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"P" comme Pape (Sollers, les papes et la papauté)

Abécédaire sollersien

D 31 août 2026     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


"P" comme Pape

Abécédaire sollersien (work in progress)

Sollers, les papes et la papauté

Petit essai baroque, teinté d’ironie dubitative

Philippe Sollers, catholique baroque par excellence, n’a jamais cessé de tourner autour des papes comme un chat autour d’un bol de lait sacré. Pas par piété conventionnelle — Dieu l’en préserve —, mais par goût du spectacle, de l’infaillibilité comme chef-d’œuvre, et de cette obstination romaine à survivre à tout, y compris à elle-même. « Le catholicisme reste pour moi la voix royale », confiait-il. Et d’ajouter, avec un sourire joyceen : « Je ne vois aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. »
L’Église, pour lui, n’était pas un musée de dogmes poussiéreux, mais une machine à produire du sens, du scandale et de la beauté. Conciles, encycliques, croisades, Avignon, jésuites en Chine, baroque sud-américain, bibliothèque vaticane : tout cela nourrissait sa chronique, ses romans, ses provocations. Et toujours cette distance ironique, ce doute élégant sur les positions morales de l’Institution — sexualité, « culture de mort », pédophilie —, tout en célébrant sa puissance symbolique inégalée.

Le pape polonais, ou le roman de l’Histoire

Octobre 1978. Sollers est à New York, dans le bureau d’un chairman d’université. On lui annonce l’élection d’un Polonais, Karol Wojtyła. « Cette histoire, immédiatement, me passionne comme un roman. » Premier non-Italien depuis presque cinq siècles. Il voit dans ce choix un signe des temps considérable, une riposte à l’URSS, un soulèvement de l’esprit contre la « culture de mort ».
Le 13 mai 1981, place Saint-Pierre, les balles d’Ali Ağca. Sollers, qui prétendait avoir « parfaitement prévu l’attentat », en tire un roman, [Le Secret 540#section2] (1993). Un agent secret français, marié à une Bulgare, avait rédigé un rapport… On n’en a tenu aucun compte. Le livre, envoyé au Vatican, y est archivé « et pour cause ».

Plus tard, en 2000, il ira remettre en main propre à Jean-Paul II son ouvrage sur La Divine Comédie. Audience publique, place Saint-Pierre. « Il tend le bras et appuie longuement sa main droite sur mon épaule gauche, tout en me regardant droit dans les yeux. Rituel militaire plus qu’étrange, d’autant plus que l’intensité du regard est du genre laser rayon vert. Pas un mot, la main sur l’épaule, silence de vie criant, félicitations pour mon activité de mousquetaire libre, absolution de mes péchés (et Dieu sait). ».


Philippe Sollers - Jean Paul II, 4 octobre 2000.
On aperçoit le haut de la couverture de "La divine Comédie" de Sollers qu’il remet au pape.
ZOOM : cliquer l’image

Cet épisode avait fait dire, perfidement, à Michel Onfray :

Sollers est allé baiser la mule du pape !

Le Panzerkardinal dantesque

Puis vient Ratzinger. « L’épouvante : c’est Ratzinger, un Allemand, surnommé le “Panzercardinal”. » Libération titre « Un pape en arrière ». Sollers, lui, s’amuse. Benoît XVI, qui cite Dante dans ses homélies, devient sous sa plume le « pape dantesque ». « Le pape maudit… est selon moi un très grand pape, parce qu’il se tient à la théologie la plus stricte. »
Il lit avec attention les volumes de Jésus de Nazareth. « On se dit : bon, un livre du pape, ça va être la barbe… » Non. C’est « un ahurissant roman policier et métaphysique ». Et quand Benoît démissionne, en 2013, Sollers est touché : « C’est une décision historique. […] Benoît XVI, c’est le contraire d’une rockstar. » Il imagine même les conseils posthumes de Jean-Paul II à son successeur : « Continuez à lire Dante… Ne cherchez pas à vous comporter en rock star… Félicitation pour avoir compris que plus personne ne savait rien. »

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Jésus de Nazareth, De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection

Le pape y donne son interprétation des textes sacrés sur des épisodes comme le lavement des pieds, la Cène, le procès de Jésus, la crucifixion, la mise au tombeau ou la résurrection.
Disons d’abord que ce livre porte la double signature de Joseph Ratzinger et Benoît XVI, comme le premier tome 1, parce qu’il s’agit d’un travail commencé par Joseph Ratzinger avant qu’il ne devienne pape, et aussi parce qu’il insiste sur le caractère personnel de ce travail, de cette réflexion. Il ne s’y exprime pas en tant que pape, mais simplement en tant que catholique, et intellectuel, à la lumière des textes qu’il dépoussière, comparant les traductions, remontant à la source. Et le conservateur rétrograde Benoît XVI, - une étiquette que son cursus et son âge rendent si automatique, dans la presse - eh bien, il lui arrive de la décoller, cette étiquette dans son exégèse des textes.

Le Jésus de Benoît XVI, par un conservateur qui secoue le cocotier ?
Voir aussi ICI

François, ou le jésuite du bout du monde

Mars 2013. « Vive le nouveau pape argentin François ! Et vive la Compagnie de Jésus dont il est issu ! » Sollers salue l’humilité, la simplicité « redoutable », le basculement vers une renaissance inattendue.

VOIR AUSSI

Le premier pape jésuite. On pense aux jésuites en Chine, à l’art baroque des églises d’Amérique du Sud, à cette influence souterraine et brillante que Sollers avait toujours célébrée (voir son éloge de Baltasar Gracián, « sacré jésuite »).
Puis le doute s’installe. « François ne me donne pas une impression de grande intelligence », lâchera-t-il. Dans Centre, il évoque « ces deux derniers papes (les derniers) ». Allusion à la prophétie de saint Malachie, ce texte apocryphe du XVIe siècle attribué à un évêque irlandais du XIIe, qui dresse la liste des papes jusqu’à « Pierre le Romain », dernier pontife avant la destruction de la cité aux sept collines. François, jésuite, « ordre noir », pourrait être le Caput Nigrum ou le Petrus Romanus. Sollers s’en amuse, sans y croire tout à fait — mais sans non plus la balayer d’un revers de main. L’apocalypse, après tout, est un genre littéraire comme un autre.


24 oct. 2022. Emmanuel Macron s’entretient avec le pape François sur la fin de vie, en audience privée

Dogmes, mécènes et archives

Sollers adhérait aux dogmes comme à des « chefs-d’œuvre » : Immaculée Conception, infaillibilité pontificale, Incarnation. « Pour moi ce sont des chefs-d’œuvre et j’adhère à tous les chefs-d’œuvre. » Le Concile de Rome en 382, Vatican II (« l’effet de la cure »), les encycliques : autant de variations sur le grand thème catholique. Les papes mécènes — ceux qui ont financé Michel-Ange, Bernin, les fresques de la Sixtine — l’enchantaient. La bibliothèque et les archives du Vatican, ce trésor d’histoires secrètes, aussi.

J’aime à la folie le Concile de Rome, en 382 par Philippe Sollers

Philippe Sollers
Portrait du Joueur, (1983), édition illustrée Futuropolis.
Pour sourire, lire la transcription ICI

L’ironie n’était jamais loin. « Tant que l’Église catholique n’aura pas traité théologiquement la question de la sexualité, on n’avancera pas d’un pas. […] La représentation qu’a l’Église catholique de la sexualité est d’une connerie gigantesque. Je suis un athée sexuel. » On ne saurait être plus clair, ni plus sollersien.

Et Léon XIV ? Ce qu’il aurait pu dire…

Sollers est mort en mai 2023. Il n’a pas connu l’Américain Léon XIV, ni sa visite en France de septembre 2026, ni ce concours de circonstances digne d’un de ses romans : le pape célébrant la messe place de la Concorde et aux Champs-Élysées (près de 500 000 réservations), pendant que Céline Dion, star planétaire, donne ses concerts comeback (70 000 places pour un soir). Qui est la star ?
On l’entend presque, Sollers, depuis l’au-delà baroque :

Un pape américain ! Enfin. Après le Polonais qui a fait tomber le Mur, l’Allemand qui citait Dante, l’Argentin jésuite un peu trop proche des pauvres pour être tout à fait sincère… voici l’Américain. On se demande s’il va parler de Trump ou de la Vierge. Et voilà qu’il débarque à Paris en même temps que Céline Dion. Cinq cent mille pour la messe, soixante-dix mille pour “My Heart Will Go On”. Qui est la star ? Mais la question est mal posée. La star, c’est le spectacle. L’Église catholique reste, et de loin, la meilleure entreprise de représentation. Michel-Ange et Bernin d’un côté, les projecteurs de La Défense Arena de l’autre. Le pape et la chanteuse : deux versions du même opéra. L’un bénit, l’autre chante. L’un promet l’éternité, l’autre le refrain. Et le public est là. Toujours. »


Il aurait sans doute ajouté, en souriant : « Quant à la prophétie de Malachie, elle est déjà dépassée. Pierre le Romain a laissé place à Léon l’Américain. La fin des temps ? Elle se joue tous les soirs, entre une messe et un concert. Et moi, j’aurais bien aimé y assister. »


À Lourdes, le 28 août 2026, des bannières annoncent la visite du pape Léon XIV au sanctuaire, prévue le 26 septembre - LAURENT FERRIÈRE / Hans Lucas via AFP
ZOOM : cliquer l’image
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Sources principales : chroniques de Philippe Sollers (Le Point, Le Journal du Dimanche, philippesollers.net), entretiens (Pileface, Figaro littéraire), romans et essais (Le Secret, La Divine Comédie, Un vrai roman. Mémoires, Centre), ainsi que les archives de la revue L’Infini.

Le thème « pape » sur pileface

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2 Messages

  • Annwn | 1er septembre 2026 - 18:03 1

    C’est avec Léon Le Grand (440-462) que, tout d’abord, les Catholiques s’écartent des institutions primitives.
    Dans les anciennes religions théogoniques, il n’y avait pas « un chef », mais un conseil, ce qu’on appela chez les Israélites le « conseil des anciens ».
    Les Juifs imitèrent d’abord ce système, que nous retrouvons dans le Sanhédrin, mais la nature de l’homme n’est pas faite pour lui conseiller de s’effacer dans les rangs, il veut dominer, c’est donc le plus ambitieux et le plus audacieux qui arrive au sommet. Il en résulte, dans les institutions masculines, une lutte incessante pour le pouvoir. C’est ce qui arriva dans l’Église. Habitués à escalader les degrés de la hiérarchie sociale, les plus ambitieux voulurent une suprématie ; de là un chef unique, non une assemblée consultative (ce qui suppose de la raison, et rien n’est gênant comme la raison des autres).
    Cependant, avant d’en arriver à se donner un chef suprême, l’Église de Rome fut longtemps gouvernée par un « conseil des anciens ».
    Mais un homme ambitieux apparut, Léon le Grand, qui visait la place de chef suprême et fut très probablement l’auteur de la légende de saint Pierre dont on fit le chef de la papauté, pour créer un précédent. Ce qui le fait supposer, c’est que c’est lui qui prononça cette parole hypocrite : « Le privilège de saint Pierre subsistera tant que subsistera sa justice. » Or saint Pierre ne vint jamais à Rome. Quant à sa justice, nous ne l’apercevons pas dans la religion catholique. En réalité, il n’exista pas de pape avant Léon le Grand, et c’est lui qui fonda la papauté. C’est ce même pape qui combattit Attila.
    Au début du VIIème siècle, l’autorité suprême appartient aux Conciles. Ceux que l’Église moderne appelle des papes n’étaient alors que les évêques de Rome.
    Les évêques des autres régions n’acceptent pas encore pour chefs les évêques de Rome.
    Ce fut en 607 que, sous Boniface III, l’évêque de Rome fut reconnu comme suzerain spirituel de toute la Chrétienté.
    Les Catholiques ont complètement pris l’appellation de « Chrétiens », ce qui est traduit par leurs ennemis par le mot « Crétins ». Rappelons que dans les premier Christianisme, on parlait de « Christiens » et non « Chrétiens » (car le Christianisme primitif avait été une doctrine sur le Christ).
    De 680 à 684 eut lieu le Concile de Constantinople contre les Monothélites. C’est à ce moment qu’il fut ordonné par le 6e Synode de Constantinople que désormais le Christianisme aurait pour symbole un homme attaché à une croix, ce qui fut confirmé par le pape Adrien Ier.
    On sait que jusque-là le Catholicisme avait été symbolisé par une croix formée de trois phallus (représentant la Trinité). Le latin avait cessé d’être la langue parlée en Italie au VIème siècle.
    Au VIIème siècle, l’Église établit le culte en langue latine.
    NB : La croix n’est devenue le signe du Christianisme qu’au VIIème siècle de notre ère, lors du Concile de Constantinople qui eut lieu de 680 à 684. Jusque-là, la religion nouvelle, c’est-à-dire le second Christianisme (le faux), celui qui triompha sous Constantin au Concile de Nicée (en 325), et qui s’édifia sur les ruines du premier (le vrai), avait pour insigne trois phallus enlacés (représentant la Trinité catholique). Le culte du « Saint Graal », « Vase sacré » des Mystères, et le « Secret de Bismillah », semblent une réaction contre ces trois phallus.

    Voir en ligne : LIEN


  • Viktor Kirtov | 1er septembre 2026 - 14:06 2

    Le discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins

    Un lieu cher à Sollers qui y a prononcé plusieurs conférences, depuis sa restauration, dont nous avons rendu compte sur pileface, et que Benoît XVI inaugurait lors de son voyage apostolique en France en septembre 2008.

    Ce 12 septembre 2008, Benoît XVI vient y prononcer l’un des discours remarquables par leur profondeur de champ dont ce grand théologien a le secret. Une intervention sur le dialogue entre la foi et le monde de la culture prononcée dans un français soigné qui s’achève par ces mots, qu’on a encore dans l’oreille : «  Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.  » (Jérome Cordelier, Le Point)

    Extrait vidéo de l’accueil de Benoît XVI aux Bernardins pour donner un aperçu de l’impact de cette visite dans la France du moment, découvrir ce beau lieu qu’est le Collège des Bernardins, et en finale, la voix du pape s’exprimant en français, concluant son discours :

    Addendum à « Sollers, les papes et la papauté »

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