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Philippe Sollers en 1970 : « La transformation culturelle des masses est la seule manière d’élaborer un changement de régime en France »

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D 22 décembre 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entretien Dix ans après le lancement de sa revue « Tel Quel », l’écrivain français Philippe Sollers (1936-2023) dressait dans les colonnes du « Nouvel Observateur » un bilan de cette décade nous offrant une stimulante plongée au cœur des querelles intellectuelles des années soixante.

Propos recueillis par Jean-François Josselin
NouvelObs, Publié le 21 décembre 2025


Philippe Sollers sur le plateau de l’émission "le Musée imaginaire", en 1974.
LASZLO RUSZKA/INA VIA AFP

Il y a dix ans, aux éditions du Seuil, un groupe de jeunes écrivains fondaient une revue littéraire d’avant-garde intitulée, en hommage à Paul Valéry, « Tel Quel ». Le plus célèbre d’entre eux s’appelait Philippe Sollers. Mauriac, puis Aragon lui promettaient alors un brillant avenir de romancier classique dans la tradition bourgeoise de la littérature française.

Dix ans plus tard, en 1970, « Tel Quel » dérange le milieu culturel français, est traduit en italien, lu attentivement en Allemagne de l’Ouest, dans les démocraties populaires, au Japon et dans les universités américaines. Sollers n’est pas devenu Benjamin Constant. On le comparerait plutôt à Jdanov. Il ne se passe pas de mois sans qu’on ne mette le groupe de « Tel Quel » et l’auteur de « Une curieuse solitude » en accusation.

« Tel Quel » n’en inscrit pas moins à son sommaire les noms des écrivains et des philosophes contemporains les plus représentatifs de la France actuelle Michel Foucault, Roland Barthes, Francis Ponge, Jacques Derrida ou Jean Genet.
D’autre part, « Tel Quel » ne se veut plus exclusivement littéraire mais également philosophique, scientifique et, depuis son dernier numéro, politique. Il nous a donc paru important de faire le point sur les travaux du groupe et de la revue avec leur principal porte-parole, Philippe Sollers. Il va de soi que les propos de Philippe Sollers n’engagent que lui.


« “Tel Quel” tel quel », un entretien paru dans « le Nouvel Observateur » n° 0315 du 23 novembre 1970.
ZOOM : cliquer l’image

On ne vous aime pas beaucoup.

Philippe Sollers C’est une très bonne chose. Mais ce n’est pas une chose nouvelle. L’hostilité générale dure depuis dix ans. Elle a commencé avec le premier numéro de « Tel Quel ».

Pourtant, au moment de la création de « Tel Quel », vous ne passiez pas pour quelqu’un de très politisé ?

En effet. A l’époque, d’ailleurs, les attaques visaient la position délibérément littéraire adoptée par notre groupe. On était en pleine guerre d’Algérie. La littérature était divisée en deux camps : il y avait l’engagement du type sartrien d’un côté et, de l’autre, les résidus de la littérature traditionnelle. Rappelez-vous : en 1960, ce qu’on a appelé le « nouveau roman » commence à percer mais rien n’est encore acquis. Pour nous, notre choix était fait. Il fallait trouver de nouvelles bases. Nous voulions soutenir Nathalie Sarraute, Claude Simon, Butor, Robbe-Grillet, etc., mais aussi imposer des écrivains comme Bataille, Artaud ou Ponge.

Notre but essentiel était d’inventer une nouvelle lecture des textes. On ne l’a pas compris sur le moment. Il est vrai que tout s’est passé très vite. Sarraute, Butor, Robbe-Grillet, etc., ont été admis rapidement par la bourgeoisie. En fait, la bataille s’est jouée entre 1960 et 1962. Aujourd’hui le nouveau roman est devenu un produit académique, Robbe-Grillet et Butor sont considérés comme les écrivains les plus classiques qui soient. On peut dire en fin de compte que la bataille a été gagnée sans mal, ce qui est inquiétant.

Pourquoi ?

Les justifications idéologiques données par les auteurs du nouveau roman étaient et sont restées extrêmement faibles. Il s’agit la plupart du temps d’une philosophie de la sensation, de la perception qui renvoie à une « vision du monde ».
Sans doute y a-t-il révolution formelle mais il n’y a pas réflexion sur cette révolution. Ce n’est pas rigoureux ni scientifique.

En somme, si vous voulez, le travail fait par le nouveau roman sur le signifiant était très important, mais il n’existe pas sur le signifié. Ce que nous, nous avons tenté de faire, c’est la théorisation de cette transformation formelle en introduisant des références à la linguistique, à la sémantique, aux sciences du langage ainsi qu’à la psychanalyse et au marxisme.

C’est l’époque où Barthes et Foucault apparaissent au sommaire de « Tel Quel » ?

Ils sont à la charnière de notre première transformation. Avec eux commence le deuxième temps de « Tel Quel ». Le troisième est un peu une reprise en main de toutes ces données : l’avant-garde et l’expérimentation, la théorisation de type scientifique, l’articulation à la philosophie et, enfin, ce qui détermine l’authenticité de notre cheminement : la politique, c’est-à-dire pour nous le marxisme.

En cours de cheminement, on vous accuse d’avoir éliminé tous les membres fondateurs de la revue.

Je n’ai éliminé personne. Les gens qui nous ont quittés, Jean-Edern Hallier ou Jean-Pierre Faye, par exemple, se portent bien. On me dit même qu’ils sont très florissants.

On parle pourtant de « terreur » à votre sujet. Vos ennemis vous traitent de stalinien et de jdanovien.

Pour d’autres, je suis « italo-chinois ». Tout cela n’est pas très sérieux en soi mais c’est grave quand on voit ce que cette agressivité cache. Parlons donc des « exclusions » : elles sont une réminiscence affirmée et volontaire du groupe surréaliste. A « Tel Quel », nous faisons un travail pluriel et collectif. Il faut donc échapper à l’appropriation culturelle du texte par l’écrivain, à la fétichisation du texte considéré comme marchandise. C’est la seule façon de lutter contre la conception religieuse de la littérature qui voudrait que l’individu soit le propriétaire de son œuvre.

A propos de la terreur, je voudrais encore dire ceci : nous faisons la revue dans un petit bureau avec un seul téléphone, pas de secrétaire et peu de moyens. Or tout se passe comme si on nous accusait d’exercer un pouvoir réel. En fait, cette accusation est une projection de désir inversé. On nous accuse de pratiquer la terreur parce qu’on voudrait nous éliminer de façon brutale. Il suffit de lire les articles que l’on nous consacre : leur ton est significatif…

Enfin il y a les monstrueuses calomnies : le « stalinisme » et le « jdanovisme ». Le jdanovisme est quelque chose qui se passe en 1934 en Union soviétique, une politique culturelle qui impose une certaine conception de la littérature : le réalisme socialiste. Il me semble que les textes que nous publions ou que nous soutenons, avec de grands risques parfois, n’ont rien à voir avec le réalisme socialiste.

Certains gauchistes vous reprochent notamment d’avoir été « cégétiste » en Mai 1968.

Il se trouve tout simplement qu’en Mai 1968 nous n’avons pas pris de positions anticommunistes. Or il y a un prétendu gauchisme qui, sous une apparence idéologique vaguement libertaire, est en fait une des formes de l’anticommunisme. Voilà tout. Pour nous, l’anticommunisme est toujours régressif.

Etes-vous inscrit au PCF ?

Non.

Vous êtes donc un compagnon de route du PC ?

C’est une formule sans grand intérêt. Il y a, au Parti communiste français, un nombre énorme de militants qui s’intéressent de plus en plus à l’avant-garde. Depuis 1967, en effet, on enregistre de la part des communistes une volonté réelle d’établir des confrontations entre leurs propres recherches et celles de l’avant-garde littéraire, philosophique, scientifique. En 1968, le colloque de Cluny sur la linguistique et la littérature a été, en ce sens, exemplaire. A Cluny, il était possible de nouer le dialogue avec le Parti. En toute liberté.

En avril dernier, toujours à Cluny, nous avons participé à un nouveau colloque, aussi important, sur le thème « Littérature et Idéologies », dont le compte rendu sera publié dans « la Nouvelle Critique » [en décembre 1970]. Je vous le demande : qui peut aujourd’hui, en France, organiser de telles rencontres ?

Les forces qui ont eu peur en Mai 1968 sont décidées à imposer un brouillage culturel idéologique pour éviter toute montée du marxisme. Nous avons actuellement à faire face à une très violente contre-offensive de l’idéologie bourgeoise : une contre-attaque de fond concrétisée par des auteurs qui, au nom de la science, exactement comme certains savants du début du XXe siècle, comparent le marxisme à l’animisme et proposent une idéologie fondée sur la connaissance scientifique mais qui devrait être, je cite, « délibérément idéaliste ». « Tel Quel » soutient des positions marxistes. Nous sommes donc dans la ligne de mire. Pour résumer, il y a, d’un côté, la répression policière que vous savez et, de l’autre, cette contre-offensive culturelle.

Pour en finir avec les griefs politiques, on assure que l’entrée des chars soviétiques dans Prague ne vous aurait pas troublé.

Jean-Pierre Faye a même écrit que le « coup de Prague » nous aurait « soulagés ». Eh bien, je défie quiconque, Faye par exemple, de nous accuser, preuves à l’appui, d’avoir applaudi à l’entrée des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Il se trouve simplement que notre combat est ailleurs, qu’il ne se situe pas au niveau des interventions politiques incessantes. C’est sans doute ce qui nous sépare de ceux qu’on appelle les intellectuels « de gauche ». Notre travail porte sur un point précis : l’écriture et le rapport de cette écriture à la philosophie, à la science.

Justement, on peut faire des réserves sur l’apport scientifique de « Tel Quel ». Votre comité est exclusivement littéraire, vous-même n’avez pas de formation scientifique et, enfin, aucun savant reconnu ne s’exprime dans votre revue.

Deux ans après Mai 1968, où le statut du savoir, du savoir intouchable, a été mis en question, il existe donc encore un préjugé universitaire ! D’abord, « Tel Quel » n’est pas une revue scientifique. Nous tentons d’articuler des pratiques littéraires, scientifiques et philosophiques entre elles et nous tâchons de penser ces articulations. Mais, dit-on, il faut que la science reste à sa place, que l’idéologie soit dehors, que la politique soit à un troisième endroit et que le tout soit soigneusement étanche, bref que Monsieur le Savant soit Monsieur le Savant. Car le savant est valorisé comme s’il était le représentant d’une science pure.
Ce qui nous semble important, à nous, c’est de travailler sur les retombées des sciences ou, plus précisément, sur ce que charrie d’impensé telle ou telle théorie scientifique. Et c’est cela qui choque. Au lieu de mettre côte à côte un texte scientifique, une texte philosophique, un texte politique et un texte poétique, comme dans toutes les revues, nous tentons au contraire de les dialectiser, de les interroger en diagonale.

Les reproches qu’on nous fait à droite et à gauche sont donc complémentaires : les philosophes ne nous trouvent pas assez philosophes, les écrivains pas assez littérateurs, les scientifiques pas assez scientifiques, et les politiques pas assez politiques. Personne n’est content. Prenez les éditeurs, ils nous considèrent comme d’affreux communistes. Certains communistes estiment, eux, que nous sommes gauchistes. Les gauchistes, eux, nous traitent de révisionnistes. Et pour les « révisionnistes », nous redevenons « jdanoviens ».

Pour d’autres enfin, vous êtes des « ouvriéristes ». En dépit de tous vos désirs, ce n’est sans doute pas entre les lignes de « Tel Quel » que les révolutionnaires apprendront la pratique de la lutte des classes et l’exercice de la dictature du prolétariat. Vos ennemis vous reprochent même d’être illisible.

Ces critiques sont les preuves de la panique que provoque un certain type de travail. Quand une avant-garde est subversive au niveau du savoir et de la pratique de ce savoir, et qu’elle prétend l’être aussi en politique, alors il y a quelque chose qui fait peur. Parce que la culture est un domaine réservé. Nous n’avons jamais dit que nous écrivions pour les ouvriers. Nous préparons, ce qui est déjà beaucoup, l’armement théorique et idéologique de la petite bourgeoisie intellectuelle. Parce que la transformation culturelle des masses est aussi la seule manière d’élaborer un changement de régime en France.

Au sommaire de « Tel Quel », on relève les noms de Sade, Mallarmé, Lautréamont, Bataille, Artaud… Est-ce qu’il n’y a pas là un enrôlement abusif ? Si Artaud vivait, il ne serait peut-être pas un allié inconditionnel de « Tel Quel ».

Une certaine idéologie de la littérature consiste à croire que la littérature, justement, c’est un homme. Or un homme, c’est une biographie, une série d’attitudes, un comportement. Nous estimons que c’est une idée aussi fausse que périmée. Pour nous, c’est le texte qui compte. Si Artaud était vivant ? Mais on s’en fout ! Tant pis pour les consciences humanistes. Notre travail consiste à proposer une nouvelle manière de lire, c’est-à-dire de lire les textes en articulation avec les sciences et la philosophie.

Pour ma part, j’estime que nous avons produit une révolution complète dans la façon de voir et de concevoir la littérature qui, de proche en proche, touche toute l’Université. Peu importe qu’on nous accuse d’utiliser des écrivains « maudits ». Le travail que nous avons fait sur Artaud, Bataille, par exemple, montre bien que c’étaient eux le centre de la littérature. Beaucoup de gens ne voulaient pas le reconnaître il y a dix ans. Aujourd’hui, le combat reste le même bien que les noms changent. Guyotat est interdit. Il faut faire lire son texte. Ce qui est grave, ce qui est subversif, une fois de plus, c’est de transformer la lecture.

◗ Article publié initialement dans « le Nouvel Observateur » n° 0315 du 23 novembre 1970.

Propos recueillis par Jean-François Josselin

Nouvel Obs

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