui me reste aujourd’hui encore énigmatique, que dans la mesure où ils sont le symptôme d’une volonté de comprendre ce que je vivais selon le mode et le rythme de perception émotionnelle de la langue et de la pensée chinoises. C’est de cela sans douce, plus que de cour autre chose, que témoignent les pages suivantes.

La rationalité marxiste, si elle l’explique, ne donnera pour­ tant jamais réalité ni dimension à l’Histoire, et l’homme, perdu dans la forêt des caractères et des symboles d’un monde ancien, saisi de vérité, ne manquera jamais de se projeter, de se compromettre à décrire et à réinventer les mille fables dont nous savons bien que son vécu comme sa culture portent trace. Qu’en est-il de cerce invention fabuleuse dans la réalité quotidienne du peuple chinois ? C’est autour de cette question et des réponses qui y étaient, ou qui n’y étaient pas, apportées que se constitue aujourd’hui pour moi l’essentiel de ce voyage de crois semaines à travers la Chine. On verra, dans ce que je me suis autorisé à retranscrire de leurs propos, qu’il en fut sou­ vent de même pour mes compagnons.

La réalité de la Chine de 1979, avec ses retournements politiques et sa feinte démocratisation, permettra-t-elle, au-delà de toute polémique, qu’en ces pages soit lue la fragile vérité qui s’y cherche ? Sinon aujourd’hui un jour peut-être...

* * *

J’ai participé au voyage en Chine donc ces pages portent témoignage au titre de représentant d’une délégation de la revue Tel Quel composée de Julia Kristeva, Philippe Sollers et moi-même ; Roland Barthes er François Wahl nous accompagnaient. Ce voyage, au retour, a donné lieu à une vaste série d’informations, pas moins de cinq articles dans Le Monde, deux numéros de la revue Tel Quel et, un peu plus tard, un livre de Julia Kristeva, Des Chinoises, publié aux Éditions des Femmes. Je me sens évidemment, avant toute chose, en partie redevable de ce vécu aux compagnons de voyage avec qui je l’ai, trois semaines durant, partagé. Mais je voudrais aussi dire que si cette sorte d’aventure commence avant même que n’en soit connue la possibilité ou la date, ma reconnaissance va aussi à ceux qui m’ont engagé à connaître et à aimer la Chine longtemps avant que j’entrevoie même la possibilité de m’y rendre. Je voudrais ainsi associer à la publication de ces pages Maria-Antonietta Macciocchi, et dire pour terminer que je dois ce que j’ai pu voir et vivre en Chine, plus encore qu’à nos hôtes et à nos guides, à la lecture rêveuse et passionnée, il y a de nombreuses années, des livres de Marcel Granet, qui m’ont fait comprendre et aimer la civilisation, la culture et la pensée d’un très grand peuple.

« La vertu du temps est de procéder par révolution », nous dit Marcel Granet. Il nous reste à nous entendre sur les révolutions du temps. Les micro-événements ici rapportés révolutionnent ils quoi que ce soit et méritent-ils l’emphase d’une publication ? Ils ne tiennent qu’au rythme, à la respiration, à la fatigue, à l’humeur du moment ; aux dix mille riens qui se rythment, qui s’ouvrent dans l’air, qui s’éteignent et qui passent comme le vent et la lumière, comme la vie.

M. P., 1979

Marcelin Pleynet, Le Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012, p. 14-19.

*

Extrait 2

Dimanche 5 mai 1974 – de retour en France

Je me retrouve en France avec le sentiment d’avoir quitté la Chine précipitamment. Si au départ de Paris nous ne savions pas vraiment ce que nous allions trouver en Chine, nous partions pourtant et, dès que la passerelle de l’avion fut franchie, nous n’étions plus en France. Nous quittions la France pour, dans le demi-sommeil d’une nuit de voyage, partir vers un continent sans autre réalité sous son nom que son tracé géographique et l’occidentalisation de ses mœurs.
À Pékin, en montant dans l’avion qui nous ramène à Paris, nous sommes déjà en France. À la première page des journaux les élections françaises, et en page 4 ou 5, quelques brèves nouvelles de la Chine, Lorsqu’en cours de voyage nous avons pu consulter le Bulletin d’information de l’agence Hsinhua, nous avions parfois en dernière page, venant après les informations sur la Chine et sur le continent asiatique, quelques nouvelles de la très lointaine Europe.
Nous faisons escale à Karachi à 17 h 45 : chaleur torride, l’air est lourd et humide. Impossible de ne pas penser à la parenthèse de ces trois semaines. Impossible d’être présent à cet entre-deux du retour. L’avion est en grande partie occupé par un groupe d’Alsaciens qui fêtent bruyamment, champagne et chansons, leur départ de Chine. Nous survolons Téhéran, Ankara, Sofia, Zagreb, Munich. Nous sommes en France, Après un moment de repos la délégation alsacienne a repris son tapage de plus belle, le reste du voyage est un cauchemar sans sommeil.
Mon retour en France dans cette campagne familière où je passe chaque week-end, me laisse tout à fait ahuri et en somme passablement dépaysé. Ce qui m’apparaît immédiatement et avec force c’est la surcharge du décor. La campagne française est sur-décorée, pas un endroit où l’œil puisse se poser sans rencontrer une surcharge dont le plus souvent l’inutilité n’égale que la laideur. Même chose chez moi, des bibelots, des meubles, des livres : des anecdotes superflues. Je sais déjà que je m’y ferai très vite, que très vite ils me deviendront à nouveau indispensables. Mais au retour c’est la surprise avec comme un mouvement de recul et de crainte devant ce que j’ai cru, ce que je crois devoir assumer. Ce n’est pas seulement le lieu commun de la société de consommation, c’est son histoire, l’histoire de la culture de consommation, de son décor, des traces partout perceptibles d’un récit « dix-neuviémiste », sans autre dimension que la commune mesure psychologique. Je notais avant-hier, dans un autre carnet, qu’un voyage en Chine, qu’un récit de voyage en Chine doit toujours forcément commencer en Occident, et pour nous inévitablement en France. C’est de là, et d’une certaine façon c’est là que se fait, que s’est fait ce voyage. Cette impression qui était alors quelque peu abstraite se confirme tout à fait ce matin entre Chartres et Dreux. Le voyage commence avant le voyage et c’est au retour qu’il se confirme, que les clichés se fixent.

Comme je crois l’avoir noté ici même, c’est peu à peu par analogie avec la France et l’Europe que nous avons réussi à nous familiariser avec la Chine, et chaque fois la comparaison et la ressemblance nous paraissaient on ne peut plus convaincantes. Au retour, et plus particulièrement ce matin au cours de cette promenade dans la campagne française, toute possible analogie avec la Chine disparaît et s’efface. Le paysage que je traverse, les habitudes de travail qu’il suppose, ce qui l’a conditionné comme mode d’appropriation et d’économie, son dessin, ses couleurs et jusqu’au ciel pâle qui le couvre, rien là qui puisse se comparer à quoi que ce soit de ce que nous avons vu en Chine. Le paysage chinois peut certes être étendu et plat, comme celui que je traverse un peu avant Dreux, et même beaucoup plus vaste, mais sa division, son unité de mesure, de perception, lui donnent une tout autre dimension. Ici, les champs sont divisés en plus ou moins grandes, plus ou moins inégales parts de cultures, le paysage chinois auquel je pense est également divisé par le quadrillage des canaux qui l’irriguent. Pour ce que j’en ai vu, le territoire chinois à être plus vaste n’en semble pas moins plus maîtrisé, à être moins occupé plus naturellement proche de celui qui l’habite. L’impression que j’ai eue très souvent en Chine, et que je n’ai peut-être jamais notée ici, en voyant un paysan accroupi dans les blés en herbe, ou près des rizières, seul et arrachant une à une les mauvaises herbes, s’appropriant seul et ponctuellement la vaste étendue, c’est que rien ne serait impossible à la volonté, tour à tour, au cours de son histoire, patiente et impatiente, de ce peuple de se transformer et de transformer son histoire. Qu’il s’agisse de la Grande Muraille de Chine, ou de ce paysage de rizière, le signe, la trace que laisse le Chinois a toujours deux mesures, celle de l’homme et celle de l’espace qu’il habite : la fixation de l’une dans l’autre – vaste écriture idéogrammatique de l’étendue. Il faudrait dire que si les cyprès qui entourent Sienne ont tous leur histoire dans Horace, c’est un peuple entier là-bas qui trace et irrigue de la terre jusqu’au ciel, d’un horizon à l’autre, ou penché sur la rizière sans horizon, la légende sans âge des grands caractères de son histoire.

Au retour de Dreux j’aperçois la flèche de la cathédrale de Chartres que je veux revoir dès aujourd’hui pour comprendre ou ne pas comprendre – ce qui, au-delà de l’actualité (les élections présidentielles), se mêle et se démêle des grandes aventures humaines dans ces sortes d’écrits géants (pris dans la traversée des siècles) que nous portons, que nous vivons aussi, le plus souvent peut-être, à ras de terre. La politique sans doute ne pourra jamais me permettre de penser cela, quoique les deux dimensions monumentales et scripturales, herbeuses et lapidaires, qui fixent ce vécu, soient aussi des pensées…

Marcelin Pleynet, Le Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012, p. 109-112.


Six poèmes

Vendredi 19 avril, Nankin


samedi 20, Nankin



Mercredi 24, Luoyang


Jeudi 2 mai — Pékin


Dimanche 5 mai — de retour en France


Marcelin Pleynet, Le voyage en Chine. 1980.
ZOOM : cliquer sur l’image.


Ci-dessous le texte qu’écrivit Jacques Henric dans le numéro 37 de la revue art press de mai 1980 lors de la première publication du Voyage en Chine, ainsi qu’un extrait de la lettre de Roland Barthes à Marcelin Pleynet qui l’accompagnait.


L’article de Jacques Henric.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Le voyage en Chine

Il y a une tradition des récits de voyage. Les romantiques, entre autres, ont donné à ce genre littéraire ses lettres de noblesse. A chacun sa Grèce, son Italie, ses Amériques, son Orient... Oubli, évasion, ou retrouvailles avec soi-même ; abandon du lieu natal, de la mère-patrie ou recherche de lointaines racines ; volonté de retrouver une authenticité perdue ou oubli de soi dans une couleur locale, le voyage et son récit sont un peu tout cela : lieu de projections de fantasmes et espace catalyseur, révélateur, de charges charges inconscientes. Marcelin Pleynet, d’entrée, dans la préface de son livre, ne néglige pas cette dimension subjective de l’expérience. D’ailleurs, une des premières notes consignées dans son carnet, alors qu’il vient de décoller d’Orly pour Pékin, est ainsi rédigée : "où sommes-nous, d’où sommes-nous, où allons-nous ?"

Sans doute, se rappelle-t-on les circonstances de ce voyage : une invitation de représentants de la revue Tel Quel — Julia Kristeva, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet — accompagnés de François Wahl et Roland Barthes, par le gouvernement de la République Populaire de Chine. C’était en 1974, au milieu de la période dite "maoïste" de Tel Quel. Pleynet rappelle, sans hypocrisie, sans ostentation de culpabilité masochiste non plus, que ce voyage aux déterminations avant tout idéologiques et politiques, l’avait amené à rédiger à son retour deux articles publiés dans la revue. C’est incontestablement faire preuve de liberté d’esprit que de donner à lire aujourd’hui, après l’analyse de caractère théorique, l’autre face, plus personnelle, plus subjective, voire intime, du rapport écrit à cet autre qu’était alors pour Pleynet la Chine en plein bouleversement. Faut-il s’étonner que ce soit ce contact à chaud avec le réel et son compte-rendu brut rédigé au fil des heures, quand ne joue plus ou ne joue pas encore le surmoi politique et idéologique, qui soient le plus porteur de vérité. C’est Pleynet lui-même qui fait la différence entre ce qu’il appelle "la raison discursive" et les "exubérances intuitives de la raison". Exubérances que l’écrivain, le poète Marcelin Pleynet nous donne aujourd’hui à lire sous la forme des "chroniques du journal ordinaire du 11 avril au 3 mai 1974". Le ton en est celui d’un pessimisme serein, d’une lucidité et d’un désabusement discrets, feutrés. C’est à travers la notation des petites choses, des faits apparemment sans importance, de tel ou tel détail à première vue insignifiant de la réalité, que le vrai surgit. Les pages les plus attachantes sont celles qui décrivent un paysage, une campagne sous la pluie, la décoration intérieure d’un wagon de chemin de fer, les couleurs d’un fleuve, le mouvement des corps dans une rue, la configuration d’un espace... Et il y a cette émouvante présence de Roland Barthes, toujours un peu en retrait.

L’ensemble — textes des notes et poèmes très courts qui le ponctuent — forme un livre aéré, léger, ayant parfois l’éclat coloré, vigoureux du rêve, parfois sa vitesse et sa fugacité. "Dix mille riens qui se rythment, écrit Pleynet, qui s’ouvrent dans l’air, qui s’éteignent et qui passent comme le vent et la lumière, comme la vie."

Jacques Henric, Art Press, n°37, mai 1980.

*

Un extrait de la lettre de Roland Barthes. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Art press 37, mai 1980. Archives A.G.

Paris, le 25 fév 79

Cher ami,
J’ai lu tout de suite et d’une traite votre Journal de voyage ; sincèrement, cela m’a enchanté par la simplicité, la justesse, la bienveillance exacte ; vous pouvez imaginer combien j’ai été sensible à la levée de tout dogmatisme, de toute arrogance, de toute hystérie ; vous pouvez imaginer aussi qu’à chaque instant, comme dans la marge, mes souvenirs personnels venaient s’articuler sur ce que vous rapportiez, mais aussi vous vous êtes souvenu pour moi, rappelant des choses que j’avais sans doute refoulées. Et puis, c’est discrètement romanesque, dans la mesure où vous avez su rendre à chacun de nous son " humeur". Et les poèmes sont très beaux.
Merci d’avoir eu la délicatesse de nous avoir fait lire votre texte en premier. Je vous dis, cher Marcelin, ma fidèle amitié.

Roland Barthes

*

« Le voyage en Chine »

Frans De Haes

Paysages en deux : on se souviendra du titre de ce recueil publié en 1963 [4] lorsqu’on abordera la lecture du Voyage en Chine, journal rédigé en 1974 et publié en 1980 [5]. Il semble en effet que la dimension de réel la plus forte sur laquelle Marcelin Pleynet insiste tout au long de ce livre, est « l’unité de mesure de perception » qu’offrent l’espace et le paysage chinois face à ceux de l’Occident. « Pour ce que j’en ai vu, le territoire chinois à être plus vaste n’en semble pas moins plus maîtrisé, à être moins occupé plus naturellement proche de celui qui l’habite » (p. 121). Pleynet insiste : par sa taille et son mouvement, si infime soit-il dans l’immensité environnante, le corps chinois ne se perd jamais tout à fait, n’écrase ni n’est écrasé, fait signe parmi les signes, mobile, élégant et furtif. De même, la « masse » chinoise dans les villes, dans les communautés rurales ou dans les usines ne s’avère ni abrutie ni hystérisée. Elle semblerait avoir acquis, traversant les millénaires, une figure et un rythme de déplacement dont la souplesse nerveuse n’a d’égale que la légèreté calme. Le vif dessin qu’implique le tracé des piétons, des vélos et des véhicules est impensable dans un cadre occidental marqué d’investissements brutaux. Un tel rapport qualitatif du paysage, des hommes et des couleurs (dans l’espacement et dans la temporalité) se trouve à l’échelle du corps individuel et de sa constante mise en jeu. Dans Le Voyage, Pleynet revient à plusieurs reprises sur la pratique régulière d’un élégant exercice auquel s’adonnent les individus chinois, à l’écart de la foule mais toujours visibles.

« À noter au cours de notre promenade : une femme d’un certain âge, puis trois hommes, légèrement à l’écart de la foule, pratiquent en plein air la gymnastique ou boxe chinoise (taijiquan). S’élevant appuyés sur un pied ils avancent tour à tour extrêmement lentement les autres membres, bras et jambes, puis le reste du corps. Et cette danse lente, immobile semble se dérouler comme une nage. Les bras poussés en avant s’élèvent et retombent, dessinant un espace sculptural, mouvant, qui enveloppe les corps et les détache de leur entourage, non plus corps mais volume d’air, limite tracée par eux d’une unité vide dont ils se séparent en secouant la tête » (p. 34).

Et vers la fin du voyage, lors d’une promenade à Pékin :

« J’essaie de me mettre au rythme lent et régulier des promeneurs mais il se révèle finalement assez difficile à tenir, il tient quelque part non pas au poids mais au rapport que le volume du corps entretient avec l’espace, je dirai que la taijiquan, cette boxe nagée, n’en est que l’accentuation. Ce rythme se tient d’un corps qui n’est pas léger mais vide. Rien de l’érection phallique du corps occidental, le corps ici, à sa convenance spatiale se fond dans son action » (p. 111).

Sans doute ce « rapport d’échelle de l’homme à son environnement » est-il lié à la mesure heureuse réglant depuis toujours et partout en Chine la relation entre volumes monumentaux et volumes infimes. À preuve, les grottes bouddhiques de Longmen. « Les grottes sont situées au sud de Luoyang dans un lieu dit “La brèche de hi” et “La porte du dragon”. On a trouvé dans l’une d’elles la date de leur fondation, environ 495, à l’époque de la dynastie des Wei du Nord, les travaux ont duré jusqu’au XIe siècle. Il existe à Longmen 1 352 grottes et 750 autels de petite dimension, 41 statues, la plus grande faisant 17 mètres de haut (la plus petite fait 2 cm). Les grottes sont chargées de caractères anciens très précieux pour l’étude de la calligraphie chinoise » (p. 74). À cette inscription monumentale et cependant très fine d’une Histoire multiple, largement énigmatique pour l’Occidental cultivé, s’ajoute une perspective inédite : « Les grottes et les sculptures ne peuvent être vues que de très près, ou de loin. Le visiteur se trouve soit au pied de la sculpture, soit éloigné d’elles sur l’autre versant de la montagne » (p. 76).

Il me semble de plus en plus que les notations sèches et claires de Pleynet trahissent ici quelques-unes des préoccupations majeures de l’écrivain, car les perceptions accumulées d’un réel autre dans ses dimensions spatiales et temporelles (« le temps qui ne s’arrête ni ne continue ») se font incessamment autour et dans la mise en œuvre de l’écriture poétique même de Pleynet. Avec le temps on s’apercevra que le bonheur silencieux de l’écrivain en Chine fut celui de la découverte et de l’expérimentation d’une mise en espace continuellement favorable à la « Dichtung ». C’est dans cette perspective qu’il faut lire, notamment, la discussion entre compagnons de voyage ayant trait à la résistance qu’oppose la Chine au récit. Comme le remarque Julia Kristeva : « Ce pays n’offre pas de possibilité de récit, impossible de faire passer les micro-accidents et différences que l’on perçoit dans le langage. Il en est de ce pays comme de sa peinture, il est fade » (p. 53). Cette « fadeur » chinoise (à laquelle Roland Barthes fut si attentif [6]) n’est évidemment pas à lire dans la perspective du « maussade » occidental, toujours solidaire d’un « sanguin » phallique affirmé et dénié... Il serait plutôt ce chatoiement d’arrière-plans marqués mais non-enchaînés, une réserve de saveurs qui, si elle rend impossible ou superflue une transposition linéaire, n’en influe et n’en innerve pas moins, de manière privilégiée, l’écriture poétique partout présente en Chine. Hors de toute propagande politique (dont Pleynet et ses compagnons assumèrent comme on sait à la fois la passion et le pénible malentendu) il faut lire ici le spectacle du poème de Mao Tse-toung accroché à un filet transparent et flottant « vif, déchiré, cursif sur le ciel »...

Partout, en effet, est présente dans l’immensité du pays la subtilité « d’une culture et d’un sens fabuleux » (p. 55). « Fabuleux mais de quelle fable ? » se demande Pleynet en traversant plus tard l’ancien temple de Confucius à Xian où se dresse une extraordinaire « forêt de stèles » sur lesquelles se lisent en inscriptions massives les Douzes Livres Classiques qu’un Occidental ne peut évidemment parcourir qu’en rêve. Et c’est encore dans cette perspective-là qu’il faut lire les tentatives d’écritures poétiques (« selon le mode et le rythme de perception émotionnelle de la langue et de la pensée chinoise ») qui parsèment Le Voyage en Chine en regard des descriptions en prose...

Un des aspects les plus passionnants de ce livre est la manière discrète dont il suggère et indique que ce voyage fut à la fois la découverte et la confirmation des parti-pris les plus fondamentaux de Marcelin Pleynet, poète. Toute son œuvre, à travers ses ruptures et soubresauts, pose et creuse la nécessité pour l’écrivain de s’affronter à de grands volumes de culture, de les lire, de les traverser en rêvant l’œil ouvert, de les critiquer, de les chanter et de les rythmer par « les exubérances intuitives de la raison » (p. 14) Entendre « comme la pensée les nomme / avec ces jambages » (Comme)… Traversée d’éveil et de sommeil : « les cycles de l’histoire / les parques plus endormies que la montagne... » (Stanze). Etc. Et les peintres qui retiennent Pleynet ne sont-ils pas précisément ceux qui ont à traiter, avec tous les investissements contradictoires possibles, ces mêmes « volumes de culture » ?

Il faut, bien sûr, remarquer que Le Voyage en Chine fait la part des expériences positives et des autres : ainsi l’expérience du « gardiennage » politique imposé à un peuple cultivé et celle des coupures qu’implique un voyage aussi strictement « guidé » : « … tout au long de ce voyage il faut se reconnaître coupé de toute expérience concrète, dans la mesure où coupé de toute expérience comptable et de toute expérience sexuelle, de tout rapport à la monnaie et au sexe » (p. 66). Or, la poésie de Pleynet serait impensable sans l’attention qu’elle porte à l’impact sexuel de cet écrit entre éveil et sommeil qu’est la « poésie » et sans cette passion (toute sadienne [7]) du chiffre, du comptable, de l’or... Les chiffres foisonnent en Chine, on l’a vu dans les poèmes, dans la description des grottes de Longmen, dans les noms de lieu. Quant au rapport du Chinois et du « sexe » [8], s’il est évident qu’il participe à ce changement d’échelle qui marque toute espèce de relation et de volume et qu’il n’est donc guère comparable à ce que nous en vivons ici, il n’en demeure pas moins vrai que l’idéologie marxiste en propose un refoulement religieux très net. Lors de la visite à la Pagode de la Grande Oie (Xian), les guides du PCC interdisent l’accès au temple et aux annexes... « Seraient-ils toujours en activité ? » se demande Pleynet en pénétrant le « Musée des fouilles archéologiques », situé à quelques mètres de la Pagode et où s’exhibent les vestiges d’une société archaïque, matriarcale. « Ainsi, note-t-il, une des nécropoles révèle une disposition de tombes d’hommes autour d’une tombe de femme : la Grande Mère centre de la nécropole » (p. 84). Trace archaïque révolue, balayée par les révolutions ? Pas tellement si l’on en croit le récit (p. 81) d’un spectacle moderne joué par l’Opéra des Sept Régions. « Ph. S. remarque que, aussi bien au cinéma qu’au théâtre, c’est toujours la femme qui tient le rôle positif, ou plus exactement la jeune fille virilisée pour l’occasion. Il ajoute qu’en fait dans tous ces scénarios il n’y a jamais de femme. R. B. : “C’est vrai, pas de femme de trente ans”, Ph. S. : “En effet, seulement des jeunes filles virilisées et des femmes d’âge” » [9].

VOIR SUR PILEFACE

Or, c’est précisément ce point-là, l’immémoriale censure du fait qu’une femme ne puisse avoir lieu sinon par rapport à la « matricité » vénérée, que Pleynet met en scène et analyse avec un emportement certain dans le très beau Chant I de Stanze, livre qu’il publie juste avant le voyage...

« le même secret sans fond ni surface
le spectacle étant vide et somme toute joyeux l’affo-
lement devant le commencement toujours répété
jamais »
(Stanze)

Est-ce dès lors un hasard si, après la crise « maoïste » de Tel Quel et le voyage en Chine, ce fut bien ce point-là qui allait constituer le nerf réel de la lutte acharnée qui se faisait à Tel Quel, et ce à travers des œuvres de plus en plus différenciées ? N’est-ce pas cette fouille écrite et irrespectueuse du grand « secret sans fond » (de la Mère déléguant et réglant le pouvoir partout) qui se déploie aussi bien dans la prodigieuse machine de Paradis (Sollers) que dans le jeu rythmique de découpes condensées et espacées marquant le travail de Pleynet ? N’est-ce pas enfin sous cet angle-là (l’homme n’entrant dans le jeu symbolique que quoad castrationem, la femme n’y étant jamais prise que quoad matrem [10]) qu’il faudra lire un jour la véritable histoire de la résistance de Tel Quel à tout refoulement ? Ça permettrait, en tout cas, d’en finir avec pas mal d’anecdotes, de dénégations et de radotages.

Frans De Haes
Courrier du centre international d’études poétiques,
n°139-140, janvier-février 1981.


Le Voyage en Chine

Film super8 de Philippe Sollers (1974)

MAO

« Quand j’étais à Pékin, il y a plus de trente ans, le correspondant du Monde avait l’air passionné par le régime communiste, avec obstination et une bizarre ferveur. Heureusement, il avait un vélo que j’ai pas mal utilisé dans les rues, ce qui me faisait remarquer par des milliers de Chinois comme un « long nez », c’est-à-dire une bête curieuse. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le même journal, aujourd’hui, s’enthousiasme pour une biographie à charge du monstre Mao, le pire criminel du XXe siècle, responsable de 70 millions de morts, et prêt à en faire tuer 300 millions. C’était donc une « ordure ». Soit. Mais il y a plus grave : c’était un pauvre type, un médiocre, un mégalomane orgiaque, un sadique primaire, un agent simultané de Staline, des nationalistes, des Japonais et ensuite des Américains. Un fou, mais sans envergure. Autant dire que les anciens « maoïstes » occidentaux, Français en tête, ont bonne mine. Max Gallo, dans Le Figaro, parle même, avec commisération, de ceux « qui agitaient le Petit Livre rouge au bar du Pont-Royal ». Il ne manque que la photo qui, bien entendu, n’existe que dans l’imagination de Gallo. »

Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD, juin 2006.


Tel Quel 59. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Pour voir le sommaire, cliquer sur l’image.

Dès le retour de Chine, Marcelin Pleynet publie dans les numéros 59 et 60 de Tel Quel — celui-ci sort en octobre 1974 — un long article intitulé « Du discours sur la Chine ». Cet article est présenté en note comme « Extrait de Pourquoi la Chine à paraître dans la collection "10/18" ». A ma connaissance ce livre ne... paraîtra pas.
Dans le numéro 59 de Tel Quel — En Chine — Marcelin Pleynet revient sur les "conditions subjectives" dans lesquelles ne peut pas ne pas s’effectuer ce type de voyage notamment à travers les problèmes de la langue ou du langage qui mettent le "voyageur" « en constant état de traduction ». Il écrit :

« Ce voyage s’est effectué pour moi sur la base d’une expérience et d’une pratique de la langue poétique moderne, et des conséquences que doit entraîner ce type de pratique. Je considère logiquement (biographiquement) ce voyage comme une conséquence d’un certain type de pratique de l’écriture d’avant-garde, dont je dois dire qu’elle n’a jamais été arrêtée mais qu’elle a été tout au contraire entraînée dans le déploiement massif des luttes qui mènent, pour son indépendance et pour sa liberté, le peuple chinois à l’assaut du ciel. Je pense que ce discours sur la Chine est aussi à tenir, et même qu’il fait jusqu’à présent énormément défaut. Mais saura-t-il répondre de ce qui unit ce travail sur la langue à l’économie, à la politique, à l’idéologie, à la révolution socialiste ? »

Question qui restera... sans réponse... ou, plutôt, qui ne se posera plus dans les mêmes termes une fois constatés, quelques années plus tard, l’échec, en Chine même, de l’illusion "maoïste" (l’échec de la révolution ?), puis l’impasse de l’illusion "avant-gardiste". Sans doute est-ce la raison pour laquelle Le Voyage en Chine, publié en 1980 (P.O.L.), ne reprendra pas la problématique, encore "bornée", "limitée" par l’horizon "marxiste-léniniste", de ce texte de 1974, intitulé « Pourquoi la Chine populaire » [11].



Du discours sur la Chine

La question « Pourquoi la Chine » n’en garde pas moins toute sa pertinence et, ce, jusqu’à aujourd’hui. Il est, de ce point de vue, intéressant de relire, cinquante après, Du discours sur la Chine (dans TQ 60). Marcelin Pleynet s’interroge en effet dans des termes qui, à bien des égards, restent d’actualité :

« Si le livre sur la Chine n’est pas devenu un genre que des esprits plus ou moins distingués se plaisent à cultiver, il s’introduit pour l’essentiel par une question : Pourquoi la Chine ? A cette question, bien entendu, les réponses sont multiples, mais, si la plupart se justifient d’elles-mêmes, il en fut jusqu’à présent apportées peu qui sans mystification puissent se justifier. »

A droite comme à gauche, « la question reste fondamentalement non traitée, parce que non traités les intérêts, aussi bien subjectifs, qui la portent. » (je souligne) La plupart des réponses fonctionnent soit comme "introjection", soit par "projection", écrit Pleynet :

« Introjection : ce que seule une convention peut nommer le "maoïsme" occidental, projection : l’exotisme coloré et les anathèmes de toutes sortes aussi bien ceux de la vieille droite que ceux aujourd’hui plus actuels et plus explicites des divers partis révisionnistes. Chacun de ces discours est à mon avis à lire comme le symptôme d’une maladie qui ne dirait jamais son nom. »

Certes, aujourd’hui, les partis communistes ("révisionnistes" selon le langage marxiste de l’époque) ne portent plus les anathèmes les "plus explicites" sur la Chine et... pour cause : l’effondrement de l’Union soviétique a entraîné le déclin de ces partis ou leur disparition inéluctable. Il n’en reste pas moins que, à droite comme à gauche, le discours sur la Chine semble avoir du mal, aujourd’hui encore, à se renouveler. Comme si "le fantôme de Staline" (selon le mot de Sartre) avait en quelque sorte été littéralement assimilé par les divers salariés du "spectaculaire intégré".
N’est-ce pas toujours par "convention", par conformisme, que l’on continue aujourd’hui encore à parler d’un "maoïsme" occidental pour éviter de penser ce qui a pu animer certains mouvements sociaux des années 70 comme la pratique spécifique de nombreux intellectuels, d’artistes, d’écrivains et, notamment d’écrivains français ? « L’exotisme coloré » et/ou « les anathèmes de toutes sortes » ont-ils fondamentalement disparu ? Et, si les "symptômes" ont changé, la "maladie" n’en persiste-t-elle pas néanmoins sous des formes nouvelles ?
Qu’il s’agisse du livre sur la Chine ou de l’information, « le symptôme à ne pas manquer chez chacun » reste, aujourd’hui comme hier, « l’obsession de l’inédit, du caché-découvert, du secret, de la chasse au document. Comme si se trouvait quelque part une pièce, un sceau qui, déchiffré, permettrait une fois pour toutes d’en finir avec le malaise de ce qui surgit et parle ici d’un autre lieu. » (je souligne)
Pleynet écrit alors :

« Qu’il soit de droite ou de gauche le discours sur la Chine manifeste évidemment [...] les dangers d’une crise historique qui s’expliciterait, livrant les défenses subjectives à leur véritable destin politique réactionnaire. »

Et d’ajouter :

« Le phénomène n’est pas nouveau, et l’on pourrait démontrer comment, et se demander pourquoi la Chine dont on nous parle ne nous est pas beaucoup plus familière, que ne pouvait l’être à ses contemporains la Chine de Leibniz ? »

On peut actualiser. En juin 2006 paraît un livre de Jung Chang et Jon Halliday : Mao. L’histoire inconnue. A la suite de Sollers dans Le journal du dimanche de juin 2006, Pleynet, le 24 juillet, revient dans son journal sur cette publication et les commentaires dont elle a fait l’objet dans la presse. Il y est aussi question d’un écrivain qui, au début des années 70, avait eu la curieuse idée de traduire dix poèmes de Mao Tsé-toung.
Le discours dominant sur la Chine a-t-il changé ? Et l’information ? Oui et non.
La situation n’est plus la même mais la guerre continue.

« Le devenir monde de la falsification était aussi un devenir falsification du monde. » (Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle.)
« Ils se réfugient dans la presse et ils appellent le nombre à leur secours. » (Pascal)
« L’entêtement buté de la falsification et de ses activités falsificatrices opère, aujourd’hui comme jamais, sur ce qui se découvre, aujourd’hui comme jamais, engager les plus vastes opérations de l’Histoire, les plus vastes opérations de la chance. » (Marcelin Pleynet)



Situation

Paris, lundi 24 juillet [2006]

[...] « Quelle mise en place géopolitique s’emploie à ignorer ou à falsifier le surgissement de la Chine sur la scène mondiale et ce qui s’y joue « historialement » d’un destin, d’une chance ?... Voyons la Chine.

MAO ET LA CHINE

Les éditions Gallimard ont fait récemment événement en publiant une biographie de Mao Tsé-toung, qu’on ne peut pas lire autrement qu’en pensant qu’elle est d’abord consacrée à rendre inintelligible le surgissement, et la chance du surgissement, de la pensée chinoise sur la scène internationale [12].

De quoi s’agit-il précisément aujourd’hui ? Sinon de convaincre que le surgissement de l’économie chinoise et de ses stratégies sur la scène internationale ne se différencie en rien du capitalisme occidental, c’est-à-dire américain. Et ce, en s’employant d’abord à convaincre que le communisme en Chine ne fut en rien différent du communisme soviétique. C’est-à-dire en suivant le stalinisme — culte sectaire emmuré —, chambre froide de la momie toujours radioactive, et plus ou moins maquillée, dans le funérarium américain.

On peut noter que lorsqu’il s’agit, sur le modèle soviétique, de retoucher la photographie et de réécrire l’histoire en la falsifiant, les contradictions n’effraient pas les nostalgiques de la Guerre Froide. Le compte-rendu de cette biographie de Mao, dans L’Express [13], pourrait avoir été écrit par un journaliste de L’Humanité dans sa grande époque stalinienne. Le lecteur apprend, en ouverture, que « Mao était pire que Staline » (sic), pour découvrir, en cours de route, que « contrairement à Staline, chez qui se mêlaient convictions communistes et soif du pouvoir, le dirigeant chinois n’a jamais connu qu’une foi tiède » (sic)... CQFD : Mao n’était pas un bon communiste et, plus grave, il ne fut pas un bon stalinien. Mao professait, écrit ce journal très populaire (mais qui ne l’est pas aujourd’hui ? Comme l’écrit Nietzsche : « plèbe en haut, plèbe en bas ») qu’est L’Express..., Mao professait « un profond mépris pour le peuple ». Voilà qui devrait être politiquement efficace. N’est-ce pas ?

Il faudrait citer l’article dans son entier. La falsification y frise, comme dans le livre, la farce : « Enfin, écrit le journaliste de L’Express, Mao était encore plus insensible que Staline. La cruauté du tyran russe n’excluait pas un certain sentimentalisme (sic). » Ce qui ne manquera pas d’émouvoir les lecteurs, en attendant un mémoire sur le plus ou moins de sentimentalisme des tyrans.

Ce qui frappe dans cette psychologie de concierge, c’est qu’à aucun moment il ne peut être envisagé que Mao Tsé toung était chinois... que l’histoire de la civilisation chinoise n’est en rien comparable à l’histoire de la Russie... et que le sentimentalisme de pacotille, qui tient ici lieu de jugement, a toujours porté les foules à suivre le crime.

Il y a une étude à faire sur le sentimentalisme révolutionnaire... Le journaliste de L’Express, en somme, paraît avoir bien connu Staline... ne partage-t-il pas avec Staline les sentiments qu’il convient d’éprouver lorsque l’on reste veuf d’une femme qui s’est... « suicidée » ?

Les auteurs de cette biographie de Mao Tsé-toung, Jung Chang et Jon Halliday, ne sont pas en reste de frivolité lorsqu’ils s’emploient à dénoncer les crimes du dirigeant chinois... Ne s’agit-il pas d’utiliser le tyran soviétique, moins pour discréditer le tyran chinois, que pour servir, en dernière instance, la tyrannie du populisme américain ?

Populisme oblige, ils ont donc recours à la même psychologie de roman-feuilleton, de soap opera, pour traiter la révolution chinoise.

Ainsi, alors que le crime et la corruption ont gardé le pouvoir qu’ils eurent toujours en Union soviétique (pourquoi ne veut-on reconnaître que ce sont les mêmes hommes, dont Poutine, qui gouvernent aujourd’hui ?) et que la Chine actuelle a fort à faire avec ce cancer (Le Monde du 28 septembre 2006, titre « En Chine, la lutte anticorruption conforte l’influence du président Hu Jintao »), nos auteurs vont s’employer à démontrer que l’intégrité de Mao n’était pas vraiment morale (sic) mais politique.

Ils écrivent : « En 1953, lorsque Mao mit un terme à ses campagnes, il avait accompli ce qu’il s’était proposé de faire : dissuader, par la peur, ses concitoyens de toucher à l’argent de l’Etat. Les fonctionnaires communistes devenant relativement intègres au sens traditionnel du mot [où l’on peut supposer qu’il y aurait une façon non traditionnelle d’être intègre] c’est-à-dire qu’ils n’acceptèrent jamais de se laisser acheter, mais ils bénéficiaient d’un niveau de vie privilégié, calculé selon un ordre hiérarchique minutieux. » (Voilà ce qui ne peut que flatter la propagande égalitaire derrière laquelle se dissimule la tyrannie du populisme contemporain.)

Et nos auteurs de poursuivre : « Mao lui-même ne détourna jamais de fonds au sens où on l’entend d’ordinaire » (ce Mao était décidément peu ordinaire — au sens traditionnel du terme cela va de soi — Et c’est incontestablement impardonnable). « Mao ne détourna jamais de fonds... Mais c’était simplement parce qu’il n’avait aucune raison de se prémunir contre le risque de perdre le pouvoir. Il veilla en effet à ce que n’arrive jamais » (sic). Qu’on imagine une homme politique qui ne se préoccuperait pas de perdre le pouvoir !

On n’en finirait pas de relever de semblables niaiseries, où l’on constate que l’Occident ne s’inquiète pas, bien au contraire, du danger qu’il y a à confier l’histoire des tyrans à la médiocrité des passions qui les ont portés au pouvoir.

*


La Chine dans le Monde 

Il y aurait, n’est-ce pas, fort à faire en France pour lutter contre la corruption (à entendre dans tous les sens du mot)... Le nihilisme qui se maintient au pouvoir dans la tyrannie du populisme devient hargneux dès que l’on passe les frontières. C’est un certain Francis Deron, dont j’ai déjà à bien des reprises remarqué la sinophobie, qui s’est chargé (Le Monde du 9 juin 2006 [14]) du compte rendu du livre, et qui, très hystériquement ouvre son article en écrivant : « L’inventeur de la « société sans classe » à la chinoise était une ordure de première classe » (sic). Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un jeu de mots, le Deron n’est pas joueur... mais visiblement très excité... oubliant que, dans un semblable cas, le style c’est l’homme et qu’il tient apparemment à en dire beaucoup plus sur lui-même et sur son désir que sur « le tyran sanguinaire » (autre cliché) dont l’évocation l’agite en fascination.

Mao « une ordure... un personnage d’une petitesse existentielle », et comme dans cette affaire il ne s’agit pas vraiment de Mao, notre journaliste ajoute : « Un personnage d’une petitesse existentielle qui a réussi à régner sur la plus vaste population de la terre. » C’est dire si ces Chinois sont débiles, et faciles à asservir... à peine des hommes... une sorte de troupeau mené par « un pauvre type »... une sorte de brute, un paysan.

Bien entendu, le journaliste ne pense pas que l’on puisse, ne serait-ce qu’une seule minute, se demander de quelle hauteur culturelle, intellectuelle et spirituelle, il assène ses déclarations. Il en va de même pour les auteurs de la biographie. Peu importe les jugements de ceux qui ont reconnu Mao : de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing, Edgar Snow, Malraux et tant d’autres...

Non, il faut d’abord, en urgence, associer Mao à Hitler (remarquable, l’ordre dans lequel ces deux derniers sont généralement cités... comme si Staline n’avait pas été Staline bien avant qu’Hitler ne vînt).

Est-il possible d’établir une hiérarchie dans l’ordre des tyrannies ? Il est en tout cas historiquement possible et même essentiel, pour la bonne intelligence de ce qui s’y joue, d’en respecter l’ordre chronologique. Faute de quoi, inévitablement, se découvre ce que l’on souhaite en sauver.

Pour le cas, nos auteurs ne cachent pas que c’est « grâce à l’ouverture des archives soviétiques » que l’on peut aujourd’hui réellement savoir qui était Mao... en oubliant que les staliniens n’avaient pas attendu l’ouverture de ces archives pour réécrire l’histoire de Mao et de la Chine...

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La poésie de Mao

Peu importe au demeurant, ce n’est pas l’ouverture des archives soviétiques qui entraîne Deron à publier que la poésie de Mao reste « médiocre » (sic). Les staliniens, comme les trotskystes d’ailleurs, n’ont jamais craint les opinions tranchantes (à tous les sens du mot) sur l’art et la littérature.

Il n’en est pas moins significatif de voir la poésie convoquée à ce procès... est-ce bien Mao qui est alors visé... Ne serait-ce pas un écrivain français qui en son temps aurait reconnu et traduit les poèmes de Mao... Il est des circonstances, n’est-ce pas, mais elles se font rares, où la poésie se révèle d’une redoutable efficacité. Voyez par exemple les embarras des idéologues avec l’oeuvre de Dante... Ici les poèmes de Mao [15].

Mais comment ne ferait-on pas confiance au jugement de Francis Deron lorsqu’il déclare que la poésie de Mao est « médiocre », le style de ce journaliste garantit ce jugement. N’écrit-il pas par ailleurs cette phrase dont les accents poétiques n’auront échappé à personne : « Sur le personnage intime, le médecin de Mao, le défunt Li-Zhi-sui en avait dit de vertes et de pas mûres...  » (sic — c’est moi qui souligne la pensée et l’élégance stylistique de notre amateur de poésie).

Et comme la leçon nous est administrée à partir des vertus morales et puritaines des archives soviétiques, il nous faut aussi, bien entendu, souligner : « la faillite de "l’homme nouveau", mort avec son inventeur dans une décadence de sérail  » [sic]... et faire appel en confiance au témoignage de Staline (« Staline a longtemps soupçonné Mao »...), tandis que, sur la même page, en encadré, un certain Philippe-Jean Catinchi évoque : « un monstre froid, cynique, aux appétits sexuels insatiables », en ajoutant «  ce qui choquait presque davantage que la figure d’un stratège manipulateur sans scrupule, ni pitié... » (sic — c’est moi qui souligne. On ne peut pas ne pas souligner cet aveu).

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La morale de cette histoire

Le tyran se voit beaucoup pardonné s’il est chaste. On se demande vraiment comment, dominée, pendant plus de cinquante ans, par la politique sanguinaire d’un tel obsédé sexuel, débile et immoral, la Chine a pu survivre à l’Union soviétique pour devenir, au XXIe siècle une grande puissance mondiale qui aujourd’hui inquiète très sérieusement les Etats-Unis et leurs alliés — chasteté et puritanisme obligent. On ne peut évidemment constater ce succès de la Chine sans en être très profondément scandalisé.

Qui ne veut pas croire que le communisme en Chine fut radicalement autre que le communisme soviétique... ne voudra jamais croire que le surgissement de l’économie chinoise sur la scène internationale n’est pas réductible au mode du capitalisme américain... et c’est sans doute, là aussi, une autre forme de scandale.

Cette biographie de Mao et l’accueil qu’elle a reçu en France ne manifestent-ils pas ce qui moisit dans le pays, où la mémoire du très médiocre tyran, que les Français accueillirent à bras ouverts (Pétain), hante obscurément les hommes et les femmes qui ne peuvent, dès lors, entretenir, à l’exemple des Américains, que des sentiments très ambivalents, c’est le moins qu’on puisse dire, avec la personne et la politique de de Gaulle.

De Gaulle ne fut-il pas le premier à reconnaître, dès 1965, la Chine de Mao Tsé-toung ? Ce qui fut, il est vrai, à l’époque, aussi mal accueilli par les Russes que par les Américains.

Mais les auteurs de cette biographie de Mao, et les journalistes qui en appellent au nombre, sont sans doute beaucoup plus fins stratèges et politiques que de Gaulle et Malraux... qui, en somme, se laissèrent abuser... en s’employant à prévenir l’avenir d’une dictature d’asservissement populiste, à l’américaine.

On sait que, en août 1965, l’auteur de La Condition humaine, Malraux, est en mission en Chine, porteur d’une lettre du général de Gaulle à Liou Shao-shi :

« Monsieur le président. J’ai chargé M. André Malraux, ministre d’Etat, d’être auprès de Votre Excellence et du président Mao Tsé-toung l’interprète des sentiments d’amitié du peuple français pour le grand peuple chinois. M. André Malraux se prêtera volontiers à des échanges de vue approfondis sur les grands problèmes qui intéressent la France et la Chine et par conséquent l’avenir du monde [c’est moi qui souligne]. J’attache par avance un grand prix aux informations qu’il me rapportera après les avoir, je l’espère, recueillis auprès de vous-même et des dirigeants de la République populaire de Chine. »

Malraux est reçu par Mao Tsé-toung, le 3 août 1965.

[Voici comment, le 6 août 1965, l’ORTF rendit compte du voyage en Chine d’André Malraux en moins d’une minute... (A.G.)]

On compte une centaine d’entrées sur Mao Tsé-toung dans le tome III des Oeuvres complètes de Malraux (dans la bibliothèque de la Pléiade), et un long récit de son séjour en Chine, en 1965, dans Les Antimémoires [16].

Faut-il préciser que Malraux n’est jamais cité dans la volumineuse biographie de Mao, publiée par les éditions Gallimard ; et que de Gaulle ne l’est qu’une seule fois, et très incidemment. Dont acte !

C’est bien en effet cette histoire qu’il s’agit très précipitamment de retoucher et de falsifier, en la réécrivant au nom de l’Amérique et du populisme universel... comme si l’Europe et la France n’avait jamais existé.

A suivre... « Après que l’idée du déluge se fut rassise. » [17]

Marcelin Pleynet, L’Infini 98, printemps 2007.

*

En complément indispensable de cette analyse il faut, évidemment, lire l’article de Philippe Sollers, sur le livre de Philip Short : Mao était-il fou ? (A.G.).


Le numéro 107 de la revue L’Infini (Eté 2009) comportait un entretien de Philippe Sollers sur La Fête à Venise que j’ai republié sous sa forme et son titre premiers : Contre la grande Tyrannie. Mais le bandeau du numéro était DÉCIDÉMENT LA CHINE. Encore la Chine ? La Chine toujours. Avec un texte de Pleynet.

SITUATION
En Chine

35 ANS APRÈS

Même si personne ne semble vouloir s’en souvenir, j’étais du voyage, effectué sous la responsabilité de Philippe Sollers, en Chine, au printemps 1974.

Sollers, qui tenait à donner le maximum de retentissement à notre voyage, avait proposé à Jacques Lacan qui (après qu’un responsable chinois lui ait dit : « Vous êtes donc un vétéran de Tel Quel ») s’est décommandé au dernier moment, et à Roland Barthes qui devait nous accompagner... de se joindre au groupe que formait la revue. Alors déjà très explicitement engagée dans une critique du « Révisionnisme » du Parti Communiste Français et de l’Union Soviétique.
A notre retour, le voyage en Chine donna lieu à un certain nombre d’articles dans Le Monde : un article de Roland Barthes « Alors la Chine ? », et quatre articles de François Wahl « La Chine sans utopie ». Personne ne semble alors s’être étonné de ce que Sollers qui avait organisé ce voyage, et qui le dirigeait, ne soit pas intervenu dans la presse [18].

Je citerai encore un séminaire de Barthes (que je n’ai pas suivi) et deux numéros (59-60) de la revue Tel Quel, au sommaire de laquelle on pouvait lire un éditorial À propos de « La Chine sans utopie » — trois essais de Sollers — deux essais de Julia Kristeva dont « La femme ce n’est jamais ça » — un essai de moi-même « Pourquoi la Chine populaire »... un entretien avec Joseph Needham, et divers autres textes... qui viennent, en quelque sorte, compléter trois numéros de Tel Quel publiés précédemment : le numéro double 48-49 et le numéro 50, préparant notre séjour en Chine.

Pour plus d’informations on peut se reporter à l’excellent livre de Julia Kristeva Des Chinoises, publié dès notre retour en 1974, aux « Éditions des femmes », repris récemment en 2001, aux éditions Pauvert (département de la Librairie Arthème Fayard). Et aujourd’hui (en 2009) en cours de traduction en Chine.

Voire au livre, que je publie moi-même, Le Voyage en Chine, en 1980, aux éditions Hachette (POL) — et qui est désormais épuisé.

En 1974, Philippe Sollers a déjà introduit des idéogrammes chinois dans deux de ses romans : Nombres en 1968 et Lois en 1972. Il suit alors quelque temps des cours de chinois et traduit un certain nombre de poèmes de Mao, publiés dans un numéro de la revue Tel Quel et qu’il reprendra dans Sur le matérialisme, en 1974.

Pour information, nous quittons Paris Orly pour Pékin, où nous atterrissons à 20 h 45 (après une escale à Karachi) le 11 avril 1974...

Pour rentrer en France le 5 mai.

En 1974, nous sommes incontestablement, après Sartre et Simone de Beauvoir, le premier groupe d’intellectuels et d’écrivains français à faire ce voyage en Chine... Et nous sommes accueillis en conséquence.

Le voyage a d’abord pour objectif de nous faire mieux connaître un pays qui compte plus de un milliard d’habitants. Et qui vient de rompre très spectaculairement avec l’Union Soviétique, et les partis communistes d’Occident.

Nous aurons droit au caractère répétitif des mots d’ordre et des slogans du jour. Les slogans de la campagne Pilin/Pikong — (critique de Lin Piao — critique de Confucius) sont destinés très généralement aux masses qui comportent plus de un milliard d’individus. Ce qui ne fait pas, cela va de soi, tout à fait un milliard d’intellectuels . Il faudra le comprendre. Et certains d’entre nous le comprendront à l’évidence mieux que d’autres.

Ce fut là une des données, et non des moindres, des conditions du plus ou moins bon déroulement de ce voyage. L’autre consistant sans doute d’abord dans la sorte de sympathie ou de rejet que l’on peut éprouver, plus ou moins spontanément, pour une des plus anciennes et complexes civilisations (système symbolique) de l’humanité et pour le peuple qui la représente.

— Je me souviens que Philippe Sollers avait coutume de se demander, devant telle ou telle œuvre chinoise datant du XII° ou du XI° siècle avant J.C., ce qu’il en était alors de la civilisation en Europe ?

Bref ce voyage supposait à priori que, d’une façon ou d’une autre, il soit préparé par un certain nombre d’études et de lectures susceptibles de créer une sorte d’intelligence avec ce qu’il devait nous proposer et nous permettre de mieux comprendre.

Est-ce trop dire qu’il impliquait d’abord que tout racisme se trouverait exclu des rapports que nous allions entretenir avec cette culture, et vis-à-vis des populations qui, à leur façon très singulière en effet, allaient en témoigner ?

Je ne me suis pas fait prier, dès que Sollers eut envisagé la possibilité d’un tel voyage... J’y étais déjà d’une certaine façon préparé... Si tant est que je pouvais le moins du monde me préparer à ce que nous allions découvrir.

Et puisque j’en témoigne aujourd’hui, une fois de plus, 35 ans après, je voudrais noter que cette préparation consista alors pour moi en deux mouvements.
1) M’informer, autant que faire se pouvait, sur le propre de la civilisation chinoise dans le passé et dans le présent... Avec une enquête sur les livres et études qui lui sont consacrés... des livres de Marcel Granet (La Civilisation chinoise, La Pensée chinoise entre autres) aux essais sur l’historique de la science chinoise publiés à Cambridge par Joseph Needham. 2) Sans faire l’économie des Œuvres de Marx et Engels, et de leurs commentaires chinois.

Ce voyage m’a laissé le plus profond, le plus heureux, et très explicitement poétique, souvenir. Comme en témoigne le livre que j’ai publié. Et je pensais bien, en rester là... lorsque j’ai reçu le volume des « Carnets du voyage en Chine » de Roland Barthes publiés à l’initiative des héritiers, de l’IMEC et des éditions Christian Bourgois [19].

Fallait-il vraiment aller chercher ces inédits dans les archives de Barthes ?

Je m’étais déjà posé la même question lorsque les éditions du Seuil avaient cru devoir publier, sous la couverture à cadre marron, propre à la collection Tel Quel, un extrait du journal de Barthes intitulé «  Incidents ». Où je remarquai, et publiai, une nette et quasi spontanée, attitude colonialiste vis-à-vis des jeunes Nord-Africains consommés par le sémiologue qui, se demandant quoi leur offrir, étant donné leur très grand dénuement, en arrivait à la conclusion que le plus simple était sans doute de leur offrir une Tour Eiffel en laiton (sic) et autres bimbeloteries... (voir M. Pleynet, « La fortune la Chance », pp. 125-126 [20], Hermann édit. Paris 2007).

Interprétation que justifie en tout point les notes de cette édition de ces « Carnets du voyage en Chine »), où Barthes témoigne manifestement de son peu de goût pour ce qu’il découvre et qu’il assimile toujours déclarativement à ses souvenirs européens, pour ne pas dire parisiens (hexagonaux... le Flore et Saint Germain).

À Shanghai, il évoque un film policier américain, La Dame de Shanghai : « Très Marlène Dietrich 1930 ».

Dès son arrivée, il identifie la Chine à « la Suisse, il y a cinquante ans. — Un grand rectangle rouge. Support Surface » .

Et dès le lendemain il se plaint : « Temps voilé. Mal dormi, oreiller trop haut et dur. Migraine. »

Et, après un « coup d’œil à la fenêtre, à six heures du matin », il remarque « les corps tassés et élastiques. Un côté sac. Pas de différences sexuelles. Tout d’un coup, un, vague électricité érotique / c’est qu’il a des yeux intelligents. Intelligence vaut pour sexe. Mais où mettent-ils donc leur sexualité » ?

— « La première chose qu’il faut dire de la Chine, c’est qu’il y a beaucoup de platanes. Francité. »

Dès l’arrivée l’essentiel de ces comptes rendus de voyage est posé. Ennui, migraines, et obsession sexuelle : « L’un des grands faits de ce voyage aura été : mes migraines quasi quotidiennes et fortes : fatigue, absence de sieste, nourriture ou plus subtilement dérangement d’habitude, ou encore : résistances plus graves : révulsions ? »

Je note aussi, devant les inoubliables Grottes de Long Men, l’inaptitude à la contemplation des œuvres d’art : « J’attends souvent dehors étant incapable de regarder longtemps un objet d’art. »

Ses références vont toutes à l’univers occidental : « Proverbes inévitables de Zhao [le nom d’un de nos guides] : gymnastique chinoise : pour le corps et l’esprit . Je préférerai : mens fada in corpore salop. »

Et l’on revient aux leitmotive qui traversent avec insistance les trois carnets tenus par Roland Barthes lors de son séjour de trois semaines en Chine : « Dans tous ces petits ateliers, de charmants garçons. Figure souvent d’abord fermée et qui s’éclaire complètement d ’un sourire si on fait un signe. » — « Trois jeunes gens s’exercent au basket et nous sourient. »

Roland Barthes se révèle très sensible au sourire des jeunes garçons, et il voit trop de femmes : « Décidément il y a trop de filles dans ce pays. »

LE SÉMIOLOGUE

Rapportant, après tant d’autres, dans Le Point, du 29 janvier, les propos de Barthes, Marc Lambron, après avoir noté en effet le « radar enrayé du sémiologue », conclut son article : « Le jour où son avion quitte Pékin, Barthes note en lettres majuscules "OUF !". » Loin des Cents fleurs, le Café de Flore l’attend. Regret politique final « Avec tout ça, je n’ai pas vu le kiki d’un seul Chinois. »

On peut épiloguer longuement sur le professionnalisme du sémiologue se permettant, fût-ce dans le privé, un semblable vocabulaire : « kiki » (de toute évidence une « brique » d’un autre âge et qui mérite incontestablement d’être soulignée...)


Photo Julia Kristeva. IMEC.

On peut, signe des temps, noter que la publication de ces Carnets inédits s’est accompagnée d’un grand nombre d’articles où l’absence de réserves est, le plus souvent en commentaire d’une photographie, prise par Julia Kristeva, place Tiananmen, sur laquelle je figure entre un Sollers souriant (très évidemment à sa femme) et un Barthes faisant la gueule.

L’Express, fidèle à lui-même comme toujours, et pour n’être pas en reste, commente cette photographie : « Philippe Sollers (au centre) vitupère contre l’idéalisme bourgeois, Roland Barthes (à dr.) se tait. Et note. »

Il suffit de considérer la photographie en question pour constater que le magazine, a vis-à-vis de la photographie, la même attitude que jadis les staliniens. Sollers de toute évidence n’est pas plus en train de parler que Barthes en train de prendre des notes.

*

TOUJOURS LA CHINE

Autant donc, 35 ans après, pour la réécriture de l’histoire de ce voyage en Chine. La Chine peut bien être devenue une des très grandes puissances mondiales, le réflexe colonialiste, spontanément anti-chinois, est toujours également présent.

LES FEMMES CHINOISES

On aura évidemment une tout autre idée de la Chine en prenant en compte le livre de Julia Kristeva Des Chinoises, qui en sera bientôt à sa troisième édition, en tenant compte de la traduction chinoise en cours.

Et l’on constatera que le reproche que Marc Lambron adresse à Barthes (« son radar sémiologique s’est enrayé ») ne vaut absolument pas pour Julia Kristeva.

Je retiens que Julia Kristeva a choisi comme sujet d’enquête ce que Barthes s’emploie, tant bien que mal, à nier : les femmes chinoises. Et que, contrairement à Barthes, elle s’est donné les moyens de cette enquête.

D’abord en étudiant la langue et l’écriture idéogrammatique du pays. Ensuite en voyageant et en considérant avec une réelle sympathie la Chine et ses habitants.

On ne peut pas ne pas être frappé par la bibliographie mise en œuvre, dans ce livre notamment. Elle renvoie en fin de volume, ceux qui veulent en savoir encore plus, à 16 titres en français et en anglais, tant littéraires que philosophiques ou scientifiques, voire poétiques... Sans tenir compte du nombre considérable de citations et renvois de notes dans le cours du texte.

Le livre s’ouvre par un chapitre intitulé « La Chine telle quelle », et par cette déclaration : « En 1974, ma vie a failli basculer : après une licence de chinois, des quantités d’idéogrammes dans la main et en mémoire, des aventures sentimentales plutôt compliquées et une passion de plus en plus sérieuse pour la civilisation chinoise, je m’apprêtais à devenir sinologue. D’autres logiques en ont décidé autrement ... »

Je note pour ma part, dans mes carnets, à la date du 16 avril 1974 : « Julia Kristeva dit que l’idéogramme pour sexe est le même que celui pour caractère. quelque chose comme : germe/naissance/couleur/vide »... Ce que je publie, en 1980, dans Le Voyage en Chine (Hachette-POL).

Ce qui est certain c’est qu’alors, comme aujourd’hui, les écrivains, qui ont participé à ce voyage en Chine, furent et restent marqués par la fabuleuse et érotique beauté poétique des paysages chinois et par la liberté libre de ses habitants en dépit d’un régime totalitaire.

ZOOM : cliquer sur l’image.

DES ÉCRIVAINS

En témoigneraient si besoin était les cinq poèmes, écrits dans une manière orientale, que j’ai fait figurer dans mon livre.

Et, entre autres, le roman Lois que Philippe Sollers écrit avant notre départ et qui applique à Platon la sorte de critique que les Chinois appliquaient à Confucius. Pour ne pas parler du constant dialogue avec la pensée et la littérature chinoises dans les livres de Sollers qui suivront... jusqu’aux Voyageurs du temps, le dernier à ce jour.

L’aventure est toujours d’une certaine façon unique. Et le voyageur n’est jamais tout à fait le même. C’est ce qui fait le charme des voyages.

Je ne sais pas ce qu’il en serait aujourd’hui pour moi d’un voyage dans la Chine actuelle. Sans doute d’une certain façon ce qu’il en est de mes séjours réguliers à Venise... en Occident la ville la plus chinoise que je connaisse, et sans doute d’abord en ceci que, quoi qu’il lui arrive, elle ne change jamais.

C’est ainsi en tout cas que je conçois la continuité dans le changement, et la fidélité grave dans les constantes de la Chine actuelle. Même si personne, à l’exception de un milliard trois cent millions de Chinois, n’en veut toujours rien savoir.

Ainsi se comptent, de par le monde, ceux qui ont le moindre rapport à la pensée et à la poésie ... qu’il s’agisse de Villon, de Baudelaire, de Lautréamont, de Rimbaud, de Tchouang-Tseu, de Li Po, de Wang Wei ... de tant d’autres...

*

L’édition des Carnets du voyage en Chine, aux éditions Bourgois/IMEC, s’accompagne, aux éditions du Seuil, d’un autre inédit : Journal de deuil, suite de fiches tenues par Roland Barthes lors de la mort de sa mère en 1977.

Le moins que l’on puisse dire c’est que, dans chacun de ces deux livres, la lecture même minimale de Freud fait curieusement et cruellement défaut. Passons... puisque ce genre de « méditations » complaisantes inévitablement, et comme il se doit, passent.


Venise... La Chine... Sans doute faut-il insister

Venise... La Chine... Sans doute faut-il insister... Pleynet lui-même nous y invite. Il écrivait déjà au beau milieu de Chronique vénitienne (Gallimard, 2010) :

Venise le lieu et la formule.

La mer s’assombrit parfois avec des éclats lumineux.

En 1974, sept ans après mon retour des États-Unis, Phi­lippe Sollers me propose de participer au voyage en Chine qu’il organise et où il a déjà invité Julia Kristeva, Jacques Lacan et Roland Barthes. Lacan se décommande au der­nier moment (un jeune représentant de l’ambassade de Chine lui ayant dit : « Alors comme ça vous êtes un vété­ran de Tel Quel ? ») — Barthes sera des nôtres non sans réticences multiples dont témoignent les notes des carnets inédits récemment publiés. Un employé des éditions du Seuil se joindra également au groupe...

Quelques livres furent publiés sur ce voyage, notam­ment Des Chinoises et, toujours de Julia Kristeva, un pas­sage de son premier roman Les Samouraïs... Pour ne pas citer le volume, que j’ai publié à la librairie Hachette (P.O.L) Le Voyage en Chine, où l’essentiel de ce que j’ai vécu, au cours de ces trois semaines, se trouve répertorié.

La revue Tel Quel se dégage alors de la pression hostile du P.C.F. Le plus sûr moyen d’en sortir sans la moindre ambiguïté, c’est encore la Chine... L’opération, militaire s’il en fût, s’est révélée très efficace.

Dirai-je, qu’aujourd’hui, j’identifie encore ce que je vis, et que j’avais alors déjà vécu... à Venise (et que pour l’essentiel le taoïsme manifeste)... et encore aujourd’hui... À tel point que si je devais rééditer ce petit livre, aujourd’hui épuisé, je le sous-titrerais sans doute « chroniques véni­tiennes ».

L’influence du taoïsme et notamment de Tchouang­ tseu y est pour beaucoup... Il faudrait le manifester plus explicitement...

Tchouang-tseu est mort en l’an 300, avant notre ère... Où en était alors ce que l’on dit la civilisation occiden­tale ?

VOIR SUR PILEFACE

Il n’empêche, aujourd’hui, je ne peux concevoir mon existence à Venise dans une autre perspective que celle qu’établit Jean François Billeter dans ses incontournables Leçons sur Tchouang-tseu.

Leçons prononcées au Collège de France en octobre 2000, et reprises dans le petit volume (publié aux éditions Allia) qui m’accompagne depuis quelques mois : « Veille à ce que l’intentionnel ne détruise pas le nécessaire »...
L’humain n’est pas autre chose que l’intentionnel — Le Ciel n’est pas autre chose que le nécessaire.
L’humain : activité intentionnelle et consciente, est inférieur... le Ciel : l’activité nécessaire et spontanée, inconsciente en un sens, est supérieure.

Il n’est pas jusqu’aux récits que cite Billeter qui ne me retiennent par analogie...

Pour décrire le passage du régime inférieur au régime supérieur, Tchouang-tseu se sert, en plusieurs endroits, du mot « wang », « oublier ».

Le Tchouang-tseu est un unique traité sur l’expérience — son incomparable singularité vide ; et sur les bienfaits créateurs d’une inaliénable solitude.

« Et toi, dans la confusion où tu es, tu crois pouvoir demander à Tchouang-tseu des comptes sur telle distinc­tion, ou à le chicaner sur tel argument [...] N’as-tu pas entendu parler du jeune paysan de Cheou-ling qui avait tenté d’imiter la démarche du beau monde, à la fin il ne savait même plus marcher comme ille faisait avant ? Il dut rentrer chez lui à quatre pattes. »

Et encore :

« Houei Che lui dit : Elle a été votre compagne, elle a élevé vos enfants, elle a vieilli avec vous. Il serait choquant que vous ne pleuriez pas sa mort. Mais que vous chantiez en vous accompagnant sur une jarre, cela passe la mesure !
Tchouang-tseu répondit : Nullement. Lorsqu’elle est morte, croyez-vous donc que je n’ai pas été affligé ? Mais je me suis rendu compte qu’il fut un temps où sa vie n’était pas encore, où même aucune forme n’était encore apparue, où même aucun souffle ne s’était manifesté ; que quelque chose qui avait d’abord existé caché dans l’indistinction première s’était transformé en un souffle, que ce souffle s’était transformé et avait pris forme, que cette forme s’était transformée et avait donné lieu à la vie et que, maintenant, par une nouvelle transformation, elle avait passé dans la mort, exactement comme se suivent les quatre saisons, le printemps et l’automne, l’hiver et l’été.
Elle repose en paix dans un caveau immense et moi, je sanglotais bruyamment auprès d’elle. Je me suis aperçu que c’était ne rien comprendre à la nécessité... et je me suis arrêté. »

VOIR SUR PILEFACE

Mais c’est encore le récit de la visite de Confucius aux chutes de Lü-leang qui aujourd’hui retient le plus certainement mon attention.

« Confucius admirait les chutes de Lü-leang. L’eau tombait d’une hauteur de trois cents pieds et dévalait ensuite en écumant sur quarante lieues [...] Confucius aperçut un homme qui nageait là. Il crut que c’était un malheureux qui cherchait la mort, et il dit à ses disciples de longer la rive pour se porter à son secours.

Mais quelques centaines de pas plus loin, l’homme sortit de l’eau et, les cheveux épars, se mit à se promener sur la berge en chantant.

Confucius le rattrapa et l’interrogea : Je vous avais pris pour un revenant mais, de près, vous m’avez l’air d’un vivant. Dites-moi : avez-vous une méthode pour surnager ainsi ?

Non, répondit l’homme, je n’en ai pas. Je suis parti du donné, j’ai développé un naturel et j’ai atteint la nécessité. Je me laisse happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de l’eau sans agir pour mon propre compte.

Que voulez-vous dire par : partir du donné, déve­lopper un naturel, atteindre la nécessité ? demanda Confu­cius.

L’homme répondit : Je suis né dans ces collines et je m’y suis senti chez moi : voilà le donné. J’ai grandi dans l’eau et je m’y suis peu à peu senti à l’aise : voilà le naturel. J’ignore pourquoi j’agis comme je le fais : voilà la nécessité. »

Ainsi suis-je à Venise, sans autre explication.


Le retour/en Chine

En 2016, Pleynet publie Le retour qui m’est ainsi dédicacé :

« Pour Albert Gauvin,
vigilant entre tous comme toujours
très amicalement,
Marcelin Pleynet, 31 mars 2016 ».

Il revient sur son voyage en Chine. Pleynet écrit : « Tous les poèmes que j’ai lus avant mon départ... Il me semble les revivre dans un poème de Chia Tao [21] : "Au milieu d’un enchevêtrement de montagnes et d’arbres en automne... une grotte..." » Vous verrez plus loin ce qu’il en est de la visite de certaines grottes.

Vous l’aurez sans doute remarqué, l’extrait de Lao-tseu (dans la traduction de Liou Kia-Hway) que lit Sollers dans Sollers, l’isolé absolu, le film de Labarthe (1998), n’est autre que celui qui se trouve, en chinois, en ouverture de Stanze (1973) et que Pleynet lit lui-même, dans la traduction de Duyvendak, au début du film réalisé avec Florence D. Lambert Vita Nova. C’est l’extrait 35 du Tao Tö King (Dao de jing). Je rappelle le texte tel que Pleynet le cite également dans « Le bandeau d’or » (Stanze, Seuil, coll. Tel Quel, p. 152) :

« Celui qui tient la grande image, tous les mondes accourent à lui. Ceux qui accourent ne subissent pas de tort, mais demeurent en paix et union. La musique, les appâts font s’arrêter un étranger qui passe. Mais les paroles qu’on dit sur la voie, comme elles sont fades et sans saveur ! Regardée, elle ne vaut pas qu’on la voit ; écoutée, elle ne vaut pas qu’on l’entende. Mais employée, elle ne peut être épuisée. »

« Détenir la "grande image", c’est avoir l’intuition fondamentale de la Voie — du Tao » écrit le philosophe Marcel Conche, autre traducteur de Lao tseu [22].

[...]

A Venise, ville éminemment catholique, on pense plutôt en grec et en chinois. Cela peut paraître étrange, ça ne l’est pas.
Une grande partie de Vita Nova a été filmée à Venise. Au milieu du film, on voit Pleynet assister à un cours de chinois donné à de jeunes Français. La séquence est entrecoupée de plans de Venise et de photographies prises quarante ans plus tôt lors du voyage en Chine dont deux dans une école chinoise. Les lieux et les temporalités se mélangent. « Il n’y a pas de temps en chinois. » A la fin de la séquence, panoramique sur la pointe de l’île San Giorgio à Venise qu’un paquebot contourne, photographies du voyage en Chine puis de Pleynet dans le bureau de l’Infini en 1983, zoom sur le poème chinois qui dit :

« Pont sur la rive, un saule se penche sur le ruisseau émeraude. Ta maison d’origine est au nord, un saule y indique l’ouest. Arrivant ici, on n’est plus dans le monde des hommes. Sous la douceur du soleil, fleurs parfumées, dans la montagne, chant des Oiseaux [23]. »

Vita Nova (photo Ph. Sollers).
*

Venise, Piazza Santa Formosa. L’église. Italiens et Asiatiques. Juin 2016.

Au milieu de son dernier et très court roman (à peine plus de 80 pages) Le retour, qui se déroule à Venise (« La seule façon de faire avec Venise est de s’y arrêter, d’y séjourner et d’y retourner sans cesse », rappelle l’exergue de Henri James [24]), Pleynet fait aussi retour sur son voyage en Chine. Il se trouve sur la place Santa Maria Formosa, dans le quartier du Castello et, là, « comme par magie », la mémoire agit. Je cite le passage dans son intégralité (p. 42-49). Il est, à tous les sens de ce mot, central dans le roman, mais aussi dans la vie, la poésie et la pensée de Pleynet (« au milieu du chemin de ma vie » écrit Pleynet, citant les premiers mots de l’Enfer de Dante) :

La place Santa Maria Formosa s’étend autour de moi avec ses visiteurs inquiets et curieux de percer on ne sait quel mystère vénitien. Comme s’il y avait un mystère. Et, s’il y a un mystère, quel mystère ?

Tout ici respire une histoire de l’architecture, lumineuse et hors du temps, qui invite, sans autre raison, à s’y attarder plus qu’il n’est raisonnable.

La place est brusquement envahie par une foule d’Asia­tiques... Japonais, Chinois...?

Et, comme par magie, je me retrouve des années en arrière lors d’un voyage de trois mois en Chine [25], en compa­gnie de quelques amis...

En 1974, la Chine sort à peine de la Révolution culturelle...

Nous avions décidé de voir par nous-mêmes ce qu’il en était. Nos sympathies ne faisant pas de doute, nous avions obtenu les visas nécessaires, en acceptant que nos points de chute soient choisis par les autorités du PCC.

Partis de Paris-Orly, nous devions rester dans l’avion quelques dix-huit heures, avec une escale à Karachi, pour arriver à Pékin à 20 h 45.

Les bâtiments de l’aéroport de Pékin n’avaient rien de remarquable... Des caractères chinois géants en néon rouge en décoraient le fronton, avec au centre un immense por­trait de Mao.

Qui peut bien être ce Mao, libérateur de la Chine ? Drôle de biographie. Curieux destin... Il se fera photographier, à plus de soixante-dix ans, traversant à la nage le fleuve Jaune...

Le premier contact avec la Chine, c’est le parcours qui sépare l’aéroport de la ville. Nous sommes cinq et, comme nous voudrions déjà y être, nous commentons ce que nous voyons, ou ce que nous croyons voir.

C’est notre premier séjour... Je me surprends à penser qu’il n’est pas étonnant que ce soit ici le peuple chinois qui occupe toute la place...

Dans la limousine qui nous conduit de l’aéroport à l’hô­tel... je me demande dans quelle mesure je suis en train de vivre ce que je vis. C’est comme un rêve.

Pour faciliter son intégration dans ce pays lointain, cha­cun y va d’une analogie. En ce qui me concerne, je pense immédiatement à Venise... L’espace, tel que semblent le vivre les Chinois, n’est pas totalement étranger à la façon dont les Vénitiens occupent le leur... dans une sorte de vacance amoureuse, familière, fébrile et encombrée...

Ces trois mois en Chine furent riches en événements multiples.

J’avais bien entendu préparé mon voyage à l’aide de lec­tures. Les deux livres de Marcel Granet (La Pensée chinoise et La Civilisation chinoise), la grande encyclopédie anglaise de Joseph Needham... les textes de Lie-tseu, de Tchouang­ tseu, et les poètes de la Chine taoïste : Li Po et Wang Wei...

Par ailleurs, plus ou moins spécialiste de Marx, le voca­bulaire des Chinois m’était, comme à mes compagnons, d’une certaine façon familier.

À l’époque la bataille idéologique portait sur Lin Biao et Confucius, sous la rubrique pi-Lin pi-Kong. Comme le confucianisme n’a jamais vraiment été de mon goût, je m’y retrouvais fort bien. J’avais même emporté avec moi le livre récemment publié de Robert van Gulik, La Vie sexuelle dans la Chine ancienne.

Très vite mon problème fut le discours trop rationnel qui nous était tenu. Je me devais d’être présent à ce qui nous était raconté, sans pour autant perdre la sorte de tout autre liberté que réclamait l’intelligence motivant incontestablement la vie qui de partout s’imposait à moi.

Peu de choses au regard des grandes discussions socio­-idéologiques qui semblaient occuper nos hôtes. Mais était­-ce bien ce qui ontologiquement les occupait ? N’était-ce pas seulement un discours susceptible de les situer dans le cadre qu’ils avaient choisi de mettre en avant, pour des étrangers, en fonction des circonstances politiques du moment ?

Je me revois, un soir, la nuit tombée, passant à Xi’an près d’un bois et regardant des hommes et des femmes d’un certain âge pratiquer cette gymnastique chinoise, sorte de nage, qui se dit taiji. Dans la pénombre cette « nage » dans l’espace semble une curieuse et étonnante cérémonie en tout point incompatible avec les discours que les fonctionnaires du PCC nous tenaient quotidiennement...

Ce qui se joue ainsi est loin d’être négligeable, il y va de l’autorité spirituelle qui fondamentalement gère les corps, et de la danse de cette curieuse spiritualité que suppose la présence de ces « danseurs », lente et vive dans son mouvement... Il y va d’un espace écrit en corps, d’un idéogramme, d’un caractère vivant... qui dit le tout de la présence chinoise.

C’est bien en Chine que je suis... il n’y a pas de doute. J’y suis, et j’y suis extraordinairement présent... Tôt le matin, cet air de flûte qui, sous les fenêtres de ma chambre, s’ins­crit dans le silence... cet air qui se déploie érotiquement et que je suis seul à entendre, avec le musicien ou la musi­cienne qui, caché dans les jardins, étudie... pour elle et pour elle seule. Cette musique sensuelle d’une unique et envoûtante volupté...

Là encore la conformité parfaite d’un être avec sa nature, et avec le principe d’ordre universel qui est en lui, constitue un espace proprement divin que la musique, dans sa diver­sité et son uniformité, manifeste. Comment cette musique ne serait-elle destinée aux dieux ? En jouant de la flûte nous traversons vers la rive lointaine... sur le lac un instant on se retourne... à la montagne bleue s’enroulent les nuages...

Je ferai à de nombreuses reprises ce type d’expériences au cours d’un voyage dont je reviendrai transformé.

Plus culturelle sans doute, mais non moins impres­sionnante, notre visite de ce qui est dit « la Voie sacrée »... D’abord celle des soldats dressés de chaque côté de la voie, puis celle des grands animaux de pierre : chevaux, dragons et autres, rangés à droite et à gauche tout au cours de la grande allée.

Il pleut, les fleurs de pêchers sont encore plus rouges, imprégnées par la pluie...

Nous pataugeons dans la boue et, comme on nous presse, nous décidons de faire des photographies.


Le 23 avril 1974. Cf. Marcelin Pleynet, Le voyage en Chine, p. 68.
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Mais qu’est-ce qu’une photographie dans de pareilles cir­constances ? Et que dit-elle d’autre, si ce n’est : « J’ai été là et je voudrais encore y être. » Ou plus exactement :« Là j’ai été présent. Infiniment présent... »

Dans les saules verdoyants traîne encore la brume légère du matin...

... N’est-ce pas ce que l’on appelle à juste titre « la Voie sacrée » ?

De cette expérience chinoise, au milieu du chemin de ma vie, l’étendue m’a marqué pour toujours...

L’homme accompli ne raccompagne pas ce qui s’en va, ne se porte pas au-devant de ce qui vient, il accueille tout, ne conserve rien, et de ce fait embrasse les êtres sans jamais subir de dommages...

La calligraphie : musique visible... corps, peinture... littérature : pinceau musical... Ce que j’ai découvert en Chine...

Tant d’autres expériences alors m’ont marqué : la croisière sur le Yangtsé... La rencontre des deux fleuves Huangpu/Yangtsé...

Sur le fleuve le déploiement des jonques et le passage des grands cargos... Vent, vagues, étendue d’eau sous un dra­peau rouge.

Huangpu, Yangtsé dans la mélange divisée du cœur. ..

Entre Nankin et Luoyang, le défilé qui, de chaque côté de la voie du chemin de fer, se compose de montagnes éta­gées où, par paliers, des parcelles de champs cultivés, d’un vert clair et lumineux, témoignent d’une vie pour toujours proche et lointaine.

D’étroits chemins de terre parcourent ce que je vois, ce que je ne peux pas ne pas penser... Tous les poèmes que j’ai lus avant mon départ... Il me semble les revivre dans un poème de Chia Tao : « Au milieu d’un enchevêtrement de montagnes et d’arbres en automne... une grotte... »

J’aurai encore cette sorte de sensation poétique... en visi­tant le tombeau des Ming... et lors de la visite du temple de Wuliang Dian qui date de 1381.

Son nom vient de ce qu’il abritait une statue de « Bouddha d’Éternité Incommensurable » (Wuliang Shou­ fo), par la suite on ne le nommera plus que Wuliang, que l’on prit l’habitude d’écrire avec des caractères signifiant non plus « sans poids » mais « sans poutre ».

Le Wuliang est en effet un des rares exemples d’archi­tecture entièrement dépourvu de bois. Il est au centre d’un jardin et se dresse dans une forêt de bambous qui en grande partie le cache... Plafonds, portes et fenêtres sont voûtés. Pas de porte. Les grandes ouvertures, à chaque extrémité, sont fermées par de lourds battants de bronze...

Aucun doute je suis en Chine dans un ordre qui m’ex­cède de toute part... Je n’en reviendrai pas.

De ce voyage je rapporterai un journal, Le Voyage en Chine (14 avril-3 mai), qui en est à sa seconde édition.

Je n’en suis jamais revenu. Et aujourd’hui, sur cette place à Venise, c’est encore la Chine qui m’occupe...

« Je n’en reviendrai pas. » « Je n’en suis jamais revenu. » C’est dire que Le Voyage en Chine de Marcelin Pleynet n’a rien d’un « Retour de Chine » comme il y a eu tant de « Retour de l’URSS » (Gide, entre autres). Et que, pour faire retour en Chine, ne serait-ce qu’en pensée, pour que la Chine revienne encore et en corps, il faut, d’une certaine manière, que le poète n’en soit jamais revenu.

J’ai cité ce passage, persuadé qu’il ne sera pas vraiment lu (y compris par les meilleurs lecteurs de Pleynet ?), pas plus que n’a été lu Le Voyage en Chine avant que je ne m’en occupe en 2011.



Marcelin Pleynet chez lui, à Paris.
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Sur le site de Marcelin Pleynet :



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A-t-il été entendu ce témoignage du début des années 80 que je rappelais en 2009 et que je vous invite à réécouter tant la fidélité de Pleynet à ses sensations poétiques et à son expérience (« expérience intérieure ») de l’époque (« au milieu du chemin de notre vie ») me semble l’évidence.

Mao/Dao

« Qui peut bien être ce Mao, libérateur de la Chine ? Drôle de biographie. Curieux destin... ». Voici.

Le voyage en Chine de 1974.
Les poèmes de Mao affichés partout étaient illisibles pour les Chinois.
Le geste politique initial de Mao était de se présenter comme celui qui était capable de s’approprier tout l’espace culturel du passé chinois.
L’écriture "herbeuse".
Tracer un caractère est un geste symbolique autant que politique.
La "Réponse au camarade Guo Moruo" et la légende du Si Yeou Ki [26].

RÉPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO
17 novembre 1961

vents et tonnerres se levant sur la grande terre
aussitôt fantômes naissant sur les tas d’os blancs
le bonze est idiot mais éducable
les catastrophes viennent des génies malfaisants

le singe d’or brandit son bâton de mille livres
dix mille li sans poussière et l’univers devient jade
appelons aujourd’hui Sun le grand parfait
devant le retour en brouillard des monstres

Lecture : Marcelin Pleynet.
Traduction : Philippe Sollers, Tel Quel 40, Hiver 1970.
Reproduit également dans Stanze de Marcelin Pleynet, coll. Tel Quel, 1973, p. 163.

Ne seront pas lues sans doute les nombreuses références chinoises dans le roman de Sollers Mouvement (« Les poètes chinois, on en a tout de même un peu soupé, à la fin », ai-je lu récemment sous la plume d’un très bon critique) ni, surtout, les citations des poésies de Mao qui figurent aux pages 145 à 150 du chapitre « Lumières » où on peut lire, entre autres, ceci qu’on jugera « provocateur » :

La calligraphie rapide et élégante de Mao s’inspire d’un moine taoïste ancien. S’il a une religion, c’est celle-là, qui n’en est pas une (je peux m’amuser, en français, à associer Mao et Dao). Il joue à fond dans le registre classique, et il a raison. Le revoici le 9 septembre 1961 (Double Neuf !) :
Grand soir nuit d’espace — vision des pins forts,
Comme toujours, aisément, traversée en vol des nuages,
Grotte des immortels venues du ciel,
Sans bornes, vents et lumières à pic.

Mais c’est une autre question (c’est pourtant la même et il faudra y revenir).

Albert Gauvin, 19 avril 2012 — 5/14 novembre 2024.

On pourra aussi se reporter à mon article : Marcelin Pleynet et le Journal de Chine de Michel Leiris.

Imprimer le tiré-à-part : Retour sur Le voyage en Chine avec Marcelin Pleynet pdf (51 pages). Envoyé le 14 novembe 2024 à Marcelin Pleynet.

VOIR AUSSI SUR PILEFACE :
La Chine toujours (de Tel Quel à L’Infini)
Sollers et la Chine


Une lettre de Marcelin Pleynet

Reçue le 23 novembre. Transcription.


Blévy, le 19 novembre.
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[2] Je souligne. A.G. Voir Mao et la Chine.

[3] Ceux qui souhaitent lire une approche nuancée et dépassionnée du rapport de Tel Quel à la Chine de Mao tel qu’il fut vécu par les participants au « voyage en Chine » peuvent lire l’essai de Rachel Pollack, diplômée de l’université d’Harvard, étudiante en histoire à l’EHESS et auditrice étrangère à l’ENS de la rue d’Ulm, La Chine en rose ? Tel Quel face à la Révolution culturelle .

[4] M. Pleynet, Paysages en deux, suivi de Les Lignes de la prose, Seuil, coll. « Tel Quel », 1963.

[5] M. Pleynet, Le Voyage en Chine. Chroniques du journal ordinaire - 11 avril-3 mai 1974 (extraits), Hachette, coll. « P.O.L. », 1980. Signalons la parution prochaine d’un autre volume de ce « journal ordinaire » (l’année 1979) sous le titre Spirito Peregrino (Hachette).

[6] R. Barthes, « Alors, la Chine », Le Monde, 24 mai 1974.

[7] Cf. M. Pleynet, « Sade, des chiffres, des lettres », Tel Quel, n°86, 1980. Pleynet prépare un Sade dans la coll. « Écrivains de toujours » (Seuil).

[8] « J. K. dit que l’idéogramme pour sexe est le même que celui pour caractère, près de : germe/naissance/couleur/vide » (Le Voyage en Chine, p. 30).

[9] Le Voyage en Chine, p. 81. Je souligne. Les initiales qui parsèment le livre sont de Julia Kristeva, Roland Barthes, Philippe Sollers et François Wahl.

[10] Cf. J. Lacan, « La fonction de l’écrit », Encore (Livre XX du Séminaire), Seuil, 1975, p. 36.

[11] Je remercie Dominique Brouttelande de m’avoir fait remarquer que c’est peut-être aussi, paradoxalement, dès cette époque — et en raison même des questions qui lui sont posées à travers « la nécessité de lutter contre les dogmes » (Pleynet) — que la Chine deviendra pour Tel Quel de moins en moins "populaire".

On doit noter par ailleurs que c’est aussi en 1974 qu’est publié en France L’archipel du goulag de Soljenitsyne à propos duquel André Glucksmann écrira un livre important : La cuisinière et le mangeur d’homme. A cette occasion, Sollers, dans Tel Quel n°64 (hiver 75), écrit à Glucksmann :

« Tu dis : le marxisme est l’héritier du jacobinisme, le socialisme de l’URSS a été une accumulation primitive capitaliste par les moyens de la terreur, et il est maintenant, toujours sous le nom de marxisme et de socialisme, un impérialisme hyper-étatique plus la répression psychiatrique. Tu sais que les Chinois pourrait être d’accord sur l’état actuel de l’URSS, mais n’admettraient à aucun moment que Staline et (horreur !) déjà Lénine étaient pris dans cet engrenage. A ton avis, quels sont les risques réels de limiter ainsi la critique ? Genre : erreurs de Staline, mais... ; ou encore : pas Staline, mais Trotsky... ; ou encore : ni Staline, ni Trotsky, mais Lénine... ; ou encore : Lénine s’est peut-être trompé, mais pas Marx... ; ou encore : le "bon" Marx, le "méchant" Engels, etc. Que devient (si on peut dire) toute cette scolastique ? »

Sollers ouvre, on le voit, un champ de questions illimité.

[14] L’article du Monde  : Mao l’intelligence du monstre.

« L’inventeur de la société sans classes à la chinoise était une ordure de première classe. Il était difficile d’en douter depuis de nombreuses années ; mais lire page après page l’exposé clinique le plus méticuleux à ce jour, sur ce volume aussi énorme que salutaire, récompense de la patience.

Mao Zedong — Mao Tsé-toung comme on l’écrivait autrefois, lorsque les élites occidentales lui vouaient encore un culte — n’était pas seulement ce bourreau de la Chine qu’on a fini par reconnaître grâce à la révolution culturelle des années 1960, bouquet final de son « feu d’artifice ». C’était aussi un personnage tyrannique, médiocre, à la seule intelligence des méchants et animé par une obsessive volonté de destruction.

« Un monstre », disent volontiers Jung Chang et Jon Halliday. C’est presque lui faire trop d’honneur. Du portrait qu’ils dressent ressort un personnage d’une petitesse existentielle démultipliée par le fait qu’il réussit à régner sur la plus vaste population de la Terre et à y propager le malheur sur une échelle inédite même de la part de ses deux plus célèbres contemporains, Hitler et Staline.

On savait déjà beaucoup de choses sur le monarque régnant, depuis le travail de défrichage de pionniers comme Simon Leys voilà plus de trente ans. Sur le personnage intime, son médecin personnel, le défunt Li Zhisui en avait dit de vertes et de pas mûres voici quelques années : son goût du confort, son amour de la chair (en assiette ou au lit), sa crasse, sa duplicité, son colossal égocentrisme. On en découvre plus encore grâce à l’ouverture progressive des archives soviétiques et aux confidences qui commencent à filtrer de Pékin même.

C’est donc une aventure du XXe siècle que Chang (auteur de Cygnes sauvages) et Halliday offrent à relire. Celle d’un pauvre type issu d’un milieu paysan de la Chine de la fin du XIXe qui va s’offrir, à coups de mensonges, de trahisons, de poker politique aussi, le dernier empire du monde, à la faveur du « marxisme » stalinien. La foi politique ? La vision planétaire ? La volonté d’une avancée humaine ? Cessons de rêver et abandonnons les clichés présidentiels qui ont fait dire à Valéry Giscard d’Estaing qu’avec son trépas, le 9 septembre 1976, s’éteignait « un phare » de l’humanité.

Mao, dès l’adolescence, n’est pas le visionnaire romantique de ses chromos sulpiciens. Il est tout sauf sympathique. Il se décrira à plusieurs reprises sous les traits d’une sorte d’anarchiste céleste épris de poésie (la sienne restant médiocre). C’est plutôt un besogneux de la combine qui profite de « coups » ou les fomente contre ses meilleurs amis dans une obsession arriviste. Et accessoirement un plagiaire. Esthètes et graphologues s’accordent sur la mégalomanie que trahit son écriture.

Chaque chapitre de cet ouvrage qu’il a fallu une dizaine d’années pour composer, et qui rassemble un nombre de sources croisées impressionnant, amène un tel lot de révélations nauséeuses qu’on en arrive à se demander par où il boiterait... Recherche inutile. A quelques erreurs mineures près, et que des intéressés ont rectifiées, l’individu dont il est question est bel et bien le responsable d’un mythe usurpé ancré dans une indicible cruauté.

SYSTÈME CLANIQUE

Surtout, Chang et Halliday doivent à leurs sources originales d’avoir pu reconstituer par le menu ce qui fait la spécificité de l’histoire des communistes chinois, à savoir les liens personnels très étroits — de l’amitié à l’extrême méfiance, quand ce n’est pas au chantage — tissés entre eux par les principaux acteurs : Mao, mais aussi Zhou Enlai (Chou En-laï), Zhu De, Liu Shaoqi (Liu Shao-chi), les épouses des uns et des autres, puis leurs respectives progénitures. Ce système clanique, dans une bonne mesure, explique la pérennité de l’édifice politique. Celui-ci se réclame toujours du cadavre qui gît aujourd’hui au beau milieu de Pékin, en totale contradiction avec la tradition funéraire chinoise, d’une part, et avec la réalité capitalistique l’environnant, par ailleurs.

L’idée — colportée par l’Américain Edgar Snow, premier du genre — que Mao fut le grand inspirateur du communisme asiatique a fait long feu. Celle qu’il aurait été une sorte de « maître facilitateur » de son application vole elle aussi en éclats. La faillite de « l’homme nouveau », mort avec son inventeur dans une décadence de sérail, ramène le personnage à l’un des pires tyrans de l’Histoire. Ses meilleurs élèves étrangers furent les Khmers rouges - même eux répudièrent la tutelle chinoise dans le cours de leur règne assassin au Cambodge (1975-1979).

Etudiant, il rejette l’autorité du père mais conserve toute sa vie son amour pour sa mère. Jeune militant, il n’apparaît pas dans les rangs des plus décidés à faire bouger la société chinoise. Apprenti « révolutionnaire », il a une propension à fuir les responsabilités, voire à dénoncer ses camarades. Embarqué dans la guerre, il se dérobe souvent, s’abrite derrière des problèmes familiaux ou médicaux (insomniaque, il va vite devenir hypocondriaque), se défausse sur ses compagnons de route. Art qu’il portera à son sommet une fois au pouvoir.

Parmi ses frères de combat, tous se méfient de lui. A commencer par Zhou Enlaï, qui a la confiance de Moscou. Dans ce vivier aux mille trahisons, Mao parvient à survivre grâce à son unique talent : jouer l’un contre l’autre.

Plus tard, il invente de toutes pièces une des grandes fumisteries du XXe siècle : la Longue Marche, « saga » de « sa » victoire. En réalité, ce fut la débandade d’une armée en haillons vers un repaire de montagne, Yan’an, d’où les troupes de Tchang Kaï-chek peineront à le déloger. Mais la légende est née. Le « bandit des montagnes et des lacs » de la légende chinoise traditionnelle s’est réincarné sous le faciès avenant d’un « prêtre-ouvrier » s’exprimant dans un dialecte provincial inintelligible pour la plupart.

Personne ou presque ne voit à l’époque l’immense gâchis humain qui déjà se cache dans les zones « rouges ». C’est la naissance du « laogai », le goulag chinois, nouvelle forme d’une « déportation intérieure » qui existait déjà sous l’Empire mandchou. Quelques dizaines de milliers de victimes préfigurent localement les horreurs d’après la défaite de Tchang Kaï-chek, en 1949 : campagne d’« extermination des contre-révolutionnaires » en 1951-1952, envoi en camps de travaux forcés de la petite classe intellectuelle demeurée sur place ou rentrée au pays en 1957-1958, famine de 1961-1962, révolution culturelle de 1966-1969... Combien de morts ? Soixante-dix millions, disent Chang et Halliday, trop prudents selon certains. »

Francis Deron, Le Monde du 9 juin 2006.

Il est intéressant de noter que Marcelin Pleynet citait le même Francis Deron dans son journal de 1996 (publié en 1997 sous le titre Le plus court chemin), lequel Deron écrivait alors, toujours dans Le Monde et en première page :

« Depuis la mi-mai l’un des évènements les plus importants du XXe siècle [C’est Pleynet qui souligne], la révolution culturelle chinoise, fait l’objet pour son trentième anniversaire d’une bien étrange célébration. »

et : « Le manichéisme commode que propage Pékin masque le fait, même au sein du mouvement des gardes rouges, des tendances ont existé qui s’approchaient des idéaux de la démocratie, voire de cette tolérance [c’est toujours Pleynet qui souligne] dont la Chine aurait grand besoin aujourd’hui. »

Il est amusant de noter que Deron affirmait aussi :

« Il n’est évidemment pas indifférent qu’une d’entre elles [une des tendances qui ont existé au sein des gardes rouges] ait donné le dissident Wei Jing-sheng, prisonnier de marque des héritiers de Deng. [C’est moi qui souligne. AG.]. »

Remarque qu’avait déjà faite Simon Leys et que Sollers relèvera dans son article Deux et deux font quatre de 1998.

Simon Leys écrivait en effet dans sa préface du 3 juillet 1989 aux Habits neufs du président Mao :

« Les manifestations de mai 1989 ont représenté le point culminant d’une longue évolution qui, à l’origine, fut issue de la "Révolution culturelle", puis s’est exprimée dans une série de mouvements spontanés, de plus en plus vastes et de plus en plus significatifs. Ce fut d’abord, le 5 avril 1976, la première manifestation de Tian’anmen qui, peu avant la mort de Mao, osa dénoncer sa tyrannie ; puis, en 1979, survint le "Printemps de Pékin" avec les activités du "mur de la démocratie" qui marquèrent l’élargissement et l’approfondissement du mouvement démocratique. Sans l’expérience de la "Révolution culturelle", ce mouvement n’aurait jamais pu se développer avec autant d’ampleur, de rapidité et d’audace — mais son plus grand mérite fut d’avoir largement réussi à se libérer de ses origines. A cet égard, l’itinéraire de Wei Jingsheng apparaît particulièrement exemplaire : lors du "Printemps de Pékin", il devait s’illustrer comme héros et martyr dans la lutte pacifique pour la démocratie — dix ans auparavant, il avait été un chef des gardes rouges... » (Essais sur la Chine, Laffont, 1998, p.7-8).

Cela mérite réflexion... une réflexion que les thuriféraires de Simon Leys n’ont pas souvent menée.

Ainsi va Le Monde...

[15] "Un écrivain français" : il s’agit bien entendu de Philippe Sollers qui a traduit des poèmes de Mao, publiés dans Tel Quel 40 (hiver 1970) sous le titre : Dix poèmes de Mao Tse-toung, lus et traduits par Philippe Sollers (ils seront repris dans Sur le matérialisme, Seuil, Coll. Tel Quel, 1974).
Voici un de ces poèmes (écrit il y a soixante ans) :

REPONSE AU CAMARADE GUO MO-RUO

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Guo Mo-ruo

9 janvier 1963

planète minuscule
mouches grises contre un mur
wong wong
grands cris gelés pour les unes
les autres étouffent leurs pleurs

fourmis au pied d’un acacia
se vantant d’être une grande nation
insectes voulant ébranler un arbre
facile à dire

maintenant vers Chang-an chute des feuilles par le vent d’ouest

flèches volant vibrantes

que de choses à faire depuis toujours
ciel et terre en révolution - temps bref
trop long dix mille ans
agir sur le champ

les quatre mers se retournent
les nuages et l’eau se déchaînent
les cinq continents tremblent
le tonnerre le vent sont violents

insectes nuisibles à balayer sans reste
ennemi à rendre impossible

Lecture et traduction de Philippe Sollers [1]

[1] Je dois remercier ici Ysia Tchen qui est un guide sûr pour la connaissance de la langue chinoise (Ph. S.).

Vous vous souvenez sans doute qu’un personnage féminin essentiel du roman de Sollers Femmes (1983) s’appelle Ysia. (A.G.)

[16] Note (A.G.). André Malraux séjourne, à Guangzhou, en Chine méridionale, de 1925 à 1927. Après l’échec de l’insurrection déclenchée dans cette ville et la rupture entre le Parti communiste et le Kuomintang, il quitte Guangzhou pour revenir à Paris. En 1933, il publie La Condition humaine. Le roman — qui loue l’héroïsme des communistes chinois — lui vaudra le prix Goncourt.

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André Malraux avec Mao en 1965.

En 1965, Malraux est logiquement envoyé en Chine par le général De Gaulle, cette fois en tant que ministre du gouvernement français. A son retour, il écrit dans ses Antimémoires :

« Pour les millions d’hommes agglomérés sur le rocher de Hong Kong, l’immensité qui s’étend derrière la barre noire de l’horizon n’est pas le pays des communes populaires, des hauts fourneaux individuels et des usines géantes, ni même de la bombe atomique, c’est le pays de la Longue Marche et de son chef ; comme la Russie , au-delà de l’arc de triomphe de Niegoreloïe, n’était pas le pays des kolkhozes, mais celui de Lénine et de la Révolution d’Octobre. »

De ses échanges avec Mao, il retient, clairvoyant :

« Il y a vingt cinq millions de jeunes communistes, dont presque quatre millions sont des intellectuels ; ce que Mao vient de dire suggère, et sans doute annonce, une nouvelle action révolutionnaire comparable à celle que suscita les Cent Fleurs, puis leur répression. Que veut-il ? Lancer la jeunesse et l’armée contre le Parti ? »

Le 8 août 1966, Mao lancera effectivement la Révolution culturelle (la GRCPC) contre « les quatre vieilleries » : « les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes »...

Les Antimémoires sont publiées en 1967. Dans un entretien radiophonique diffusé en septembre, Malraux déclare : « Mao est la plus grande figure historique de notre époque ». Nous ne sommes qu’au tout début de la "révolution culturelle prolétarienne" et quelques mois avant Mai 68.

[17] Rimbaud, Après le déluge, Illuminations. La phrase exacte est : « Aussitôt que l’idée du déluge se fut rassise. » Pleynet l’analyse longuement dans son Rimbaud en son temps.

[18] Pleynet se trompe. Sollers est en effet intervenu dans la presse, mais un peu plus tard, avec deux articles : La Chine sans Confucius (Libération, juin 1974) et Mao contre Confucius (Le Monde du 14 juillet 1974). Articles repris dans Tel Quel, n° 59, automne 1974. LIRE ICI.
Quant aux articles de François Wahl (Le Monde, 15-19 juin 1974), on n’en trouve aucune trace dans les archives du Monde. Seules allusions : une lettre de Philippe Sollers (21 juin) et la réponse de François Wahl (22 juin) . LIRE ICI .
Comme Pleynet le signale plus bas, une assez longue analyse — À propos de « La Chine sans utopie » — datée de juillet 1974, sera publiée dans Tel Quel, n° 59, p. 5-9.) et, parmi les « trois essais » de Sollers mentionnés, il y a les deux articles sur Confucius. A.G.

[19] Roland Barthes : Carnets de voyage en Chine, 2009, édits, C. Bourgois/IMEC.

[20] Et non pp. 56-57 comme indiqué par erreur dans L’Infini.

[21] 779-843.

[22] Cf. Tao Te king : Traduit et commenté par Marcel Conche. Vous noterez que Marcel Conche critique la traduction de Liou Kia-Hway à laquelle il préfère celle de Duyvendak. Quant à Jean Lévi, il traduit ainsi le passage (Le Lao-tseu, Albin Michel 2009) :

Qui détient l’image suprême
attirera à lui l’empire.
Il viendra à lui et sera à l’abri du malheur.
Grandes seront sa paix et sa joie.
Musique et ripailles arrêtent le passant,
mais dès qu’on parle de la Voie,
tous s’écrient : « C’est fade ! c’est insipide ! »
La regardant, elle est invisible,
l’écoutant, elle est inaudible,
l’utilisant, elle est alors inépuisable.

[24] Y séjourner, y retourner, c’est ce que n’a pas su faire Heidegger. Cf. Venise en passant.

[25] En fait, on l’a vu, le voyage dura trois semaines.

[26] Sur la légende du Si Yeou Ki ou Le Voyage en Occident, voir Marcelin Pleynet, Le bandeau d’or, in STANZE, coll. Tel Quel, 1973, p. 153.

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