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« Je suis un fils de Saint Augustin » : le lien entre un pape, Sollers, et nous

Léon XIV en Algérie dans les pas de saint Augustin

D 12 avril 2026     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le déclic de ce billet : un mot du pape Léon XIV qui a choisi de placer son voyage en Algérie, du 13 au 15 avril 2026, sous le patronage d’Augustin, ce saint lumineux dont les écrits rencontrent un écho contemporain.

Je suis un fils de Saint Augustin.
pape Léon XIV

Ce mot entendu à la radio, en même temps que je me souvenais du titre d’un écrit de Sollers : « Immense Augustin » qui figure dans son recueil « Eloge de l’infini » (Gallimard 2001, et 2003 pour l’édition Folio), aussi dans un article d’A.G. !

Une occasion d’explorer et confronter ces deux moments d’Augustin (354-430).


Sandro Botticelli, Saint Augustin dans son cabinet de travail (1480)

Léon XIV en Algérie : saint Augustin, une figure médiatrice

Par Jean Talabot

Le Pèlerin, 09 avril 2026


Le pape Léon XIV salue la foule lors de l’audience générale hebdomadaire sur la place Saint-Pierre, au Vatican, le 8 avril 2026. | Tiziana Fabi / AFP

Évoque-t-on encore les noms de Grégoire de Nysse, Donat ou Jean Chrysostome ailleurs que dans le silence feutré des monastères ou des bibliothèques d’université ? C’est une exception culturelle : saint Augustin (354-430), leur contemporain, connaît une actualité régulière dans la vie intellectuelle et artistique moderne. Non seulement, Augustin échappe à l’image du théologien poussiéreux et abscons, mais il apparaît toujours au XXIe siècle comme un auteur lumineux et séduisant.

« Aime et fais ce que tu veux » : son sens de la formule participe à sa modernité. Ainsi, quand Stanislas Roquette monte en 2010 le spectacle Qu’est-ce que le temps ? en s’appuyant sur un chapitre des Confessions, le public ose la comparaison avec… Raymond Devos. Mais l’ancien rétheur rassemble surtout par son universalité, explique le comédien : « C’est un explorateur intrépide de l’intelligence humaine. Il s’adresse aux chrétiens bien sûr, mais aussi aux athées et aux agnostiques, car sa foi n’est pas dévote. »


Le comédien Stanislas Roquette dans Qu’est-ce que le temps ? d’après les Confessions, œuvre majeure du théologien. © DR

Avant lui, d’autres grands noms s’y sont frottés. Gérard Depardieu, sous la houlette du latiniste André Mandouze, et, plus récemment, Gad Elmaleh, sous les ors de la Sainte-Chapelle, à Paris. Au micro de Radio Classique, l’humoriste disait alors : « Je pense aux adolescents, dans la folie des réseaux sociaux. Se dire que ce sont des textes du IVe siècle et qui sont d’actualité parce qu’ils interrogent l’âme humaine : voilà ce qui me plaît chez lui. » Ce docteur de l’Église fut même incarné à l’écran par Franco Nero, grande figure des westerns spaghetti !

« Ça fait partie de son énigme : la culture s’est toujours intéressée à lui, détaille Jean-François Petit, assomptionniste et auteur de plusieurs ouvrages sur l’évêque d’Hippone. Ses Confessions sont un best-seller à travers les siècles. Pour les universitaires, il est le grand luminaire. » Et ce, des deux côtés de la Méditerranée. En 2001, le père Petit s’est rendu en Algérie pour un colloque sur le théologien. « Chez les Algériens, j’ai vu de la fierté, et la soif des plus jeunes de découvrir cet héritage préislamique. Aujourd’hui, saint Augustin joue davantage un rôle de pont entre chrétiens et musulmans que de dissension. Selon moi, il peut nous aider à nous réconcilier, car c’est une figure médiatrice de notre civilisation. Le pape en a bien conscience. »

Le Pèlerin

Léon XIV, un pape augustinien, membre d’une grande famille religieuse

Par Dominique Lang
Le Pèlerin, 09 mai 2025


© Vatican Media / CPP / HANS LUCAS / Hans Lucas via AFP

Quel lien entre le nouveau pape et, par exemple, les chanoines du Grand-Saint-Bernard ? Tous sont membres de la même famille religieuse, héritière de la pensée et de l’œuvre de saint Augustin.

Tout commence avec Augustin d’Hippone. Au IVe siècle après J.-C., ce jeune romain originaire de l’actuel Maghreb, va devenir un évêque réputé, orateur apprécié et théologien prolixe qui marquera la pensée chrétienne occidentale pendant des siècles. Mais l’homme était aussi capable d’introspection, curieux de comprendre l’action de Dieu dans sa vie. Dans ses célèbres Confessions, écrites à l’âge de 45 ans, il s’interroge ainsi sur son cheminement personnel et spirituel, de l’enfance à la maturité. Sans doute la toute première autobiographie spirituelle de l’Histoire.

Devenu évêque, il écrit une règle qui fixe les fondamentaux d’une vie communautaire pour les prêtres avec qui il travaille, à la manière de la première communauté chrétienne racontée dans les Actes des Apôtres.

Cette règle est devenue le fil rouge des nombreuses congrégations d’hommes et de femmes dites « augustiniennes », qui vont naître au fil des siècles suivants. L’originalité de cette grande famille ? Se nourrir des intuitions spirituelles d’Augustin : initiation à l’intériorité, place importante de la prière, souci du bien commun, et surtout proximité et place centrale du Christ qui révèle à tous l’amour gratuit de Dieu.

Puisque Augustin était un évêque diocésain soucieux de la vie spirituelle de ses prêtres, la règle qu’il a écrite a souvent servi, à travers les siècles, pour réformer des diocèses en difficulté ou pour insuffler une dynamique spirituelle renouvelée pour les prêtres. C’est le cas, par exemple, au haut Moyen Âge qui voit émerger la figure de « chanoines réguliers » au sein de cet ordre. Autrement dit, des prêtres diocésains qui décident de suivre ensemble cette règle de vie, souvent en se regroupant autour d’un sanctuaire spirituel qu’ils animent. Les chanoines du Grand-Saint-Bernard, en France, en sont un bon exemple.

C’est la réforme de la vie religieuse demandée par le quatrième concile de Latran, en 1215, qui va relancer l’intérêt pour la règle de saint Augustin. Car, jusque-là, ce sont surtout les règles monastiques traditionnelles (de saint Pacôme, de saint Basile, de saint Benoît…) qui servaient de texte canonique pour la vie des moines et des moniales. Mais au XIIIe siècle, l’émergence de cités et d’une nouvelle vie économique et sociale pousse à créer des ordres religieux d’un autre genre, itinérant et mendiant. Le concile demande aux membres de ces ordres nouveaux de choisir, eux aussi une règle de vie : ce sera très souvent celle de saint Augustin, plus adaptée à leur dynamique. Les religieux dominicains feront ainsi ce choix, en ajoutant leurs propres statuts complémentaires.

Quarante ans après ce concile, le regroupement de plusieurs groupes d’ermites italiens donne naissance à une nouvelle congrégation qui, elle aussi, adopte la règle augustinienne. D’abord appelée « Ordre des ermites de Saint Augustin », puis rebaptisée ultérieurement « Ordre de Saint Augustin (OSA) », il s’agit de la congrégation-même dont est issu le nouveau pape élu, Léon XIV.
D’autres surgeons vont suivre […]
Des branches féminines
Autour de ces branches masculines, de nombreuses branches féminines vont naître à travers l’Europe. Brigittines, Ursulines, Visitandines en font partie. Ces Augustines travaillaient, par exemple, à l’Hôtel-Dieu à Paris. […]

On l’aura compris, la famille d’inspiration augustinienne est une nébuleuse de congrégations, grandes et petites, qui ont surgi au fil des siècles. Toutes témoignent de l’intérêt et de la vitalité de la règle de saint Augustin à travers le temps. Au cœur de ces vies communautaires et fraternelles, un même fil rouge : le désir de témoigner d’un Évangile à la fois accessible et pétri de charité.

Immense Augustin par Philippe Sollers

Le 24 août 410 de notre ère se produit un événement incroyable : les Wisigoths d’Alaric prennent Rome et la pillent. La nouvelle se répand peu à peu à travers l’Empire. Depuis Bethléem, saint Jérôme écrit :

Horreur ! L’univers s’écroule !

Et aussi :

Une rumeur terrifiante nous parvient d’Occident... Ma voix s’étrangle, les sanglots étouffent mes paroles tandis que je les dicte. Elle est donc prise, la ville qui a pris l’univers... !

On comprend la stupeur et l’angoisse des contemporains. Rome était la « ville éternelle ». Pour imaginer le désastre aujourd’hui, il faudrait que nous imaginions, après Byzance, les États-Unis dévastés et New York rayé de la carte. Cependant, en Afrique, un futur saint reste plutôt froid devant cette catastrophe. Il a beaucoup de travail comme évêque, il médite, il veille, il écrit sans cesse, on se demande s’il lui arrive de dormir, sa prose circule déjà partout comme celle d’un des plus grands écrivains de tous les temps (Dante et Pascal en sont imprégnés, mais l’école laïque et républicaine ne nous en a jamais parlé, pas plus, d’ailleurs, que de la Bible). Deux ans suffisent, la réponse se développe dès 412 : vingt-deux livres de La Cité de Dieu (1 091 pages en « Pléiade »). Du latin comme on n’en écrit plus alors avec cette intensité et cette maîtrise rhétorique, du latin électrisé qui, là, en traduction, sous nos yeux, devient le français le plus moderne qui soit. Une langue transformée nouvelle affirme une religion nouvelle. Voici la conclusion de l’auteur, toute modeste :

« Il me semble m’être acquitté, avec l’aide de Dieu, de cette oeuvre immense. Que ceux pour qui elle est trop courte, ou trop longue, me pardonnent ! Que ceux qui la trouvent à leur mesure adressent félicitations et grâces non à moi, mais, avec moi, à Dieu ! Amen ! Amen !

Immense, en effet. Et toute fraîche (il n’y a qu’à la transposer de nos jours). Continuer à fonder une religion quand toutes les autres s’effondrent n’est pas une mince affaire. Il faut d’abord récapituler les événements antérieurs depuis que le monde est monde ; dévoiler que ce qui a été tenu pour divin jusque-là ne l’était pas ; apporter des démonstrations et des preuves ; embrasser l’Histoire entière d’un regard détaillé ; exhiber les tâtonnements, les tendances, les erreurs ; confondre l’ignorance et les réticences. En somme : les dieux romains, bâtards des dieux grecs, n’ont pas protégé la ville de sa perte (et il s’est déjà passé, dans une autre ville essentielle, Jérusalem, un phénomène semblable, une chute et un événement révolutionnaire, d’abord inaperçu). Les cités des hommes peuvent être, dans le temps, glorieuses, puissantes, invincibles, mais elles sont secrètement minées par le négatif. On pourra y célébrer encore tous les cultes, les rites ou les sacrifices qu’on voudra, aucune ne tiendra le coup, elles disparaîtront comme le ciel et la terre. Une seule cité, désormais, s’impose à la vision de l’esprit : celle de Dieu, la Jérusalem céleste. Il y a donc deux « cités » en marche, celle des hommes, celle de Dieu. Dans la première, les dieux sont d’abord bien ordonnés, et puis le temps passe, ils se relâchent, ils prennent de mauvaises habitudes narcissiques, ils se divisent dans la superstition et le minuscule. La corruption règne, les marchands du Temple s’installent, les moeurs s’amolissent, l’astrologie bat son plein. Cependant,

parmi nos ennemis les plus déclarés, se cachent des gens destinés à devenir des amis, ignorés de nous comme d’eux-mêmes. En ce monde, elles avancent ensemble, les deux cités, enchevêtrées l’une dans l’autre jusqu’à ce que le jugement dernier les sépare.

La République romaine était belle dans ses débuts, mais elle a viré au pire. Les philosophes n’y peuvent rien, le monde se décompose, et la Mère des dieux révèle, de plus en plus, à travers les prêtres émasculés et les « déments châtrés », « tout ce que qu’on voudra de cruel ou de honteux, ou de honteusement cruel, ou de cruellement honteux ». La décadence exaspère l’action des démons, ennemis du genre humain et jaloux de sa possibilité de grâce. Chacun, à Rome, de jour comme de nuit, « peut s’amuser, boire, dégobiller et se lâcher sous lui ». Diagnostic :

« L’honneur se dissimule et le déshonneur s’exhibe. Ce qui se commet de mal rameute les spectateurs, ce qui se dit de bien trouve à peine une poignée d’auditeurs, comme si l’on devait rougir de l’honnête, et du malhonnête se faire gloire.


( Oh que Trump devrait lire ces lignes !)
[…]
Le plus étonnant, chez Augustin, oreille prodigieuse allant droit aux nombres et à la musique, c’est cette position de secrétaire du divin, de témoin de la création émerveillée de la nature, cette passion du bonheur que rien ne paraît pouvoir ébranler : « Vivre, comprendre, être heureux, c’est être. » Où veut-il en venir ? A la vie des anges :

Eternité permanente, connaissance facile, félicité sans trouble.

[…]
. Que dirait le diable aujourd’hui ? Qu’il n’y a ni dieu ni diable, ou alors qu’il y a peut-être un dieu, mais uniquement humain, économique et social. Les mauvais anges sont « orgueilleux, trompeurs et envieux ». Autrement dit, les possédés sont légion, on en rencontre cent par jour, on peut les reconnaître à ceci qu’ils « deviennent tristes à cause de la vertu d’un autre ». Tout se passe, Augustin est là pour le rappeler, comme si les prophètes n’avaient rien dit, comme si la puissante poésie des Psaumes ne parlait plus à personne. Les démons ont opté pour la déficience. Une seconde mort les attend, plus terrible que la première, où ils brûleront sans être altérés et souffriront sans mourir. On n’a encore rien vu : malgré tant d’épreuves, de guerres, de massacres, de tortures, le plus dur et le plus violent reste à venir (mais non, c’est impossible, pense aussitôt le lecteur d’aujourd’hui). Augustin, lui, est formel : le Jugement dernier aura lieu après un déchaînement sans précédent dont nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Pour l’instant (nous sommes au Ve siècle), une Eglise persiste dans un siècle pervers, « en ces jours mauvais où, par son humiliation présente, elle achète sa grandeur future ». C’est l’Eglise catholique qui ne fait que commencer sa longue histoire, ses crises, ses errements, ses scissions hérétiques, ses hauts et ses bas.

[une Eglise] destinée à se répandre chez tous les peuples et à parler toutes les langues ».


[…]
Des foules sont là, les tombeaux s’ouvrent, l’eau et l’air rendent les cadavres perdus en eux, on est ou on n’est pas écrit dans le vrai Livre. Augustin ne se lasse pas de ces grandes visions, elles font courir sa plume, il s’exclame, il s’interroge, il vole vers la fin des temps alors qu’il va bientôt mourir dans une ville assiégée sans aucun secours. « Entre dans la joie de ton Seigneur », voilà ce qu’il espère seulement entendre. Isaïe est à ses côtés : « Vos os germeront comme l’herbe. » Il y a des miracles, mais la nature elle-même, arbres, oiseaux, couleurs, mer, est le vrai miracle :

« Pour banal que soit devenu pour nous, à force de le voir, le miracle que la nature offre à nos yeux, il n’en dépasse pas moins, intelligemment regardé, les plus surprenants et les plus rares des autres miracles. Le miracle que constitue l’homme dépasse n’importe quel miracle fait par l’homme. »

Le corps humain est en réalité miraculeux, il est tissé de nombres et de musique. Il mérite la plus grande considération. Dieu est venu en lui, il retournera en Dieu, c’est tout simple :

Là, nous reposerons et nous verrons ; nous verrons et nous aimerons ; nous aimerons et nous louerons. C’est là ce qui sera à la fin, sans fin ; et quelle autre fin, pour nous, que de parvenir au royaume qui n’a pas de fin ?

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 10.11.00.

Aussi dans Éloge de l’infini, 2001, folio 3806, p. 631-636.
L’INTEGRALE ICI (article d’A.G.)

Quelques citations, et saint Augustin dans le texte

GIF La Cité de Dieu (Livre XIX, 13, 1)

La Cité de Dieu est aussi un traité politique...
Augustin résume ici ce que doit être, à ses yeux, une société humaine harmonieuse :

La paix du corps, c’est l’agencement harmonieux de ses parties. La paix de l’âme sans raison, c’est le repos bien réglé de ses appétits. La paix de l’âme raisonnable, c’est l’accord bien ordonné de la pensée et de l’action. La paix de l’âme et du corps, c’est la vie et la santé bien ordonnées de l’être animé. La paix de l’homme mortel avec Dieu, c’est l’obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle. La paix des hommes, c’est leur concorde bien ordonnée. La paix de la maison, c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants dans le commandement et l’obéissance. La paix de la cité, c’est la concorde bien ordonnée des citoyens dans le commandement et l’obéissance. La paix de la cité céleste, c’est la communauté parfaitement ordonnée et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu et dans la jouissance mutuelle en Dieu. La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre. L’ordre, c’est la disposition des êtres égaux et inégaux, désignant à chacun la place qui lui convient.

GIF Premier sermon sur la chute de Rome

Dans un des sermons qu’il consacre à la prise de Rome par Alaric, Augustin explique poétiquement les calamités qui affectent son époque :

Le monde aujourd’hui est comparable à un instrument à broyer, il exerce des pressions. Mais, si tu es le marc, tu vas à l’égout ; si tu es l’huile, tu restes dans un récipient. Car il faut qu’il y ait des pressoirs. Regardez le marc, regardez l’huile. Parfois le monde exerce une pression, par exemple : la famine, la guerre, la disette, les prix élevés, la pauvreté, la mortalité, les pillages, l’avarice ; ce sont les pressoirs des pauvres, les calamités des cités. Nous voyons ces choses ; elles ont été prédites comme devant se produire, et nous voyons qu’elles se produisent. Nous trouvons les hommes au milieu des pressoirs en train de murmurer et de dire : « Voilà, en ces temps chrétiens, que de malheurs ! Avant les temps chrétiens, quelle abondance de biens ! Il n’y avait pas autant de maux. » C’est le marc qui sort du pressoir, il court vers l’égout. Sa bouche est noire de blasphèmes, il ne brille pas. L’huile a de l’éclat. Mais tu trouves un autre homme sortant du pressoir et du broyeur qui l’a broyé ; n’est-ce pas le même broyeur qui l’a broyé ? Vous venez d’entendre les mots prononcés par le marc ; entendez ceux que prononce l’huile : « Grâces soient rendues à Dieu !

Béni soit ton nom ! Tous ces maux par lesquels tu nous écrases avaient été prédits ; nous voilà assurés que les biens viendront aussi. Quand nous sommes corrigés en même temps que les méchants, c’est ta volonté. Nous savons que tu es un père quand tu promets, nous savons que tu es un père quand tu châties. Instruis-nous et donne-nous l’héritage que tu as promis pour la fin. Nous bénissons ton nom saint, parce que, en aucun cas, tu n’as menti. Tu as tout montré comme tu l’avais prédit. » Au milieu de ces louanges qui s’écoulent du pressoir, l’huile court dans son récipient [1].

oOo

[1] Institut d’études augustiniennes, « Nouvelle Bibliothèque augustinienne », n° 8.

1 Messages

  • Viktor Kirtov | 13 avril 2026 - 17:18 1

    Le choix du pape Léon XIV de se placer sa visite en Algérie sous le signe de saint Augustin n’est pas anodin.


    © ZUMA/STARFACE

    « La référence à Augustin n’est pas seulement spirituelle : elle est aussi diplomatique. Figure algérienne par sa terre natale et universelle par son influence, il constitue un pont naturel entre mémoire nationale et héritage chrétien », analyse Constance Avenel, chercheuse associée à l’ECLJ (Centre Européen pour le Droit et la Justice), avant d’ajouter qu’« en s’appuyant sur cette figure fédératrice, le pape rappelle implicitement l’ancienneté et la légitimité historique de la présence chrétienne en Algérie. »

    GIF Sur la liberté de culte en Algérie

    TRIBUNE - Le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) est à l’initiative d’un texte rappelant la dramatique situation des chrétiens dans le plus grand pays d’Afrique.

    À l’occasion d’une visite historique du pape Léon XIV en Algérie, alors que la quasi-totalité des églises protestantes y ont été fermées et que la liberté de religion y est réduite à une simple formulation dans la Constitution, nous, signataires de cette tribune, chrétiens algériens, responsables politiques, experts des droits de l’homme, journalistes, philosophes, juristes et écrivains, appelons la France et l’Europe à regarder en face la réalité que vivent les chrétiens en Algérie. Une souffrance méconnue, pourtant à nos portes. Selon la Constitution algérienne, l’islam est la religion d’État, ce qui fait dire à l’ancien président du Haut conseil islamique qu’« un Algérien ne peut qu’être musulman » 2021).

    On recense pourtant plus de 150 000 chrétiens en Algérie, la plupart convertis depuis les années 1990. Une grande majorité est protestante évangélique, mais subsiste également une petite communauté catholique, composée essentiellement d’étrangers. Par leur engagement au service du bien commun, les chrétiens constituent une richesse pour la société.

    En 2020, la liberté de conscience était retirée
    de la Constitution

    Pourtant, ils vivent dans un climat de pression constante, subissant les effets d’une politique qui vise à étouffer toute expression religieuse autre que l’islam. L’Algérie impose en effet une identité unique, à la fois arabe et musulmane, au détriment des minorités : en particulier juives, ahmadies et chrétiennes. En 2020, la liberté de conscience était purement et simplement retirée de la Constitution.

    Le système est bien rodé. De sa naissance à sa mort, le chrétien subit le poids d’une administration qui lui est ouvertement hostile. Le Code de la famille, inspiré du droit musulman, interdit notamment à une femme musulmane d’épouser un chrétien et la prive d’héritage en cas d’apostasie. Les prénoms chrétiens sont refusés à l’état civil, et certains se voient refuser une sépulture chrétienne.

    Lois répressives

    Par ailleurs, les autorités ont progressivement verrouillé toute forme de « dissidence spirituelle » à coups de lois répressives. Une ordonnance de 2006 soumet le culte chrétien à un régime d’autorisation restrictive, tandis qu’une loi de 2012 sur les associations renforce le verrouillage administratif quant aux lieux de culte. En conséquence, aujourd’hui, 58 églises évangéliques ont été fermées par l’État, contraignant les fidèles à la clandestinité.

    Pratiquer sa foi chrétienne expose aussi à des sanctions pénales. Cette même ordonnance de 2006 punit de cinq ans de prison et d’une lourde amende le chrétien « prosélyte », qui aurait tenté de « séduire » un musulman, ou d’ébranler sa foi. Ces dispositions servent à traquer les symboles chrétiens et les témoignages publics de foi. L’interdiction du blasphème complète cet arsenal. Les autorités sanctionnent le chrétien missionnaire mais aussi le musulman apostat, soumis par ailleurs à la stigmatisation sociale. Selon l’ONG Portes Ouvertes, plus de cinquante chrétiens ont été poursuivis ces dernières années. Parmi eux, les chrétiens kabyles sont en première ligne.

    La situation de l’église catholique, plus discrète mais non moins contrainte, reste difficile. Elle évolue dans un cadre étroitement surveillé, où toute attitude missionnaire lui est interdite. En septembre 2022, Caritas Algérie a ainsi été fermée par le gouvernement Dans ce contexte, la visite du Sairt-Père du 13 au 15 avril constitue un moment charnière pour mettre en lumière la situation des chrétiens. La France doit s’en saisir dans le cadre de son dialogue avec l’Algérie. De plus, l’accord d’association de 2002 qui lie l’Union européenne avec l’Algérie fait du respect des droits de l’homme une condition essentielle de la coopération. : il doit être appliqué.

    Il appartient aussi aux dirigeants français d’inscrire explicitement la question de la liberté religieuse en Algérie à l’agenda diplomatique et de demander en particulier la réouverture des lieux de culte chrétiens. La France garantit pleinement la liberté du culte musulman sur son territoire : les quelque 2 300 mosquées sont majoritairement fréquentées par des fidèles d’origine algérienne. Elle est légitime à exiger du régime algérien que les droits des chrétiens soient respectés. .

    Le JDD, 12 avril 2026

    oOo