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Goerges Bataille, Anselm Kiefer, Le Bleu du ciel

Parution Octobre 2026

D 25 octobre 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Les éditions Gallimard viennent de rééditer Le Bleu du ciel, le roman de Georges Bataille dans une édition magnifiquement illustrée par des oeuvres de l’artiste allemand Anselm Kiefer (aquarelles et mines de plomb sur carton enduit de plâtre).

Écrit en 1935, mais publié dans son intégralité en 1957, Le Bleu du ciel décrit la fuite d’un homme torturé, errant à travers l’Europe orageuse des années 1930, déchiré entre ses pulsions érotiques et ses pulsions de mort incarnées par trois femmes : Lazare, une juive marxiste en lutte contre Franco, Dirty, une alcoolique et Xénie, un substitut de sa femme. Entre hallucinations, cauchemars et réalité, le personnage d’Henri Troppmann expérimente chaque fois des sentiments ambivalents. À travers ce récit, Georges Bataille nous laisse entrevoir le désœuvrement et le dégoût de son personnage face à un monde qui s’apprête à plonger dans l’abîme et l’horreur de la guerre. Anselm Kiefer, artiste allemand connu pour son œuvre puissante et engagée qui explore les thèmes de la mémoire, de la mythologie, de la poésie et de la spiritualité, illustre de ses aquarelles ce texte emblématique. Ses images révèlent les abysses du désir et de la mort chers à Bataille.

Voici ce qu’écrivait Sollers en 1991 sur le roman de Bataille.

UNE PROPHÉTIE DE BATAILLE

Jour après jour, maintenant, nous évoquons le cataclysme de la seconde guerre mondiale et son double coeur meurtrier : le nazisme, le stalinisme. Mais savons-nous pour autant expliquer cette explosion noire dont nous condamnons l’horreur ? Le vingtième siècle, on s’en doute de plus en plus, aura été celui de la mort programmée. Nous sentons pourtant que cette boucherie froide se distingue de toutes les autres. Mais en quoi exactement ? Les historiens peuvent-ils répondre ? Ou encore les timides freudiens socialisés ? Voici un roman qui nous renseigne mieux que tout discours sur cette ténébreuse et massacrante histoire. Écrit en mai 1935, il a été publié seulement en 1957. Le revoici soudain devant nous. Qui l’a vraiment lu ? Qui osera le lire ?

Avec le Château et le Procès, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, Journal du voleur et la Nausée, le Bleu du ciel est sans doute le plus prophétique des récits d’avant la catastrophe. Regardons le paysage littéraire entre 1925 et 1940. Proust est mort, le temps retrouvé est aussitôt reperdu. Dans les oeuvres fortes de l’époque, la mort s’annonce à chaque instant, insiste, grimace, introduit sa suffocation, sombre dans chaque repli de la narration. L’absurde, le non-sens sont maîtres du jeu. L’acteur le plus compromis dans cet effondrement généralisé est bien celui que Bataille met en scène : il est sans cesse hors de lui, dans un vertige fiévreux, il pleure, il s’observe, il vomit, son corps ne lui répond plus, mais il persiste à trouver la situation comique, terrible et comique. "Comment nous attarder à des livres auxquels l’auteur, sensiblement, n’a pas été contraint ?"

C’est là, nous dit Bataille, la fonction sans égale du roman qui "restitue la vérité multiple de la vie" et nous "situe devant le destin". Il faut raconter l’écoeurement, le trouble, la déchéance, le mensonge criant, la douleur, pour retrouver un "bonheur affirmé contre toute raison". Tel est l’anti-héros de Bataille : il doit surmonter, page après page, comme dans la vie devenue invivable, une sorte d’invitation permanente à la décomposition. Son diagnostic est celui-ci : la société tout entière est devenue une énorme sexualité ratée, les hommes et les femmes ne peuvent plus se jouer qu’un ballet sinistre et dégoûté d’incompatibilité radicale. Cette impasse mène droit à la répression brutale, c’est elle, au fond, qui est désirée. Les intermédiaires de cette révélation ? Des femmes.

Trois femmes, en tout cas, inoubliables. D’abord Lazare, figure de l’antirésurrection (et transposition très reconnaissable des rapports ambivalents de Bataille avec Simone Weil). Elle est "l’oiseau de malheur" dont "la démarche saccadée et somnambulique" implique "un contrat qu’elle aurait accordé à la mort". Sainte renversée, inconsciente de son vrai désir, elle rêve et croit agir pour une révolution socialiste [1]. Xénie, ensuite, mondaine hystérique, qui est ici comme un animal pris au piège. Dorothea, enfin, Dirty, un des plus étonnants personnages féminins de tous les romans, qui exprime ouvertement la vérité glaçante du goût pour la mort.

Le Bleu du ciel, d’emblée, est aux antipodes de la fascination romantique ou surréaliste pour "la femme" et sa poésie supposée. Rien à voir avec Nadja ou Elsa. Le voyage, de Londres à Paris, de Paris à Barcelone, puis de Barcelone à Trèves, en Allemagne, est celui de la révélation d’une nécrophilie de plus en plus dure, endiablée. Lazare, sous couvert d’activisme révolutionnaire, est une pure mécanique sacrificielle. Xénie est une pauvre fille qui ne comprend rien, mais finira, comme malgré elle, par faire tuer un homme. Dirty, enfin, ne s’excite que dans la représentation avouée de la destruction cadavérique.

Cette trinité féminine semble concentrer en elle tous les maléfices à l’oeuvre, en secret, sous les apparences historiques. Le narrateur, entre elles, va, titubant, ivre, mais décidé à aller jusqu’au bout, à retrouver, quoi qu’il lui en coûte, une certitude, une "ironie noire" souveraine et neuve : "J’avais ri de la même façon quand j’étais petit et que j’étais certain qu’un jour, moi, parce qu’une insolence heureuse me portait, je devrais tout renverser, de toute nécessité tout renverser."

Tout est noir, donc, mais dans l’expérience intérieure poursuivie par cet aventurier buté et qui veut tout savoir, la nuit s’éclaire comme en plein midi, ciel bleu et soleil, dans une extase jamais vue qui traverse la dépréciation systématique des autres et de soi. La débauche négative et sale avec Dirty, la maladie endurée en présence de la pauvre et ridicule Xénie, l’agitation insurrectionnelle et morbide avec Lazare ouvrent, chaque fois, sur un rire navré mais cependant triomphal. "Elle devint hideuse. Je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais la laideur imprévue, la laideur affreuse que la haine donnait à ses traits..."

Dès 1935, Bataille, comme Picasso dans Guernica, comprend la suite. Non pas de façon abstraite, "politique", mais dans la convulsion intime, bars, chambres d’hôtel, nudité des corps. Tout le monde est d’accord, au fond, pour interdire la jouissance et réclamer, sans le dire, la "marée montante du meurtre". La mort est l’ersatz de la jouissance sexuelle quand celle-ci est bloquée de tous les côtés.

Cette lucidité visionnaire — si rare — est acquise dans la scène capitale du roman (une des plus belles jamais écrites), à Trèves (la ville où Marx, enterré à Londres, a été "petit garçon"). Scène d’amour ? Oui, dans un cimetière où brûlent des bougies, la nuit : "La terre, sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre nu s’ouvrit à moi comme une tombe fraîche. Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au-dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés." Et plus tard (il s’agit toujours de Dirty) : "Elle colla sa bouche fraîche à la mienne. Je fus dans un état d’intolérable joie. Quand sa langue lécha la mienne, ce fut si beau que j’aurais voulu ne plus vivre."

Résultat : Bataille y voit. Et ce qu’il voit, peut-être seul de son temps, est l’ignominie qui va venir. Dans cette gare allemande, une parade de jeunes nazis "raides comme des triques" avec, à leur tête, "un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson". Il aboie des ordres. Il tient sa canne de tambour-major comme "un pénis de singe". Ils sont tous en transe, "envoûtés par le désir d’aller à la mort". Le temps des assassins est là. Et pour cause. Voilà donc ce qui, dans l’ombre, se voulait.

Et aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se veut de nouveau ? Le savons-nous clairement ? Pouvons-nous l’entendre ?

Aucune issue collective ? interroge Bataille. Non, mais le ciel est bleu.

Philippe Sollers, La guerre du goût (1994)
(paru dans Le Monde du 12.07.91 sous le titre Une prophétie sexuelle).

Lire aussi : Le bleu du ciel.

*

Sollers lit un extrait du Bleu du ciel

Nous sommes en mai 1983. Sollers dispose d’une semaine sur France-Musique pour présenter Mozart avec Sade, une série d’émissions restée jusqu’à ce jour inédite. Sur un air de Don Giovanni de Mozart (dir. Carla Maria Giuliani), Sollers lit et commente un extrait du roman de Bataille.

« Je descendis de la voiture et ainsi je vis le ciel étoilé par-dessus ma tête. Après vingt années, l’enfant qui se frappait à coup de porte-plume attendait, debout sous le ciel, dans une rue étrangère, où jamais il n’était venu, il ne savait quoi d’impossible. Il y avait des étoiles, un nombre infini d’étoiles. C’était absurde, absurde à crier, mais d’une absurdité hostile. J’avais hâte que le jour, le soleil, se levât. Je pensais qu’au moment où les étoiles disparaîtraient, je serais certainement dans la rue. En principe, j’avais moins peur du ciel étoilé que de l’aube. Il me fallait attendre, attendre deux heures... Je me rappelai avoir vu passer, vers deux heures de l’après-midi, sous un beau soleil, à Paris — j’étais sur le pont du Carrousel — une camionnette de boucherie : les cous sans tête des moutons écorchés dépassaient des toiles et les blouses rayée bleu et blanc des bouchers éclataient de propreté : la camionnette allait lentement, en plein soleil. Quand j’étais enfant, j’aimais le soleil : je fermais les yeux et, à travers les paupières, il était rouge. Le soleil était terrible, il faisait songer à une explosion : était-il rien de plus solaire que le sang rouge coulant sur le pavé, comme si la lumière éclatait et tuait ? Dans cette nuit opaque, je m’étais rendu ivre de lumière ; ainsi, de nouveau, Lazare n’était devant moi qu’un oiseau de mauvais augure, un oiseau sale et négligeable. Mes yeux ne se perdaient plus dans les étoiles qui luisaient au-dessus de moi réellement, mais dans dans le bleu du ciel de midi. Je les fermais pour me perdre dans ce bleu brillant : de gros insectes noirs en surgissaient comme des trombes en bourdonnant. De la même façon que surgirait, le lendemain, à l’heure éclatante du jour, tout d’abord point imperceptible, l’avion qui porterait Dorothea... J’ouvris les yeux je revis les étoiles, mais je devenais fou de soleil et j’avais envie de rire : le lendemain, l’avion, si petit et si loin qu’il n’atténuerait en rien l’éclat du ciel, m’apparaîtrait semblable à un insecte bruyant et, comme il serait chargé, dans la cage vitrée, des rêves démesurés de Dirty, il serait dans les airs, à ma tête d’homme minuscule debout sur le sol — au moment où en elle la douleur déchirerait plus profondément que d’habitude — ce qu’est une impossible, une adorable mouche des cabinets. J’avais ri et ce n’était plus seulement l’enfant triste aux coups de porte-plume, qui allait, dans cette nuit, le long des murs : j’avais ri de la même façon quand j’étais petit et que j’étais certain qu’un jour, moi, parce qu’une insolence heureuse me portait, je devrais tout renverser, de tout nécessité tout renverser. »

Georges Bataille, Le Bleu du ciel.

Don Juan n’est, à mes yeux, qu’une incarnation personnelle de la fête de l’orgie heureuse qui nie et divinement renverse les obstacles. Et si les obstacles sont toujours les mêmes, c’est-à-dire l’abandon, la solitude, l’enfermement dans le corps perçu comme un déchet, comme une déjection, c’est une sorte d’exercice spirituel qui consiste, ça... Bataille y recourt très souvent, c’est sa méthode de méditation — ça consiste à se représenter soi-même, comme mort ou déchet, mouche dans les cabinets. Il faut qu’il y ait cette épreuve pour que le mouvement suivant puisse être probant, c’est-à-dire celui qui affirme malgré tout. L’affirmation sans cette négation de la négation, ne serait rien.


[1] Sur "les rapports ambivalents de Bataille avec Simone Weil", lire : Résistance de Simone Weil. A.G.