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Le bruit et la fureur : une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Faulkner. Critique du Figaro littéraire

Suivi de l’analyse (vidéo) de François Bon (Le Tiers Livre)

D 11 décembre 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au printemps 1928, dans un comté imaginaire du sud des États-Unis, une famille aristocrate se déchire sous le regard de ses domestiques. Un drame familial que l’on découvre à travers quatre points de vue. C’est l’intrigue du “Bruit et la fureur” qui parait dans une nouvelle traduction.

Le bruit et la fureur, de William Faulkner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, Gallimard, 393 p., 23 €. Gallimard ‎
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La critique du Figaro Littéraire

Par Bruno Corty
Le Figaro Littéraire, 27/11/2025

CRITIQUE - Quelques mois après L’Adieu aux armes par Philippe Jaworski, c’est au tour du Bruit et la Fureur d’être retraduit, cette fois par Charles Recoursé.

C’est Shakespeare, l’un des auteurs préférés de Faulkner, avec Cervantès, Dickens, Conrad, qui lui a donné l’idée du titre du quatrième roman qu’il publia en 1929, quelques mois après Sartoris : «  La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.  »

Le Bruit et la Fureur est ce monument de la littérature américaine qui clôt une décennie au cours de laquelle James Joyce avec Ulysse (1922) et Virginia Woolf avec Mrs Dalloway (1925) ont littéralement dynamité le roman classique en imposant le monologue intérieur, le «  stream of consciousness  ». Faulkner, qui a lu Joyce, l’utilise pour son quatrième roman, le deuxième qu’il situe dans le comté fictif de Yoknapatawpha, dans le Mississippi. «  Je découvris que le petit timbre-poste de mon sol natal méritait qu’on en fasse un livre et que je ne vivrais jamais assez longtemps pour l’épuiser- et je vis aussi qu’en sublimant le réel en universel j’aurais toute liberté d’exercer à son maximum ce que je pourrais avoir de talent. Une mine d’or s’ouvrait à moi et c’est ainsi que je créai un monde qui m’appartînt  », déclarait-il en 1956 à la Paris Review.

L’écrivain, qui n’avait pas encore rencontré le succès avec ses premiers livres (Monnaie de singe, Moustiques, Sartoris) occupait de petits boulots («  conduire des bateaux, peindre des maisons, piloter des avions ») pour se payer l’essentiel à ses yeux, «  un endroit pour dormir, un peu de nourriture, du tabac et du whisky ». Le reste du temps, il le consacrait à écrire ses histoires de grandes familles blanches de l’aristocratie sudiste en pleine décadence, les Sartoris, les Benbow, les Snopes et, dans Le Bruit et la Fureur, les Compson. Avec, fortement ancré, le souvenir de la guerre de Sécession perdue, la fin de l’esclavage, les traumatismes de la Grande Guerre et la modernité, cause de déclassement pour ces anciens grands propriétaires peu à peu réduits à des existences sans lustre.

Ce qui ne devait être au départ qu’une nouvelle née de l’image d’une fillette à la culotte souillée, s’étendit à force de réécriture, de tâtonnements, à un roman choral en quatre parties, trois situées en avril 1928, une en 1910, dans le désordre.

Scènes de violence

Le récit de Benjy, l’«  idiot  » de la famille Compson, qui ne ressent rien, ni bien ni mal. Celui de son frère Quentin, amoureux de leur sœur Caddy et qui ne peut supporter cette situation. Celui de leur frère Jason, qui les déteste tous et se venge sur Quentin, la fille que Caddy a abandonné à sa famille pour partir en Europe. Et, enfin, trouée dans les ténèbres, le récit de l’auteur, qui nettoie les différentes couches de son texte et place au premier plan la figure magnifique de Dilsey, la vieille cuisinière noire qui connaît la famille et ses secrets.

« Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection »
William Faulkner

L’exigence de l’écrivain n’était pas un vain mot. «  Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection  », affirmait-il encore à la Paris Review, évoquant la condition de l’artiste en général. Il ajoutait : «  Si (l’artiste) réussissait, s’il parvenait à faire coïncider l’œuvre et l’image, le rêve, il ne lui resterait rien d’autre à faire qu’à se trancher la gorge, sauter de l’autre côté du pinacle de perfection vers le suicide. » Ce geste, on le retrouvera souvent dans toute son œuvre avec d’autres scènes de violence, des coups, des viols, des castrations, des pendaisons.

Découvreur, défricheur inlassable, Maurice-Edgar Coindreau (1892-1990), qui a fait entrer chez Gallimard et a fait découvrir à des milliers de lecteurs ainsi qu’aux écrivains français du moment le meilleur de la littérature américaine de la première moitié du XXe siècle (il traduira entre 1925 et 1939, Manhattan Transfer de Dos Passos, Le soleil se lève aussi de Hemingway, Tandis que j’agonise de Faulkner, Le Petit Arpent du Bon Dieu d’Erskine Caldwell, L’Adieu aux armes de Hemingway, Le Bruit et la Fureur de Faulkner et Des souris et des hommes de Steinbeck), qualifiera Le Bruit et la Fureur de «  symphonie démoniaque ». Lui qui a connu Faulkner et eu la chance de pouvoir lui poser toutes les questions que son livre lui inspirait, n’a jamais caché la difficulté de son travail. En 1937, dans un texte sur sa traduction, il dira : «  Je ne me suis dérobé devant aucun obstacle » : les dates inversées des quatre parties du livre (7 avril 1928, 2 juin 1910, 6 avril 1928, 8 avril 1928), les noms identiques de plusieurs personnages (deux Jason et deux Quentin), l’usage des symboles et des ellipses rendaient pourtant sa tâche périlleuse.

Le temps passant, pas seulement celle du roman de Faulkner, mais la plupart de ses traductions ont vieilli et nécessité a minima des révisions, le plus souvent des retraductions. Quelques mois après L’Adieu aux armes par Philippe Jaworski, c’est au tour du Bruit et la Fureur d’être retraduit, cette fois par Charles Recoursé. Lequel, dans sa préface, met d’emblée le lecteur dans la confidence : «  Lorsqu’on traduit un texte pareil, on ne se heurte pas à quelques difficultés au milieu d’un énoncé autrement plus ou moins limpide  ; ici, on profite de rares accalmies au milieu de la tempête. Et, bien entendu, l’auteur est aux abonnés absents.  » Se référer au travail de son illustre prédécesseur n’a rien arrangé : «  Je me suis vite senti empêtré dans les mots choisis par Maurice-Edgar Coindreau. En plus de patauger dans l’anglais, j’étais prisonnier du français et me retrouvais englué dans une “inter-langues” d’où rien de bon ne pouvait sortir.  »

Perdu pour perdu, le traducteur a poussé le défi jusqu’à «  convoquer » deux autres langues, l’espagnol et l’italien ! Enfin, il a dû composer avec l’anglais du sud des États-Unis, qui n’a pas d’équivalent. «  Il faut alors bricoler, chercher à composer un langage qui conserve son étrangeté sans rabaisser celles et ceux qui l’emploient. On triture la grammaire, inverse des mots à la volée, malmène parfois la conjugaison.  » Charles Recoursé cite la question du journaliste de la Paris Review à Faulkner : «  Certaines personnes disent qu’elles ne comprennent pas votre écriture, même après deux ou trois lectures. Que pourriez-vous leur suggérer de faire ?  » Et sa célèbre réponse : «  Une quatrième lecture » !

Texte hypnotique

Alors, que dire de cette nouvelle traduction ? Obligé de relire celle de Coindreau, on y voit tout de suite les améliorations dans le style, le langage, le choix des mots, peu précis ou datés. Exemple pris dans la quatrième partie, la seule écrite à la troisième personne. Traduction de Coindreau : «  Le jour se levait, triste et froid, mur mouvant de lumière grise qui sortait du nord-est et semblait, au lieu de se fondre en vapeurs humides, se désagréger en atomes ténus et vénéneux, comme de la poussière, précipitant moins une humidité qu’une substance voisine de l’huile légère, incomplètement gelée. Quand Dilsey, ayant ouvert la porte de sa case, apparut sur le seuil, elle eut l’impression que des aiguilles lui transperçaient la chair latéralement.  »
Traduction nouvelle : «  Le jour se leva triste et froid, mur de grisaille mouvante qui arrivait du nord-est et qui, au lieu de se dissoudre en humidité, semblait se désintégrer en infimes particules venimeuses, en une espèce de poussière qui cingla Dilsey par le côté lorsqu’elle ouvrit la porte de la case et en sortit, et qui se précipitait non pas en humidité mais en une substance proche d’une huile liquide, pas tout à fait coagulée.  »

Au bout du compte, si la première version nous avait fait découvrir Le Bruit et la Fureur, la nouvelle nous permet sans aucun doute d’apprécier les subtilités et les passages retors de ce texte hypnotique. Et nous emmène dans les contrées les plus sombres de l’imaginaire faulknérien. Une harassante balade dans un rêve tout à la fois épuisant et traversé de lueurs sublimes. Faulkner n’en avait pas fini avec ses idées noires. Mais il avait mangé son pain noir. En 1931, le succès viendrait avec son sixième roman, Sanctuaire. «  J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier », confessera-t-il. Gide, en lisant ce roman, aura ce commentaire, que de nombreux lecteurs se font un jour ou l’autre en traversant l’œuvre du natif de New Albany, Mississippi, Prix Nobel 1949 : «  J’ai pensé devenir fou d’horreur et de détresse en lisant Sanctuaire. »


GIF Analyse par François Bon (vidéo)


François Bon, Le Tiers Livre

Pourquoi faut-il absolument (re)lire “Le Bruit et la Fureur”

par Pauline Le Gall]
Les Inrockuptibles, le 10 //11/2025

_ William Faulkner © Leemage (Photo by leemage / Bridgeman Images via AFP)
Gallimard fait paraître une très belle traduction de ce grand classique de la littérature moderniste américaine. Un roman glaçant sur le suprémacisme blanc.

Dans son avant-propos Charles Recoursé, qui signe cette excellente nouvelle traduction du Bruit et la Fureur, explique que se replonger dans le chef-d’œuvre de William Faulkner c’est “avancer dans un brouillard qui se dissipe un peu avec chaque narrateur”. Il est vrai qu’il faut faire un effort pour trouver la porte d’entrée de ce roman dont le premier chapitre est une plongée violente dans l’esprit d’un personnage non verbal. Faulkner y mélange présent et passé, semant le doute entre souvenir et réalité et plongeant les lecteur·ices dans un état de confusion.
Le Bruit et la Fureur est un roman qui se déplie à chaque chapitre pour laisser apparaître le portrait d’une riche famille sudiste en plein déclin depuis la fin de la guerre de Sécession, qui s’accroche à des privilèges qu’elle croit acquis. William Faulkner navigue entre les décennies et les intériorités, inventant une langue pour chaque personnage, et met à nu les bas instincts et la haine de chacun·e (le climat incestuel, la misogynie, les violences intrafamiliales…), tout en analysant leurs rapports de domination avec leurs domestiques noirs.

Aux origines du suprémacisme blanc

En 2020, l’autrice Casey Cep signait un long texte dans le New Yorker sur le paradoxe idéologique de Faulkner, fier sudiste qui ne réprouva jamais l’esclavagisme. “Ses lettres et prises de paroles étaient truffées du même racisme que ses romans condamnent ostensiblement”, écrit-elle. Le Bruit et la Fureur se lit pourtant, près d’un siècle après sa parution, comme une plongée féroce aux origines du suprémacisme blanc. Le chapitre narré par Jason, le fils de la famille, qui rejette ses problèmes économiques sur sa nièce et blâme ses serviteurs noirs pour le déclin des “valeurs sudistes”, est terrifiant car il éclaire l’Histoire et les démons d’une Amérique sombrant aujourd’hui dans le fascisme.

Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé), Gallimard, 400p., 23€. En librairie le 6 novembre

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