Aujourd’hui, nous consacrons l’entrée de notre Abécédaire sollersien, à un portrait d’un personnage de roman, Ysia Li, extrait du roman « Femmes » (1983) de Philippe Sollers. Une Chinoise attachée d’ambassade. Le narrateur nommé S. est un journaliste américain. Portrait de l’héroïne au fil du roman. et en contre-point celui du narrateur S. qui ressemble à Sollers, aimanté par la Chine et sa culture taoïste, incarnée ici par Ysia. L’intégrale :


Ysia
Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

Ysia Li : apparition d’un “corps-signe” chinois

- Ysia Li - Gong Li, 1993
Figure iconique du cinéma chinois Gong Li partage avec Ysia son patronyme et sa beauté. Ysia Li n’est pas une simple fonction narrative, mais une présence presque mythique — très comparable à l’aura que Gong Li dégage à l’écran.
Photo Marc Riboud
Dès l’ouverture, Ysia est décrite comme une figure de raffinement sensuel mais aussi de culture condensée : elle est « belle… exquise… laquée, souple, mince » et immédiatement associée à tout un imaginaire littéraire chinois (« Flûte de jade », « Le rêve du pavillon rouge », « L’éventail du phénix »…).
Je l’avais connue aux Langues Orientales... Elle travaillait dans les services culturels... Enfin... Belle... Exquise... Laquée, souple, mince... Trente ans, mariée, en manque... Le vice léger... Tout... Flûte de jade...
Le rêve du pavillon rouge... Jaune... Turquoise... Les contes du bord de l’eau... L’éventail du phénix... La rosée du clair de lune... Une précision, un appétit...
(Femmes)
Chez Sollers, Ysia n’est pas seulement un personnage : elle devient une porte d’entrée. Son corps est un texte, un catalogue de références, un accès direct à une Chine fantasmée et réelle, à la fois érudite et charnelle.


Le narrateur S. : le “cartographe” du sexe contre la littérature pudique
S. revendique un projet quasi théorique : dire le sexe autrement, plus précisément, plus “techniquement” :
une véritable cartographie des coïts serait souhaitable… Une carte du tendre en action….
Il attaque frontalement la tradition romanesque : trop d’extériorité, trop d’œil, trop de clichés. La citation dans son contexte :
« Corps presque enfantin, une de mes meilleures sensations du dedans, je veux dire muqueuse à muqueuse dans le four abstrait de la jouissance incurvée... Vous comprenez ? Non ? Tant pis... Il y a longtemps que je pense qu’une véritable cartographie des coïts serait souhaitable... Une carte du tendre en action... En général, les narrateurs se taisent au moment de passer à l’acte... Ou alors ils en remettent dans le genre crispé... Microsadismes divers... Scatologies, découpages... Le plus souvent, c’est quand même le style éthéré... Elle sortit de son bain, vint s’allonger près de moi, nous éteignîmes... Elle se laissa aller, nous roulâmes sur le lit plumeux... Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant... Fin du paragraphe. Non, ce qu’il faudrait, c’est la notation exacte de l’aventurier sur les sensations internes de son bout d’organe à la rencontre de la dérobade compréhensive de la chair pénétrée... Toute une palette inédite à découvrir... Positive... Négative... Neutre... Vitaminante... Plombée... Les descriptions sont trop extérieures... Littérature guindée, empêtrée, gourmée... Agressivité simplifiée... Scènes trop soumises à l’œil, à l’idée de l’œil, au stéréotype optique... Ysia vient ici dans la narration, parce que, voulant raconter ma vie, je lui dois une reconnaissance tactile... Une gratitude de peintre... De graveur... Deux ou trois bambous, quatre feuilles, allusion de l’air, pente, courant, densité de l’air, éclat d’eau... L’univers d’un coup de pinceau... »
Le style Sollersien est ici un manifeste : le sexe n’est pas un décor, c’est un mode de connaissance. Et ce que Ysia lui donne, c’est une “école” de sensations, une sorte de calligraphie intérieure.


Taoïsme et érotisme : le corps comme art du souffle
Le passage le plus frappant est celui où Ysia semble porter en elle un savoir ancestral, presque rituel :
...Comme si elle portait en elle, vivantes, les racines écrites du Tong-hsuan-tse… Positions-postures… .
Suit une longue litanie de positions aux noms d’animaux, d’oiseaux, de paysages : « le dragon qui s’enroule », « les canards mandarins », « le tigre blanc qui bondit », etc.
Une fois de plus, je suis épaté par son savoir-faire spontané... Presque mieux que Cyd... Comme si elle portait en elle, vivantes, les racines écrites du Tong-hsuan-tse... Positions-postures... Gestes de fond... Mimiques-cellules... Le dévidage de la soie... Le dragon qui s’enroule... Le poisson quatre-yeux... Les canards mandarins... Les papillons voltigeants... Les canards planants... Le pin aux branches basses... Les bambous près de l’autel... La danse des deux phénix femelles... Le vol retourné des mouettes... La gambade des chevaux sauvages... Le coursier au galop... Le tigre blanc qui bondit... La cigale brune collée à un arbre... Le phénix qui se joue dans la crevasse de cinabre... L’oiseau-roc s’élevant au-dessus de la mer... Le singe qui embrasse un tronc en gémissant... Chat et souris dans le même trou... Chiens courant au neuvième jour de l’automne... Enfin, tout ça... L’emmêlé, l’aventure brodée dans les membres... Ysia ne parle pas... Elle monte sur moi, descend le long de moi, fait palpiter sa petite bouche maniaque sur mon sexe... Elle soupire, gémit... Elle m’enveloppe, elle me catastrophe ; elle se fait traverser, cambrer... Se dégage... Replonge... Happe... Revient... Où est-ce qu’on est maintenant ? A Paris ? La nuit ? A Shanghai ? Pékin ? Je me lève à un moment dans le noir, moi, grand Blanc, je vais boire un verre. Ysia est déjà rhabillée, fume. Elle prendra un bain à son hôtel. Taxi. A bientôt. Elle a évité, comme d’habitude, toute discussion, toute intimité. Elle risque gros, c’est sûr Technique de rêve... Exclamation.
C’est un moment clé : Sollers met en scène le taoïsme non comme une philosophie abstraite, mais comme une pratique incarnée : rythme, métamorphose, circulation des forces. Le sexe devient une gymnastique cosmique.
Plus sur la cartographie du sexe ici :
« Ysia et moi, dans le jardin tropical près de la Citadelle...Je l’ai bien détaillée pendant le dîner, son tailleur noir, sa blouse blanche, ses cheveux noirs courts et ses yeux noirs, si beaux... Comme deux coups de pinceau luisants, vifs... Les dîneurs aussi la regardaient... Chinoise... On est dans l’ombre, maintenant, ni vu ni connu... J’embrasse son petit corps noir brûlant sous les feuilles... Je me répète le mot : « noir »... C’est plein de couples dans les bosquets... Les Espagnoles fraîches, un peu transpirantes, rebondies, nues sous leurs robes... On trouve une terrasse à l’écart... On s’embrasse à pleine bouche, salive et morsure... Il faut entendre femme comme fame, en italien... La faim... Il faut savoir transformer une femme en faim... En véritable appétit de luxe... Luxure... Transsubstantiation... Sinon... Ysia m’a dit tout à l’heure qu’elle avait plutôt faim... Et voilà, il n’y a personne ici, à l’écart, elle s’appuie au rebord de la terrasse de pierre chaude, elle me tourne le dos, relève sa jupe... Je la baise, là, au-dessus du port... J’encule la caravelle de Colomb, là-bas, en contrebas, et les docks, et le fourmillement insouciant des rues, et le brouillard nocturne, bleuté, au-dessous des arbres... Ysia tourne son visage vers moi, j’ai sa langue de côté tordue... Elle aime Barcelone, elle trouve que ça ressemble à Shanghai... Pourquoi elle est aussi follement imprudente, tout à coup ? Elle va me le dire tout à l’heure... Pour l’instant, je pense qu’elle ne sait pas ce qu’est « l’inconscient », Ysia, elle est comme moi... Ce qui l’intéresse, c’est simplement la possibilité du temps libre, le moment où on peut s’échapper, trouver des complicités, respirer, nager... Animalement... On est affreusement superficiels... C’est ignoble... Ça me rappelle une lettre de Freud à Jung, du 19 septembre 1907 : « Quand j’aurai tout à fait surmonté ma libido (au sens ordinaire), je me mettrai à un traité sur “La vie amoureuse de l’espèce humaine”. »...
[…]Ysia remue doucement ses fesses douces avec de petits gémissements... Je la sens très bien... Elle aussi... Elle va jouir... On jouit... Quel plaisir de se promener dans le jardin Toutes les plantes émettent des parfums Je fais le tour de l’infini On reste assez longtemps dehors, dans la nuit... Elle me dit qu’elle va être mutée à Tokyo... Plus d’Amérique... Plus d’Europe... Pour l’instant... Elle est un peu soucieuse... Avant de rentrer dans sa chambre, à l’hôtel, elle me donne un gros manuscrit en chinois... Sans rien dire, mais c’est évident... De mon côté, lors de son dernier passage à Paris, j’ai prêté à Ysia des livres sur le taoïsme... Le grand bouquin de Maspero, ce chercheur français de génie, mort comme par hasard à Buchenwald... Je voulais qu’elle m’explique mieux ce qu’est le Lingbao, le « joyau sacré »... Une mythologie qui a de quoi fasciner un écrivain... Comme la Bible... Elle me le rend... Elle a coché un passage... « Si les ouvrages qui se réclament du Livre de la Grande Profondeur se laissent dater sans trop de peine, il est difficile d’arriver à des résultats précis pour ceux qui se réclament du Joyau Sacré, Lingbao... Le Joyau Sacré, ce sont les livres saints eux-mêmes, qui se sont créés spontanément par la coagulation des Souffles Purs à l’origine du monde, sous forme de tablettes de jade gravées d’or. Les dieux, qui ne sont pas assez purs pour les contempler directement, les ont entendu réciter par le Vénérable Céleste du Commencement Originel, Yuanshi Tianzun, qui seul peut les lire, ayant été formé spontanément, lui aussi, par la coagulation des Souffles à l’origine du monde, en même temps que le Joyau Sacré, et ils les ont à leur tour gravés en caractères sur des tablettes de jade et les conservent dans les palais célestes. Je ne sais quand l’expression de Lingbao a commencé à être en usage. Les livres les plus anciens du Lingbao, qui paraissent avoir été des rituels de certaines cérémonies


L’absence de politique : l’érotisme comme zone franche
Ce qui frappe, c’est que tout est évité : discussion, intimité, Chine politique.
Mais on ne parle jamais société… Pas un mot sur la Chine… J’ai caché les livres sur la répression… .
... S. qui s’interroge : « Est-ce qu’elle est membre de la Gong’anju, la sécurité publique, le KGB chinoise la GAJ ? Peut-être... Mais on ne parle jamais société... Pas un mot sur la Chine... J’ai caché les livres sur la répression, les camps, les prisons... Pire que jamais, espionnage partout, arrestations, procès sommaires, passages à tabac, « rééducation »... Pour l’instant, elle se débarrasse violemment de tout ça... C’est mon rôle... »
Le roman fait entendre une contradiction fondamentale : Ysia vient d’un monde de surveillance, et l’espace du studio devient un sas clandestin, un lieu où le corps “débranche” l’idéologie. Le sexe est présenté comme une anti-administration.


Ysia = la Chine du secret : disparaître est sa logique
La relation est structurée par une loi : ne pas se connaître.
Dehors on ne se connaissait pas… Et même dedans… Comme si on ne se connaissait pas, oui, c’était ça la beauté…
Puis la disparition brutale :
Mme Ysia Li est repartie pour Shanghai…
La citation dans son contexte :
« Et, un jour, au bout de deux mois, plus rien... Téléphone à l’ambassade, imprudence... « Mme Ysia Li est repartie pour Shanghai, monsieur... Non, elle ne doit pas revenir pour le moment... Non, monsieur, nous n’avons pas son adresse... C’est de la part de qui ? » Je raccroche... Quatre ans plus tard, à Shanghai, j’ai cru la voir dix fois en me promenant seul, le matin, très tôt, sur les quais... Shanghai... La Dame de Shanghai... Jonques, chaleur, lumière du fleuve, étincelante... Est-ce qu’elle était là, quelque part, dans le grouillement ? Elle s’est fait coincer ? Dénoncer ? De toute façon... Voilà comment j’ai été un moment plutôt marxiste... Léniniste... Marxiste-léniniste... Maoïste... Une question de peau... Là... Vous savez tout... Jusqu’en Chine... Je suis obstiné... Quand j’ai une sensation qui me plaît vraiment, j’irais jusqu’au bout du monde... Dans la lune... Disparue, Ysia... Une des dernières conversations brèves que j’ai eues avec elle, c’était sur Confucius... Ils s’agitaient énormément là-bas autour du confucianisme, allez comprendre pourquoi, même si, du point de vue théorique, ça semblait irréfutable... « Un mangeur de femmes », disait Ysia en riant... Slogans contre Confucius... Elle était contre Confucius... J’étais contre Confucius... Un nom confus et confituré, en vérité, l’air confit de la dévotion hypocrite, une sorte d’Helvétius ou de Jansénius jauni...[…]Est-ce qu’Ysia croyait à tout ça, je veux dire la révolution, la « transformation de l’homme dans ce qu’il a de plus profond », et tout, et tout, et le reste ? Peut-être... Peut-être pas. Je rencontre encore des gens, aujourd’hui, qui me parlent de mes « erreurs » politiques... J’approuve... Je lève les yeux au ciel... Je revois le studio... Les fins d’après-midi... La pluie sur les vitres... Le corps dansant d’Ysia monté sur le lit... J’entends ses courts gémissements dans l’ombre ; je vois la lueur de ses dents, son profil d’oiseau... Je sens sa bouche, sa langue, la nervosité de son cou... Mes erreurs... Bien entendu... D’ailleurs, je n’ai fait que des erreurs... Je continue... Vie secrète... Visage renversé d’Ysia, dépêchons-nous, il y a peu de temps, tout est provisoire, suspendu, perdu... Attitude esthétisante ! Immorale ! Dandysme ! Mépris des souffrances d’autrui ! Rouleau compresseur des censeurs... Des censeuses... Ricanements... Haussements d’épaules... Je m’en fous... Je m’en suis toujours foutu... J’ai mon carnet de jouissance pour moi, la boîte noire de mes vols, l’enregistrement intime... Je me suis toujours dit : il y aura bien des soirées plus tard, beaucoup plus tard, je reverrai les diapos, je repasserai les films... M’y voici... Plus vite que prévu, c’est vrai... A moins que... « Ysia Li ? Ah, oui, Mme Li était à Paris à l’époque... En effet... Elle est en poste à New York maintenant, monsieur... Oui, à New York... C’est ça... Oui... Depuis deux mois... Je vous en prie... Mais non... C’est tout naturel... »
Sollers transforme Ysia en figure du furtif : elle passe, elle jouit, elle laisse des fragments (poèmes, Lao-Tseu, manuscrit), puis s’efface.
C’est très chinois au sens où la relation est pensée comme ellipse, non comme récit sentimental.

Le taoïsme explicitement cité : Lao-Tseu au milieu des orgasmes
Moment fascinant : au milieu des scènes sexuelles, Ysia glisse des phrases du Tao Te King :
« La Voie vraiment Voie est autre qu’une Voie constante. »
« Celui qui parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas. »
« Le plus grand carré n’a pas d’angle. »
La citation dans son contexte :
« Le studio une ou deux fois par semaine...Dehors on ne se connaissait pas... Et même dedans... Comme si on ne se connaissait pas, oui, c’était ça la beauté, le vertige... Qu’est-ce qu’elle m’aura dit, finalement ? Quelques renseignements sur le chinois, l’écriture de mots suggestifs, des fragments de poèmes, des passages de Lao-Tseu... Le temps de fumer une cigarette... « La Voie vraiment Voie est autre qu’une Voie constante. »... « Celui qui parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas. »... « Le plus grand carré n’a pas d’angle. »... J’ai encore le petit recueil de poèmes classiques dont elle m’a fait cadeau... Lingbao... Le Joyau sacré... Ses jambes croisées, son sourire... Elle me branlait longuement debout, et c’était chaque fois merveilleux à cause de ses longs doigts doux, cruels, insidieux... Elle me demandait de la lécher ensuite, elle se concentrait complètement là-dedans... Puis de l’enculer... Voilà... Et puis de la prendre, de la faire jouir, d’attendre qu’elle ait joui pour jouir, pour donner mon sperme dans sa petite bouche méchante, folle, sévère... Et puis sourire... Et puis quelques poèmes... Et puis bonsoir... Jamais de politique... Le Tao...
Lingbao

Le passage sur Lingbao est capital :
les livres se seraient « créés spontanément par la coagulation des Souffles Purs à l’origine du monde
Ça veut dire : le texte n’est pas une construction intellectuelle, il est une condensation physique, une matière née d’un souffle
Et là, Sollers reconnaît son fantasme absolu :
- écrire comme on jouit.
- faire un texte qui sort du corps, du souffle, du rythme, pas de la morale.
C’est pour ça que Lingbao le “fascine” comme écrivain : ce n’est pas seulement une mythologie, c’est une théorie mystique de l’écriture.

“Temps libre” : la vraie condition taoïste
Il y a aussi cette phrase clé sur Ysia :
Ce qui l’intéresse, c’est simplement la possibilité du temps libre, le moment où on peut s’échapper, trouver des complicités, respirer, nager…
Çette remarque que, de prime abord, on pourrait prendre pour futile est en fait très profonde parce que le taoïsme, au fond, c’est : sortir des obligations, échapper à l’administration, se défaire du contrôle social, retrouver la spontanéité
Le “temps libre” n’est pas ici un loisir bourgeois : c’est un moment de fuite hors de la machine.
Et comme Ysia vient d’un monde de surveillance (ambassade, contrôle, peut-être police), le sexe devient : un sas, une clandestinité, une respiration, une échappée, tout à fait dans l’esprit chinois taoïste.


S. (Sollers) en contrepoint : portrait d’un homme “sans culpabilité”
En parallèle, le narrateur se décrit comme un être réfractaire à la morale :
Ce qui me frappe d’abord, c’est mon absence de culpabilité… Je me sens innocent…
La citation dans son contexte :
« Fouillis des images... A contre-courant... Avantages et inconvénients de la précocité sexuelle... Avantages : on gagne un temps fou ; on connaît très tôt ce pour quoi les vivants s’épuisent et s’égorgent en général trop tard ; on atteint un relativisme à toute épreuve, une collection de sensations d’une fraîcheur indéfinie... On sait le dessous des grimaces, on finit par évoluer vers la compassion... Inconvénients : on est trop habitué à la satisfaction immédiate ; on s’ennuie vite dans le calcul, la continuité ; on sous-estime l’argent (capital) et l’ignorance générale (énorme). On est perdu pour la psychologie, les raffinements du sentiment, bref une certaine bêtise indispensable à qui veut faire figure dans le monde. On est vite accablé par les obstacles et les déplaisirs. On a trop d’avance. En réalité on manque de malhonnêteté. C’est une faiblesse. Qu’on paiera. Cher. En effet, il est absolument indispensable de tricher. Non pas que l’espèce dans laquelle nous sommes contraints d’accomplir notre petit tour soit tricheuse en elle-même, non, la pauvre. Simplement, elle n’a pas la force de la vérité sur ce plan. C’est-à-dire sur tous les plans. Le sexe la laisse en plan... C’est sa différence... Nombril de néant... Au point qu’un individu né pour la désillusion ultime ne peut pas ne pas connaître dans toutes ces péripéties des révélations anticipées... Insolites... Logiques... Automatiques... Voyons.
Ce qui me frappe d’abord, c’est mon absence de culpabilité. Toute ma vie, j’aurai plus ou moins essayé d’apprendre, comme on m’y invitait, à me sentir coupable... Je n’y arrive pas, je l’avoue... Je me sens innocent... Ou pire : pardonné, racheté, sauvé... C’est étrange. Aucun sens moral ? Au contraire... Mais uniquement intellectuel, dirait-on. Je n’arrive pas à sentir la faute qu’il y aurait à satisfaire ses passions... En revanche, je perçois très clairement leur inanité... Païen ? Anti-chrétien ? Pas du tout... »
(Femmes)
C’est ici que le lien avec le taoïsme est le plus subtil : l’absence de culpabilité, le refus du jugement moral, l’idée d’un naturel des passions — tout cela entre en résonance avec une posture taoïste : vivre selon le mouvement, pas selon la Loi.


En guise de conclusion (partielle)
Dans Femmes, Ysia Li n’est pas seulement une amante : elle est la Chine comme expérience, la Chine comme corps, souffle, art, disparition, poésie. Le narrateur S. (double évident de Sollers) se définit en miroir : il est celui qui veut tout dire, tout noter, tout cartographier — mais il se heurte à une vérité taoïste incarnée par Ysia : la voie ne se raconte pas, elle se traverse.
VOIR AUSSI sur Pileface :
Ysia Li / Une question de peau
La Chine toujours / Années 80-90 : Femmes– Ysia Li
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