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Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (5 février 1626-17 avril 1696)

Quadricentenaire

D 4 février 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Marie de Rabutin-Chantal, la marquise de Sévigné, est née le 5 février 1626. On fête cette année le 400e anniversaire de sa naissance (Un coffret de trois volumes sort ce 5 février en Pléiade). En 1992, Philippe Sollers écrit une préface aux Lettres de Madame de Sévigné, puis, en 1996, année du tricentenaire de sa mort, un article dans Le Monde.

Claude Lefèbvre, Marie Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, vers 1665. Musée Carnavalet. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le cas Sévigné

Quelle destinée ! Providence ! Providence !

On ne rend pas assez justice à Henri de Sévigné, mari hautement coupable. Sans lui, sans son caractère débauché et joueur ; sans sa liaison avec Ninon de Lenclos et ses dépenses inconsidérées mordant dans la fortune de sa femme ; sans sa mort scandaleuse, en duel, une épée de rival amoureux plantée en pleine poitrine, nous n’aurions sans doute pas la décision de Marie de Rabutin-Chantal, recherche éperdue d’un corps stable, graphomanie endiablée. Ce mari, retourné au néant, est la honte de la famille. Il faut tout rattraper, rédimer, rééquilibrer, reconstruire, venger. Une femme relève le défi : messieurs les libertins, en garde. Le cousin Bussy-Rabutin n’a lui-même qu’à bien se tenir. Mme de Sévigné, lorsqu’elle accouche, après sa future merveille de fille, d’un fils, en 1648 (elle a vingt-deux ans), ne le lui envoie pas dire : « Eh bien, je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d’un garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait, et que j’en ferai encore bien d’autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n’avez pas eu l’esprit d’en faire autant, le beau faiseur de filles. »

Les hommes sont indéfiniment remplaçables par d’autres hommes, il suffit de les fabriquer. Je suis plus homme que vous puisque je vous engendre. Mais il y a mieux : en écrivant, on peut noyer tous ces poissons parasites qui ont osé vous blesser ou vous prendre à la légère. Mme de Sévigné, ou la passion du redoublement. Bussy, dans son Histoire amoureuse des Gaules, décrit ainsi sa cousine (ce qui va la fâcher très fort) : « Mme de Chéneville est inégale jusqu’aux prunelles des yeux et jusqu’aux paupières ; elle a les yeux de différentes couleurs. » Sorcière, Sévigné, avec ses « yeux bigarrés » posant sur la réalité une double vue immédiate ? Oui, mais sérieusement masquée. Elle enregistre, elle juge, elle se tait, mais réagit vite et déborde :
« Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m’est une chose impossible. Je verbaliserai toujours. Au lieu d’écrire en deux mots, comme je vous l’avais promis, j’écrirai en deux mille, et enfin j’en ferai tant, par des lettres d’une longueur cruelle et d’un ennui mortel, que je vous obligerai à me demander pardon, c’est-à-dire à me demander la vie. »
N’oublions pas que la marquise a perdu son père, tué par les Anglais dans l’île de Ré, quand elle avait un an. Pas de père ; un mari dissolu ; une mère au nom de rêve (Marie de Coulanges) qui meurt quand sa fille a sept ans ; une grand­ mère paternelle, Jeanne de Chantal, fondatrice de la congrégation de la Visitation de Marie (encore Marie !), canonisée par Clément XIII en 1769. Les enjeux sont là : il faut prendre sur soi la guerre, la situation d’orpheline, le désordre, la trahison, la fragilité de la vie et des maladies, les simulations de la Cour et, de plus, l’hypothèse de l’existence de Dieu. À qui s’en remettre ? À moi ? À moi seulement ? Ou bien à cet autre si proche, une fille ? Un fils, c’est encore un homme, race suspecte, autre absolument autre. Difficile, voire impossible, de surmonter la haine spontanée des sexes (à Bussy : « Il vient encore des aigreurs au bout de ma plume ; ce sont là des tentations du diable que je renvoie là d’où elles viennent »). Une fille, pour cette mère-là, en tout cas, pourra devenir une vérification expérimentale de soi. Marie ne fera plus d’enfants, mais sa frénésie de lettres commence. Sans doute, le rapport mère-fille est tordu et empoisonné : soumis à l’absurdité sociale, mariage, procréation, fortune. Mais la revanche s’annonce : on va fonder un ordre de transmission implacable de femme à femme, on va être la mère supérieure et minutieuse d’une vérité bafouée : « Le caractère de vérité que je maintiens toujours se fait voir avec autorité, pendant que le mensonge demeure accablé sous les paroles sans pouvoir persuader. » Qu’importe la famille du mari et le mari lui-même ? « Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet ordinaire. » Mme de Grignan aura un seul amant : sa mère, c’est-à-dire l’amant fidèle, instinctif, fiable, dévoué, discret, permanent, que sa mère a pu imaginer si souvent sans le rencontrer.

Mercredi, vendredi : jours de courrier, seuls jours de réalité complète. Je t’écris, je t’aime, il faut que tu m’aimes, dis-moi mieux que tu m’aimes, personne ne peut t’aimer plus que moi, tu ne me diras jamais assez que tu m’aimes. « Je ne veux pas que vous me disiez que j’étais un rideau qui vous cachait. » Mais si, justement, je suis un rideau, je te cache, notre couvent est d’une nouveauté inouïe, vois comme je me dédouble et te double, une femme avertie en vaut deux, nous savons, toi et moi, que les vrais événements sont au quotidien, climat, nourriture, purges, saignées, douleurs, bouffées de joie ou d’angoisse. Je t’aime d’ailleurs surtout quand tu n’es pas là, puisque alors je suis entièrement à moi, c’est-à-dire à toi. Si je ne t’écrivais pas, se passerait-il réellement quelque chose ? Pas sûr. Y a-t-il une histoire en dehors de ce qui s’en dit ? Fort douteux. Le monde est la comédie des pouvoirs mais rien ne peut entrer dans la façon dont mon cœur vampirique bat, et il ne bat que pour toi parce que ton cœur est mon sang lui-même. »

Bien entendu, Mme de Sévigné s’écrit quand elle écrit ; elle se projette, se contracte, se dilate ; elle invente une mystique de la communication traçante dont la preuve est le retour de la lettre à son envoyeur. Voici le partenaire idéal, car quoi de plus légitime que d’aimer sa fille ? En tout bien tout honneur ? Savez-vous que vous m’êtes indispensable ? Que vos lettres « sont nécessaires à ma vie » ? Que vous participez à une expérience comme il n’y en a jamais eu ? Mme de Grignan se soumet. Le moyen de faire autrement ? L’amour de soi est dévorant, la révolte de l’autre est vite devinée, anticipée, matée, c’est une question de vision à distance, d’œil magique inquisiteur comme celui de Dieu. Dieu aussi peut tout savoir et tout voir, mais cela ne suffit pas : il faut lui dire ce qu’il sait déjà ; il est exigé de vivre à sa hauteur ; de se confesser à lui ; de lui manifester sa reconnaissance. Dieu vous aime : il donnerait sa vie pour vous, il s’alarme de vos moindres actes, il les redoute, il s’en plaint, il veut des renseignements, des détails. li vous communique ses sensations, ses récits, mais exige que vous lui rendiez la pareille, en moins bien, évidemment. Son érotisme irréprochable se donne à lire entre les lignes, il ne vous lâche pas d’un soupir. Il désire suivre votre circulation, vos humeurs, vos langueurs : être rassuré sur vos jambes, vos règles, vos grossesses (une femme est grosse, point final : pas d’usage du grandiloquent « être enceinte »). Il veut sentir sans cesse, Dieu, votre poitrine, votre gorge, votre démarche : « Je ne vois pas bien où vous vous promenez. J’ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse ; si je croyais qu’il vous pût apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait ! Voilà une folie que je pousserais loin. » Les intrigues peuvent continuer, les fêtes se donner, les batailles se livrer, les affaires se nouer, rien n’est plus intéressant que cette télégraphie, ou plutôt ce fax, entre moi et ma créature : « Mon Dieu, ma bonne, que votre ventre me pèse ! et que vous n’êtes pas la seule qu’il fait étouffer ! » Une mère qui écrit ainsi à sa fille en parlant d’une autre femme : « Ses yeux sont étranges, son nez n’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point finie, la vôtre est parfaite », n’y a-t-il pas là un énorme aveu ? Voyez plutôt cette piqûre de jalousie : « Je m’amuse à votre fille. Vous n’en faites pas grand cas, mais croyez-moi que nous vous Je rendrons bien. On m’embrasse, on me connaît, on me rit, on m’appelle. Je suis Maman tout court, et de celle de Provence, pas un mot. » Donc : si vous, ma fille, ne m’aimez pas suffisamment, je peux aller jusqu’à préférer votre propre fille.
« Pauline répond bien mieux que vous ; il n’y a rien de plus plaisant que la finesse qu’entend cette petite friponne à dire qu’elle sera friponne quelque jour. » Ah, si vous pouviez être plus « friponne », ce serait plus amusant. Songe-t-on que Dieu s’ennuie ? Qu’il attend des récréations de « friponnerie » féminine ? Quant au fils, non, décidément, il déçoit : « Je suis incapable de tout. Mon fils est revenu de Rennes. Il y a dépensé quatre cents francs en trois jours. La pluie est continuelle. » Ou, plus explicite : « Je mande à mon fils que je n’ai que faire de lui, que je me promène, et qu’avec cela je l’envoie promener. » Les hommes sont bien naïfs de croire que leur mère les adore. Sévigné, en s’adressant à sa fille, ne dit jamais « votre frère » mais « mon fils », comme s’ils n’étaient pas du même père. Et Grignan, le gendre ? Il compte à peine. Tous ces mâles sont des figurants. D’ailleurs, ils écrivent très peu, ou mal.

L’amour maternel est une fiction, il faut l’inventer de part en part. Mais, ici, aucun quiétisme, pas de « torrents spirituels ». Sévigné n’est pas Guyon, elle ne croit à aucune fusion entre les sexes, pas de Fénelon pour elle, son estime va au seul cardinal de Retz, ce frondeur. Il y a de l’animal, il y a de l’esprit, et, au milieu, une personne fugitive et un style. L’écriture de Sévigné est comme celle de ses musiciens, en Bretagne : « Ils font cent pas différents, mais toujours cette cadence courte et juste. » C’est un art d’improvisation et de condensation rythmique qui peut aller jusqu’à l’hallucination. Proust l’a bien noté en parlant de son « côté Dostoïevski ». « À propos, il y a des loups dans mon bois ; j’ai deux ou trois gardes qui me suivent, le soir, le fusil sur l’épaule... Nous avons honoré depuis deux jours le clair de lune de notre présence, entre onze heures et minuit. » Ce n’est pas pour rien que Sévigné est, avec Saint-Simon, la clé de voûte la d’À la Recherche du temps perdu, le narrateur se faisant réengendrer, par elle, à travers sa grand-mère et sa mère. Le voici, grâce à cette substitution génétique, français au carré. La cadence qui fascine Proust ? Une lettre de Marseille, le 25 janvier 1673. Il la cite presque intégralement dans sa préface à Tendres Stocks de Morand : « Des aventuriers, des épées, des chapeaux, du bel air, des gens faits à peindre, une idée de guerre, de roman, d’embarquement, d’aventures, de chaînes, de fers, d’esclaves, de servitude, de captivité ; moi qui aime les romans, tout cela me ravit et j’en suis transportée. » Outre la confidence sado-masochiste (qui vaut pour l’érotique de Proust lui-même, ou de Charlus), c’est la variété dans la répétition, le mouvement de danse verbale innée, la saturation en tous sens, qui le retient et qu’il juge, à juste titre, moderne. Pas de meilleur excitant pour écrire que cette prose électrique. Etonnante époque où Sévigné rencontre Mme de La Fayette le matin, La Rochefoucauld l’après-midi et son parent Retz le soir. Qui se lasserait de cette vie ? « Je voudrais qu’on eût cent ans d’assurés et e reste dans l’incertitude. » La marquise dit par conséquent des riens pour rien, pour s’étourdir et s’étudier, pour tâter son pouls, sa sensation d’être là en face de ce qui est là. Elle voudrait, chez sa correspondante, un peu plus de feu, de perversité, de méchanceté, de brûle­ pourpoint. Hélas, Grignan manque de cynisme, elle est déjà bourgeoise, une« espèce », comme dira plus tard une autre marquise, Mme de Merteuil (sans Sévigné pas de Liaisons dangereuses). Du style ? Ou plutôt du temps gagné ? En voici : « Tout est gratté, tout est tondu, tout est disposé à vous recevoir. » C’est l’attaque directe au clavecin, harmonie, couleurs. « Je suis ravie, ma bonne, que vous ne soyez point grosse ; j’en aime de Grignan de tout mon cœur. Mandez-moi si on doit ce bonheur à sa tempérance ou à sa véritable tendresse pour vous, ou si vous n’êtes point ravie de pouvoir un peut trotter et vous promener dans cette Provence à travers des allées d’orangers, et de me recevoir sans crainte de tomber et d’accoucher. » Ou encore : « J’admire ce que c’est que d’aimer quelque chose comme je vous aime. » Ou enfin : « Ne croyez pas que vos belles actions ne soient pas remarquées, les beaux procédés méritent toujours des hommages. Continuez, voilà tout. » Sévigné est si parfaitement en accord avec son énergie verbale qu’elle va bien au-delà de tout jugement moral, très différente, en cela, des moralistes qui l’entourent. On le voit lorsque, par un geste d’autorité supérieure (soudain identique à celui de Lautréamont dans les Poésies), elle corrige un jugement de La Rochefoucauld. Celui-ci avait écrit : « Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. » Constat plaintif, donc. Mais Sévigné : « Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. » Subversion philosophique, et ouverture originale, dont la marquise est fière : « Il n’y avait qu’à retourner sa maxime pour la faire beaucoup plus vraie. »

Transgressive, Sévigné ? Écoutons-la mieux, nous qui avons eu tant d’autres révélations sur la nature du désir. Comment ne pas penser à Sade en assistant à cette scène extraordinaire où Mme de La Fayette et elle se préparent des bouillons de vipères qui « redonnent une âme » : « On prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l’ouvre, on l’écorche, et toujours elle remue. Une heure, deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d’esprits, si difficile à apaiser, à de vieilles passions... » Sévigné n’est pas quiétiste, mais pas non plus janséniste (contrairement à l’opinion courante). C’est une catholique pratique, une physiologiste passionnée, une adepte de la présence réelle, aussi éloignée de la pruderie réformée que des états d’âme sans causes. « Frappée des illusions et des fantômes », peut-être, mais en revenant toujours, médicalement, organiquement, à leur source concrète. Le roi d’Angleterre, Jacques Il, est mort ? « C’est un grand bonheur si, dans son cœur, il était catholique, et qu’il soit mort dans notre religion. » Au fond, la marquise ne connaît pas d’autre grâce que celle d’être née, elle la trouve complète. Les gémissements poétiques, pour elle, ne seraient que des sophismes. Elle pense nettement que les premiers principes sont hors de discussion. Elle sait d’instinct que la mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; que le doute est le commencement du désespoir, et que le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. C’est parce qu’elle ressent consciemment toutes les impulsions de la cruauté la plus vive, le Mal, qu’elle sait qu’on peut être juste si l’on n’est pas humain. Voilà de quoi faire frémir tous les rousseauistes futurs, à commencer par ceux qui, un siècle plus tard, l’auraient envoyée sans hésiter à la guillotine : « L’inhumanité que vous donnez à vos enfants est la plus commode chose du monde. » Cet amour de femme, si étrange, serait donc une conséquence de « l’inhumanité » révélée ? N’y a­ t-il pas là une hérésie majeure ? Ou bien les hérésies ne sont-elles que l’incapacité à saisir ce paradoxe éclatant ? « Humain, trop humain », tel est bien le problème. Voyez le mépris de Sévigné pour M. de Luxembourg : « M. de Luxembourg est entièrement déconfit ; ce n’est pas un homme, ni un petit homme, ce n’est même pas une femme, c’est une petite femmelette. » Nous sommes là dans la brusque révélation des coulisses : l’affaire des poisons. La Brinvilliers aussi est marquise. Elle a empoisonné au passage son père et ses deux frères, mais c’est pourtant Sévigné qui écrit, dans une autre occasion : « J’aimerais les pays où, par amitié, on tue ses vieux parents, s’ils pouvaient s’accommoder avec le christianisme. » Voyons donc la lettre du 17 juillet 1676, chef-d’œuvre de sous-entendus :
« Enfin c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air, son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un grand feu, et les cendres au vent, de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont nous serons tous étonnés... » Quel frémissement, et quelle ironie de protestation, dans ces lignes ; quelle sourde sympathie pour la victime, même criminelle ; quelle répulsion pour la torture et le crime endémique social ; mais, en même temps, quelle excitation ! Brinvilliers avoue ses assassinats, « et toujours l’amour et les confidences mêlés partout ». Quant à la Voisin, elle a brûlé ou enterré plus de deux mille cinq cents enfants avortés : vérité enfouie de l’Histoire, dont on retrouve l’écho dans la Juliette de Sade. Sévigné est témoin, elle est attentive, elle ne bascule pas, elle, dans la folie noire, mais tout indique qu’elle comprend. Sa religion n’en est pas moins définitive : « J’ai toujours la Providence en tête... C’est là ma dévotion, c’est là mon scapulaire, c’est là mon rosaire, c’est là mon esclavage à la Vierge. » Être Sévigné, c’est être fatal, nécessaire ; la Providence est à ses yeux ce que sera le Saint-Esprit pour Saint-Simon : non seulement la lumière explicative des siècles, mais encore un soutien direct, personnel. « La Providence m’a conduite en ce lieu en tournant les volontés, et faisant des liaisons comme elle a fait. » La Providence est une hyper-logique mathématique : on traverse tout, on contourne tout, on est dans la main qui écrit, les lettres sont des marques tangibles de cette légitimité sans reste qui ressemble à une guerre joyeuse (« quelle belle victoire, pleine, entière, glorieuse et qui ne pouvait être placée plus à propos ! »). Les phénomènes passent, Sévigné cherche les lois. Elle les trouve d’ailleurs dans l’intensité même des phénomènes où chaque chose — là est son excellence, y compris tragique — vient à son heure : « Tout cela fait un composé qui fait circuler le sang plus vite qu’à l’ordinaire. » La marquise sait qu’elle est au cœur du Temps, et que celui-ci n’est jamais perdu. Nous pouvons vivre avec elle ce dimanche 25 février 1685 :
« Bon Dieu, quel temps ! il est parfait. Je suis depuis le matin jusqu’à cinq heures dans ces belles allées, car je ne veux pas du froid du soir. » Y a-t-il une autre question ? Oui : « Que faut-il donc pour ne pas mourir ? » Ou encore ceci, qui dit tout (elle parle d’un de ses neveux) : « Connaissez-vous la beauté de la machine toute simple qu’on appelle un levier ? Il me semble que je l’ai été à son égard. » Peut-on être techniquement plus conscient de soi ? Plus orgueilleux ? Plus modeste ?

Nous voici en 1696 : Mme de Sévigné meurt en avril et La Bruyère en mai. La Fontaine a disparu l’année précédente. Saint-Simon a vingt et un ans. Le futur auteur du Siècle de Louis XIV, lui, qui ne s’appelle pas encore Voltaire, a deux ans.

Philippe Sollers, La Guerre du goût, 1994, p. 247-257.

Sévigné, à la lettre

Il faut beaucoup de temps pour comprendre la marquise de Sévigné. Il faut prendre ses distances : avec son époque, la nôtre, l’université, son prétendu amour pour sa fille, les anecdotes et les délires de l’Histoire, l’utilisation tordue qu’en a faite Proust, la question secondaire, mais importante, de Dieu, l’éternelle nature féminine dont elle serait un exemplaire éclatant, sa transformation moderne en pâtisseries, et j’en passe.

Qui ne l’aime pas ? Pêle-mêle : Chateaubriand, Napoléon, Dostoïevski (« Elle écrit beaucoup trop bien »), Renan (« Ce n’est pas un penseur »), les romantiques, le clergé intellectuel, la religion progressiste. Bien, on ouvre ses lettres, on les lit. D’abord, on se perd, on croit à ce qui lui arrive et à ce qu’elle dit. On imagine que ce qu’elle raconte l’intéresse. Et puis, peu à peu, le doute s’insinue : si elle était constamment masquée dans un univers fou ? Si elle n’était que bon sens, chose la moins partagée du monde ? Si sa vie et son écriture n’avaient eu lieu, de façon passionnée et précise, que pour marquer la relativité et le rien du tout, la passion du rien à propos de tout ? Et cela de façon positive ? Etrange impression que le temps renforce. Ce n’est pas elle, mais Lautréamont, qui écrit dans les Poésies : « Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. » Ou encore : « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. » Et pourtant, on ne serait pas étonné de trouver ces phrases, telles quelles, dans la correspondance de Sévigné. Je veux simplement dire que la subversion ironique de Lautréamont éclaire d’une lumière juste et noire l’insolite liberté de la marquise, de même qu’elle nous oblige à nous demander d’où viennent vraiment La Rochefoucauld, Vauvenargues, Descartes ou Pascal. Génie d’une langue ? Pas seulement. Expérience physique et spirituelle dont nous n’envisageons plus qu’avec peine la nécessité et la force.

Qu’il s’agisse des hommes, des femmes, du mariage, des grossesses, des maladies, de l’au-delà supposé, de la variabilité des sentiments, des intrigues, de la mort, du pouvoir, Sévigné est d’un goût, c’est-à-dire d’une intelligence, implacable. Son siècle le veut, sans doute, où l’on ramasse l’esprit à la pelle dans les conversations, les oratoires, les duels théologiques, les opéras, le théâtre, les enterrements. La marquise, elle, a pris un parti radical. Il consiste à être là, c’est tout. Qu’elle communique cette présence unique le plus souvent à sa fille est logique : il lui fallait, pour se parler à elle-même, un double sûr (pas un homme, donc, ni une amie). Elle s’adresse à son sang au féminin, Sévigné, et Madame de Grignan a beau être ailleurs, mariée ou mère elle-même, cela ne change rien au contrat de base, à la loi fondamentale de transmission. Je suis la mère de ma fille, mais je reste la mère supérieure, et ainsi en sera-t-il de mère en fille, à l’infini. Pas de futur, cependant, le temps lui-même, là, tout de suite, présence pure. Quand elle s’est laissée aller (apparemment) à une digression, Sévigné, pour reprendre le fil de son récit mitrailleur, dit simplement : « Je reviens. » Et elle passe. Tous les sujets se tiennent, son rythme égalise tout, puisque le détail, enfin, est devenu une science. Ah, cet art du détail ! « Quelle romancière elle aurait pu être ! », remarque de façon plutôt naïve Virginia Woolf. Mais non, pas besoin d’écrire des romans, elle est elle-même un roman. Il fallait oser se traiter de cette façon à chaque instant. Elle l’a fait. Et c’est incroyable. « J’ai toujours les échecs dans la tête », écrit la marquise en 1680. Et encore : « Je suis folle de ce jeu, et je donnerais bien de l’argent pour le savoir comme mon fils et vous. C’est le plus beau jeu et le plus raisonnable de tous les jeux. Le hasard n’y a point de part. On se blâme et l’on se remercie ; on a son bonheur dans sa tête. » « On a son bonheur dans sa tête » : la voilà, c’est elle. Les grandes affaires agitent les esprits, le roi, la guerre, les réputations, l’argent, les controverses religieuses ? « Je ne suis ni à Dieu ni à Diable. Cet état m’ennuie, quoiqu’entre nous je le trouve le plus naturel du monde. » Si Dieu existe, inutile d’aller chercher midi à quatorze heures, il n’y a qu’à se couler dans sa Providence : « Dieu est tout-puissant et fait tout ce qu’il veut ; j’entends cela. Il veut notre coeur, nous ne voulons pas lui donner : voilà le mystère. » Tel est, en effet, le mystère de la liberté. Un janséniste scrupuleux, l’abbé de la Vergne, lui dit un jour qu’il faudrait, pour son salut, ne plus la quitter d’un pas, ne rien lui laisser lire ni écrire, « ni entendre la moindre chose ». Bien vu. Il faudrait, en effet, détruire l’assise de cette réfractaire, la briser, se mettre définitivement à sa place. Le comique grandit dans la rencontre de la marquise avec Arnauld d’Andilly, décrite dans la lettre du 29 avril 1679 : « Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m’étonna : plus il approche de la mort, et plus il s’épure. Il me gronda très sérieusement ; et transporté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit que j’étais folle de ne point songer à me convertir ; que j’étais une jolie païenne ; que je faisais de vous une idole dans mon coeur ; que cette sorte d’idolâtrie était aussi dangereuse qu’une autre, quoiqu’elle me parût moins criminelle [...]. Enfin, après six heures de conversation très agréable, quoique très sérieuse, je le quittai et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai. » Autrement dit : cause toujours, mon bonhomme, tu ne sauras jamais ce qu’est, à Livry, le triomphe de mai.

Plus tard, au lieu de « jolie païenne », madame de Sévigné aurait été traitée d’aristocrate, de bourgeoise, de réactionnaire, d’égoïste, de narcissique, et ainsi de suite.

L’esprit religieux (et le ressentiment qui l’anime) change d’habits ou de mots, c’est toujours le même procès. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, sauf le soleil. De temps en temps, à propos d’une scène de société, Sévigné lance : « C’était du Molière. » Elle aime La Fontaine, ce qui ne l’empêche pas, si on la prend de haut, de répliquer aussitôt, et avec pertinence, avec saint Paul ou saint Augustin. Elle connaît son Montaigne. Elle est très italienne. Elle préfère Corneille à Racine, mais cède devant Esther : « Racine s’est surpassé. Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. » Pascal, bien entendu, est excellent. Quand on est l’amie de madame de La Fayette, de La Rochefoucauld et du cardinal de Retz, on peut voir venir. Il y a, certes, les coliques préoccupantes de sa fille, la délicatesse de sa propre peau, cette histoire de jambe qu’il faut traiter « avec des lessives d’herbes fines et de la cendre ». Les morts ? « Il faut passer à monsieur d’Ormesson. Comme vous ne m’avez parlé que de l’agonie de sa femme, je n’ai osé lui écrire : parlez-moi de son enterrement, et j’entreprendrai de consoler son mari. » On accompagne Saint-Aubin, une sorte de saint : « Enfin, on le jette dans cette fosse profonde où on l’entend descendre, et le voilà pour jamais. Il n’y a plus de temps pour lui, il jouit de l’éternité ; enfin il n’est plus sur terre » (là, c’est tout Sévigné : elle vient d’employer un cliché, elle se reprend, elle sabre).


Oui, soleil, corps, air, jardins, bois, chemins ; la perception est une aventure. Et l’amour, dont nous faisons si grand cas ? On s’en passe, n’est-ce pas, ma fille ? « Je voudrais bien que votre poumon fût rafraîchi de l’air que j’ai respiré ce soir : pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un tel orage, jeudi, qui rend encore l’air tout gracieux [...]. Voilà mes chevaux, dont vous pouvez faire tout ce qui vous plaira. » La nature est un théâtre, l’enchantement continue dans la mise en scène : « Et puis, une comédie, mais quelle comédie ! toute chamarrée des beaux endroits de la musique et des bons danseurs de l’opéra ; un théâtre bâti par les fées, des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de fruits, des festons, des pilastres. » Sévigné, quand elle s’émerveille, accumule les mots contrastés, les syllabes lui viennent directement dans la voix. Le français, pour elle, est une fête, et il en va de même lorsqu’elle s’alarme ou feint de s’effrayer. Ainsi, pour sa propre mort : « Comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelles dispositions ? Souffrirai-je mille et mille douleurs qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d’un accident ? » Extrême lucidité, toujours : « L’éternité me frappe un peu plus que vous : c’est que j’en suis plus près ; mais cette pensée n’augmente pas du moindre degré mon amour pour Dieu. »

En réalité, Sévigné se fiche de l’éternité, c’est le temps qui l’intéresse, lui seul ; le temps qui écrit, souverain, rapide, lent, microscopique, les « petits événements enchaînés et entraînés les uns dans les autres pour en venir là ». Le grand mot est lâché : c’est là. Liberté et nécessité. « Parce que nous ne faisons point ce que nous ne faisons pas, on croit qu’on l’aurait pu faire. » Le temps est une broderie, un maillage à feu de mort (Sévigné, ici très célinienne) : « Voilà donc M. de Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses ! Que d’affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d’intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d’intrigues, que de beaux coups d’échecs à faire et à conduire... » Sévigné, ou l’autorité du verbe mesuré au temps qu’il fait. Il est tout vivant et vibrant, ce verbe, de se savoir mortel : « Ceci est fuor di proposito », écrit-elle, « mais ma plume le veut ». C’est ainsi : sa plume le veut. Sa correspondante de fille, qu’elle adore, cela va de soi, n’a qu’à bien se tenir : « Toutes vos raisons sont admirables, ma bonne. C’étaient celles qui m’étaient venues : n’en changez point. »

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 12 avril 1996.
Éloge de l’infini, 2001, folio, p. 436-441.

Le roman Sévigné

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Portrait de l’épistolière Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné
©Getty - API/Gamma-Rapho

À propos de la série

Par Albane Penaranda, une "Nuit" avec Madame de Sévigné, célèbre épistolaire française du Grand Siècle. D’une grande liberté de ton, ses Lettres, écrites entre 1648 et 1696, nous introduisent tour à tour dans son univers privé et dans la vie de la Cour de Louis XIV.

Il y a quatre siècles, le 5 février 1626, naissait à Paris à la paroisse Saint-Paul, Marie de Rabutin-Chantal. Dix-huit ans plus tard, elle épouse Henri de Sévigné et devient Marquise de Sévigné. C’est, plus simplement, sous le nom de Madame de Sévigné qu’elle est entrée dans l’histoire de la littérature française, même si, sans doute, on lit aujourd’hui moins qu’hier ses "Lettres", qui peuvent sembler désuètes voire bien légères.

Une relation passionnelle

Cette "Nuit" nous donne l’occasion d’entendre ce qu’ont encore à dire à notre présent les lettres de la Marquise, d’entendre ce qui fait leur valeur littéraire, leur valeur historique. Mais d’entendre aussi ce que peut avoir d’intemporel le rapport d’une mère à sa fille, et réciproquement puisque, on le sait, l’essentiel des lettres que Madame de Sévigné nous a laissées, est constitué de celles qu’elle avait adressées à Madame de Grignan, sa fille. Plusieurs émissions de cette "Nuit" apportent différents éclairages sur la relation passionnelle que la Marquise a entretenue avec elle.

De la médecine au théâtre

Les figures historiques gagnent parfois à être un peu bousculées. C’est le cas de l’"Atelier de création radiophonique" intitulé "Lettres recommandées", où les lectures sont présentées sous une forme originale, selon un parcours atypique. Madame de Sévigné passe également au prisme d’une lecture psychanalytique de son œuvre, qui écorne sans doute un peu son image d’auteure spirituelle et amusée. Mais ses Lettres renferment aussi, en creux, une histoire de la médecine au 17e siècle, une mise en contexte des auteurs de théâtre contemporains, et un témoignage direct des petites et grandes intrigues de la Cour de Louis XIV.

Les Lettres

Mais ce sont surtout les Lettres elles-mêmes qu’on redécouvre au fil des émissions. Les comédien.ne.s qui les lisent, que ce soit en studio ou sur une scène de théâtre, à une ou deux voix, les font s’évader du papier : elles gagnent en liberté, prennent vie, et le style enlevé des mots se révèle parfois d’une troublante modernité. Née femme, vive d’esprit, Madame de Sévigné a reçu une éducation qui l’a rendue savante mais jamais précieuse. Veuve à 25 ans, elle se conduit librement, et occupe dans son siècle une position forte, indépendante et originale.

Ce programme est aussi l’occasion de rendre hommage à l’historien Roger Duchêne vingt ans après sa mort, en l’écoutant parler comme lui seul savait le faire de l’art épistolaire et de l’existence de Madame de Sévigné, en compagnie de laquelle il aura passé bien des années de sa vie.

Par Albane Penaranda
Le roman Sévigné (1ère diffusion : 01/02/2026)
Réalisation : Emily Vallat
Coordination technique Hassane M’Béchour
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archives Ina-Radio France

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Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné
Gravure de Lestudier Lacour

Épisode 2/7 : Lettres de Madame de Sévigné à sa fille et ses amis

En 1996, au musée Carnavalet, une lecture publique redonnait vie à la célèbre correspondance de la marquise de Sévigné. Portées à la scène, ces lettres la racontent, la replacent dans son siècle et, au final, la rendent plus vivante.

Claude Dufresne invite les auditeurs de France Culture à une lecture publique d’extraits de la correspondance Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, dans le cadre du Musée Carnavalet, demeure de la célèbre Marquise durant une trentaine d’années. Cette lecture, ponctuée de repères biographiques et d’illustrations musicales d’époque, réunissait Béatrice Agenin (Madame de Sévigné), Jean Negroni (Monsieur de Bussy-Rabutin), Raphaëlle Grantey (Madame de Grignan), Robert Bensimon (Monsieur de Grignan), Corine Thézier (Madame de Lafayette) et Philippe Laudenbach, récitant. "Lettres de Madame de Sévigné à sa fille et ses amis", enregistrement et première diffusion le 21 novembre 1996 sur France Culture.

Lecture publique au musée Carnavalet le 13 octobre 1996 de lettres présentées et sélectionnées par Claude Dufresne
Réalisation Jean Couturier
Lettres de Madame de Sévigné à sa fille et ses amis
Musiques de Lully, Charpentier, Rameau, et de Christophe Demarthe, interprétées par les musiciens du groupe Clair Obscur
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archive Ina-Radio France

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"Le Menteur", 1643, comédie de Pierre Corneille (1606-1684), affiche pour la représentation à Rouen par la Compagnie Molière. Gravure, 1648 ©Getty - De Agostini

Épisode 3/7 : La Comédie-Française 1680 - 1971, 18/52 : La Marquise de Sévigné

Dans ses lettres, Madame de Sévigné parle peu de théâtre, alors qu’elle en est grande amatrice. Comme le révèle cette émission tirée d’une série consacrée à la Comédie-Française, sa passion exclusive va à Corneille ; elle juge sévèrement Racine, et mentionne à peine Molière.

Quelles informations peut-on extraire des 1100 lettres de Madame de Sévigné en ce qui concerne l’art dramatique et la vie théâtrale de son époque si fertile ? Malgré son goût marqué pour le théâtre, sa correspondance livre paradoxalement peu de références. Suffisamment, toutefois, pour donner matière à cette émission extraite d’une série consacrée à l’histoire de la Comédie-Française depuis sa fondation en 1680. Cet épisode met en lumière l’admiration sans bornes de la Marquise pour Pierre Corneille, les raisons profondes de son rejet envers Racine et le peu d’importance qu’elle accorde à Molière. Claude Winter et Michel Etcheverry, sociétaires de la Maison de Molière, lisent tour à tour des extraits des lettres de Madame de Sévigné et des textes de recontextualisation historique écrits par Jacques Dapoigny. Une émission diffusée pour la première fois sur France Culture le 30 avril 1971.

La Marquise critique dramatique

Comme l’écrit Jacques Dapoigny, pour Madame de Sévigné, "En ce qui concerne le théâtre, c’est bien simple il n’y a qu’un dieu absolument unique et éternel : Pierre Corneille. Autour de lui, rien ne compte. Ses vers sont "transportants" et les comédiens de province qui le jouent à Grignan devant sa fille ont bien de l’esprit de répandre sa gloire. À peine se permettait elle à son propos un semblant de plaisanterie, et encore, parce qu’il vient de Madame la Dauphine."

Et pourtant, tout Dieu qu’il soit, la marquise ne lui consacre que quelques lignes par-ci, par-là, par exemple : "Croyez que jamais rien n’approchera, je ne dis pas "surpassera", je dis que rien n’approchera les divins endroits de Corneille. Il nous lut l’autre jour chez Monsieur de La Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine." Elle garde tout de même un esprit critique : elle sent parfaitement que cette tragédie de "Pulchérie" qu’elle vient d’entendre fait seulement souvenir du "Cid" et de "Cinna". Elle n’en a pas moins pleuré en l’écoutant.

Par Jacques Reynier
Réalisation Jacques Reynier
Interprétation Claude Winter et Michel Etcheverry (sociétaires de la Comédie-Française)
La Comédie-Française 1680 - 1971, 18/52 : La Marquise de Sévigné (1ère diffusion : 30/04/1971)
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archive Ina - Radio France

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Château des Rochers-Sévigné près de Vitré (2015)

Épisode 4/7 : Atelier de création radiophonique : Madame de Sévigné chante, lettres recommandées

Cet Atelier de création invite à un parcours original et inattendu évoquant les lieux qu’habita Madame de Sévigné : le Château des Rochers et l’Hôtel Carnavalet, en compagnie de spécialistes de son œuvre. Un voyage sonore ponctué de lectures souvent inhabituelles d’extraits de ses Lettres.

Avec Roger Duchêne,

En 1976, on commémorait le 350e anniversaire de la naissance de Madame de Sévigné (1626-1696). L’occasion pour Michel Chaillou et Jean-Loup Rivière de sortir des sentiers battus en consacrant à l’écrivaine un Atelier de Création Radiophonique d’une approche originale, comme en témoigne le titre : "Madame de Sévigné chante, lettres recommandées". Elle emmène l’auditeur dans un parcours oscillant sans cesse entre la campagne et la ville, entre l’Ille-et-Vilaine et Paris, à pied ou en métro, entre l’ancien et le moderne. On n’entend évidemment pas la Marquise chanter, mais on découvre des mises en ondes élaborées et souvent surprenantes d’extraits de ses Lettres, lus par Nathalie Nerval, ponctués de textures électroniques et de témoignages captés sur le vif de paysans des Rochers, le village dont le château appartint à la famille de Madame de Sévigné.

La forme inhabituelle de l’émission n’oublie pas toutefois les indispensables repères biographiques et commentaires historiques, distillés par Jacques Wilhelm, ancien conservateur en chef du Musée Carnavalet (où résida la marquise de 1677 à 1696) et Roger Duchêne, écrivain et historien, qui supervisait alors pour la Pléiade la seconde édition des Lettres de Madame de Sévigné. Plus de deux heures pour redécouvrir une œuvre célèbre de la littérature française sous un angle parfois iconoclaste mais dépaysant, "en ouvrant un livre du 17e siècle et en le confrontant aux bruits d’aujourd’hui" pour reprendre les mots de Roger Duchêne. Première diffusion sur France Culture le 5 décembre 1976.

La transcription de cette émission a fait l’objet d’un article, "Madame de Sévigné, Radio-Récit", paru en 1976 dans la revue Digraphe .

Une fraîcheur lucide

Roger Duchêne évoque un autre endroit où a vécu Madame de Sévigné : l’abbaye de Livry, dirigée par son oncle, l’abbé de Coulanges, qu’elle appelait "Bien bon". "J’ai toujours l’impression que les lettres datées de cet endroit sont feuillues, moussues, parcourues d’eau vive. C’est pour elle une sorte de retraite édénique, il y a une espèce de fraîcheur qui sourd toujours de Livry, qui emporte le côté charmant de la famille de Coulanges, la famille de sa mère, des financiers qui habitaient place Royale à Paris. Une fraîcheur extrêmement lucide, celle des premières années de madame de Sévigné."

Heureuse, épanouie, sensible

Jacques Wilhelm, s’appuyant sur un des portraits peints de Madame de Sévigné, décrit sa personnalité : "Elle a le visage pétillant d’esprit, et exprime quelque chose de confortable, elle est heureuse, épanouie de vivre. Elle a naturellement ses soucis, ses tourments, mais enfin c’est une femme qui a joui profondément de la vie qu’elle a eue, dans les moindres petites choses. Quand elle est à la campagne, elle jouit de la campagne, quand elle est à Paris elle jouit de Paris. C’est vraiment quelqu’un qui est infiniment sensible à toutes les petites choses de l’existence, ainsi qu’aux autres, d’ailleurs."

Par Michel Chaillou
Réalisation Jean-Loup Rivière
Avec Roger Duchêne (écrivain et historien, spécialiste de Madame de Sévigné et de l’art épistolaire), Jacques Wilhelm (conservateur en chef du Musée Carnavalet (1948-1956), spécialiste de la peinture française des XVlle et XVIIIe siècles), les fermiers et les habitants des Rochers en Ille-et-Vilaine
Lectures Nathalie Nerval
Atelier de création radiophonique - Madame de Sévigné chante, lettres recommandées (1ère diffusion : 05/12/1976)
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archive Ina - Radio France

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Un médecin examinant un flacon d’urine, circa 1650 ©Getty

Épisode 5/7 : Le corps et l’esprit : Madame de Sévigné et ses médecins

Les lettres de Madame de Sévigné, une source pour l’histoire de la médecine ? C’est tout l’objet du travail d’Yves Pouliquen, qui s’appuie sur les écrits de la Marquise pour mener une étude des avancées et connaissances médicales du Grand Siècle.

Avec Yves Pouliquen, professeur en ophtalmologie, membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie Française

En janvier 2007, le professeur Yves Pouliquen, essayiste et ophtalmologue, était l’invité de l’émission "Concordance des temps" à l’occasion de la parution de son ouvrage Madame de Sévigné et la médecine du Grand siècle. Il y décrit la médecine au XVIIe siècle à travers un prisme original : la correspondance de la Marquise de Sévigné, qui, comme on ne le sait pas toujours, souffrait de rhumatismes et prenait les eaux à Vichy. Le Professeur Pouliquen et Jean-Noël Jeanneney abordent également la médecine et les médecins dans l’œuvre de Molière, contemporaine de Madame de Sévigné. Cette émission a été diffusée pour la première fois le 27 janvier 2007 sur France Culture.

"Comment vous portez-vous ?"

Yves Pouliquen établit un bulletin de santé de Madame de Sévigné : "Elle dit des mots atroces sur la médecine tout en ayant recours aux médecins ou à ceux qu’elle croit capable de la soigner. Jusqu’à 50 ans, elle n’a eu que des petits troubles, des coliques néphrétiques, une ménopause avec des vapeurs, un peu de mélancolie aussi. Mme de Sévigné n’était pas toujours forte, elle avait ses petites détresses, ses angoisses. Ensuite, elle a une vraie maladie qui est qualifiée de rhumatisme, une très grosse atteinte articulaire en tout cas, elle parlait de sa "grosse main qui ne peut pas écrire". Et elle a vécu dans une ambiance de mort, comme beaucoup de nos ancêtres du 17e siècle. Elle a été orpheline de père rapidement, de mère très rapidement, de sa mère adoptive, de sa tante. Son père a été tué à la guerre, son mari se fait tuer en duel. Mais dans l’écriture, il n’en était pas beaucoup question de son mari. En plus, elle chante tout le temps la joie d’être veuve, que les veuves sont heureuses parce qu’elles sont enfin libres, elles ne sont pas enceintes. Alors qu’elle n’a eu que deux enfants en sept ans, ce qui était extraordinaire à l’époque."

À écouter
[Madame de Sévigné : l’épistolière essentielle-https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/concordance-des-temps/madame-de-sevigne-l-epistoliere-essentielle-7753517]
Concordance des temps, 59 min

Par Jean-Noël Jeanneney
Réalisation : Patrick Molinier
Avec Yves Pouliquen (essayiste et ophtalmologue, membre de l’Académie française)
Concordance des temps - Le corps et l’esprit : Madame de Sévigné et ses médecins (1ère diffusion : 27/01/2007)
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France

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Françoise-Marguerite de Sévigné, comtesse de Grignan (1648-1705), circa 1669 - Artiste Pierre Mignard

Épisode 6/7 : Mère et fille : Le modèle Sévigné, "un ravage"

La correspondance de Madame de Sévigné à sa fille, Françoise de Grignan révèle un amour maternel addictif et dévastateur. La psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana analyse ce rapport passionnel jusqu’au renoncement qui permit à Françoise de Grignan de vivre libre.

Avec Marie-Magdeleine Lessana,

Si les lettres de la Marquise de Sévigné à sa fille sont un monument de la littérature, elles dissimulent aussi une réalité psychologique complexe, voire toxique. D’un côté, une mère habitée par une passion fusionnelle ; de l’autre, la Comtesse de Grignan, une fille qui ne tolérait cet amour envahissant qu’à distance, allant jusqu’à somatiser la présence maternelle. Ce lien tumultueux, véritable cas d’école, fut au cœur d’une émission des Chemins de la connaissance en 2002. Christine Goémé y interrogeait la psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana sur ce "modèle Sévigné" qu’elle qualifie de "ravage". Une plongée dans les méandres de la filiation, ponctuée par la voix de Marcel Jouhandeau lisant la Marquise. Les Chemins de la connaissance - "Mères et filles : Le modèle Sévigné", première diffusion le 14 juin 2002 sur France Culture.

Le "ravage", un amour dévastateur et exclusif

Marie-Magdeleine Lessana explique le concept de "ravage entre mère et fille" : "D’un côté, la mère est complètement addictive, amoureuse de sa fille qu’elle veut garder auprès d’elle. Et sa fille, quand elle est près de sa mère, rumine des reproches obscurs, boude, se prive de manger, s’habille mal, se recroqueville. Dès qu’elle est éloignée de sa mère, elle respire mieux ; dès qu’elle se rapproche de sa mère, la fille à nouveau dépérit et la mère va mieux. Et dès que la fille s’éloigne, la mère va mal et la fille va mieux. Cette sorte d’élastique du manque et de l’addiction, c’est un rapport complètement addictif, qui ne trouve aucune tempérance stable. C’est toujours dans le mouvement de proximité, éloignement, géographique et corporel que se passe on pourrait dire le poumon de ce ravage, qui s’exprime à travers les somptueuses lettres où se décline de la façon la plus subtile l’extrémité de leur excessive tendresse."

Par Christine Goémé
Réalisation Franck Lilin
Avec Marie-Magdeleine Lessana (psychanalyste et femme de lettres)
Lecture, par Marcel Jouhandeau (archive de 1954), d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille
Les Chemins de la connaissance - Mères et filles, 5 : Le modèle Sévigné (1ère diffusion : 14/06/2002)
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archive Ina-Radio France

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Gravure historique du XIXe siècle,
portrait de Madame Marie de Sévigné, 1626-1696

Épisode 7/7 : Roger Duchêne pour son livre "Madame de Sévigné ou la chance d’être femme"

Le 5 juillet 1982, l’historien et biographe Roger Duchêne est invité des "Lundis de l’histoire" pour présenter son ouvrage "Madame de Sévigné ou la chance d’être femme". L’entretien, mené par Pierre Spiriot, explore sous un nouveau jour la figure de la célèbre épistolaire du 17e siècle.

Avec Roger Duchêne,

De sa carrière d’universitaire, d’historien et d’écrivain, on retiendra particulièrement que Roger Duchêne aura passé de très nombreuses années en compagnie de Madame de Sévigné, en lui consacrant de nombreux ouvrages et publications et en dirigeant l’édition de sa correspondance dans La Pléiade.

Pour Roger Duchêne "La vie de Madame de Sévigné c’est un roman, le roman d’une femme du XVIIe siècle", qui a su transformer les contraintes de son époque et de son milieu en opportunités. Cette émission offre à Roger Duchêne le temps de dire pourquoi on peut se passionner pour la vie et l’œuvre de Madame de Sévigné et lire encore avec joie sa correspondance en 1982. Quant à Pierre Sipriot, en leur faisant entendre des lectures des lettres de la Marquise par Silvia Monfort, il recommande à ses auditeurs d’emporter en vacances une biographie qu’il juge captivante. Les lundis de l’histoire - "Madame de Sévigné ou la chance d’être femme" de Roger Duchêne : première diffusion le 5 juillet 1982 sur France Culture.

"La chance d’être une femme"

Une biographie qui, selon Duchêne, capture la chance d’être une femme : "Ce qui peut-être est le plus original dans Madame de Sévigné, c’est d’abord qu’elle a reçu une éducation libérale qui lui a donné toute liberté de s’épanouir et de s’exprimer. La liberté du style de Madame de Sévigné, c’est une conséquence de cette première chance de n’avoir pas écrit selon des normes régulières. Une autre chance, ça a tout de même été cette histoire d’amour entre elle et sa fille. C’est l’essentiel de sa vie, l’essentiel de mon livre et pour ça, il fallait que ce soit une histoire qui se passe entre deux femmes... Et il aurait été tout à fait insensé au XVIIe siècle qu’un père et son fils, ou que Madame de Sévigné et Charles s’écrivent deux fois par semaine régulièrement, comme l’ont fait Madame de Sévigné et Madame de Grignan. Cette correspondance n’existe telle qu’elle est que parce que c’est entre deux femmes que s’est passée cette histoire. Et puis aussi, je crois qu’au fond, Madame de Sévigné a eu la chance d’être femme plus simplement parce qu’elle a été belle, célébrée par des poètes, elle a été l’objet de l’amour, elle a été l’objet de la littérature même de son temp, dans la mesure où on des gens comme Gilles Ménage ou Mademoiselle de Scudéry ont parlé d’elle et l’ont célébrée dans des poèmes, elle a donc eu le plaisir de se sentir une de ces femmes, je ne sais pas s’il faut dire coquette ou galante..."

Par Pierre Sipriot
Avec Roger Duchêne (écrivain et historien, spécialiste de Madame de Sévigné et de l’art épistolaire)
Lecture, par Silvia Montfort, de lettres de Madame de Sévigné à sa fille
Les lundis de l’histoire - Roger Duchêne pour son livre "Madame de Sévigné ou la chance d’être femme" (05/07/1982)
Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio France
Archive Ina-Radio France

Programmation musicale

Antoine Forqueray (Compositeur)
La Girouette
Album Forqueray : Intégrale des pièces de viole (2023)
Label CHATEAU DE VERSAILLES SPECTACLES (CVS120)

Crédit France Culture

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Édition de 1735. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan (20 octobre 1679)

À Madame de Grignan - À Paris, vendredi 20ème octobre 1679.

Quoi ! vous pensez m’écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de votre santé ; je pense, ma pauvre bonne, que vous vous moquez de moi. Pour vous punir, je vous avertis que j’ai fait de ce silence tout le pis que j’ai pu ; je compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu’à l’ordinaire, puisque vous ne m’en disiez rien, et qu’assurément si vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le dire. Voilà comme j’ai raisonné. Mon Dieu, que j’étais heureuse quand j’étais en repos sur votre santé ! et qu’avais-je à me plaindre au prix des craintes que j’ai présentement ? Ce n’est pas qu’à moi, qui suis frappée des objets et qui aime passionnément votre personne, la séparation ne me soit un grand mal, mais la circonstance de votre délicate santé est si sensible qu’elle en efface l’autre. Mandez-moi donc désormais l’état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé ce que je savais pour vos jambes. Si vous ne les tenez chaudement, vous ne serez jamais soulagée. Quand je pense à vos jambes nues, le matin, deux et trois heures pendant que vous écrivez, mon Dieu ! ma bonne, que cela est mauvais ! Je verrai bien si vous avez soin de moi. Je me purgerai jeudi pour l’amour de vous. Il est vrai que, le mois passé, je ne pris qu’une pilule ; j’admire que vous l’ayez senti. Je vous avertis que je n’ai aucun besoin de me purger ; c’est à cause de cette eau, et pour vous ôter de peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous ; peut-être que votre saignée aura sauvé votre pauvre officier. Le Chevalier vous mande toutes les nouvelles ; il en sait plus que moi, quoiqu’il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez souvent dans sa chambre. Je le fus voir hier, et le bel Abbé. Il me faut toujours quelques Grignan ; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous savez comme M. de La Salle a acheté la charge de Tilladet ; c’est bien cher de donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac. Il me semble que j’aime mieux les subalternes des charges de guerre et des gendarmes. Valbelle a la sous-lieutenance. On parle fort du mariage de Bavière. Si l’on faisait des chevaliers, ce serait une belle affaire ; je vois bien des gens qui ne le croient pas.

J’ai parlé à Mme Lemoine. Elle m’a juré Dieu et le diable que c’est Mme Y... qui a fait vos chemises, et qu’elle y perd la dernière façon. Elle dit que vos manches sont de la longueur de votre mesure, que, pour la toile, vous l’avez choisie vous-même, qu’elle est au désespoir que vous soyez mal contente, que si vous voulez lui renvoyer vos manches, elle vous donnera de la toile plus fine et les fera de la longueur dont vous les voulez présentement. Elle vous prie de ne point garder ce chagrin si longtemps contre elle. Elle a parlé pathétiquement et prétend n’avoir point de tort, mais elle raccommodera tout ce qui vous déplaît ; je vous conseille, ma bonne, de la prendre au mot. J’admire le malheur qu’il y a eu sur ces pauvres chemises ; je comprends ce chagrin.

Vous en avez de toutes les façons, ma bonne. Rien n’y manque. Votre malheur rend prisonniers ceux qui vous aiment ; la mort, l’antipathie empêchent qu’on ne profite. Enfin, Dieu le veut ! J’ai reçu une lettre de bien loin, bien loin, que je vous garde ; elle est pleine de tout ce qu’il y a au monde de plus reconnaissant, et d’un tour admirable pour le pauvre Corbinelli. Hélas ! il ne lui faut rien, il ne demande rien. Il ne se plaint de rien ; c’était moi qui étais émue. S’il l’a été, il s’est bien caché, et s’est consolé dans l’innocence de sa conscience. Pour moi, qui ne suis pas si sage, c’était justement cela qui m’impatientait ; ai-je pu jamais savoir ce que c’était que cette sorte d’injustice, quoique je vous l’aie demandé ? Enfin, ma très chère, n’en parlons plus présentement, voilà qui est fait et trop fait et trop passé. Peut-être qu’un jour nous reprendrons ce chapitre à fond ; c’est une des choses que je souhaite le plus. Dans ces derniers temps, hélas ! vous faisiez fort bien pour Corbinelli ; il ne lui en faut pas davantage. Il est content, et moi aussi. Il n’y a rien à raccommoder. Tout est bien. Croyez-moi, ma bonne. Je ne sais point de cœur meilleur que le sien, je le connais ; et pour son esprit, il vous plaisait autrefois. Il regarde avec respect la tendresse que j’ai pour vous ; c’est un original qui lui fait connaître jusqu’où le cœur humain peut s’étendre. Il est bien loin de me conseiller de m’opposer à cette pente ; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon amitié pour vous n’est pas un ouvrage de la philosophie, ni des raisonnements humains ; je ne cherche point à me défaire de cette chère amitié. Ma bonne, si dans l’avenir, vous me traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant ; j’en serai comblée de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Si votre tempérament, peu communicatif, comme vous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins. N’êtes-vous pas contente de ce que j’ai pour vous ? En désirez-vous davantage ? voilà votre pis aller. Vous ne serez point moins aimée.

Nous partions de vous l’autre jour, Mme de La Fayette et moi, et nous trouvâmes qu’il n’y avait au monde que Mme de Rohan et Mme de Soubise qui fussent ensemble aussi bien que nous y sommes. Et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement que vous faites avec moi ? Nous les parcourûmes toutes. En vérité, nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été contente d’entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu’elle a bien envie de servir M. de Grignan ; elle voit bien clair à l’intérêt qu’elle y prend. Elle sera alerte sur les chevaliers de l’ordre et sur tout. Le mariage se fera dans un mois, malgré l’écrevisse, qui prend l’air tant qu’il peut, mais il sera encore fort rouge en ce temps-là.

Elle prend, Mme de La Fayette, des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme. Elles lui donnent des forces à vue d’oeil ; elle croit que cela vous serait admirable. On prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l’ouvre, on l’écorche, et toujours elle remue. Une heure, deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d’esprits, si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout celles de ce quartier. Que ne leur fait-on point ? On dit des injures, des mépris, des rudesses, des cruautés, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours elles reviennent ; on n’en saurait voir la fin. On croit que quand on leur arrache le cœur, c’en est fait, qu’on n’en entendra plus parler. Point du tout. Elles sont encore en vie, elles reviennent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous, mais nous étions en train de la trouver plaisante ; on en peut faire souvent l’application.

Nous fûmes si heureux que de vous avoir fait partir un cuisinier, le jour que vous mandez que vous pouvez vous en passer. Cela est comme tout le reste ! Cependant c’eût été une dépense épargnée, assez considérable. Il n’y en a aucune à quoi vous ne devez penser, et petite et grande. Au moins, ma bonne, qu’on n’oublie pas de renvoyer celui de Lyon. J’avais pensé à Hébert, aussi bien que vous. Il est d’un grand ordre, et fort accoutumé au détail. Il écrit, il a de l’esprit et de la fidélité. Mais il a, ce me semble, la barbe un peu trop jeune pour commander un si gros domestique.

M. de Grignan est bien heureux d’aimer sa famille ; sans cela, il aurait les pattes encore plus croisées, n’ayant point de chasse. Mais voici des affaires qui vous viennent ; je crois que vous allez à Lambesc. Ma bonne, il faut tâcher de se bien porter, de rajuster les deux bouts de l’année qui sont dérangés, et les jours passeront. Au lieu que j’en étais avare, je les jette à la tête présentement. Je m’en retourne à Livry jusqu’après la Toussaint ; j’ai encore besoin de cette solitude. Je n’y veux mener personne ; je lirai et tâcherai de songer à ma conscience. L’hiver sera encore assez long. Je ne me puis accoutumer à n’avoir plus ma chère bonne, à ne la plus voir, à prendre mes heures et les siennes, à la rencontrer, à l’embrasser. Cette occupation rendait ma vie contente et heureuse. Je ne vis que pour retrouver un temps pareil.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses bois. Il a fort bien fait dans ces Etats. Il avait envie d’être amoureux d’une Mlle de La Coste ; il faisait tout ce qu’il pouvait pour la trouver un bon parti, mais il n’a pu. Cette affaire a une côte rompue ; cela est joli. Il s’en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël avec M. d’Harouys et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies ; Mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait une Mlle Descartes, propre nièce de votre père, qui a de l’esprit comme lui ; elle fait très bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus vivre sans son pigeon ; il n’y a personne qui n’y fût trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu’on la connaisse pour être tout ce qu’il en sait ; peut-on lui en demander davantage ?

Adieu, ma très chère et très bonne et très aimable. Je ne veux pas entreprendre de vous dire combien je vous aime ; je crois qu’à la fin ce serait un ennui. Je fais mille amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J’étais ce matin avec M. de La Garde et le Chevalier ; toujours pied ou aile de cette famille. Mesdemoiselles, comment vous portez-vous ? et cette fièvre, qu’est-elle devenue ? Mon cher petit Marquis, il me semble que votre amitié est considérablement diminuée ; que répond-il ? Pauline, ma chère Pauline, où êtes-vous, ma pauvre petite ?

*


Pierre Mignard, Francoise de Sévigné, comtesse de Grignan, vers 1669. Musée Carnavalet. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan (14 juillet 1680)

Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin : voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier ; il en choisit, il en rejette ; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice ; car il n’y a point d’autre justice que sa volonté : c’est la justice même, c’est la règle ; et, après tout, que doit-il aux hommes ? que leur appartient-il ? rien du tout. Il leur fait donc justice, quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même : « Je connais mes « brebis, je les mènerai paître moi-même, je n’en perdrai aucune ; « je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à su « apôtres ; ce n’est pas vous qui m’avez choisi. » Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous ; et quand je vois le contraire, je dis : C’est qu’ils ont voulu parler communément ; c’est comme quand on dit que Dieu s’est repenti, qu’il est en furie ; c’est qu’ils parlent aux hommes ; et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l’univers, et comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de votre père (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui ne m’ôtent point l’espérance d’être du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela ; pourquoi m’en parlez-vous ? ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la lettre du pape ; serait-il possible que vous ne l’eussiez point ? Je le voudrais. Vous verrez un étrange pape : comment ? il parle en maître : diriez-vous qu’il fut le père des chrétiens ? Il ne tremble point, il ne flatte point, il menace ; il semble qu’il veuille sous-en tendre quelque blâme contre M. de Paris (de Harlai). Voilà un homme étrange ; est-ce ainsi qu’il prétend se raccommoder avec les jésuites ? et ne devait-il pas plutôt filer doux, après avoir condamné soixante-cinq propositions ? J’ai encore dans la tête le pape Sixte (-Quint) ; je voudrais bien que quelque jour vous voulussiez lire cette vie ; je crois qu’elle vous arrêterait. Je lis YArianisme, je n’en aime ni l’auteur (Maimbourg), ni le style ; mais l’histoire est admirable, c’est celle de tout l’univers ; elle tient à tout ; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L’esprit d’Arius est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s’étendre par tout le monde ; quasi tous les évêques embrassent l’erreur, et saint Athanase soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands événements sont dignes d’admiration. Quand je veux nourrir mon esprit et mon âme, j’entre dans mon cabinet, et j’écoute nos frères, et leur belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre cœur. Je me promène beaucoup, je me sers fort souvent de mes petits cabinets ; rien n’est si nécessaire en ce pays, il y pleut continuellement : je ne sais comme nous faisions autrefois ; les feuilles étaient plus fortes, ou la pluie plus faible ; enfin je n’y suis plus attrapée.

« La bibliothèque est mon alliée. Tenez, un exemple : le 14 juillet 1680, la marquise de Sévigné écrit à sa fille qu’elle a bien raison de corriger une maxime de La Rochefoucaud car il n’y avait qu’à la retourner pour la faire beaucoup plus vraie qu’elle n’est. Que dit La Rochefoucaud ? « Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. » Correction de la fille de Madame de Sévigné : « Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. » C’est une femme qui le dit à une autre femme. Ce que je vois se dessiner là, c’est une tout autre conception de la raison et de la force. Lautréamont dans Poésies ne fait pas autre chose que de retourner Pascal, La Bruyère... »
Ph. Sollers, octobre 2012

Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld [1], et vous en sentez la preuve. Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. Il aurait été bien surpris de voir qu’il n’y avait qu’à retourner sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.

Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la Fare et madame de la Sablière ; c’est la bassette [2] : l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration : le moment était venu que cette passion devait cesser, et passer même à un autre objet : croirait-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu’un que la bassette ? Ah ! c’est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de la Sablière regarda d’abord cette distraction, cette désertion ; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les ne savoir plus que dire ; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait, et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit sa résolution : je ne sais ce qu’elle lui a coûté ; mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s’est éclipsée elle-même ; et, sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu’elle renoncerait à tout, elle se trouve si bien aux Incurables, qu’elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n’était pas comme celui des malades qu’elle sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les gouverne tous : ses amis vont la voir, elle est toujours de très bonne compagnie. La Fare joue à la bassette : voilà la fin de cette grande affaire qui attirait l’attention de tout le monde, voilà la route que Dieu avait marquée à cette jolie femme ; elle n’a point dit, les bras croisés, J’attends la grâce : mon Dieu, que ce discours me fatigue ! hé ! mort de ma vie, la grâce saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l’orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs ; tout sert, tout est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu’il lui plaît. Comme j’espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je ne me servirai point de la ruse de nos frères pour les faire passer. Ma fille, cette lettre devient infinie ; c’est un torrent retenu que je ne puis arrêter ; répondez-y trois mots ; conservez-vous, reposez-vous ; et que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon cœur, c’est le but de mes désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour l’amitié solide, sage et bien fondée ; mais pour l’amour, ah ! oui, c’est une fièvre trop violente pour durer. Adieu, ma très-chère et très-loyale, j’aime fort ce mot : ne vous ai-je point donné du cordialement ? nous épuisons tous les mots. Je vous parlerai une autre fois de votre hérésie.

Lettres choisies de Madame de Sévigné

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La tombe de la marquise de Sévigné

La marquise de Sévigné meurt à Grignan le 17 (le 18 ?) avril 1696. Elle est inhumée à la collégiale Saint-Sauveur située sous la terrasse du château de Grignan.


Grignan, Collégiale Saint-Sauveur.
Photo A.G., 25 juillet 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.

Grignan, Collégiale Saint-Sauveur.
Photo A.G., 25 juillet 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.

Grignan, Collégiale Saint-Sauveur.
Photo A.G., 25 juillet 2025. ZOOM : cliquer sur l’image.

[1] Rappelons que La Rochefoucauld est mort le 17 mars 1680.

[2] Jeu à la mode alors.