
Le film est sorti en salle pour le centenaire de la naissance de Claude Lanzmann le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes et mort le 5 juillet 2018 dans le 12e arrondissement de Paris. Il est sur arte.



Disponible jusqu’au 24/05/2026

Réalisation : Guillaume Ribot
France, 2025
Treblinka, 1978. Une main tourne l’interrupteur d’un autoradio sans âge, et la Symphonie n°7 de Beethoven monte dans l’habitacle d’une vieille voiture, tandis que la caméra se redresse vers le profil de Claude Lanzmann. Une voix off accompagne ce plan-séquence introductif : "La réalisation de Shoah a été une longue et difficile bataille. Je voulais filmer mais je n’avais que le néant. Le sujet de Shoah, c’est la mort même, la radicalité de la mort […] Mais j’ai toujours tenté, pendant ces douze années de travail, de regarder sans échappatoire le noir soleil de la Shoah." À partir du livre Le Lièvre de Patagonie (éd. Gallimard), mémoires du cinéaste, dont on commémore le 27 novembre 2025 le centenaire de la naissance, et de deux cent vingt heures de rushes non utilisés au montage, Guillaume Ribot éclaire le chemin qui a mené à cette œuvre-monument sur l’extermination des juifs d’Europe.

À partir des bobines accumulées par Claude Lanzmann – dont 180 sont des interviews de témoins, et quarante, des travellings ou des plans fixes sur les lieux et les ambiances traversés dans différents pays –, ce road-movie documentaire réalisé à quarante ans de distance dévoile les coulisses passionnantes d’une aventure de tous les instants. La fragilité même du matériau, constitué en partie de ce que l’on rejette d’ordinaire au montage (mises en place technique, répétition des prises, cadres tremblants, claps, amorces de bobine, regards caméra...), met en lumière l’immense difficulté de la tâche que s’est fixée le journaliste devenu cinéaste. Pionnier solitaire soutenu par sa petite équipe, il lutte pied à pied pour arracher au réel une vérité qui jusque-là s’est dérobée : celle que les anciens nazis ont appris depuis trente ans à dissimuler, et que leurs victimes ont dû enfouir au plus profond d’eux-mêmes pour pouvoir reprendre pied dans l’existence. Guillaume Ribot révèle aussi et surtout un processus de création, entre convictions, intuitions et tâtonnements. Son film, à la hauteur de son intimidant sujet, permet de comprendre pourquoi il y a un "avant" et un "après" Shoah.


« Je n’avais que le néant – “Shoah” par Lanzmann » : dans les coulisses douloureuses d’un film monument

Par Jacques Mandelbaum

Image extraite du documentaire « Je n’avais que le néant – “Shoah” par Lanzmann », de Guillaume Ribot..
USHMM ET YAD VASHEM/COLLECTION SHOAH DE CLAUDE LANZMANN.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Guillaume Ribot est né à Nîmes il y a cinquante-quatre ans. Le souvenir d’une grand-mère qui a sauvé des enfants juifs durant l’Occupation aura suffi à déterminer, depuis une vingtaine d’années, une carrière de photographe et de cinéaste pour l’essentiel dévolue à des enquêtes au long cours sur le sort des Juifs durant cette période et à l’exhumation de leur mémoire. Fort, sans doute, de sa propre et remarquable persistance en cette douloureuse matière, le voici aujourd’hui qui va à la rencontre d’un sommet, en l’espèce Claude Lanzmann (1925-2018) et son œuvre maîtresse, Shoah (1984) – film-tombeau qui fait paradoxalement naître à la conscience collective la singularité de l’événement dont il porte la mémoire en même temps que le deuil.
Lanzmann : son opiniâtreté, son inflexibilité, son irascibilité, son intrépidité, son impolitesse, son génie et, disons le mot, sa folie. Sans elle, qui pourrait, douze années durant, s’affronter à la fabrication d’un film tel que Shoah ? Convaincre les survivants de parler, convaincre les nazis de s’épancher, convaincre les observateurs polonais de témoigner, convaincre les producteurs de payer. Se convaincre soi-même, aussi bien, d’avoir raison de se confronter ainsi à la mort, d’avoir raison de vouloir extirper quelque chose de ce néant qu’est le Génocide, pointe avancée et industrielle de cette passion immémoriale de salir, chasser, détruire et enfin effacer le nom juif de la surface de la Terre.

Comment a fait cet homme ? Quels furent ses doutes, ses convictions et sa méthode ? Ce sont les questions auxquelles s’attache le film de Guillaume Ribot, Je n’avais que le néant – « Shoah » par Lanzmann, qui est diffusé à l’occasion du centenaire de la naissance du cinéaste. Dans ce but, il met au point une méthode qui consiste à juxtaposer des extraits de l’autobiographie de Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009), lus en voix off, côté son, et des rushes du film Shoah, côté image, puisés dans les quelque deux cent vingt heures d’archives qui reposent dans le fonds de l’United States Holocaust Memorial Museum à Washington. Le résultat, pour qui aurait un souvenir assez clair tant du film que des écrits de Lanzmann, ne produit sans doute pas quelque chose de radicalement nouveau dans la connaissance que nous avons du film ou des motivations de son auteur. Les rushes semblent ainsi, souvent, des versions parallèles ou alternatives de passages du film définitif. Souvent, mais pas toujours.
Et c’est ici, précisément, dans ces quelques séquences qui nous font deviner ou voir l’envers du tournage, que le film de Guillaume Ribot conquiert sa singularité. Trois au moins sont particulièrement saisissantes. Les deux premières relèvent du polar. La préparation méticuleuse de Claude Lanzmann, torse nu, la poitrine barrée d’un holster en cuir servant à cacher le micro durant le tournage clandestin d’une rencontre avec un officier nazi. Plus loin, une rencontre qui tourne très mal avec un couple d’anciens nazis qui, devinant que le sac porté par Claude Lanzmann contient une caméra, l’obligent à battre en retraite à vive allure.
La troisième, à elle seule, mérite qu’on aille voir le film de Guillaume Ribot. C’est la rencontre en Israël avec deux survivants de la révolte du ghetto de Varsovie, Simcha Rotem et Yitzhak Zuckerman. Le premier, en retrait, ne dit mot. Le second, homme à jamais torturé, dit à Lanzmann : « Claude, si vous pouviez lécher mon cœur, vous seriez empoisonné ». Lanzmann, sans doute à bout de nerfs et de forces, perd alors contenance, se jette en pleurant dans les bras du survivant qui le console, le chef opérateur contrevenant aux instructions du cinéaste de couper la séquence. Ce petit vol est riche de conséquence : il permet aussi, désormais, de considérer Shoah, œuvre stoïcienne et titanesque, à travers les larmes insues de son auteur.
Le Monde. Publié le 26 novembre.


SHOAH


« [...] Et c’est le voyage vers le soleil noir de Shoah, le film le plus antispectaculaire qu’on n’ait jamais conçu et réalisé. Dès le début, Lanzmann sait qu’il n’utilisera pas les images d’archives ni les récits des survivants. Il ne fait pas un film sur la survie mais sur la mort elle-même, celle dont personne ne revient, celle des chambres à gaz. Il va donc retrouver les rares rescapés des Sonderkommandos (commandos spéciaux) qui officiaient dans l’enfer lui-même. On connaît leurs noms : l’extraordinaire Filip Müller, ou encore, séquence centrale, Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka. Et voici les cercles infernaux : Birkenau, Belzec, Sobibor, Treblinka, Maïdanek. Non pas un film sur l’horrible routine concentrationnaire, mais sur la mécanique de l’extermination. Pour cela, il faut retrouver aussi les tueurs nazis, les identifier, les pister, et surtout les faire parler avec caméra dissimulée et ruses diverses. Douze ans de cavales et de recherches, donc, avec des moments de désespoir lorsque l’argent manque et qu’il comprend que personne ne réalise vraiment ce à quoi il veut aboutir. Il est aux Etats-Unis pour trouver un financement, et la question qu’on lui pose est : "What is your message ?" Pas le moindre message d’espoir, de consolation, de rédemption ? Non. Du coup, précise Lanzmann, « il n’y a pas un dollar américain dans le budget de « Shoah » ». Voilà la grande démonstration : les humains, pour fuir la mort, ont besoin d’images, ils veulent vivre dans des images et dans des faux films, ils font tout pour ne pas savoir l’extrême (3 000 personnes étouffées ensemble, hommes, femmes, enfants). Shoah (comme Sobibor, autre chef-d’oeuvre) montre bel et bien l’impensable et l’irrespirable. On commémore pour éviter la mort, on vit sa petite vie de devoir de mémoire, on institue l’oubli, on ne veut pas que le mal existe en soi et pour soi. Révélatrices sont les réactions de fuite ou d’effroi religieux que Lanzmann rencontre (le rabbin Sirat, le cardinal Lustiger...). Non, le mal n’est pas "banal", il est absolu, et c’est pourquoi l’oeuvre et la grande vie de Lanzmann sont des événements métaphysiques. Il a imposé au tourbillon du spectacle sa technique obstinée de questionneur.
"A Birkenau, rappelle-t-il, les lièvres se glissaient sous les barbelés pendant qu’avait lieu l’épouvantable massacre."
Longtemps après, en Patagonie, Lanzmann voit soudain un lièvre dans les phares de sa voiture. Il a 70 ans, mais il écrit que, comme à 20 ans, tout son être s’est mis à bondir d’une "joie sauvage". Son livre, d’un bout à l’autre, dit cette joie. »
Philippe Sollers, Les cent vies de Claude Lanzmann.
VOIR AUSSI :
Shoah, le film de Claude Lanzmann
Centenaire de la naissance de Claude Lanzmann le 27 novembre 1925
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2 Messages
Pour vous signaler que j’ai écrit un article sur le site "Causeur" à propos de Philip Roth où j’évoque Philippe Sollers et sa revue "L’Infini", ainsi que le nouveau numéro de "Ligne de risque". Voici cet article :
Un nouveau volume de la Pléiade consacré à Philip Roth
La chronique littéraire de Jacques-Émile Miriel
Jacques-Emile Miriel -15 novembre 2025
Un nouveau volume de la Pléiade consacré à Philip RothL’écrivain américain Philip Roth photographié en 1993 © Joe Tabbacca/AP/SIPA
Philip Roth ne se démode pas, au contraire.
Les éditions Gallimard continuent la publication des œuvres complètes de l’écrivain américain Philip Roth dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Le volume qui sort concerne la période 1993-2007 de l’écrivain, au cours de laquelle quatre romans majeurs de lui ont été publiés : Opération Shylock (1993), Le Théâtre de Sabbath (1995), Le Complot contre l’Amérique (2004) et Exit le fantôme (2007). Le romancier est alors dans la plénitude de son génie romanesque et donne libre cours derechef à son imagination la plus débridée.
Ce sont des œuvres qui, pour la plupart, ont créé des polémiques, notamment Opération Shylock, sur Israël. Le journaliste Marc Weitzmann, ami français de longue date de Roth, a confié dans un récent essai que ces romans du maître de Newark étaient parmi ses préférés. Les retrouver rassemblés dans une Pléiade aujourd’hui est une heureuse surprise, même pour ceux qui les ont déjà lus.
La Pléiade, une collection de référence
Personnellement, j’aime assez cette collection de la Pléiade, censée honorer les grands auteurs classiques ou contemporains. On peut ne pas être d’accord avec certains des choix effectués, mais on trouvera toujours une raison de se féliciter de disposer, en cas de besoin, d’un exemplaire à portée de main. La Pléiade met en valeur ses auteurs, les fait entrer par la grande porte dans l’histoire littéraire. L’appareil critique de préfaces et de notes, dû aux meilleurs spécialistes, donne une confirmation objective à ce sacre éditorial. J’ai entendu certains lecteurs contester la taille des caractères, qu’ils jugent illisibles ; ou bien l’utilisation du papier bible… D’autres y voient des objets de pure bibliophilie, au cuir manquant d’épaisseur, bons tout juste à décorer une bibliothèque. C’est peut-être la rançon du succès. Posséder son écrivain préféré en Pléiade reste, malgré tout, une nécessité, pour marquer le coup. Tous les goûts sont d’ailleurs représentés, les concepteurs de la collection faisant preuve d’un éclectisme irréfutable. Pour le futur, j’aimerais pour ma part y retrouver par exemple les essais de Georges Bataille, ou bien l’œuvre complète de Maurice Blanchot.
Expliciter l’art de Philip Roth
Pour revenir à cette Pléiade Philip Roth, disons d’emblée que c’est une réussite. Philippe Jaworski en a assumé, comme pour les volumes précédents, la direction. Les traductions ont été soigneusement révisées. Une excellente chronologie y figure, et le texte de Roth est accompagné de notices utiles et de notes précises, afin d’en rendre particulièrement aisée la lecture.
A lire aussi, du même auteur : Une Pléiade pour entrer dans l’atelier d’Aragon
De plus, un glossaire des mots yiddish et hébreux viendra éclairer le lecteur sur le sens exact du vocabulaire employé par Roth. C’est dans ce travail critique, comme souvent, que réside la « saveur » d’une Pléiade. Car une Pléiade est une lecture que proposent des universitaires. Une lecture parmi d’autres, étant donné que le commentaire oriente l’œuvre dans tel ou tel sens. Disons qu’ici, le travail explicatif du texte, au demeurant très brillant, demeure relativement neutre, se contentant d’expliciter l’art de Roth. Philippe Jaworski insiste par exemple sur le côté carnavalesque des romans de Roth : « Le théâtre du Moi de Philip Roth, écrit-il, doit beaucoup à cette atmosphère de foire ou de fête foraine. » Et dans Le Théâtre de Sabbath, la très riche métaphore des marionnettes est développée longuement autour du personnage de Mickey Sabbath, « comédien et metteur en scène » de lui-même.
Le rôle des critiques
Lorsque je lis, toujours dans les commentaires, que Roth est « un romancier jouant au romancier voulant faire croire qu’il souhaite que sa fiction soit perçue comme fausse, pour que l’on croie qu’elle est vraie », je regrette de n’avoir pas commencé à lire Roth dès ma jeunesse. Dans les années quatre-vingt, alors que j’étais étudiant, je suis en vérité passé à côté de ce romancier, à cause principalement de la critique littéraire, je dois dire, qui, à l’époque, n’a pas su en parler de manière convaincante. À la notable exception tout de même de la revue de Philippe Sollers L’Infini qui, par exemple, dans son numéro 10 du printemps 1985, que je m’étais procuré alors, proposait une longue interview, absolument passionnante, de Roth. Celui-ci s’y exprimait sur son métier d’écrivain et certains faits biographiques de sa vie (ce qu’il a vécu a toujours été déterminant pour Roth). Je ne sais pas si cet entretien a été repris par la suite en volume. J’ai encore cet exemplaire de L’Infini en ma possession. À vrai dire, j’ai toujours adoré les revues littéraires, goût distinctif de ma génération. Je ne me console pas que, depuis plusieurs décennies, les revues disparaissent inéluctablement de notre champ intellectuel — même si certains nostalgiques d’un autre temps, peu nombreux il est vrai, font encore des efforts pour perpétuer cette tradition : ainsi, j’ai envie de vous indiquer en passant la livraison annuelle de Ligne de risque, numéro 5, que je viens de me procurer en librairie, revue animée par François Meyronnis et Sandrick Le Maguer, qui s’inscrivent tous deux dans la parfaite continuité de Sollers et de L’Infini.
Je sens très bien à quel point aujourd’hui un écrivain comme Philip Roth, par tout ce qu’il représente, se place au centre de nos débats. Il avait une manière très provocatrice, mais salutaire, d’aborder les questions les plus graves, en se plaçant du côté de la « contrevie », comme il dit, afin de jouir de plus de liberté. Roth, de son vivant, avait conscience de ce rôle qu’il s’attribuait : « Je suis un théâtre, écrivait-il, et rien d’autre qu’un théâtre. » C’est ce théâtre inimitable et délectable de Philip Roth qui aujourd’hui vous tend les bras, avec cette Pléiade. Ce théâtre ne se démode pas. Gardez bien à l’esprit que Roth a incarné, outre le plaisir de lecture garanti, la joie effective de la pensée qui s’exprime sans contrôle extérieur abusif. Autrement dit, il nous fait plonger dans un gai savoir, avec lequel nous serions bien inspirés de renouer un jour.
Philip Roth, Romans (1993-2007). Édition établie sous la direction de Philippe Jaworski. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 1664 pages.
Marc Weitzmann, La Part sauvage. Éditions Grasset. Prix Femina essai 2025.
Ligne de risque n° 5. « Éclats divins III ». Revue littéraire annuelle éditée par Sprezzatura, 40 boulevard Gambetta, 29200 Brest. 68 pages.
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