Par Jade Pillaudin
Le Quotidien de l’Art, N°3171, 10/12/2025
Henri Matisse, "Marguerite endormie, Étretat", été 1920, huile sur toile,46 x 65,5 cm. © Photo Martin Parsekian.
Quatre mois après la clôture de l’exposition « Matisse et Marguerite.Le regard d’un père », l’institution reçoit de Barbara Duthuit, petite-fille par alliance d’Henri Matisse, une donation de 61 œuvres de l’artiste. L’ensemble est centré sur la figure de Marguerite Matisse-Duthuit, peintre, résistante et première défenseuse de l’œuvre de son père.
« La surprise était totale quand nous avons appris du notaire de Barbara Duthuit qu’elle nous offrait la totalité du corpus d’œuvres qu’elle avait prêté pour « Matisse et Marguerite », un ensemble qui était jusqu’ici inconnu du grand public, relate Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de Paris. Nous avons même appris qu’elle avait acheté pour nous une œuvre d’un collectionneur privé, un portrait de 1901-1906, qui ouvrait le parcours d’exposition ! » Barbara Duthuit, épouse de Claude Duthuit (1931-2011), fils de Marguerite Matisse-Duthuit (1894-1982), a souhaité que sa donation, d’une grande variété stylistique – elle regroupe 7 tableaux, 1 sculpture en bronze, 28 dessins, 8 eaux-fortes, 6 lithographies, 5 affiches originales et 6 livres illustrés – revienne à un musée de la ville de Paris, où sa belle-mère est née et a vécu. Longtemps occultée par les historiens de l’art, très discrète publiquement, Marguerite Matisse-Duthuit est pourtant une figure clé dans la promotion de l’œuvre de son père. « Elle était la gardienne du temple », appuie Fabrice Hergott. Un rôle de premier plan pour une femme engagée aussi sur d’autres fronts.
Henriette Darricarrère Séance de pose à Nice pour le tableau Conversation sous les oliviers (Marguerite et Henri Matisse), 1921. © Archives Henri Matisse.

Un ensemble couvrant quatre décennies
Marguerite Matisse-Duthuit était d’abord le modèle favori de son père, le plus récurrent aussi : l’ensemble réuni dans la donation, couvrant quatre décennies de création, en atteste, saisissant toute la complexité d’une relation récemment documentée dans une biographie de Marguerite, signée par Isabelle Monod Fontaine et Hélène de Talhouët, deux des co-commissaires de l’exposition. Très proche de son père dès l’enfance, Marguerite dut subir une opération de la trachée, qui inquiéta beaucoup sa famille. L’intervention lui laissa une importante cicatrice, qu’elle dissimula longtemps sous des rubans. La convalescence de Marguerite est l’objet discret de bien des portraits réalisés par Matisse, qui alternent entre l’ébauche et l’abouti, l’emballement coloré et la sobriété de la ligne au crayon. « En raison de sa santé fragile, Marguerite a passé de nombreux moments de sa jeunesse dans l’atelier de son père, relate Fabrice Hergott. Cette intimité a donné à Matisse un élan de confiance pour ses très nombreux essais formels. Quand il portraiturait sa fille, il s’autorisait à être plus expérimental, à une époque où ces expérimentations étaient mal perçues des modèles et incomprises du public. Marguerite, elle, acceptait d’être le sujet de ces portraits toujours changeants. Elle est donc au cœur du laboratoire de l’œuvre matissienne. » Dans la donation Duthuit, plus d’une dizaine de peintures et dessins dépeignent la jeune Marguerite lisant, cousant ou écrivant. Un temps représentée en enfant appliquée et réservée, Marguerite devient ensuite « Mademoiselle Matisse », prenant la pose dans d’élégantes tenues, en bord de mer ou à la campagne. Au début des années 1920, alors qu’elle se remet d’une seconde opération de la trachée, son père la représente se reposant à Étretat. Elle devient une figure plus lointaine à partir des années 1920, dans les carnets de son père comme dans la vie, réapparaissant ensuite dans son œuvre à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
DONATIONS
« Marguerite Matisse-Duthuit était l’œil de Matisse et s’est investie toute sa vie pour que son père soit reconnu. » FABRICE HERGOTT, DIRECTEUR DU MUSÉE D ’ART MODERNE DE PARIS. © Photo Elodie Ratsimbazafy / MAM
Marguerite, agent discret d’Henri
Marguerite, surnommée Margot, est née alors que Matisse, étudiant en peinture, entretenait une relation avec son modèle, Caroline Joblaud. Demi-sœur aînée du marchand d’art Pierre Matisse (1900-1989) et du peintre sculpteur Jean Matisse (1899-1976), elle a été élevée jusqu’à ses trois ans par sa mère, avant que cette dernière n’accepte de confier son éducation à Amélie Parayre (1872-1958), première épouse de Matisse, directrice de son atelier, et mère de Pierre et Jean. En 1923, Marguerite Matisse épouse l’historien d’art et critique Georges Duthuit (1891-1973), avec qui elle aura un fils, Claude. Pendant la décennie 1930, elle consacre beaucoup d’énergie à diffuser l’œuvre de Matisse, en particulier à l’international. Le regard tourné vers les États-Unis, elle convainc le MoMA de consacrer à son père une rétrospective en 1931, à une époque où les musées français rechignent encore à lui accorder une telle importance : il faudra attendre 1970 pour qu’une institution française, le Grand Palais, s’y attelle. Intermédiaire entre l’artiste et les marchands, mais aussi les éditeurs et les imprimeurs, Marguerite Matisse-Duthuit a été l’agent de l’artiste, et ce bien après sa disparition. « Elle était l’œil de Matisse et s’est investie toute sa vie pour que son père soit reconnu », relate Fabrice Hergott. Outre les États-Unis, elle tisse des liens avec les marché japonais, scandinave ou britannique, et impulse le catalogue raisonné de l’œuvre de son père. C’est à l’insu de ce dernier qu’elle rejoint en 1944 les Francs-Tireurs et Partisans (FTP) en tant qu’agent de liaison. Sa belle-mère Amélie s’engage dans la Résistance, avant d’être incarcérée à Fresnes. Arrêtée à Rennes en avril 1944, torturée par la Gestapo, Marguerite réussit in extremis à s’échapper d’un convoi en direction du camp de Ravensbrück. Lors de ses retrouvailles avec son père en 1945 à Vence, Matisse réalise, avec difficulté et simplicité, plusieurs portraits de sa fille, présents dans la donation.
Des portraits exposés en roulement
Déjà détenteur d’une vingtaine d’œuvres de Matisse, dont deux versions monumentales de la Danse (1930-1933), le musée d’Art moderne de Paris exposera par roulement de six mois, dès 2026, ce nouveau fonds dédié à Marguerite Matisse. Celui-ci sera partagé entre la salle Matisse et le parcours permanent, afin de préserver les œuvres les plus fragiles. Si la figure de Marguerite est omniprésente dans le fonds, un portrait représente Claude Duthuit enfant. Spécialiste d’archéologie sous-marine, celui qui représenta l’association Les Héritiers Matisse avait donné en 2011, avec son épouse Barbara, les deux panneaux monumentaux en céramique de la Piscine (1952) au≈musée Matisse de Nice. En 2013, Barbara avait offert au Centre Pompidou deux tableaux, Marguerite au chat noir (1910) et la Jérusalem céleste (1948). Plus récemment, en octobre, le musée Matisse de Nice s’est de nouveau vu offrir une œuvre, Nature morte à la statuette africaine (1907). « Barbara Duthuit s’était déjà beaucoup impliquée pour l’exposition « Matisse et Marguerite ». Nous sommes très reconnaissants d’avoir reçu un ensemble si complet, si représentatif de la création matissienne », confie Fabrice Hergott, particulièrement fier d’accueillir dans les collections du musée le Double portrait de Marguerite sur fond vert (vers 1918-1919).
MAM (Musée d’Art Moderne de Paris)
Marguerite, 1901 ou 1906, huile sur panneau, 71,1 x 55,3 cm. © DR.
D’autres articles :
Sur Matisse
VOIR AUSSI :
Matisse, La Danse à Paris et à la Fondation Barnes
La belle et énigmatique Lydia Delectorskaya
Dina Vierny, Matisse et Bonnard
...Les arabesques dansantes de Matisse
Ulysse de Joyce illustré par Matisse
Matisse au Centre Pompidou : d’une exposition à l’autre
Matisse/Picasso à la lumière de l’Eclaircie
La Chapelle du Rosaire de Vence, dernier chef-d’œuvre de Matisse
ET L’INTEGRALE SUR PILEFACE :
* Version imprimable


