« Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue. » Rimbaud

Guerre, Les Illuminations.
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Pour « faire face aux faits », présents et à venir, lire, cela s’impose, c’est aussi une guerre du goût :

La guerre des mots
Trump, Poutine et l’Europe

Présentation de l’éditeur :
« I have the words. I have the best words. »
« специальная военная операция, opération militaire spéciale. »
Trump et Poutine inventent chacun leur novlangue. Et moi, j’ai peur qu’un jour on ne puisse plus dire : ceci est un mensonge. B.C.



Table, p. 176.
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J’ai eu besoin comme jamais d’écrire ce livre-ci. J’ai eu honte, et j’ai voulu me justifier. Honte : l’idée, ou plutôt l’obligation, m’en est venue à Istanbul devant un amphithéâtre plein de lycéens et d’étudiants de Galatasaray, en mars 2025 juste avant les « troubles ». Je leur présentais, dans le cadre d’un programme de l’Institut français, L’Odyssée au Louvre, un roman graphique. Comment pouvais-je oser parler d’Homère à ces jeunes adultes alors que Trump bouleverse le monde, Gaza-Riviera, drill and tariff, et que Poutine tue l’Ukraine ? Pourquoi me sentir encore fondée, et précisément maintenant, à travailler sur Homère, un poète vieux de près de trente siècles et qui n’a sans doute pas vraiment existé ?
On peut commencer par des images qui en font comprendre la pertinence locale, méditerranéenne : Ulysse sur ses amphores risquant la mort versus un bateau de migrants.


Mais il s’agit en fait de bien autre chose. D’une justification radicale. J’ai compris ce jour-là comment cela pouvait nous servir à tous, et pourquoi parler d’Homère pouvait constituer une bonne réponse, une réponse efficace, à Trump et Poutine.
Il y va de ce que je connais le mieux et qui m’intéresse le plus directement : le langage, les langues. Ce que je peux-sais faire de plus efficace est peut-être aussi ce qu’il y a de vraiment efficace, tout court, en soi ! Trump et Poutine parlent peut-être comme vous et moi, mais je constate qu’ils accordent une importance extrême au langage. Ils croient en sa puissance, en sa force performative, si bien qu’ils agissent sur lui et veulent en être les maîtres. De deux manières au moins, l’un comme l’autre.
En supprimant des mots, ils pensent qu’ils suppriment les choses que ces mots nomment. Trump fait des listes de mots interdits, Poutine remplace « guerre » par « opération militaire spéciale » et ne prononce pas le nom de Navalny.
Mais beaucoup plus largement, l’un comme l’autre invente une novlangue, et change le sens des mots les plus usuels. Comme dans Orwell, « guerre est paix », free speech est un bâillon, l’agresseur est agressé, un démocrate est un nazi. La lignée orwellienne est longue : elle commence avec Thucydide qui constate que la stasis, la guerre civile, a changé jusqu’au sens des mots qu’on utilise, Desmond Tutu fait le même constat pour les mots de l’apartheid, Klemperer décrit avec Lingua Tertii Imperii comment le nazisme infuse en allemand ses petites doses d’arsenic, et les sigles s’inventent qui ne cessent de s’en inspirer, comme L.T.R. pour le « parler-pègre » de Poutine.
Alors pourquoi Homère ? Tout simplement parce que c’est le nom par excellence de la culture, un nom possible, évidemment pas le seul. Et que c’est la culture qui est agressée à chaque fois. C’est elle qui est visée avec la haine de l’Europe, point commun trumpo-poutinien. C’est pourquoi je pense aussi que la culture est, doit être, résistance et antidote.
Antidote : pharmakon, soit la fameuse drogue, remède-poison, qui définit le langage, la meilleure et la pire des choses. Seul le langage peut résister au langage, remède contre poison, et tenir bon face aux armes. C’est précisément pourquoi j’ai le droit de me servir de toutes les armes que la culture a forgées pour nous, en particulier des analyses et préconisations de la rhétorique gréco-latine. Elle nous aide à comprendre ce qui nous arrive quand on écoute Trump et Poutine, pourquoi-comment ils sont si forts parfois, et parfois si faibles. Ils ont bien raison d’avoir peur des intellectuels.
D’où pour moi la nécessité de ce livre. Trump n’est pas Poutine, Poutine n’est pas Trump, et pourtant ils ont un rapport analogue au langage, à leur langue, et sans doute aussi au monde. C’est ce que je voudrais explorer, pour comprendre comment résister.
Première partie. Ils croient en la puissance du langage pdf

La guerre des mots, avec Barbara Cassin

Les ombres de Vladimir Poutine et Donald Trump lors du sommet
entre les États-Unis et la Russie de 2025 (également appelé Alaska 2025)
©AFP - ANDREW CABALLERO-REYNOLDS. ZOOM : cliquer sur l’image.

Le Book Club, mercredi 8 octobre 2025.

Avec Barbara Cassin, philosophe, philologue, académicienne et directrice de recherche au CNRS

Cette injonction à juger me convient parfaitement. Si je crois à quelque chose, dans l’éducation comme en politique, c’est bien à cela que je crois.
Partant de Protagoras, on retrouve Hannah Arendt. Juger est la faculté politique par excellence. La seule chose que l’on doive « vraiment » tenter d’enseigner, c’est le jugement. Or — ou plutôt et — cela vaut aussi pour le jugement de goût. « Serait-ce que le goût est une faculté politique ? », demande Arendt dans La Crise de la culture. Réponse : Oui. « Ranger le goût, principale activité culturelle, parmi les facultés politiques de l’homme, a quelque chose de si étrange... » Pourtant « les jugements de goût partagent avec les opinions politiques leur caractère de persuasion : la personne qui juge — comme dit Kant non sans beauté — peut seulement courtiser le consentement de l’autre ». Si bien que : « Le goût est la faculté politique qui humanise réellement le beau et crée une culture [1]. »
Nous sommes en effet dès cet instant du jugement, et ô combien dangereusement avec cette problématique sociale du goût, sous l’emprise de la culture.
Il y va toujours de la même expérience-clef pour moi. C’était lorsque j’enseignais la rhétorique à l’Université de Cape Town en Afrique du Sud, juste après l’élection de Mandela. Il était une fois, en face du parlement, un grand vieux musée, genre Art et Traditions populaires, qui puait l’apartheid et le racisme à plein nez. Deux salles entières de statues de cire, genre Tussaud, présentaient les populations primitives, les Koysans en particulier, en train d’effectuer leurs gestes quotidiens, allaiter mamelles pendantes, allumer un feu en frottant des bâtonnets, cuisiner à même le sol à côté des ordures, femelles et mâles en haillons. J’ai visité longuement ce musée après l’arrivée de Mandela au pouvoir. Il ne l’avait pas démoli, mais il avait placé au milieu des deux grandes salles un petit écriteau : « Que pensez-vous de ce que vous voyez ? »
Appel au jugement ! Rapport qualité-prix incomparable ! J’en ai conçu une admiration sans borne, une raison de plus d’aimer le nouveau président de la si neuve Rainbow-nation, le peuple arc-en-ciel.
C’est ainsi que, devenue plusieurs fois par la suite commissaire d’exposition, je ne cesse de faire surgir un « Que pensez-vous de ce que vous voyez ? »
(La guerre des mots, p.132-134)
Dans les listes de termes bannis par Donald Trump, dans la manière qu’a Vladimir Poutine de nommer la guerre en Ukraine une "opération spéciale", dans la riviera que le premier envisageait il y a peu de créer cyniquement à Gaza, la philosophe et philologue Barbara Cassin voit un combat précis, d’inversion du sens, de retournement massif du langage à des fins de toujours plus de domination et de violence. Un combat où les armes sont parfois difficiles à affuter et à tenir sur la longueur. Elle publie un livre dont elle écrit d’emblée qu’il lui a été urgent et nécessaire. Un livre pour réaffirmer toute l’utilité de parler et transmettre Homère, ce nom possible pour la culture, laquelle lui semble seule à garantir une résistance, notre capacité de juger. Ce qui nous arrive passe par la langue et si cela peut faire peur, cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. La guerre des mots, Trump, Poutine et l’Europe de Barbara Cassin a paru aux éditions Flammarion.

Le langage ne se contente pas de décrire le monde : il le fabrique. Cette intuition, vieille de plus de deux millénaires, trouve aujourd’hui une résonance troublante dans les stratégies rhétoriques de certains dirigeants politiques contemporains.
L’intérêt pour la sophistique antique n’est pas qu’une curiosité académique. "Les sophistes sont les premiers à faire avec les mots et à comprendre que ça se fait", explique Barbara Cassin. Gorgias, figure emblématique de ce courant philosophique, l’avait formulé avec une clarté saisissante : "Le langage, logos en grec, est un grand souverain, un grand dynaste, un grand tyran, qui, avec le plus petit et le plus imperceptible des corps, produit, parachève, performe, les actes les plus divins." Cette conception du langage comme force agissante traverse l’histoire politique. Des slogans comme le célèbre "Yes we can" de Barack Obama ou "La majorité, c’est vous" illustrent cette dimension performative : "C’est une façon de dire que ce n’est pas seulement vrai, c’est plus que vrai, cela performe du réel."
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L’analyse se fait plus inquiétante lorsqu’elle se tourne vers les pratiques contemporaines. "Je me suis intéressée à une espèce de conjonction Poutine-Trump, parce que je pense que tous les deux savent utiliser cet aspect performatif".
Donald Trump incarne une forme agressive, mais efficace de cette manipulation du langage : "Comme un mauvais gamin de 14 ans avec un vocabulaire de 4000 mots au maximum, [il] pense qu’en supprimant des mots, on supprime des choses, ou qu’en utilisant certains mots, on fait exister les choses qu’ils définissent." Vladimir Poutine, quant à lui, déploie une stratégie plus sophistiquée : en qualifiant l’invasion de l’Ukraine "d’opérations militaires spéciales et non pas de guerre", il tente de redéfinir la réalité par le choix des mots.

Face à ces manipulations, la prise de conscience devient un acte de résistance. "Je me suis donc dit, qu’étant donné que le langage m’intéresse, j’étais préposée à résister, et à essayer de trouver un moyen de le faire."
À écouter
Dans la bibliothèque de Barbara Cassin
Le Book Club, 1h 01min


La question d’Édouard @endoudlettres à l’attention de Barbara Cassin : "Dans votre livre, vous parlez d’antidotes de pharmakon. Quelles seraient selon vous les pratiques concrètes de lecture et d’écriture que nous pourrions utiliser au quotidien pour déjouer la novlangue ?"
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JL Austin, cours donné à Gotebörg, 1959
Milan Kundera, émission Apostrophes, Bernard Pivot, Antenne 2, 1984

Kim Gordon, Bye bye 25
Okean Elzy, Holodno
Pour Barbara Cassin, "la seule manière de résister à Trump et à Poutine, c’est la culture"
2 novembre 2025


Pour comprendre ce qu’il y a dans la tête de l’homme qui dirige les États-Unis "et le monde", nous recevons Guillaume Hennette, rédacteur en chef des reportages de l’émission Quotidien, auteur de "Donald, le monde à pile ou face" (Tallandier) et Barbara Cassin, philologue et philosophe, docteure en lettres et directrice de recherche au CNRS, autrice de "La guerre des mots : Trump, Poutine et l’Europe" (Flammarion)
Que représentent les mots pour Donald Trump ? Comment essaye-t-il de les contrôler pour remodeler le réel ? Donald Trump a en effet interdit l’usage de 150 mots tels que "diversité", “femme” ou “climat” pour les chercheurs qui souhaiteraient être financés par l’État fédéral. "Cela m’a horrifié", confie la philosophe et philologue Barbara Cassin. "Je me suis consolée en me disant que la seule manière de résister à Trump et à Poutine, c’était la culture", affirme-t-elle, "en étant encré sur ce qu’on peut faire de mieux, ce qu’on peut lire de mieux, ce qu’on peut penser de mieux, en Europe notamment".

"Oui, c’est nécessaire de décrypter", dit Guillaume Hennette, auteur de "Donald, le monde à pile ou face" (Tallandier). Mais l’objectif de Donald Trump, "c’est la saturation médiatique", prévient le journaliste. "Soit ça ne sert à rien de courir après lui, soit ça sert de continuer à expliquer ce que ce qu’il fait veut dire de l’Amérique de 2025. Il y a deux façons de voir les choses", ajoute-t-il.
"Le discours de Donald Trump peut être compris par un enfant de 9 ans", explique Guillaume Hennette. Le journaliste fait référence à cette étude du Boston Globe qui avait analysé le langage employé par les 19 prétendants à la Maison Blanche lors de leur discours de candidature.
Barbara Cassin montre que le niveau lexical de Donald Trump est basé sur des oppositions binaires de type "j’aime", "j’aime pas". Cela ne le décrédibilise pas pour autant. "Cela s’appelle le populisme", résume la philosophe en parlant de celui qui veut remplacer son ministère de la "Défense" par celui de la "Guerre".
[1] Hannah Arendt, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, traduit sous la direction de Patrick Lévy, Gallimard, 1972, p. 286.
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1 Messages
Entrer en résistance ne suffira probablement pas. Il faudra être plus offensif et dénoncer la fausseté de ceux qui se veulent sur un terrain autonome (américain) , confondre les Evangélistes qui ignorent les Evangiles, ridiculiser ceux qui se livrent au culte du Veau d’or.