
« Feux sacrés » : Cécile Guilbert confrontée au cycle des vies et des morts

Par Fabrice Gabriel (Collaborateur du « Monde des livres »)

Statue de Hanuman à l’ashram Parmath Niketan,
à Rishikesh, dans le nord-ouest de l’Inde, en 2024.
REBECCA CONWAY/GETTY IMAGES/AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.

Cécile Guilbert va vite, écrit beaucoup, impressionne par la diversité de ses curiosités intellectuelles, comme en témoigne sa belle bibliographie, de Saint-Simon ou l’Encre de la subversion (Gallimard, 1994) à l’anthologie Ecrits stupéfiants. Drogues et littérature d’Homère à Will Self (« Bouquins », 2019). C’est une lectrice insatiable et une femme de passion : une femme pressée, pourrait-on dire aussi, qui semble tourner les pages – celles qu’elle écrit, celles qu’elle lit, celles peut-être qu’elle vit – sans trop se soucier de regarder en arrière.
Son nouveau livre, Feux sacrés, constitue alors une pause dans ce mouvement perpétuel : le récit autobiographique et bilan provisoire d’une vie marquée par les deuils, inauguré tandis qu’une forme de mélancolie la saisit devant un feu de cheminée, à l’heure des anniversaires, quand revient novembre, ses duretés d’automne, ses souvenirs souvent cruels. L’allègre écrivaine, qui a connu les fêtes new-yorkaises et les « folies françaises » chères à Philippe Sollers (1936-2023), son premier éditeur et mentor, se propose ainsi de livrer une part plus secrète de sa personnalité, en racontant l’histoire de sa drôle de famille, bourgeoise et bohème avant l’heure, qui compte de fortes figures mais où elle est toujours demeurée comme « une enfant unique au milieu d’adultes en crise ».
Jalonné de portraits parfois poignants (la grand-mère maternelle en tyran charismatique, le foudroyant « Blitz », Gérard Blitz (1912-1990), ami de sa tante, rescapé des camps et fondateur du Club Med, le cousin Emmanuel, adoré et trop jeune suicidé, etc.), ce parcours de vie va rencontrer l’Inde, « point physique et métaphysique du globe » dont on ignorait qu’il fût aussi important pour Cécile Guilbert. Les raisons en sont d’abord familiales, puisque c’est par sa tante Colette, professeure de yoga initiée de longue date, qu’elle découvre, une fois passé les résistances de la jeunesse, un monde où elle finira par voyager très souvent. Elle en livre quelques esquisses ou tableaux, mêlés aux images de ses proches perdus : c’est la vision de Bénarès ou l’évocation d’un ashram du Kerala, croisées avec le récit de l’agonie de la grand-mère, par exemple, dans la constellation d’un texte où les motifs hindous – « jiva-muka », « darshan », « vedanta », « Bhârata », etc. – font comme un écho vocalique inattendu à l’existence d’une intellectuelle occidentale volontiers voltairienne.

On peut se souvenir ici de l’éditeur italien Roberto Calasso (1941-2021), d’ailleurs furtivement cité, directeur de la belle maison Adelphi et auteur de livres à son image, érudits et raffinés, parmi lesquels l’assez étrange Ka (Gallimard, 2000), fable joueuse entièrement dévolue aux divinités de l’Inde ancienne (et qui n’oubliait pas non plus le « K » de Kafka) : on s’y perdait avec délices, même en ne connaissant rien de la mythologie védique. Feux sacrés n’est pas aussi radicalement savant, mais fonctionne un peu de la même façon, car on peut demeurer totalement étranger à l’imaginaire indien et pourtant lire le livre avec passion. Son vrai sujet n’est pas l’Inde, en effet : c’est plutôt un livre sur les morts, et donc sur la vie. Ou, plus précisément, sur le travail de l’écriture confronté à l’épreuve répétée des disparitions, à ce qu’elles font au corps, à ce qu’elles transforment de la mémoire – autant dire le propre de la littérature.
Le récit de Cécile Guilbert a cette singulière intelligence réflexive : il raconte comment l’expérience de l’Inde, rapportée à celle de l’écriture, permet le maintien et même la réactivation d’un feu – celui des vies perdues, retrouvées – à travers une pratique que l’on peut bien dire, à la suite justement de Calasso, sacrée. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le goût de l’écrivaine pour les grandes figures de créateurs, sa propre flamme se mesurant à celle des héros qu’elle s’est donnés : Nietzsche, Baudelaire, Sterne, Michaux, Sebald, etc. Nulle contradiction, ici, avec la relation qu’elle peut faire d’un voyage à Allahabad ou de telle séance de yoga : ce n’est que l’autre face d’une même quête, qui se vit dans les mots, quand une sorte de foi joyeuse ne les dissocie pas de ce qu’on appellera, sans trop hésiter, la recherche de la vérité. Cécile Guilbert incarne alors la plus vivante, et la moins triste aussi, des possibilités de la sagesse.
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Fabrice Gabriel (Collaborateur du « Monde des livres »), 31 octobre 2025.
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