Georgi K. Kalabov est devenu le gestionnaire du fonds Sollers à l’IMEC, avec Sophie Zhang après avoir été le vidéaste et aussi, d’une certaine façon, le secrétaire de Philippe Sollers. C’est lui, notamment, qui a décrypté les dernières notes de Sollers, pour la publication de son livre posthume « La deuxième vie. »
C’est tout naturellement, avec plaisir, que nous avons pris l’initiative de relayer ce texte « Le grand jeu de Sollers » qu’il vient de publier sur le site de Philippe Sollers, issu des Carnets de l’Imec.

Le fonds Philippe Sollers sera prochainement ouvert aux chercheurs et son inventaire consultable en ligne. Les Carnets de l’Imec donnent la parole à Georgi K. Galabov qui, avec Sophie Zhang, a identifié les documents et collaboré à leur classement. Un fonds dans lequel l’archive devient un « champ magnétique où l’histoire et la mémoire personnelle se croisent, se percutent, donnant vie à des forces insoupçonnées ».
Les archives de Philippe Sollers, abritées à l’Imec, ouvrent grand les portes du temps, en résonance avec sa vision singulière du roman : « La bataille fait rage sur le contrôle du Temps. Et, donc, sur le roman lui-même. Il n’y a que lui, le roman, pour l’alarmer, le temps, le retourner, le transformer, […] l’accélérer, le freiner, lui, et le cavalier qui l’écrit, qui le lit ; qui écrit et lit sa propre vie comme elle est vraiment », écrit-il dans Portrait du Joueur. Chez Sollers, le roman est une éclaircie où le temps se donne et se joue, où la mémoire se tient dans l’ouvert de son propre destin. Le mot « archive » traverse les pages, pulsations de sens. Dans Les Voyageurs du Temps : « Mon occupation ici ? Tout sauf du travail, un grand jeu à travers la mémoire et l’archive. » Ou, dans Paradis : « voilà tout a sombré il ne reste que les documents monuments archives c’était avant-hier même perspective après-demain ». La bibliothèque ici est une mécanique vivante, évoquée dans Passion fixe, un échiquier mouvant où les volumes se répondent et se déplacent, recomposent sans cesse le jeu, brisent les lignes du temps. Cette vaste partie s’étend dans son bureau, entre livres, manuscrits, images, tortues chinoises, jade et encre. Un chapitre majeur de l’archive est précisément Le voyage en Chine en 1974, entre l’écriture de H (1973) et de Paradis (1981). Ceux qui n’ont pas lu ces romans réduisent à tort l’odyssée de Sollers en Chine à une simple fascination pour le maoïsme, et méconnaissent la subtilité de son exploration, où le corps et la pensée s’inscrivent dans un champ nouveau. Paradis incarne cette expérience : « J’aime la Chine j’en rêvais avant de savoir qu’elle vivait mon système nerveux la voulait méridiens points poussée des aiguilles corps poreux poncés ponctués […]. » Sollers scrute les sursauts gamma depuis l’observatoire antique de Pékin. Il fait jouer les instruments en bronze créés par les jésuites pour l’astronomie impériale, sphère armillaire, quadrant, théodolite, sextant, traçant dans le noir les voies du ciel. On les voit dans le film Le Nouveau (2019), l’un des dix-neuf films que Sophie Zhang et moi avons réalisés avec Sollers.


Carnet de notes pour Lois (Seuil, ), . Archives Philippe Sollers/Imec
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Depuis Médium (2014), son art bref et ciselé s’illumine d’une joie souveraine, la métaphysique s’y joue par éclats, au plus près de l’essentiel. Pensée vibrante, écriture pulsée, Sollers ne raconte plus, il pense en roman et libère le roman de la littérature, pour devenir un « plus-que roman ». La richesse des archives de Sollers à l’Imec, carnets, manuscrits, correspondances, confirme ce point : loin d’être une simple conservation, l’archive est ici un champ magné tique où l’histoire et la mémoire personnelle se croisent, se percutent, donnant vie à des forces insoupçonnées. Nombres (1968) inaugure ce grand jeu sollersien, premier roman transformatif où l’infini de Georg Cantor rencontre la profondeur mouvante de l’expérience intérieure, là où brûle ce qu’aucun parti ce ne saurait générer et où la science est le mouvement même du texte. Les documents et notes scientifiques qu’il a constitués forment une carte des étoiles, une fenêtre sur l’infini des possibles. L’énergie noire, mystérieux soutien de l’Univers, est une métaphore de l’œuvre. Sollers s’identifiant lui-même à l’énergie noire : « On ne me connaît qu’à 30 %, et encore. » D’où cette Deuxième Vie (2024), roman posthume, annoncé par la voix triomphante de la Juliette de Sade : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir. » Là où la vie s’élève à une hauteur cosmique : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Cette dernière phrase du roman révèle que la vie vient là, en pleine lumière éblouissante, à des années-lumière d’une quelconque dernière lueur qui brillerait dans la nuit romantique des « arriérés de toutes sortes ». Au contraire, c’est bien un noyau galactique actif, une force propulsive que Sollers fait voir à la fin de La Deuxième Vie, un moteur cosmique invisible, agissant dans les ondes de l’Univers. Cette phrase rend visible ce qui, depuis toujours, était caché dans l’ombre de la question fondamentale : le néant est là et il n’est pas absence, il est cette vision qui voit le monde, éclairé par un soleil noir, source fulgurante de ce qui est. À la manière de l’énergie d’un quasar naissant, cet accord audacieux révèle la courbure même de l’être, un souffle originaire qui propulse la pensée au-delà d’elle-même. Noir Sollers, en expansion

A propos de Georgi K. Galabov
par Georgi K. Galabov, réalisateur, avec Sophie Zhang, de Vers le Paradis (livre-DVD, Desclée de Brouwer, Philippe Sollers. Médium ( ) et Philippe Sollers. Mouvement ( ) ), Philippe Sollers.

- Georgi Galabov, vidéaste de Ph. Sollers et Julia Kristeva
- en action pendant une conférence au Collège des Bernardins (18 janvier 2010) et riant à l’occasion d’une boutade de Sollers (photo V. K.).
Crédit :
www.philippesollers.net/
IMEC
Les Carnets de l’Imec
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