J’ouvre ma boîte aux lettres. Le numéro 541 d’art press est arrivé. C’est le numéro de mars. Sur la couverture, des noms familiers attirent mon attention : Duchamp, Artaud, Céline, Sollers... Sollers ? Je crois deviner de quel livre il va être question. Je suis curieux : un jeune critique s’intéresse-t-il à l’oeuvre de Sollers et à ce qu’on peut en dire en 2026 ? C’est bien cela : le jeune critique n’est autre que Jacques Henric. Voici la chronique mensuelle de son feuilleton. Elle nous parle du dernier livre de Yannick Gomez. Musique.

Yannick Gomez.
Sollers, le musicien de la vie
Nouvelle Marge, 144 p. 18 euros
Depuis quelque temps, on voit se développer dans certains médias, presse écrite et audiovisuelle, un discours à caractère populiste, anti-intellectuel. Nous aurions dit à une certaine époque, réactionnaire, consistant à incriminer écrivains et philosophes, dont les œuvres ont profondément marqué le siècle passé, pour avoir pris des positions idéologiques et défendu des régimes politiques condamnables. Cibles privilégiées : Aragon, Sartre, Foucault, Deleuze, les uns accusés d’avoir été staliniens, les autres d’avoir fait le voyage à Cuba, les derniers d’avoir applaudi l’ayatollah Khamenei et d’avoir importé en France, via les États-Unis, le virus woke. Remarque en passant, ces procureurs n’ont jamais eu un mot critique sur les collaborateurs pronazis, Drieu La Rochelle, Chardonne, Brasillach, Rebatet, et tous ceux qui ont fait le voyage, non à Cuba, mais en Allemagne. Quant aux antisémites, Céline et Jouhandeau. jamais entendu parler.
J’oubliais, il en est un autre de ces condamnés que le tribunal des juges aux mains blanches, lui, n’oublie pas, Philippe Sollers. Au moment où j’écris ces lignes, un journal publie la fameuse photo de son voyage en Chine, il y a même un livre entier qui paraît sur son périple.
PIANISTE ET COMPOSITEUR
J’ai toujours été gêné par la tentative des amis et pseudo-amis de Sollers de lui bâtir un mausolée. Une association des amis, pourquoi pas ? Un prix ? On a vu le résultat de sa première mouture, la sanction : pas un mot dans la presse. Or, il est vrai que son œuvre a besoin d’être aujourd’hui défendue. Négligée par l’université, objet d’aucun colloque, comme en bénéficient nombre d’écrivains de sa génération, peu de traductions, pas de publication dans la Pléiade, comment, devant ce déni, l’actuelle génération de jeunes lecteurs qui ont entendu parler de l’aventure Tel Quel serait-elle appelée à lire les livres de celui qui en fut à l’origine ? Comment leur faire comprendre que Logiques (1968), Paradis (1981), la Guerre du goût (1994), Éloge de l’infini (2001), sont quelques-uns des grands livres qui ont marqué le 20e siècle ? Tout simplement, dirai-je, en écrivant sur eux, en les commentant, en montrant en quoi consiste leur absolue singularité.
Comme pour répondre à mes vœux, un essai vient justement de paraître. Une petite lumière en ces temps sombres dont Lacan résumait l’esprit par son jeu de mots, la « poubellication », Le titre du livre est beau et lourd de sens : Sollers, le musicien de la vie . Vous lisez bien, le musicien, pas l’écrivain. Les écrivains, ça pullule aujourd’hui, un musicien de la langue, c’est autre chose, c’est plus rare aurait dit Céline. Faut-il s’étonner que l’auteur, Yannick Gomez soit un musicien, pianiste et compositeur ? Deux titres de chapitres de son livre, l’un qui l’ouvre, l’autre qui le ferme, résument au mieux ce qui qualifie la personnalité de Sollers : « Sollers l’homme libre », « Solitude de Sollers ».
LE SOUFFLE, LES DOIGTS
Le lien de Sollers à la musique, j’ai eu l’occasion de le vérifier pendant des années, quand je le retrouvais chez lui, le matin, boulevard de Port Royal, pour les entretiens destinés à artpress qu’il reprenait dans les nombreux volumes de ses essais critiques. À peine sorti de l’ascenseur, j’entendais la musique provenant de son appartement. Sollers travaillait en écoutant des enregistrements de ses compositeurs admirés. Pas de référence à la musique chez Aragon, ni chez Ëluard ni chez Breton, d’où, il faut bien dire, surtout pour les deux derniers, la pauvreté de leur poésie. Yannick Gomez. dès l’introduction de son livre, définit son projet : « Cette étude se fraiera un chemin parmi les diverses polyphonies de cette œuvre infinie (le Don Giovanni de Mozart), de cette fugue baroque devenue atonale et indéchiffrable pour le plus grand nombre. » On sait quelle importance, en effet, cette œuvre de Mozart a eue pour le Vénitien de Bordeaux, comme s’était surnommé Sollers (voir sa pierre tombale). À partir d’elle, son œuvre à lui « devient alors piano et clavecin ». Yannick Gomez note en quoi, dès les années 1960, la préoccupation de la « vraie musique » devient centrale chez Sollers et va l’amener à faire des recherches pour mettre au point des langages nouveaux. « La rythmique de ses textes, roulant entre deux explosions, celle d’un texte sans ponctuation (Paradis) rejoignant un autre hyperponctué (Femmes), celle d’un roman proustien (Une curieuse solitude), succombant aux charmes céliniens (Femmes et Portrait du joueur, le Cœur absolu), sera également approchée. » Réhabiliter l’ensemble de son œuvre. demande de l’appréhender par « l’oreille, le souffle, les doigts ». Il s’agit bien là de musique et d’exécution. Dans sa préface au livre de Yannick Gomez, Rémi Soulié dit que ce qu’il savoure dans l’écriture de Sollers. c’est précisément la « vitesse et la fulgurance de l’exécution »,
Sollers avait parfaitement conscience de l’influence que la musique avait sur son écriture. Dans Fugues (2012), à propos de son roman Les Voyageurs du temps (2009), il insiste : « Ce que j’écris est fait pour être écouté. J’écris à la musique, au son. Je n’écris pas pour le cinéma. » Il sait pratiquer les ruptures. Yannick Gomez en signale une, importante : « Les siphons de mots que représentent H et Paradis et avant eux Nombres et Lois représentent une césure dans la trajectoire stylistique de l’auteur. » Pas seulement, aussi « dans l’histoire de la littérature du 20e siècle, et surtout dans le langage lui-même. »
De grandes œuvres, dans tous les domaines de la création, connaissent des passes difficiles, on les croit oubliées. C’est bon signe, elles renaissent avec plus de force. Ne craignons rien pour celle de Sollers. Le familier de Ré, de Venise et de la Chine, a réuni toutes les preuves qu’il était un Atlante, donc avait affaire à l’éternité. Lisez son roman Graal (2022).

- Philippe Sollers.1991.
SUR PILEFACE : SOLLERS ET LA MUSIQUE
RELIRE : Philippe Sollers l’insoumis

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