
MES RENCONTRES AVEC JAMES JOYCE
Par Sergueï M. Eisenstein [1]
L’’année de naissance des idées sur le « cinéma intellectuel » coïncide avec celle de ma découverte d’Ulysses de Joyce. D’abord à travers un court prospectus pour la souscription à l’édition de la traduction allemande. Ce seul prospectus me fait déjà tourner la tête.
Peu après (lors des journées jubilaires de 1927), je tombe sur le seul exemplaire anglais d’Ulysses à Moscou. Et après le premier voyage de la délégation soviétique à Genève, je de¬viens l’heureux propriétaire de mon propre exemplaire du livre.
Qu’est-cc qui rend Ulysses si captivant ?
La sensualité inimitable des effets de son texte (qui surpasse de loin la sensualité animale, pourtant si chère à mon coeur, de mon bien-aimé Zola).
Et cette nature « a-syntaxique » de son écriture, captée au cœur des fondements du monologue intérieur, ce langage particulier dont chacun de nous use en son for intérieur, et que seul le génie littéraire de Joyce a su ériger en méthode d’écriture.
En somme, dans la cuisine linguistique de la littérature, Joyce s’attelle à la même entreprise que celle dont je rêve pour mes recherches expérimentales dans le domaine du langage cinématographique.
Joyce avait des prédécesseurs.
Il les nomme lui-même : Dostoïevski, pour le contenu des monologues intérieurs, et Edouard Dujardin, pour la technique et la manière d’écrire dans le style propre au monologue intérieur (Les lauriers sont coupés, 1887).
Ce même Dujardin, représenté sur l’une des affiches les plus somptueuses de Toulouse Lautrec, Le Divan Japonais (1892), qui faisait la réclame de cet établissement de divertissement populaire.
Au centre, la silhouette noire de la danseuse Jane Avril en robe civile ; à gauche, dans un coin, en haut, décapitée par le bord supérieur de l’affiche, mais néanmoins immédiatement reconnaissable, la star du Divan Japonais, Yvette Guilbert, en train d’interpréter une chanson. Deux manches de contrebasse. Un verre à cocktail.
Et dans le coin droit, un dandy blond en haut-de-forme. Avec un monocle. Une barbe soyeuse se fondant dans une cravate tachetée. Le galbe audacieux de la poignée de sa canne caresse amoureusement ses lèvres sensuelles, ses yeux sont indifférents à Yvette, mais fixés avec insistance sur la partie inférieure du corps de Mlle Avril.
C’est à peu près ainsi, mais sans cette pointe d’ironie, qu’il apparaît sur une gravure de 1888, un an après la première édition de son livre.

Ainsi, la figure de Dujardin réunit-elle de manière singulière le travail pionnier sur le monologue intérieur avec deux des personnages que je désire le plus rencontrer à Paris :
James Joyce et ... Yvette Guilbert ! […]
Rencontrer Yvette Guilbert, c’est toucher du doigt l’époque la plus charmante de Paris…
Nous nous sommes rencontrés.
Mais le récit de cette rencontre merveilleuse et haute en couleur n’a décidément pas sa place dans cet article. Remettons cela à une autre fois.
Je rencontre aussi Joyce.
Il n’est plus de ce monde. Et je ne pourrai plus effacer, par une nouvelle rencontre, les tristes détails de nos adieux.
En nous quittant dans l’étroit couloir-vestibule de son petit appartement lumineux (je me souviens encore des rayures du papier peint, blanches mates alternant avec blanches bril-lantes), cn me disant au revoir, cet homme grand et légèrement voûté, presque sans façade - tant son profil à la peau rougeâtre et aux cheveux flamboyants mêlés de fils gris est saisissant et aigu — agite étrangement les bras et tâtonne dans l’air.
Surpris, je lui demande ce qu’il fait.
« Mais votre manteau doit bien être quelque part... », répond Joyce, cherchant à tâtons sur les murs.
C’est seulement à cet instant que je réalise à quel point cet homme, presque aveugle, voit mal le monde qui l’entoure, une cécité extérieure qui a probablement conditionné cette acuité extraordinaire de la vision intérieure avec laquelle il décrit la vie intime dans Ulysses (et Portrait de l’artiste en jeune homme) grâce à cette méthode surprenante du monologue intérieur.
Je me sens terriblement mal à l’aise.
Car il venait de me demander avec enthousiasme de lui montrer absolument mes films, s’intéressant aux expériences sur le langage cinématographique que je mène à l’écran (tout comme ses propres recherches en littérature me passionnent).
Il venait de dédicacer mon exemplaire d’Ulysses.
Ce n’est qu’en rentrant chez moi et en ouvrant la couverture du livre que je découvre, sur la première page, ces signes presque illisibles et la date (30 novembre 1929), visiblement tracés de mémoire (n’est-ce pas pour cela qu’il s’était retiré avec le livre dans la pièce d’à côté, or il s’était attardé longuement sur trois mots de dédicace : deux pour son nom et prénom, le- troisième pour la ville – Paris ?!).
Ainsi, tel un aveugle moi-même, j’ai passé presque toute la soirée avec un homme presque aveugle, sans le voir, sans le sentir, sans même le remarquer ! [...]
...C’est notre troisième interlocuteur qui nous tire de l’embarras de cette situation. Un Russe douteux, à la mine de laquais.
Probablement un émigré. Peut-être même un espion.
De ses mains, on accepte naturellement qu’il vous aide à enfiler votre manteau ! Joyce l’avait engagé pour... apprendre le russe.
L’œuvre faisant suite à Ulysses reflétera, sur le plan linguistique, la naissance des langues distinctes à partir du chaos originel, et sera écrite dans une fusion de matière linguistique
Portrait photographique de Joyce, Berenice Abbott, 1926,
rapporté par Eisenstein de Paris
indifférenciée. Pour ce mélange, le russe est nécessaire.
Cette œuvre, c’est Work in Progress, et un fragment, Anna Livia Plurabelle, me fut lu par la voix égale de Joyce.
« Mais Joyce n’était-il pas aveugle ? », demanderait à ce moment-là une lectrice attentive ct bienveillante, une lectrice rien que lectrice ; seule une lectrice remarquerait cela.
Rassurez-vous, lectrice.
J’ai dit « la voix de Joyce », et non « Joyce ».
Et cette voix lit... sortant d’un disque de gramophone Pathé, que Joyce met en marche.
Anna Livia Plurabelle venait de paraître en un petit livret séparé. Un fragment de ce fragment de l’oeuvre à venir, Joyce l’avait « enregistré » sur un disque.
Et je pouvais suivre le texte prononcé sur une immense feuille d’un mètre, remplie de lignes gigantesques de lettres démesurées.
Ce sont ces tableaux agrandis des pages minuscules du petit livret, sur lesquels Joyce s’appuyait laborieusement pour soutenir sa mémoire en enregistrant le disque.
Cette exagération des dimensions d’une page minuscule d’un livret-fragment lui-même minuscule ! Comme cela correspond à l’image de l’ auteur ! Comme cela s’accorde avec cette loupe à travers laquelle il explore les méandres microscopiques des secrets de l’écriture littéraire ! Comme cela est symbolique des chemins qu’il emprunte dans les méandres du mouvement intérieur des émotions et de la structure du monologue intérieur !
Une nouvelle rencontre n’apporte pas grand-chose de plus.
Tout au plus cet élément de tangibilité immédiate, que j’ai acquis plus tard au Mexique en matière d’anthropologie.
Et peut-être encore cette information que Joyce aimait beaucoup le cinéma et avait même, un temps, été impliqué dans l’exploitation cinématographique, possédant brièvement un petit cinéma en Suisse [2]...
S. M. Eisentein [1940-1948]
(traduit du russe depuis le site james-joyce.ru par Guillaume Basquin,
avec l’aide de GROK-3 sur X)
Guillaume Basquin derviche tourneur
A propos de l’écriture de Guillaume Basquin, Claire Fournier dit « Ça roule et se déroule, ça tournoie, ça galope… ». Autant de qualificatifs qui pourraient s’appliquer à sa propre écriture. J’ai aimé, dans sa note de lecture, le portrait quelle tire de Guillaume Basquin, enlevé, débridé. J’aurais aimé l’écrire et ai plaisir à le partager ici :
Tweet n° 1 - (classé) X ( Guillaume Basquin, Éd. Tinbad, 2025)
Par Claire Fournier
Guillaume Basquin est un bourreau du travail et un derviche tourneur. Un érudit et un danseur sur lignes. Il est sage et il est fou. C’est un virtuose de la réflexion et des mots.
Où trouve-t-il donc le souffle dont il fait preuve ?
« Mon âme est une étrange usine. » Il y a du génie dans cet homme excentrique ... qui recentre.
Tweet n"1- (classé) X, son dernier livre, se donne pour mission celle que Kafka intimait
à l’écrivain : « Hacher en nous la mer gelée ». Basquin, effacé en public et défonçant plume en main, chauffe la température à fond, et la mer gelée bouillonne dans un tourbillon de phrases où cet homme singulier, ce « monsieur cent mille volts » et cependant très doux, ausculte le cœur de son époque. Ça roule et se déroule, ça tournoie, ça galope. Basquin, l’insurgé, le dissident, le mutin, le psychopompe à qui vous « donneriez le bon Dieu sans confession », examine et pose un regard implacable et sans pitié sur les grands traits de notre monde et de celui qui se profile.
Les phrases tiennent dans un ruissellement sans ponctuation - mais avec, omniprésente, une ligature, l’esperluette « » qui renvoie à Cicéron, aux Mérovingiens, aux copistes médiévaux, à l’imprimeur Manuce, phrases donc qui, en même temps qu’elles se veulent d’avant-garde, s’inscrivent dans la tradition littéraire ; ruissellement cependant saccadé (tant de caillouX au fond de la rivière !), étonnamment lisible (plus même que le Paradis de Sollers dont se revendique Basquin, en pareil interprète de l’époque).
Et le miracle, c’est que toutes les lignes, toutes les phrases de ce maelstrom vertigineux ont du sens ; il y a là un petit miracle, et telle est la force du livre.
Peut-être le pilote de ligne habitué à la vitesse du Boeing « avionne-t-il » sur la page.
Alouette, je te plumerai, gentille alouette, vas-tu sortir de mon drapé de mots ? Et elle sort, elle vole, elle danse.
Alouette et Zarathoustra ensemble sur le fil.
De cette étourdissante et savante composition musicale qui joue avec la lettre X (avec Twitter), de cette flèche de Zénon d’Élée, de cet Achille immobile à grands pas qui veut « occuper le créneau du futur » et se présente en prophète ou messie, émanent une clairvoyance inattendue et une approche, ô combien, perspicace du monde.
Au fil d’une langue innovante qui relègue dans une tornade le roman commercial et à succès au rang d’antiquaillerie, voici donc en diX petits chapitres, chacun consacré à un aspect de notre société, un livre (qui, bien que défiant la grammaire, aurait pu être précédé en épigraphe de la fameuse règle : bijouX, caillouX, chouX, genouX, hibouX, joujou) ; un livre qui dit - d’une manière personnelle et très particulière ce que certes partout l’on s’accorde à dire, hélas, sans effet puisque sans style - la déshumanisation et la dévastation de notre monde par la technique ; un livre qui précisément donne envie d’humaniser un monde dévasté, autrement dit un livre bourré de vie jusqu’à la gueule, véhément, entraînant, dont la lecture ne décroche, ni ne faiblit, tandis que nous nous disons stupéfaits : comment tout cela lui vient-il ?
Un livre costaud qui nous apporte un éclairage audacieuX, aussi décapant que sain, sur le monde tel qu’il va, devient (ne va pas, ne devient pas) et qui en appelle à notre discerne¬ment.
Chapeau (sans X), l’artiste.
Claire Fourier
Crédit : editionstinbad.com

A propos de l’auteure
« Les livres de Claire Fourier, marqués par le goût du discontinu et du digressif, nouent l’introspection à la narration dans un souci de rigueur poétique ; ils entrent difficilement dans un genre défini, c’est pour la commodité qu’il faut les appeler tantôt romans, récits, essais, poèmes, haïkus. "Qu’est-ce que je cherche à dire ? L’état central fluctuant qui est le nôtre, les idées folles, les idées sages qui nous assaillent et nous déstabilisent, l’impermanence permanente, les besoins profonds sous les désirs passagers, les ricochets de l’âme sur l’eau du temps" » (Wikipedia)
En 1987, elle montre le manuscrit en cours de Ce que dit le vent d’Ouest à Maurice Blanchot qui exprime aussitôt son bonheur de lire le texte dans ce qu’il a de libre et range l’auteur aux côtés de Louise Labé et de madame de Sévigné
Diplômée d’Histoire et de l’École Nationale Supérieure des Bibliothèques, Claire Fourier a été professeur de Lettres et bibliothécaire. Elle a emprunté son nom de plume à Charles Fourier pour l’amour de la fantaisie, du sourire et pour la théorie de « l’attraction passionnée » développée par l’utopiste.
Sa note de lecture de Tweet n°1 (classé) X (Guillaume Basquin. Ed. Tinbad 2025), me donne envie de la lire.
« Tout est solitude », le dernier livre de Claire Fourier
[1] Fragment des Mémoires de Sergueï M. Eisenstein à propos de ses rencontres avec James Joyce écrits en préparation de son livre resté inachevé Méthode.
[2] À la fin de 1909, Joyce ouvrit le premier cinéma Volta de Dublin avec de l’argent de commerçants de Trieste ; mais cette expérience ne dura pas longtemps. Par la suite il fut propriétaire de petits cinémas à Trieste et à Zurich.
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