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La guerre chinoise

Guerres secrètes, 2007

D 7 avril 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Une coalition américano-israélienne a déclenché depuis plusieurs semaines au Moyen Orient une guerre aux objectifs variables et à l’issue incertaine. Il semble bien qu’on assiste là, dans ces différentes variantes intégristes/messianiques, aux « conséquences délirantes du monotonothéisme et de la métaphysique qui lui est lié — qui ne fait que s’approfondir dans sa propre perversion ». Malgré des coups d’éclat retentissants (assassinats ciblés) — et des destructions considérables en Iran et maintenant au Liban —, qui en tire profit ? Les Etats-Unis ? Israël ? L’Iran des Mollahs ou des « gardiens de la révolution » ? Ou, plus secrètement, la Russie (provisoirement ?) ou la Chine (à plus long terme) ? Il est sans doute trop tôt pour le dire. Comme dans toute guerre asymétrique, le temps y joue un rôle fondamental. Il y a dans Guerres secrètes, l’essai que Philippe Sollers a publié en 2007, un chapitre, l’avant-dernier, sur « la guerre chinoise », qui n’a pas retenu beaucoup l’attention et qui mérite pourtant d’être relu aujourd’hui — en complément de ce que je me suis attaché à démontrer dans un précédent dossier sur l’Art de la guerre et ses multiples échos dans l’oeuvre romanesque de Sollers — de Tel Quel à L’infini.

Sollers, 2007

avril 2026. Écoutez en ayant sous les yeux la (télé)réalité continue de la guerre au Moyen Orient et les propos chaque jour plus hallucinants d’un Donald Trump.

Nous faisons un détour par les grands traités chinois, c’est-à-dire évidemment le Sun Tzu ou les 36 stratagèmes qui sont, qui sont des livres entièrement dédiés à la guerre. Avec cette particularité qu’en Chine, et contrairement aux traités occidentaux, par exemple Clausewitz, qui est quand même le grand penseur occidental de cette chose à travers les guerres napoléoniennes, modernisons-nous un peu, c’est-à-dire allons voir la Chine la plus antique qui ressurgit aujourd’hui dans la Chine telle qu’elle se développe, avec des éditions d’ailleurs de tous ces traités de la guerre qui sont actuellement disponibles en Chine.

Les traités de la guerre en Chine montrent très bien que la guerre n’est que la continuation d’une guerre générale, qui passe évidemment aussi par la guerre des sexes — il y a des livres fameux sur la question en chinois, notamment des livres érotiques — mais c’est une des manifestations de ce qu’on pourrait appeler la nature. C’est-à-dire que, bon, de même que Clausewitz disait que la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens — la politique, la politique, la politique — eh bien, pour les Chinois, et ça on peut le prouver, c’est tout simplement la continuation de la nature par des moyens humains appropriés qu’on appelle la guerre.

Donc là, on est dans une autre perspective, cosmique si vous voulez, qui correspond, à mon avis, parfaitement à ce qui est en train de se passer dans ce qu’on appelle la mondialisation. Les Chinois ont, à mon avis, plusieurs coups d’avance sur la façon de faire la guerre en possédant, en quelque sorte, un secret de guerre. Ce ne sont plus des affrontements techniques et frontaux.

Par exemple, comment la plus grande puissance mondiale se trouve-t-elle embourbée dans un conflit sur lequel, visiblement, elle s’est trompée depuis le début en mentant, en cachant ses mensonges et en engageant des forces qui stagnent par rapport à un ennemi qui lui échappe complètement ? Ce n’est pas la première fois. Il y a eu la Corée, il y a eu le Vietnam, il y a eu maintenant la guerre du Golfe, et puis maintenant nous sommes quand même à Bagdad.

Ou bien les renseignements américains sont très mauvais, et en tout cas ils ne captent pas quelque chose qui est un phénomène nouveau dans la guerre. Ce n’est plus une guerre de position, ce n’est plus une guerre classique, ce n’est plus une guerre entre États, ce n’est plus..., c’est en fait une guerre, on ne sait plus, à la limite, pourquoi. Bien entendu, nous pourrions aller à des considérations économiques, le pétrole, etc., ou le Proche-Orient, mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’on voit l’incapacité de la plus grande puissance technique de maîtriser son concept même de guerre, alors que pendant ce temps-là, sans bruit, dirais-je, les Chinois font beaucoup de choses à la fois.

Ouvrons Guerres secrètes.

La guerre chinoise

Mon inclination vers la Grèce et la Chine vient de l’enfance, c’est-à-dire pour moi de la constatation de la situation de la planète, à travers mon prisme régional, après la Seconde Guerre. Je vois alors qu’il y a eu non seulement un crime énorme, mais aussi une falsification de l’histoire, une volonté, soit de ne pas savoir, soit de ne savoir que par bribes et saccades. Tout a été menti. Il va donc me falloir mener un certain nombre de guerres personnelles, pour que ces choses enfouies apparaissent.
Je prends alors le nom d’Ulysse, « Sollers », lequel nom me renvoie immédiatement à ce qui fut pour moi, très tôt, l’éblouissement de L’Odyssée : ce héros, comme nul autre, m’a paru le plus vivant. Imitation consciente, devant la sublimité du texte lui-même. Grande efficacité aussi de ce modèle, jamais là où on voudrait lui assigner une place.
Parallèlement, et très naturellement, l’apparition du Christ m’a paru lumineuse, mais curieusement affadie, falsifiée, attiédie, circonscrite, méconnue par le christianisme lui-même, dont j’ai pu apprécier très vite la névrose intensive, s’agissant notamment de la sexualité. J’avais la Bible sous la main, et aussi Freud. Mais c’est Dionysos qui m’a parlé d’assez près, dans ma région de Bordeaux. De façon très intime, Ulysse et Dionysos se sont rencontrés pour moi. Il y a là deux figures qui m’habitent, et que ma lecture de Hölderlin, ce Bordelais d’adoption, mais aussi de Nietzsche et de Heidegger ont rendu inséparables. J’avais le sentiment très fort que tout ce qui était grec était oublié, non actif : refoulé pour tout dire. L’avenir a confirmé cette intuition. La « Grèce » est effectivement en train de disparaître.
Ce n’est pas la même chose pour la Chine, qui n’a jamais été vraiment là, en Occident, même si la rencontre aurait pu avoir lieu. Mais le déni de tout ce qui est chinois n’en est pas moins réel, et continue de m’intriguer. D’où m’est:venue une telle attirance sensuelle pour cette civilisation ? On sent d’abord, on pense après. Je suis entouré, au début, de vases chinois dans ma famille, je les ai beaucoup observés enfant, d’autres sont venus ensuite.. Je me suis également initié à cette bizarre écriture. Tous mes livres sont habités par cet univers. Dans Femmes, il y a une chinoise essentielle [1].

Ulysse, Dionysos, la Chine.
Avec qui parler de la Chine ? Presque personne. Je regarde à l’époque du côté de Victor Segalen, de Paul Claudel et de Bertold Brecht. Sinon, qui ? Il y a bien quelques Jésuites. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, mais la traduction ne tient pas, elle est métaphysique en diable : le chinois est très cru, très direct. La Chine est donc absente. Elle sort de la Seconde Guerre mondiale, et la République populaire existe en 1949. Et depuis, quelle histoire violente ! J’ai fait deux ans de chinois, malheureusement trop tard, car il faut commencer à huit ou neuf ans. Paulhan me prêtait quelques livres. Nous sommes aujourd’hui un peu plus avancés, c’est certain, avec des personnalités éminentes, comme Pierre Ryckmans, Jean Levi, de bonnes traductions de Zhuangzi. Nous avons des choses qui commencent à sortir. François Cheng a écrit ses livres merveilleux sur la peinture.

Pour ce qui est du chinois, il faut être sensible d’emblée à la coïncidence entre peinture, poésie, calligraphie et pensée. Je renvoie pour cela au livre magnifique de Pierre Ryckmans, qui vient de reparaître chez Plon : Shitao. Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère. Simon Leys, de son vrai nom Pierre Ryckmans, est en effet le premier à dévoiler l’existence de ce très grand personnage. Tout est affaire de stratégie, chez les Chinois, tout est spéculation très contrôlée, même et surtout lorsqu’il s’agit de tracer un trait juste.

***

Les noms des grands peintres chinois ne nous sont connus que depuis quelques années. C’est la même chose pour la conception chinoise de la guerre, qui recoupe sur certains points ce que nous savons par Machiavel et Clausewitz, mais qui s’en éloigne considérablement sur le plan métaphysique. Ma formule à ce sujet corrige donc celle qu’on cite toujours à propos de Clausewitz. J’estime en effet que, pour la Chine, la guerre est la continuation de la nature par d’autres moyens. La politique se dissout ici dans un an qui tend à coïncider le plus possible avec les phénomènes naturels.


Calligraphie récente d’un passage du Sunzi. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
« Un général qui a compris l’essence de la guerre
est l’arbitre de la destinée de son peuple ; il
détient entre ses mains la stabilité de la nation. » [2].

Ouvrons L’Art de la guerre, livre essentiel, très ancien.
Deux auteurs, et deux traités donc on sait de façon sûre aujourd’hui qu’ils n’étaient pas de la même main : Sun Wu (ou Sunzi), qui écrivait entre cinq et sept siècles avant notre ère, et Sun Bin, entre cinq et trois siècles avant notre ère. Sunzi n’est connu en Europe que depuis 1772, dans la traduction du Père Jean-Jacques Amiot. Son présentateur récent, Michel Jan [3], souligne que ces deux textes majeurs sont tombés totalement dans l’oubli, de la Révolution française à la Seconde Guerre mondiale :

La stratégie directe, la nature des affrontements entre les armées durant le conflit européen sont d’un caractère tout autre, dominé par des approches frontales, une volonté d’anéantissement, le peu de souci d’économie des vies des hommes et des moyens. La référence est Clausewitz, en même temps qu’un nouveau genre de conflit à caractère absolu. Sur les territoires lointains, la supériorité militaire des Occidentaux les détournent de toute remise en cause des méthodes brutales de leur conquête. L’effondrement de l’Empire chinois au début du XXe siècle ne contribue pas à accorder la culture chinoise l’intérêt qu’on lui avait témoigné au XVIIIe siècle.

Nous assistons encore aujourd’hui, en 2007, à un art de la guerre pratiqué avec la plus extrême brutalité par les Etats-Unis, pendant que les Chinois, première puissance mondiale dans les années qui viennent, ne font pas le moindre bruit et attendent que les conséquences délirantes du monotonothéisme et de la métaphysique qui lui est lié — qui ne fait que s’approfondir dans sa propre perversion —, aient achevé de produire tous leurs effets. Nous sommes bel et bien dans une guerre qui semble permanente, mais dont le secret échappe à la plupart des observateurs.
Depuis plus d’un siècle, la Chine est peu à peu réapparue sur la scène mondiale. Une révolution sanglante et un récent bond économique sont les événements les plus marquants de ce « réveil ». En terme stratégique, il marque la réapparition de la vieille mémoire des arts de la guerre. Mao était il un lecteur de Sunzi ? On en débat encore. Mais l’observation que les Chinois font aujourd’hui de leur adversaire occidental, auquel ils reprennent ses propres armes économiques, a tout d’une stratégie indirecte très maîtrisée, beaucoup plus que d’une simple imitation.
La mort et la folie sont toujours les piliers du monde occidental, dont l’imaginaire apocalyptique est évidemment lié au vertige nucléaire. En ce sens, l’apparition du terrorisme et de ses bombes humaines apparaît comme quelque chose de nouveau, une explosion à l’intérieur même du monotonothéisme. Cela déroute intensément le concept traditionnel de guerre d’affrontement, de stratégie directe. On voit tout de suite les limites lourdes de cette stratégie, sans parler du fait qu’elle produit l’adversaire qui lui est nécessaire pour continuer à exister.
Raymond Aron trouve qu’il y a eu deux innovateurs considérables par rapport à Clausewitz : Thomas Edward Lawrence et Mao Zedong. Les gens qui ont eu la possibilité d’appliquer des innovations stratégiques dans la réalité, sont bien en effet Lawrence d’Arabie et Mao. Le premier — traducteur de L’Odyssée, ce qui n’est pas sans avoir quelque rapport avec notre sujet —, affirmait qu’il fallait considérer le désert comme un océan, pratiquer la guerre de harcèlement comme guérilla, épuiser l"ennemi dans sa conception du conflit frontal et direct, le « forcer à manger sa soupe avec un couteau ». Quant à Mao, ce fut un grand criminel, personne n’en doute... Mais remettre en cause ses talents militaires me paraît bien léger.
Contrairement à ce qu’on a dit, il est très probable que Mao avait lu et travaillé Sunzi. Michel Jan rappelle ainsi qu’en 1936, dans « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire », Mao médite l’un des préceptes les plus connus de l’Art de la guerre : « Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles. » Que Mao ait lu ou non Sunzi, il connaît évidemment, d’instinct, la vieille tradition de la stratégie indirecte. Il a en outre un génie militaire indéniable, ce qui n’est pas le cas des deux autres grands criminels du XXe siècle : dans l’ordre, comme il faut toujours les citer, Staline et Hitler.
On voit donc se dessiner l’enjeu militaire planétaire du XXIe siècle : il opposera les États-Unis à la Chine. Nous sommes dans une Quatrième Guerre mondiale, la troisième ayant été gagnée contre les Russes, à la fois par les Américains, pour la force de frappe et la guerre des étoiles, les Anglais, pour l’espionnage, et Jean-Paul II, pour le combat spirituel. Avec les Chinois, cela va être une autre paire de manches.
Au moment de la Guerre de Corée, MacArthur avait proposé d’en finir, avec la bombe atomique. L’Indochine, puis le Vietnam, ont apporté à la stratégie directe occidentale le plus cinglant démenti. Puis avec la Guerre d’Algérie, on a vu achever de se défaire le génie militaire qui avait inspiré Clausewitz. C’est le moment où l’armée française est devenue un corps vidé de sa substance. De Gaulle a eu l’intelligence stratégique de reconnaître l’existence de la Chine. Lors de leur rencontre, Mao a demandé à Malraux de lui parler de Napoléon...

Il y a une guerre incessante : celle qui nous saute à la figure à travers le terrorisme déchaîné par la stratégie directe. Et une guerre plus secrète qui se mène sans cesse, pas seulement économique, et dont les Chinois sont en train de tirer la plupart des fils. Si l’adversaire est unilatéral, je vais faire du multilatéralisme ; comme l’adversaire est capitaliste, je vais devenir encore plus capitaliste. Pratiquer la défensive stratégique, utiliser la force de l’adversaire pour la retourner en ma faveur. Le Chinois s’appuie d’instinct sur la compréhension interne de ce que l’adversaire ose, veut, calcule et est obligé de faire. Il mène une guerre défensive qui peut durer une éternité : sa conception du temps n’est pas la nôtre. Cette guerre peut se prolonger indéfiniment pour user l’adversaire. Elle ne cherche pas l’anéantissement, mais la domination. C’est donc en prenant le point de vue chinois qu’on voit l’histoire de la métaphysique s’achever dans sa propre perversion : dans le nihilisme accompli, qui peut tout à fait être emprunté par la logique chinoise sans qu’elle sorte réellement de sa propre substance. L’être, le non-être, le néant sont redistribués autrement.
Michel Jan note ainsi qu’au lieu de « se laisser entraîner dans une course aux armements qui leur serait économiquement fatale », les Chinois excellent aujourd’hui à appliquer leurs principes millénaires dans les domaines de la diplomatie et de l’économie. Les rapports économiques illustrent parfaitement, selon lui, le principe exposé par Sunzi sur la duperie dans la guerre, phénomène qui est à régler de façon naturelle, malgré les embardées toujours possibles. Voici le texte de Sunzi. Il est fondamental :

Le recours à la duperie est un principe à observer dans la guerre. Par conséquent, quand vous êtes capable de désirer livrer combat, vous devez tâcher de vous montrer inapte et indifférent. Quand vous voulez rester sur place ou aller loin, feignez le contraire. Quand l’adversaire est cupide, faites-lui miroiter des gains. Quand l’ennemi est en désordre, prenez-le d’assaut ; quand il est en position solide, prenez garde à lui ; quand il est puissant, évitez de le rencontrer ; quand il est arrogant, cherchez à le faire fléchir ; quand il est prudent, incitez-le à l’arrogance ; quand il est dispos, cherchez à le harceler ; quand il est solidaire, efforcez-vous de semer la discorde dans son sein. Attaquez l’ennemi à l’improviste, quand il n’a fait aucun préparatif. Il est impossible de donner un modèle établi des secrets de l’art de la guerre. [4]

Les manœuvres sont des manœuvres de compréhension. Elles ne doivent pas nécessairement préparer à la bataille. « Connais ton adversaire, connais-toi toi­ même. » L’adversaire d’abord. Qui ne voit que c’est la subjectivité qui est ici contournée ? On comprend tout de suite pourquoi la métaphysique occidentale est rétive à la sagesse chinoise, comme elle l’est par ailleurs à Homère ou Pindare. Raison pour laquelle elle débouche sur le nihilisme aveugle où les Chinois la laissent aujourd’hui s’empêtrer.

Je citais Houai-nan-tseu, stratège du IV av. J.-C., en exergue de mon Éloge de l’nfini. Il me paraît opportun de le faire à nouveau. Le jeu des citations commence, et il est essentiel dans la pensée chinoise. Au lecteur de trouver des échos avec tout ce qui vient de lui être dit :

Tout l’art de la guerre consiste à manifester de la mollesse pour accueillir avec fermeté ; à montrer de la faiblesse pour faire valoir sa force ; à se replier pour mieux se déployer au contact de l’ennemi. Vous vous dirigez vers l’ouest ? faites semblant d’aller vers l’est ; montrez-vous désunis avant de manifester votre solidarité ; présentez une image brouillée avant de vous montrer en pleine lumière. Soyez comme les démons qui ne laissent pas de traces, soyez comme l’eau que rien ne peut blesser. Là où vous vous dirigez n’est jamais là où vous allez ; ce que vous dévoilez n’est pas ce que vous projetez, de sorte que nul ne peut connaître vos faits et gestes. Frappant avec la rapidité de la foudre, vous prenez.toujours à l’improviste. En ne rééditant jamais le même plan, vous remportez la victoire à tout coup. Faisant corps avec l’obscurité et la lumière, vous ne décelez à personne l’ouverture. C’est là ce qu’on appelle la divine perfection.

Faites-vous en quelque sorte insaisissable, invisible. Ulysse écoute cela avec intérêt. Toute guerre est divine. Elle procède de cette invisibilité qui soudain surgit et « frappe avec la rapidité de la foudre ». Nous avons compris cela en voyant agir Ulysse. Mais ce principe prend chez les Chinois une dimension cosmique, où l’héroïsme lui-même a disparu. Le divin est mis ici à une tout autre enseigne que cette volonté de faire beaucoup de bruit pour rien, qui mène aujourd’hui l’Occident d’échec en échec. Ce divin s’accorde avec la violence des dieux grecs. Mais il achève de la confondre avec la nature redoutable et douce.

***

Nous avons compris. Nous sommes dans un autre monde, d’une complexité telle qu’il échappe aux plus fins sinologues. Et pourtant nous comprenons que ce monde qui s’ouvre à nous, même si c’est de manière violente et obscure, est comparable à ce que l’Occident a connu quelques siècles avant notre ère. Le chef de guerre Sunzi a vécu entre Homère et Euripide. Je ne me lasse pas non plus d’interroger ce rendez-vous manqué du XVIIe siècle, où le baroque et la Chine se sont approchés très près l’un de l’autre. Leur séparation sera tragique pour l’Occident.
La fatalité de cette séparation doit nous retenir.

À quoi sert la contradiction ? Pensons à la paire javelot­ bouclier, chère aux Chinois : le bouclier que ne perce aucun javelot et le javelot qui perce tous les boucliers.
Il faut penser cela ensemble. Il y a lieu de parier sur la contradiction. Qui a transmis la possibilité de penser la non-séparation ? À défaut d’en saisir la quintessence, il nous faut nous replacer dans l’étrange beauté de ces formules, et les écouter un certain temps.
Nous avons déjà effectué un long parcours avec les Grecs, qui nous sont plus proches, malgré la distance où nous les tenons aujourd’hui, que ne le sont les Chinois. Et pourtant des connexions se sont établies implicitement entre ces deux univers. Le geste « catholique », c’est­ à-dire universel, consiste à tenir à cette synthèse contradictoire. Je ne peux aujourd’hui que suggérer des similitudes et des différences. Donner à lire est néanmoins plus efficace et plus pertinent que cent commentaires.

Allons tout de suite à ce que Sunzi nous dit de l’offensive :

La meilleure façon d’utiliser les forces armées est de prendre intact le pays adverse, le détruire n’est qu’un pis-aller ; la capitulation de l’année ennemie entière, d’une brigade entière, d’une compagnie entière ou d’une escouade de cinq hommes, est préférable à leur destruction. Le comble du savoir-faire ne consiste pas à remporter toutes les batailles, mais à soumettre l’armée ennemie sans livrer bataille. [5]

Voilà quelque chose que l’oreille occidentale n’a pas l’habitude d’entendre, mobilisée qu’elle est à vouloir apparaître comme dominant la situation. Or le général chinois idéal, c’est quelqu’un qui n’aurait plus de forme. Quand j’ai dit que c’était la poursuite de la nature par d’autres moyens, il faut tout de suite en venir aux 64 hexagrammes du Yi King, représentation d’un unique trait de pinceau qui ensuite se divise en toutes les combinaisons possibles. J’évoque cela à plusieurs reprises dans Passion fixe [6].

Allons maintenant à la défensive :

Pour ne pas être vaincu, il faut se tenir sur la défensive. Pour vaincre, il faut lancer l’offensive. La défensive est dictée par l’insuffisance de l’effectif, l’offensive est motivée par un effec­tif largement suffisant. Les meilleurs défenseurs sont si habiles qu’ils semblent se cacher sous les terres les plus profondes, les meilleurs assaillants semblent descendre du plus haut firmament. Ainsi peuvent-ils se défendre efficacement et remporter une victoire totale.

C’est ce qu’on appelle en Chine une intervention du Ciel. Sauf que l’offensive à la chinoise est extrêmement rare...

Prévoir une victoire n’est pas le plus grand mérite ; vaincre à force de combat et se faire acclamer dans tout le pays n’est pas non plus le plus grand mérite. Ainsi, soulever une plume n’est pas être fort, voir le soleil et la lune n’est pas avoir des yeux de lynx ; et entendre le tonnerre n’est pas avoir l’ouïe fine. [...] Une armée promise à la victoire s’assure le triomphe avant de se battre, tandis qu’une armée promise à la défaite se bat d’abord avant de rechercher la victoire. [7]

Il faut s’arrêter sur les désastres proche et moyen-orientaux et antérieurement asiatiques, puisque nous sommes dans ce que nous devons appeler la mondialisation. On peut les voir comme l’histoire de la métaphysique elle­ même. Les humains doivent s’habituer à vivre dans ce projet étrange qui serait l’extermination des humains. Une extermination sans fin, se montrant de plus en plus.

Nous avons le choix entre trouver que c’est effroyable que cela se montre, ou, au contraire, penser que c’est une chance.

Nous avons aussi des attaques. Ce sont « les points fai­bles et les points forts » :

Les troupes qui sont arrivées en premier lieu sur le champ de bataille attendent l’ennemi en toute quiétude et celles qui y sont venues avec trop de précipitation sont harassées et perdent l’initiative. C’est pourquoi un grand général est capable de mener l’adversaire à agir, tel qu’il le désire, et ne se laisse pas entraîner par lui. [8]

La meilleure manière de feindre est celle qui ne prête pas à la suspicion, de sorte que les espions, si parfaitement cachés soient-ils, ne savent distinguer le vrai du faux, et les esprits les plus intelligents ne savent établir de stratégie efficace contre nous. Tout le monde constate que la victoire a été remportée grâce à des tactiques adaptées à la situation, mais nul n’est en mesure de les déceler. L’ennemi connaît les moyens qui ont permis de le vaincre, mais il ignore comment ces moyens ont été mis en œuvre. C’est pourquoi la manière de vaincre ne peut se répéter à l’infini. [9]

Question de régulation. Vrai ? Faux ? Vrai ? Vous avez comme moi l’impression de voir cela comme un spectacle généralisé. Nous vivons dans la décomposition de ce qui était reçu comme vrai et comme faux. Il n’y a plus de « guerre et paix ». Il n’y a plus que la guerre. Voilà le combat spirituel... Si « nul n’est en mesure de déceler » les tactiques utilisées pour obtenir la victoire, c’est qu l’on a su rester parfaitement invisible. Erreur de ceux qui pensent que la supériorité matérielle va automatiquement remporter la victoire. De ce point de vue, les avions du World Trade Center ont provoqué une vraie stupeur.

C’est en suivant la configuration du terrain que l’eau s’écoule et c’est en s’adaptant aux variations de la situation de l’ennemi que l’on remporte la victoire. [...] Par conséquent, les opérations n’ont pas de situation invariable, de même que l’eau n’a pas de flot constant. Celui qui peut vaincre grâce à ses facultés d’adaptation au changement, celui-là sera nommé « guerrier divin ». Aucun des cinq éléments ne saurait l’emporter éternellement ; aucune des quatre saisons ne peut durer invariablement, le jour est tantôt court et tantôt long, et la lune ne cesse de croître et de décroître. [10]

Il y a des mutations, et un général peut vaincre grâce à ses facultés d’adaptation aux changements. Ce qui est requis est d’être comme la nature elle-même. Nous sommes ici très proches de Baltasar Gracián, ce grand Jésuite espagnol du XVIIe siècle.
Les conseils qui suivent me paraissent avisés :

[...] ne barrez pas la route à un ennemi regagnant son pays. Laissez une brèche en encerclant un ennemi. Ne tenaillez pas un ennemi aux abois. [11]

Cela a l’air généreux, mais ne l’est pas du tout. Si nous barrons la route du retour, nous allons pousser l’ennemi à se battre avec l’énergie du désespoir, et à ce moment-là il nous causera des pertes considérables. Toute la stratégie chinoise, cruauté comprise, est conçue pour dépasser l’excès. On sait que ces traités ne correspondent pas du tout à ce que furent les boucheries guerrières en Chine. C’est donc en connaissance de cause qu’ils invitent l’intelligence du chef de guerre à tout faire pour éviter la « bataille décisive ». Les Chinois ont ainsi une longueur d’avance sur les Occidentaux, qui ont attendu Napoléon et la mobilisation totale, pour avoir des angoisses apocalyptiques. À l’heure de !’après Guerre froide, et face aux risques de plus en plus imprévisibles de l’arme nucléaire, ces stratégies d’évitement redeviennent précieuses, si nous voulons tout au moins garder une planète. Il semble que les Occidentaux ne l’aient pas encore compris.

***

Il y a dans l’édition des Ëditions Payot & Rivages, une notice biographique de Sunzi [12], composée à partir des écrits de l’historien Sima Qian, et qui me réjouit au plus haut point. Le bonheur veut que l’événement de la vie de ce grand général, relaté ici, soit presque contemporain des Bacchantes d’Euripide. Voyons donc la façon dont sont traitées les femmes en folie des deux côtés du globe.

Sunzi autrement dit Maître Sun, vécue à la charnière du VIe et du Ve siècle avant notre ère. Il naquit dans une famille noble, à Le’an, dans l’État de Qi (actuellement district de Weimin, province du Shandong), à la fin de l’époque des Printemps et Automnes. Son prénom était Wu et son surnom Changqing.
Il se rendit plus tard dans l’État de Wu, oit il présenta son traité de guerre au roi He Lu.
— J’ai étudié votre traité en treize chapitres. Voulez-vous montrer votre capacité à diriger une armée ? fit le roi.
— Volontiers, répondit Sun Wu.
— Consentez-vous à diriger une troupe de femmes ?
— Oui.
Le roi de l’État de Wu ordonna alors de choisir 180 dames d’honneur du palais et de les mettre à la disposition de Sun Wu. Celui-ci les divisa en deux bataillons dirigés respectivement par une favorite du roi. [...] Alors il fit frapper le tambour et ordonna de tourner à droite. Les femmes ignorèrent l’ordre en rivalisant de rire.
— La consigne n’a pas été donnée en termes précis et l’ordre n’a pas été exprimé clairement. C’est la faute du commandant, fit Sun Wu.
Il réitéra plusieurs fois son ordre, fit battre le tambour et ordonna de tourner à gauche. Les femmes rirent de plus belle.
— Si la consigne donnée n’est pas claire et l’ordre mal exprimé, c’est la faute du commandant. Mais puisque celui-ci a maintes fois répété ses instructions, les officiers ont tort de continuer à ignorer son injonction.
Il ordonna d’exécuter les chefs des deux bataillons, ce qui terrifia le roi, qui s’empressa de transmettre l’ordre de les épargner.
— J’ai compris que vous étiez un général habile. Je désire que vous les épargniez, car sans elles il me serait impossible de manger avec appétit.
— C’est vous qui m’avez nommé à la tête de cette armée. Quand un commandant est avec ses troupes, il n’a pas à exécuter aveuglément les ordres du roi.
Il fit donc mettre à mort publiquement les deux chefs de bataillon. Ensuite, il plaça deux nouvelles femmes à la tête de chaque troupe et fit de nouveau frapper le tambour. Les femmes sans piper mot exécutèrent leur mouvement conformément aux instructions et à la consigne. Sun Wu fit alors passer un message au roi de l’État de Wu :
--- Votre majesté est priée de descendre de la tribune pour vérifier ses troupes qui sont parfaitement au point. Elles sont prêtes à braver tous les dangers et même à affronter une montagne de feu.
— Je prie le commandant d’arrêter l’entraînement et d’aller prendre du repos. Je n’ai nul besoin de descendre faire le constat.
— Votre Majesté n’aime que la phraséologie concernant l’art de la guerre, mais elle refuse de la mettre en pratique.
Le roi He Lu comprit le génie militaire de Sun Wu, et plus tard il le nomma général.

Supériorité de la guerre. C’est une leçon très intéressante aussi puisque, intentionnellement bien sûr, elle passe par les femmes. Dionysos écoute. Ce ne sont pas les mêmes que les ménades, bien sûr. Mais le guerrier qui donne cette leçon est divin. Il aurait mieux valu ne pas se moquer de lui et reconnaître cette divinité. Les femmes rient. Elles sont en position de supériorité sur le général et sur le roi, par leur stratégie.consubstantielle. Tout en n’ayant pas le pouvoir, elles l’ont. Ce que veut démontrer le stratège, c’est qu’il n’y a rien au-dessus de la stratégie, c’est-à-dire que le pouvoir du roi n’est rien, puisque ses femmes sont mises à mort, ce qui est un acte qui aurait dû lui valoir une condamnation immédiate. Il y a une indépendance essentielle du chef de guerre par rapport au gouvernant, indépendance assise sur sa capacité à se faire obéir [13]. Sunzi dit ainsi par ailleurs :

Si la loi de la guerre nous promet la victoire, nous pouvons livrer bataille même si le souverain nous somme de ne pas nous battre. Si la loi de la guerre promet la défaite, nous ne devons pas livrer bataille même si le souverain nous somme de nous battre. [14]

L’Occident a fait autrement. Le chef de guerre s’est souvent pris pour un chef d’Etat, et vice versa. On peut voir le résultat en Irak. Mais revenons à nos femmes mortes de rire. Le roi supplie Sunzi d’épargner ses deux favorites. Sunzi les tue. Que s’est-il passé, en fait ? Les femmes avaient l’approbation du roi pour se moquer du général, puisque c’était le roi qui avait inventé cette fable pour destituer le chef de guerre. Moquerie cruelle, d’un côté ; sang froid du guerrier divin, de l’autre. Le roi défie le chef de guerre, et il va perdre ses favorites. Ce qui est déjoué, c’est bien le complot farcesque organisé par le roi. Voilà une petite fable extrêmement subtile sur la manière de démasquer le pouvoir royal ou impérial, toujours sous la coupe d’un matriarcat caché. Dans les 36 Stratagèmes, nous trouvons ainsi le stratagème dit « des jolies femmes ».

Je rappelle qu’en Chine nous sommes obligés de tenir compte du yin et du yang. Une homme et une femme ne sont jamais deux, mais quatre. Le masculin d’un homme ne sera jamais le masculin d’une femme, et le féminin d’un homme ne sera jamais le féminin d’une femme. La science chinoise, la pensée, s’applique aussi bien à la guerre, à la sexualité, à la poésie, à la calligraphie, à la peinture. C’est tout le temps la même chose, alors que le « génie » occidental œuvre dans la séparation, dans la spécialisation étroite. Ce qui fait la force du chef de guerre, du moins dans les traités de stratégie chinoise, c’est que son art est à la fois autonome et en harmonie avec les autres arts. Spontanément, pour un Chinois, tout ce qui se présente relève du même art de vivre, de cuisiner, de faire l’amour ou de faire la guerre. « Notre grand et glorieux chef d’œuvre est de vivre à propos », disait Montaigne.
Est-ce que c’est toujours le cas en Chine ? Cette culture est actuellement recouverte par l’invasion appropriante de la technique, arraisonnant tout jusqu’au plus intime, avec ce que cela suppose de nihilisme achevé. Il suffit de regarder comment les Chinois fonctionnent. C’est une schizophrénie réussie. Brutalité et souplesse. L’erreur consiste à penser qu’ils vont devenir comme nous. Ils sont déjà au­ delà du « comme nous ». Saint Paul n’était pas là pour dire : « Il n’y aura ni Juifs, ni Grecs, ni Chinois. » Il s’est contenté de faire de la peine aux Juifs et aux Grecs, en laissant les Chinois hors du jeu, et pour cause : il n’avait aucune idée de leur existence. Les Chinois vivent appuyés sur cette rambarde qui consiste à écouter attentivement le vouloir-ne-pas-savoir. Ne rien savoir est une grande passion : ni Juifs, ni Grecs, ni Chinois... La névrose chrétienne est une pathologie, et on ne peut pas faire, ici, l’économie de Nietzsche, ni de Freud. Matteo Ricci, au XVIIe siècle, a essayé d’avertir Rome, mais on ne la pas écouté. Benoît XVI, fort récemment, a insisté sur la perspective « asiatique » du catholicisme. Il serait temps.

Continuons donc avec Sunzi. Celui qui va vaincre est celui qui, dans une sorte de vide enveloppant, va déceler chez l’adversaire une faute par rapport à sa position dans la nature elle-même. Nous sommes au cœur du sujet.

Si le vainqueur d’une bataille ne s’attache pas à consolider les résultats de sa victoire dans les villes et territoires qu’il a conquis, cela est de mauvais augure et s’appelle « se morfondre en territoire hostile ». Par conséquent, les souverains clairvoyants réfléchissent sérieusement à cette question et les chefs militaires compétents s’attachent à la résoudre. L’armée ne doit pas être mobilisée si la situation n’est pas favorable, ni utilisée si la victoire n’est pas certaine, ni livrée au combat si le danger ne la menace pas. Le souverain ne doit pas lancer ses troupes dans la guerre sous l’aiguillon de la colère...

Vaincre« l’axe du mal », par exemple...

... et le chef militaire ne doit pas livrer bataille sous le coup de l’exaspération. [15]

Encore moins en inventant des mensonges grossiers qui se retournent contre lui. Leçon de chinois d’avant notre ère, à proposer aux marionnettes Donald Rumsfeld — qui parlait de la « vieille Europe » — ou Paul Wolfowirz.

Puisqu’il s’agit de guerre secrète, il faut évoquer les espions :

On utilise cinq sortes d’espions : les« espions indigènes », que l’on a recrutés en territoire ennemi ; les « espions intérieurs » que l’on a recrutés parmi les fonctionnaires de l’État ennemi ; les « espions doubles » qui ont été soudoyés pour notre compte ; les « espions anonymes » qui transmettent des informations fabriquées de toutes pièces aux espions de l’État ennemi ; et des « espions d’élite » qui ont été envoyés dans l’État ennemi et qui reviennent rapporter des renseignements sur l’ennemi. Le recours simultané à ces cinq sortes d’espions bouleverse si bien l’ennemi qu’il se trouve décontenancé. C’est là l’usage magistral des espions et l’atout du souverain pour vaincre l’ennemi. [16]

Cela me plaît. Il s’agit d’être comme un poison dans l’eau de l’État ennemi ou, plus exactement aujourd’hui, dans la substance de l’ennemi. Le combat spirituel est « aussi brutal que la bataille d’hommes ». Pour « décider de ses opérations militaires, l’armée doit compter sur des hommes d’une intelligence supérieure ». Cela ne court pas les rues dans les conflits occidentaux où l’on ne voit pas beaucoup de ces intelligences supérieures occuper la place du secret de la guerre.

***

Venons-en aux 36 Stratagèmes, manuel secret de l’art de la guerre. Voilà un livre de stratégie qui a été découvert chez un libraire en 1941, puis réédité en 1962, avant de devenir l’un des traités les plus lus et les plus traduits dans le monde. Ce chiffre de 36 nous renvoie au Yi King, livre composé au IIIe siècle avant J.-C. Il est référé aux soixante­ quatre hexagrammes du Livre des mutations, qui régit l’ensemble des phénomènes. Tous les phénomènes sont contenus dans ce tableau. Je renvoie à l’édition du texte traduit, présenté et commenté par Jean Levi. Celui-ci explique très clairement que pour les Chinois, « le visible n’est que l’une des faces d’une réalité double, sans qu’il y ait une vérité qui dissimule le voile des apparences ». Le yin est à l’intérieur du yang, et le yang est à l’intérieur du yin. Il s’agit seulement de prévoir quand le yin va se retourner en yang.

Chaque hexagramme est tout ensemble lui-même et un autre dès lors qu’on le retourne : la Stagnation (P’i) est l’Harmonie (T’ai) ; la Désagrégation (Po) le Renouveau (Fou) ; la Diminution (Souen) ; l’Accroissement (Yi). Cette dimension secrète inscrite en filigrane dans les linéaments du visible, est le moteur des mutations affectant les phénomènes et les constituant comme tels. [17]

Nous sommes dans les mutations constantes. Il n’y a pas de commencement, pas de fin, cela mute et permute. De même « l’occulte réside dans l’apparence ». Le bon stratège, comme le sage souverain, sont capables de percevoir dans le présent les signes cachés de l’avenir, et dans chaque situation donnée les moyens de la retourner en sa faveur. Il faut toujours avoir plusieurs coups d’avance en stratégie. C’est quand l’adversaire croit gagner qu’il commence à jouer dans mon jeu. C’est très difficile à comprendre pour nous. Ce ne l’était pas pour des Jésuites comme Gracián, tellement chinois lorsqu’on l’écoute :

VOIR SUR PILEFACE

Vite et bien : deux fois bien.

La plus grande rouerie se présente sous les traits de la plus par­ faire naïveté.

[Les combinaisons] se produisent l’une l’autre pour former un anneau qui n’a i fin ni commencement. Qui donc pourrait en faire le tour ?) [18]

Rimbaud lui aussi se demande, dans Une saison en enfer, si l’on veut qu’il plonge à la recherche de l’anneau  :

Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.
Écoutez !...
J’ai tous les talents ! — Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un : je ne voudrais pas répandre mon trésor. — Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau ? Veut-on ? Je ferai de l’or, des remèdes. [19]

Insaisissable Protée, le chef de guerre peut ainsi prendre mille visages. Il se métamorphose aussi aisément qu’un songe, et n’est jamais là où l’on pense.

Jean Levi scrute la Chine et fait allusion au XVIIIe siècle et aux Liaisons dangereuses. Qui a fait mieux que le XVIIIe en matière de révélation de la guerre des sexes ? L’érotique chinoise et l’érotique française peuvent dialoguer. Chaque sexe essaie toujours de l’emporter sur l’autre. En chinois, cette polarité renvoie au yin qui tente de l’emporter sur le yang et inversement. L’acte amoureux n’est que cela, sans oublier que deux ne font jamais Un. Nous ne sommes pas chez Platon.
Certains croient que la guerre pourrait être un art moral. C’est une vision mensongère, qui en outre n’a rien compris à la chose. Il s’agit de forces naturelles que les uns captent et les autres pas. Utiliser un discours moral pour justifier l’injustifiable — car il faut tuer bien des gens —, pérorer sur des charniers, est quand même l’acte le plus obscène que l’on puisse accomplir en tant qu’humanoïde.
Les Chinois n’ont pas recours à ces délires. Ils disent que le chef de guerre est celui dont l’action est conforme à la nature, point.

Allons, pour comprendre, au Huitième Stratagème intitulé : « Déboucher à Tch’en-ts’ang à l’improviste. » Il s’agit de l’alternance des moyens réguliers et insolites. Cela n’a rien à voir avec l’opposition des armées régulières ou irrégulières chez Clausewitz, par exemple. C’est beaucoup plus subtil et beaucoup plus retors. Le stratagème est le suivant :

On amuse l’ennemi par des gesticulations, et on profite de son assurance pour se rendre maître de la situation, selon la configuration d.e l’« Augmentation », laquelle requiert d’agir avec douceur. [20]

On se souvient qu’au même moment, de l’autre côté du globe, les Grecs évoquent aussi la violente douceur de Dionysos... Ici, c’est le chef de guerre qui doit savoir recourir à des moyens réguliers et irréguliers, fidèle à l’alternance du yin et du yang. Il doit, autrement dit, savoir créer la surprise. Jean Levi commente :

L’usage alterné des moyens réguliers et insolites permet d’être toujours en état de vide. Evoluant dans la pure virtualité, je contrains l’autre à se déployer dans l’univers des objets constitués, dans l’incapacité où il est de me saisir. En sorte que, si je n’existe jamais pour lui, lui m’est toujours visible, mieux, mon invisibilité commande ses mouvements ; elle accule l’autre à la sphère du sensible, elle le fait surgir dans l’univers des formes, elle lui donne matérialité et consistance. [21]

On voit bien ici à quel point l’art de la guerre recoupe profondément la pensée chinoise dans son ensemble. Evidemment, tout dépend toujours des moyens dont se sert l’ennemi : le caractère irrégulier d’une attaque est en fonction de la régularité adoptée par l’adversaire, et vice versa. Si l’ennemi ne traverse pas le fleuve comme il devrait le faire, c’est qu’il essaie de me maintenir dans une situation régulière et de m’empêcher de revenir sur mes pas. Il me faut donc d’urgence adopter à mon tour une attitude irrégulière et revenir sur mes pas pour ne pas être pris à revers. La virtualité, le vide, c’est la normalité ; l’acte guerrier, c’est l’insolite qui emporte soudain la décision. Cet acte est divin, dans la mesure où il n’est pas virtuel et fait soudain irruption dans le réel.
Ce qui est habituel, c’est ce à quoi l’autre s’attend. Ce qui est insolite, imprévu, c’est l’irruption du divin que l’autre n’a pas su prévoir. Ne jamais être où l’on voudrait que je sois. Il faut mesurer l’adversaire, s’adapter à ses actes ou à ses intentions, parvenir à le chosifier, à lui « donner matérialité et consistance » en le fixant sur un lieu déterminé. L’adversaire a été dupé par mon stratagème. Mon action virtuelle est parvenue à faire « surgir l’adversaire dans l’univers des formes ». La réification de l’ennemi est la plus grande victoire que puisse obtenir la stratégie. La chose n’est pas naturelle en quelque sorte, et : c’est ce qui fait sa vulnérabilité. Le vide au contraire, où l’adversaire se laisse piéger, est ce qui permet l’acte insolite. L’être est miné par le non-être, qui permet la surrection du divin.

Sun Bin, successeur de Sunzi, formule cela ainsi :

On peut considérer tout combat comme une domination réciproque des formes. [...] toute formation triomphe en ayant prise sur ce qui peut être dominé. Il est donc impossible de l’emporter avec une forme déterminée sur l’ensemble des formations et des situations. Si le principe qui permet de dominer les formes est un, les formes mêmes qui permettent d’obtenir la victoire sont multiples. [...] Répondre à une forme par une forme appropriée, telle est la force normale, tandis qu’on appelle force extraordinaire dominer l’ayant forme par le sans forme. [22]

Aucune recette pour la victoire. Tout est affaire d’adaptation, de souplesse.. Mais à chaque fois, il s’agira de créer le vide où s’engouffrera l’ennemi en prenant forme. Le divin chez les Chinois est « la force extraordinaire du sans forme ». Comment dire mieux ? Le yin est à l’intérieur du yang. Toute situation se retourne. Rien ne tient, le tout est en constante mutation. Gare à celui qui croit que la victoire lui est acquise ! Il est en train de tomber dans le piège de son adversaire.

Allons au Neuvième Stratagème, intitulé : « Contempler L’incendie de la rive opposée. »

Lorsqu’un antagonisme manifeste a toutes les chances de dégénérer en chaos, il suffit de guetter dans l’ombre le moment de la discorde. Car toujours le déchaînement de la brutalité et de la fureur se dévore lui-même. Comme dit la formule divinatoire : « S’abandonner au mouvement produit l’enthousiasme, l’enthousiasme l’abandon au mouvement. » [23]

Toujours un sens aigu du moment, de la situation, du temps. Ne rien faire, mais que rien ne soir pas fait : c’est fondamental. Jean Levi donne une autre version de ce stratagème, sous la forme d’un proverbe : « Assister confortablement du haut de la montagne à un combat de tigres. » J’aime beaucoup qu’il cite aussi Machiavel et ce que ce dernier appelle les « mille menées d’une guerre secrète », c’est-à-dire le fait de ne pas s’engager dans un conflit où s’opposent déjà deux adversaires. S’ils me voient chercher à triompher de leur désunion, ils se ligueront évidemment contre moi. J’ai donc tout intérêt à les laisser s’entredétruire, pour ensuite me porter au secours du vaincu. Car le vainqueur aura nécessairement perdu des plumes dans la bataille. Nous voyons là confirmée fa position actuelle de la Chine contemplant l’incendie de la rive opposée. À chacun de savoir où sont les tigres.

Onzième Stratagème : « Laisser le prunier se dessécher à la place du pêcher. »

Dans la confrontation entre soi et l’ennemi, chacun a des points forts et des points faibles. Aussi est-il très rare que l’on puisse obtenir une victoire complète à l’issue d’un affrontement. Mais si en principe la victoire repose sur la différence entre la moyenne pondérée des points faibles et des points forts de chacune des deux parties, il existe cependant un art secret qui permet de faire en sorte que le point faible puisse avoir raison du point fort, au moment de la confrontation entre les points forts et les points faibles des deux forces en présence. C’est ainsi que l’on oppose son plus mauvais attelage au meilleur, son meilleur au moyen, et son moyen au plus mauvais de l’adversaire ; tel est le principe qui régie les plans d’un vrai stratège et qui ne peut être déduit du bon sens ordinaire. [24]

Cela me rappelle cette phrase de ce grand joueur d’échecs qu’était Tartakover, qui peut paraître paradoxale, mais qui me guide sans cesse : « Renforcer les points forts, jamais les points faibles. » On pourrait imaginer que la stratégie chinoise préconiserait le contraire. Mais cette stratégie est imprévisible, ne l’oublions pas. Elle n’a pas de formule toute faite. Cela dépend des situations, en fait. Dans l’existence courante, on a tendance à se porter au secours des points faibles. C’est jouer alors avec le temps. Mais on peut aussi décider de soutenir les points forts, et sacrifier délibérément les points faibles. Le prunier se desséchera alors à la place du pêcher.

Je fais un saut au Vingt-et-unième Stratagème : « Se dépouiller de son enveloppe telle une cigale aux ailes d’or. » Il s’agit d’un stratagème essentiel, où on laisse en place l’apparence de son armée, pour faire agir les troupes d’élite sur un autre front. J’en apprécie particulièrement la définition :

La forme demeure, la puissance reste entière. L’allié n’y voit que du feu, l’ennemi est tenu en respect, selon la maxime : « Souple mais ferme, ainsi se règlent les affaires. » [25]

Jean Levi cite pour commenter cette mue de la cigale, un très beau fragment du Zhuangzi (Tchouang-tseu) :

Évanescence des Images demanda à l’ombre :
— Tout à l’heure tu étais en mouvement et maintenant tu t’arrêtes ; tout à l’heure tu avais les cheveux tirés et maintenant tu les portes épars. Tout à l’heure tu étais assise et maintenant tu te redresses. Tout à l’heure tu te déplaçais et maintenant tu te tiens immobile. Comment se fait-il que tu n’aies pas de posture fixe ?
— A quoi bon toutes ces questions futiles ? répond l’ombre. Je suis ainsi sans savoir pourquoi. Je suis la peau du serpent, la mue de la cigale. Je semble être mais ne suis pas. Du feu, du soleil, et j’existe. Il suffit du couvert d’un arbre, de la tom­bée de la nuit pour que je disparaisse. N’est-ce pas d’eux dont je dépends en partie ? Que dire alors de celui dont je dépends entièrement ? Il vient et je viens avec lui ; il part et je pars avec lui. Il se meut sans cesse et je me meus à sa suite. Comment m’interroger sur ce qui bouge sans cesse ? [...]

Tour cela est très immoral.

Du Trente-deuxième Stratagème, dit « Le stratagème de la ville vide », la formule est la suivante :

On laisse le vide apparaître vide. en sorte que les conjectures s’engendrent à l’infini : « au point de contact du dur et mou », des stratégies extraordinaires se renversent les unes dans les autres. [26]

L’une de ses applications consiste à faire régner le plus total silence dans une ville, de sorte que l’assiégeant la croie vide. Puis « à pousser des clameurs et à battre le tambour », de sorte que l’attaquant, pris de panique, parte en courant. Il n’y a pas de dispositif rigide. Levi commente :

[...] le plan n’est opérant que parce que l’art de la guerre se définit comme un art du mensonge, et que Lumière de la Raison passe pour un des maîtres de la science stratégique. Dans le contexte de la duperie généralisée, la proclamation de la vérité est encore un mensonge. En raison du mécanisme pervers du renversement enclenché par le postulat de base : « Ceci est un mensonge », tout énoncé véridique devient, du fait même de sa véracité, mensonger, de même que tout acte prétendument trompeur, du fait même de son caractère trompeur ne peut excéder ce qu’il est littéralement, c’est-à-dire l’énonciation pure et simple de la vérité, mais, pour cette raison même, il se renverse en son contraire à cause de cette transparence qui, grâce à l’effet de miroir produit par la pétition de principe que tour est mensonger, se voit affectée d’un signe contraire. [27]

Ces arts stratégiques sont totalement contradictoires avec la réalité sanglante de la guerre, une réalité de massacres terribles, que les Chinois ont pratiqué en masse depuis trois mille ans. C’est pour cette raison qu’ils nous disent que la guerre est une erreur. Il faut tout faire pour l’évi­ter, la gagner avant de livrer bataille. Pour savoir si la guerre est divine, c’est-à-dire liée à un ordre surnaturel qui dépasse l’entendement humain, nous irons voir pour conclure chez Joseph de Maistre. Il y a en Chine une dimension mystique de la guerre qui est indéniable. Cette dimension se paie d’une totale abstraction par rapport à la réalité des combats. La stratégie devient à la fois un jeu de l’esprit et un art de vivre.

Guerres secrètes, Carnets Nord, 2007, p. 249-276.


[1] Cf. dans Femmes, Ysia : « Je l’avais connue aux Langues Orientales... Elle travaillait dans les services culturels... Enfin... Belle... Exquise... Laquée, souple, mince... Trente ans, mariée, en manque... Le vice léger... Tout... Flûte de jade... Le rêve du pavillon rouge... Jaune... Turquoise... Les contes du bord de l’eau... L’éventail du phenix... La rosée du clair de lune... Une précision, un appétit... Corps presque enfantin, une de mes meilleures sensations du dedans, je veux dire muqueuse à muqueuse dans le four abstrait de la jouissance incurvée... Vous comprenez ? Non ? Tant pis... Il y a longtemps que je pense qu’une véritable cartographie des coïts serait souhaitable... Une carte du tendre en action... ». (A.G.)

[2] Cette calligraphie en style cursif (Xinshu), de la main d’un certain Han Qiong, figure dam le recueil des calligraphies des maximes les plus connues du Sunzi, compilé et édité par la Société des études sur Sunzi, de la ville de Suzhou. Cette association a pour but la promotion des oeuvres et de la pensée du stratège, et par là-même de la ville de Suzhou, qui serait, aux dires des membres de ladite société, la "seconde patrie" du grand homme. Aujourd’hui, plus qu’autrefois, le Sunzi est l’une source d’inspiration en Chine pour les calligraphes. Sans doute ce phénomène est-il à la mesure de la popularité dont jouit ce texte dans des milieux toujours plus larges. Source : L’Art de la guerre, nouveau monde Editions, 2010.

[3] Sunzi, L’Art de la guerre - Sun Bin, L’Art de La guerre, préface de Michal Jan, Editions Payot & Rivages, coll. « Rivages poche / Petite Bibliochèque » 2004, p. 8.

[4] Ibid., p. 19.

[5] Ibid, p. 45.

[7] Ibid., p. 48-49.

[8] Ibid., p. 55.

[9] Ibid., p. 57-58.

[10] Ibid, p. 58.

[11] lbid., p. 62.

[12] Op. cit., p. 35-37

[13] Sollers avait déjà raconté cette histoire dans la guerre et la peste (Tel Quel 88, été 1981). A.G.

[14]  Ibid., p. 29.

[15] Ibid., p. 85-86.

[16] Ibid., p. 88.

[17] Les 36 Stratagèmes, .Éditions Payot & Rivages, coll. « Rivages poche / Petite Bibliothèque » 2004, p. 25.

[18] Baltasar Gracián, Œuvres, Seuil, 2006.

[19] Rimbaud, op. cit., p. 101.

[20] Les 36 Stratagèmes, op. cit., p. 80.

[21] Ibid., p. 83.

[22] ibid., p. 85.

[23]  Ibid.

[24] Ibid., p. 99.

[25] Ibid., p. 167.

[26] Ibid., p. 255.

[27] Ibid., p. 259.